‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 80 sur 133 · Devenue après son veuvage duchesse de Seslo · texte numérisé non relu

Devenue après son veuvage duchesse de Seslo

un ^oût tout particulier pour les personnes et les choses du théâtre. Le g^nre léger et bouH'e, le vaudeville et l'opérette lui avaient inspiré une préférence marquée et c'était à eux surtout qu'il demandait un délassement

La iluchesse de Moriiy.

D'après le portrait de Winterlialter.

jamais épuisé à, la sécheresse de ses travaux. Mais du spectateur amusé était sorti un auteur non dénué d'ambition ni de prétentions et qui ne doutait nullement de ses dispositions pour le dialogue comique et le quiproquo. Plus modeste que le cardinal de Richelieu désespérément accroché au manteau de la muse tragique III 16

Son Excellence le présidenl du Corps législatif s'en lenait à de petits actes qu'il intitulait la Succession Bonnet, la Corde sensible ou les Dadas favoris, les Finesses du mari^ ou encore M. Clioufleurij restera chez lui qu'honora la musique d'OlTenbach. Ces élucubrations joyeuses étaient signées du pseudonyme de « M. de Saint-Rémy » et parfois, à sa suite, des noms de Mérimée, Crémieux, Ludovic llalévy. Elles étaient écrites généralement en vue d'un théâtre intime que l'on montait, à la première occasion, à Compiègne ou dans ce Palais-Bourbon où l'auteur présidait aux péripéties d'une plus vaste action dramatique '.

Presque toujours, il se réservait un rôle qui lui valait, le soir de la représentation, un succès dont il tirait énormément de satisfaction et de tierté. « Il jouait fort bien la comédie ». écrit la comtesse Dash. C'était Delaunay, l'excellent jeune premier de la Comédie-Française, qui était chargé de la mise en scène. Quel attrait, quel intérêt avaient acquis dans l'esprit de l'homme d'État ses occupations de vaudevilliste ! Si elles ne le détournaient pas de sa lâche officielle, elles prirent plus d'une fois, sans qu'il s'en rendît compte, le pas sur sa besogne politique. Aux moments les plus solennels, il arrivait que l'image des Variétés ou du théâtre ôo Compiègne s'interposât soudain entre la scène parlementaire et son protagoniste. A rouverlure de combien de séances de la Chambre, un Bu qui s'avance, doucement fredonné sur la basse rude et profonde des tambours battant aux champs s'échappa-t-il des lèvres de celui qui allait reprendre sa place au fauteuil présidentiel, la poitrine barrée du grand cordon delà Légion d'honneur? Combien de fois, prévenu par un secrétaire que l'assemblée n'attendait plus que lui pour entamer ses débats, l'auteur de la Corde sensible, en train de

]. Voir le chapitre suivant : La Comédie de sociélé.

LE DUC Ur: MOBNY 243

faire répéter sou œuvre, se laissa-t-il aller à un geste boudeur ou une à exclamation de dépit? El « à la dernière réplique de Baptiste ou de Sophie répondait le bref commandement de l'officier de garde ' ».

Comme on pense, la foule souleva vite le voile transparentqui couvrait si mal le nom de M. de Saint-Rémy, Ses œuvres imprimées et mises en vente chez les libraires trouvèrent chez nombre de coiirriérisles les thuriféraires les plus empressés. Ainsi qu'en un jour de fêle officielle, des guirlandes se tressèrent pour lui tout au long des colonnes de journaux. Seule, une voix discordante s'éleva, provoquée par le coup d'encensoir par trop servile d'Albéric Second, feuilleloniste plus décoré que convaincu^ (pu avait imprimé sans vergogne :

« Ah I qu'il est heureux pour nous, pauvres écrivains, que l'auteur de ce délicieux petit acte ait la majeure partie de son temps absoi'bée par les préoccupations de la haute politique ! Que deviendrions-nous s'il avait assez de loisir pour se consacrer entièrement aux choses du théâtre ? )>

Rochefôrt venait d'être enrôlé par Villemessant dans la tant parisienne équipe du Figaro. Il répondit du tac au tac :

« Ah ! qu'il est heureux pour Tauteur que, ayant participé à \ui fructueux coup d'Etat, il n'ait pas besoin de sa plume pour vivre ! Si l'un de nous osait porter à un directeur un(? ineptie de ce caliljre, il le ferait immédiatement saisir et précipiter dans la fosse aux ouvreuses, avec ordre à celles-ci de l'exterminer à coups de petits bancs. »

Morny fut d'autant plus sensible à ce coup droit impitoyable qu'il ralTolait dnFigaro, lequel, sous sa protection, se livrait à mille frasques. A Villemessant, qu'il envoya chercher, aussitôt l'article lu, et (pii s'en tira avec

1. .\DOLinU:: Biu.sr-oN, Puiirails inlimes. Delauiiay, édileui'.

ses ordinaires g-asconnades, il demandait avec un naïf étonnenieni :

— Pourquoi ce M. Rocheforl m'en veul-il? Je ne lui ai jamais rien fait !

Dès lors, malgré la blessure qui avait si fort entamé la vanité du dramaturge amateur, une étrange lutte s'engagea entre lui et le cinglant chroniqueur, Morny voulant à toute force faire sa c(Minaissance, Rochefort fuyant et disparaissant systématiquement de\ant ces avances. Les articles du futur auteur de la Lanlerne avaient, dès leur apparition, éveillé la curiosité du président du Corps législatif qui en goûtait l'orl la verve. Devenu leur cible, il éprouva une étrange attirance vers leur signataire et parla de l'inviter à ses soirées. A tout prix, il tenait à le voir, à lui parler. Une occasion parut s'olïrir un soir de première aux Variétés. Morny y avait aperçu son terrible pcrsilleur. Dans les couloirs, il arrêta Villemessant :

— Je vous tiens, vous allez me présenter Rochefort.

— Mais certainement, monsieur le duc, avec le plus grand plaisir. Nous causions, lui et moi, il y a deux minutes. Je cours le chercher et vous ramène.

Mais impossible de dénicher le polémiste qui, mis au courant, dépensa toute sa malice à ne pas se laisser rencontrer *. C'était h recommencer, car ce désir de connaître Rochefort tournait chez Morny à une véritable hantise. Qu'imaginer pour les rapprocher? On pensa que le journaliste, grand bibelotier, auteur des Petits mystères de VHôlel des ventes^ se laisserait sans doute amener dans les appartements du duc pour visiter sa collection de tableaux. Le propriétaire se trouverait là comme par hasard et la présentation aurait enfin lieu. Mais ce fut en vain que Morny attendit en tête à tête avec ses Rembrandt et ses Greuze. Il était écrit que, de sa vie, il

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