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clianibre à coucher^ servant en même temps de cabinet (le travail : amis, ministres, grands personnages de l'État, députés, sénateurs, barons de la haute finance, gens de lettres et de théâtre. On voyait souvent là ce comte Fernand de Monlguyon dont Alphonse Daudet devait faire le Montpavon du \a(>ab, Cluirlcs Daugny, Valette, secrétaire de la Présidence, Otlenbach, ('.rémieux, Halévy et les secrétaires particuliers Ernest Lépine, Demètre, Glaudin, Alphonse et Ernest Daudet. La causerie de Morny présentait une étincelante variété, allant des impressions d'ime représentation ou d'une soirée à un ordre du jour de séance, au jugement d'un discours, à l'appréciation d'un article de journal, se complaisant aussi dans des souvenirs généralement lointains qui évoquaient la reine Hortense au clavecin et sa petite voix disant à merveille ainsi (pie la bonne grand'mère du duc, Mme de Souza, si pleine d'admiration pour le bambin charmant ({uune reine avait introduit dans sa famille. A dix heures et demie, des cris joyeux amenaient un sourire sur les lèvres de l'homme d'Etat. C'étaient ses enfants qui venaient lui dire bonjour. Alors, on passait des embrassades aux éclats de rire, tandis que la boîte de bonbons appelée à la rescousse voyait rapidement baisser son niveau.
Avant de recevoir même le plus haut titré de ses visiteurs, Morny ne manquait jamais de discuter sérieusement avec un dignitaire plus modeste dont l'emploi prenait à ses yeux une importance énorme : c'était sou chef de cuisine. Chacpie matin, celui-ci venait sacramentellement s'entendre avec son maître du menu du jour. Le service de table chez Morny était entouré des soins le.s plus raffinés. « Si je suis seul, disait-il, je n'entends pas manger moins bien que mes hôtes, et, quel que soit le nombre de mes invités, je n'entends pas qu'ils soient moins bien traités (jue moi. » Ne recevaitil pas à sa table les gourmets du monde entier et i)anni
eux des habitués de i^^i'ande marque comme Roqueplau, Halévy, Crémieux, Daru, Roillelle, Delahante? Pour sa pari, il ne mangeait que fort peu. Le malin, il se faisait servir dans sa chambre à coucher un très léger déjeuner. Le soir, il voyait surtout dans le dîner une occasion de causerie. Aussi ne tolérait-il la présence de domestiques dans la salle à manger qu'aux seuls moments nécessaires pour le service. Ils venaient lorsfiu'on les sonnait, puis se retiraient pour laisser le champ libre à la conversation.
Des appartemenis de la Présidence, IMorny avait fait une merveille de luxe et un temple de l'art. Des toiles des Écoles italienne, hollandaise, flamande, des perles de la peinture française d\i dix-luiitiènie siècle s'alignaient dans une magnilique galerie éclairée, par le haut, d'un jour très heureusement distribué. Cette admirable suite de tableaux était laissée à la surveillance et à la direction de MelTre, ancien emballeur devenu un habile et zélé chasseur de chefs-d'œuvre. La salle à manger des jours officiels s'ornait d'un tout autre genre de collection : c'était une gambadante el |)iaillante collection de singes peuplant une cage énoi'ine. Ainsi se révélait un des goûts de la duchesse de Morny qui raffolait des animaux exotiques et encombrait sa résidence d'oiseaux bizarres, de sapajous, de petits chiens, japonais. Son mari la laissait faire, se contentant de donner aux singes, les uns après les autres, le nom du farouche député de gauche Glais-Bizoin. Mais la pièce la plus riche et la plus connue de la Présidence, c'était le salon chinois, terrain neutre entre l'appartement du duc el celui de la duchesse, où s'entassaient les meubles orientaux incrustés de pierres précieuses, les bronzes niellés d'or et d'argent, les marbres, les porphyres, les émaux cloisonnés, les porcelaines de Chine, les ivoires, les jades, les panoplies d'armes à rornementation splendide. Ce fut là qu'un jour, de neuf heures du matin à une
heure de l'après-midi le candidat secrétaire, Ernest Daudet, qui, dans sa naïveté provinciale, avait revêtu pour cette grave audience son habit noir et sa cravate blanche, attendit vainement qu'on l'introduisît chez son futur patron. Les huissiers l'avaient oublié 1 Heureusement la duchesse de Morny le découvrit en sortant de son appartement et le conduisit aussitôt à son mari, au moment où, exténué d'attente et de faim, le timide visiteur se demandait avec angoisse ce qu'il allait devenir en présence d'un tel abandon.
Du lion de la polilicjue que Morny incarna durant quinze ans, on ne peut séparer l'homme à la mode. Dans le grand monde aussi bien que dans celui du sport, du théâtre, ou de la finance, son nom et encore plus sa présence rayonnaient comme le plus éclatant symbole du Paris aristocratique et mondain*. Pas un promeneur des Champs Élysées qui ne connût son phaéton attelé d'un cheval noir et d'un blanc. On copiait ses tenues, on recherchait ses fournisseurs, on citait les noms de son écurie de courses, le chilTre des pertes qu'il y faisait presque régulièrement, on se répétait ses mots, on épiloguait avec admiration sur ses liaisons vraies ou supposées. Il se trouvait même des snobs pour imiter ses gestes mesurés, sa démarche, ses allures un peu lassées et le chic supérieur avec lequel il jetait du bout des dents une réponse piquante ou impertinente. Mais il n'était pas facile d'arriver à l'aisance parfaite dont il faisait preuve dans tous les milieux, ni à l'élégance dédaigneuse avec laquelle il s'entendait à relever les fautes de goût et de tact, et môme à donner avec une audace discrète des leçons de tenue, de langage ou d'éducation. C'est ainsi qu'on le vit chez un banquier Israélite refuser les deux vins dont un domestique lui olVr;'.it le choix pour demander négligemment d'un C(;rtain Léoville dont le maître de maison réservait à son propre et exclusif usage une secrète bouteille, escamotée à la
barbe des convives. Force fut bien de verser à Morny Ic rare élixir. Puis, tandis que Je peu délicat linanci-er g-uettait les impressions de oe gourmet de choix, celuici, d'im geste indilTérent. versa le contenu de son petit verre dans un plus grand et l'étendit largement d'eau. L'amphitryon comprit et ny revint plus '.
Les hautes manières de ce iils de reine s'alliaient à im naturel parfait et à une absence totale dépose. Attentif surtout à plaire, il montrait une bonne grâce inimitable en toute compagnie. Mais s'il savait merveilleusement s'adapter aux cadres de la finance, des coulisses et même du demi-monde, l'air un peu factice de la haute société constituai! par excellence son atinosphère naturelle. Le don <le fascination qu'il exerçait en politique s'y retrouvait tout aussi puissant, au point que des personnes qui l'avaient d'abord voulu fuir sans le connaître ne pouvaient plus résister au désir de le presser de leurs invitations. « Jl résumait en lui, dit la comtesse Stéphanie de Tascher, les qualités de sa parenté, la séduction douce et nonchalante de la créole-, les grandes manières jolies et chevaleresques de son père. On voyait (ju'il avait été formé à une époque où la distinction, Icîspi'it et la ])olitesse dominaient et tenaient le sc(q)tre. » Dans ses moindres gestes il se révélait grand seigneur. Le presse-t-on chez le banquier Laffitte, au moment où il s'entretient avec une jolie femme, de faire un coup de lanscpienet? 11 perd sans Ijroncher deux coups de dix mille francs et revient à son interlocutrice, en disant :
— Je vais donc pouvoir à })réscnt causer tranquillement.
Dans sa conversation tout à la fois brillante et naturelle, la hardiesse s'alliait à l'esprit. La veille du coup
1. Frédéric Loliée, Le Duc de Mornij el la société du Second empire.