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diderente ou un mot à facettes, il avait enfermé en luimême une provision de fermeté qui allait souvent jusqu'à l'entêtement. Scepti(iue sur le compte des hommes, il les perçait à jour. « Son regard, écrit M. Emile Ollivier, avait une force de réllexion pénétrante qui accablait d'avance les à-peu-prèset les argusties. Il écoulait ce qu'on pensait plus que ce qu'on disait, et des lèvres closes ne suffisaient pas à lui dérober un secret, n 11 n'était pas de ceux qui se laissent jouer. Au contraire il avait acquis une réelle maîtrise dans l'art de jouer ou simplement d'enjôler les autres. Quant il voulait se donner la peine de convaincre, impossible de faire autre chose que ce qu'il voulait. Un député, qui avait eu à se plaindre de l'inexactitude d'un compte rendu de la Chambre, disait de lui :
— Je ne sais comment fait ce dialjle d'homme pour vous ensorceler. Il n'accorde jamais rien et vous renvoie toujours content. Il a les qualités viriles d'un homme, et en même temps le charme d'une femme.
Cet ensorcellement triompha môme du champion le mieux armé du centre-gauche, d'Emile Ollivier, lorsque Morny voulut le nommer rapporteur de la loi sur les coalitions. Après l'avoir fait habilement tâter, il l'englua doucement et inaugura ainsi sa lactique imprévue d'aller comjuérir des alliés dans l'intérieur du camp libéral. A force de persuasion et de patience, il finit par discipliner au profit du gouvernement la fougue tumultueuse de cet Ollivier dont il disait qu'il entrait dans les questions comme un bœuf dans la boutique d'un faïencier, sans s'inquiéter des éclats. Les membres de la droite voyaient avec peine ce rapprochement et les atténuations au régime autoritîdi'e ([u'on en pouvait augurer. Mais la volonté robuste de Morny, son immuable indépendance n'en subissaient aucune atteinte, llien ne pouvait entamer son inaltérable sang-froid. Un de ses amis lui disait, un soir, à l'Opéra :
— Ollivier, prétend que vous le compromeltez.
— CroiL-il donc, répliqua-t-il, qu'il ne nie compromette pas aussi? Mais nous ne nous compromettrons ni l'un ni Tautre. Nous nous illustrerons ensemble.
Espérance trompeuse que devaient détruire les funestes événements de 1870 1 Avec beaucoup d'hommes du début de l'Empire, très attachés d'abord au régime personnel, Morny croyait nécessaire une évolution vers les idées libérales par progression mesurée. Plus lard, quand il aura disparu, les Rouher. les Maupas, les Jérôme David l'accuseront d'avoir été le « principal complice » d'Emile Ollivier dans l'établissement de l'Empire libéral. En fait, quel (pie fût son désir de réformes, le président du Corps législatif n'avait été que l'exécuteur averti des projets de Napoléon III et, tout en les ratifiant de son approbation et de son autorité, il ne faisait que marcher dans les voies tracéespar son souverain.
Il ne les suivait cependant pas aveuglément et sur bien des points les d(Hi.\ frères ne se trouvaient pas en parfaite communion d'idées. Sous Louis-Philippe, Morny, ami des Princes, n'avait pas dissimulé certaines sympathies orléanistes. Il avait en i852 donné sa démission de ministre de l'Intérieur à la suite du décret sur les biens de la maison d'Orléans, M. Thiers avait noué avec lui de fort agréables relations. Elles avaient été fortement refroidies par le coup d'Etat, mais, en i863, lorsque l'auteur du Consulat et r Empire retrouva un mandatde député, tous deux décidèrent de les reprendre discrètement, sans en avoir l'air et sans rien dire à personne. Ils se rencontrèrent, comme par hasard, le jour de l'ouverture de la session du Corps législatif, dans la fameuse galerie de tableaux du président, une demiheure avant la séance. L'entretien fut cordial. Puis, quelques minutes après, au sein de l'Assemblée, IMorny ratifia courtoisement cette réconciliation toute fraîche.
Le duc de Morny
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en saluant la rentrée dans l'enceinte parlementaire de grandes personnalités écartées passagèrement de la politique, mais qu'il se réjouissait de revoir, car il ne doutait pas de la loyauté de leurs intentions. Ces personnalités avaient nom Berryer et Thiers.
Le lendemain, aux Tuileries, Napoléon III, avec une ironie amicale et malicieuse, releva gaiement l'allusion :
— Votre allocution, mon cher Président, a été des plus habilement appropriées aux circonstances. Toutefois, votre phrase sur l'élection de M. Thiers me paraît un peu vive. Vous avez dit : Pour ma part, je me suis réjoui... C'est beaucoup, réjoui, quand il s'agit d'un député de ro|>posilion. Allons, il faut (pie j'en prenne mon parti. Vous êtes orléaniste, décidément, vous êtes orléaniste ^
Le complimenteur de Thiers ne s'elTaroucha pas du reproche. N'avait il pas répondu au jeune Alphonse Daudet qui, au moment d'entrer «lans son cabinet, lui avait scrupuleusement objecté qu'il était légitimiste :
— L'Impératrice l'est aussi.
Il était possible que Morny eùl le i'ond de l'àme orléaniste. Il n'en était pas moins dévoué à son souverain et à l'état de choses régnant. Son esprit positif et chiir aurait seul suffi à lui faire prendre un tel paili. II s'attachait aux réalités. S'il conservait certaines faisons des hommes d'autrefois, il ne se montrait pas moins moilerne dans le sens le plus conqjlet du mot et savait mener de front la politique et les allai res. Malgré cpi'il s'elï"orçât de paraître le moins possible dans les tracla-
1. FrucoÉRic LoLii;i:, Le Duc de Morntj el lu sociélc tlu Second empire. Kinilo Paul, éditeur.
2a4 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE
lions, son nom se trouva prononcé, à tort ou à raison, à propos (Je toutes les entreprises d'argent, de tous les forts mouvements de capitaux qui eurent lieu de son vivant, \Sne phrase, phrase bientôt célèbre et dont Rocliefort devait lirer un audacieux et cinglant parti, courait le monde iinancier et le galvanisait littéralement : Mornij est dans l'affaire. Fondait-on une petite société de crédit, une bantpie, un journal; ouvrait-on un théâtre, un cercle, un magasin d'importance considérable ou infime, aussitôt l'alléchant refrain venait caresser les oreilles des actionnaires. Mornij esl dans l'affaire l Fut-il de tant d'entreprises qu'on le disait? C'est pou problable, mais ce qui est sur, c'est qu'il travaillait énormément pour celles à laquelle il avait voué son activité. Il le faisait sans bruit, le sourire aux lèvres, ne laissant deviner à personne; la préoccupation ou l'etlort. Sa vie, admirablement réglée, admettait, d'ailleurs, l'instant de détente ou de llanerie. Il n'accordait au sommeil <|ue le strict minimum. Le soir, en rentrant d'une fête mondaine ou d'un de ces petits théâtres qu'il airectionnail. il se mettait au travail et, le matin venu, c'était une surprise pour ceux ([ui l'avaient accompagné de le retrouver complètement édifié sur des points qu'il ignorait la veille ^
Il se levait de boniu' heure, passait un pantalon à pieds et endossait, l'été, une veste île velours bleu de ciel, l'hiver, une robe de chambre en cachemire. Dès qu'il était debout, il essayait sa respiration, allait se regarder à son miroir et, suivant l'état physKjue dans lequel il se sentait et sous la seule inspiration de son caprice, il s'administrait une des drogues dont il faisait trop facilement emploi. Puis, le labeur commençait, al)sorbant, mais rapide et aisé. 11 fallait Tinlerrompre pour les réceptions ([ui se faisaient tout simplement dans la