‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 81 sur 133 · Alphonse Daudet, Trente ans de Paris · texte numérisé non relu

Alphonse Daudet, Trente ans de Paris

n'adresserait la parole à Rochefort. Ce désir manqué restera l'une des préoccupations de ses derniers jours et plus tard, le banquier Dclahante pourra dire à l'insaisissable collaborateur du Figaro devenu directeur de l'Intransigeant :

— Vous aurez été l'un des derniers regrets de Morny, l'image troublante de ses derniers jours *.

Le frère de l'Empereur avait-il deviné la part qu'allait prendre dans la idiute du régime le pamphlétaire qu'il désirait tant connaître et sans doute s'attacher? Celui-ci, par ses dérobades, avait réussi à sauvegarder son indépendance. Aurait-elle su résister au charme ensorceleur, à la séduction du grand charmeur?

Au milieu de l'hiver iSGà le bruit se répandait que le duc de Morny était perdu. On le savait souiïrant, malade même depuis quelque temps. Au milieu des agitations de sa vie politique et mondaine, sa santé s'était alTaiblie et ne résistait plus <pie faiblement aux fatigues présidentielles de la Chaml>re. Son visage, subitement livide par instant, se boursoutlait. Pourtant, son entourage ne s'inquiétait pas. Les médecins se disaient rassurés et ne signalaient rien de grave dans ce qu'ils appelaient une maladie chronique du foie. On avait remarqué que l'Empereur avait ouvert la session législative sans Morny dans la salle des Etats du Louvre. Les séances avaient commencé sous la présidence de AL Schneider, mais on annonçait comme prochain au fauteuil le retour du duc. Six semaines avaient passé ainsi, sans (pie fùl jetée l'alarme. On avait même répété

1. FnÉDKRic I^OLii-i", Le Dur de Morny et la sorirlé du Secnnil empire.

ce propos de la jeune duchesse de Moriiy à une soirçe chez les Aguado :

— Me verrait-on an ])al s'il y avait le moindie danger?

En effet, dans les derniers jours de février, on annonça un mieux sensible. A des amis qu'il retint un soir jusqu'à minuit dans le salon chinois, le duc certifia son complet rétablissement. Le 28, jour du mardi-gras, il prit i)iaisir à voir ses enfants affublés de déguisements de carnaval. Il faisait un temps très doux; on lui conseilla de sortir et il fit une course en voiture au Bois avec Mlle de Flahaut. Elle ne lui réussit pas, car, au retour, il se plaignait à la gorge d'une brûlure de fournaise. Par une étrange ironie, on s'occupait autour de lui des préparatifs d'une fêle au Palais-Bourbon, on parlait musique el toilettes. Mais, soudain, l'inquiétude, l'angoisse, puis l'effarement envahirent le palais (pii présenta, dès lors, cet aspect de bouleversemcnl tragique dépeint avec tant de force expressi\e par un témoin oculaire, Alphonse Daudet :

« Les valets, par groupes, erraient dans les couloirs, dans les salons, désœuvrés, accoudés au marbre des cheminées. Des amis du duc s'interrogeaient anxieusement, les derniers venus anxieux de nouvelles. Pas un indifférent dans cette foule. Ceux .qui n'étaient pas frappés au cœur avaient encore plus de fièvre et d'inquiétude que les autres. Tout un monde d'ambitieux, de désappointés s'agitaient devant un véritalde écroulement d'espérances détruites et de projets à refaire. Et que de comédies dans ce drame ! Depuis le chevet du mourant où le valet de chambre, l'homme de la vie intime et de tous les secrets, venait mendier en pleurant quelques rouleaux de louis traînant dans les tiroirs jusqu'aux antichambres où deux grands financiers, de ceux dont le duc avait fait la fortune, se parlaient à voix basse, atterrés et pileux, à côté d'une grande cage

pleine de singes, que tout ce bruit excitait et qui se cramponnaient aux barreaux avec des contorsions et des grimaces '. »

Puis, ce fut la brutale révélation de l'inéluctable. Un matin, le malade, en se réveillant, aperçut un mince filet de sang qui coulait de sa bouche sur sa barbe et sur l'oreiller légèrement rougi. En une vision nette, la mort lui apparut. Afin de chasser les dernières illusions pour la mieux regarder en face, il fit demander à son chevet le plus intime de ses amis, le comte de Montguyon, qu'il considérait comme incapable de lui cacher la vérité. Ne savait-il pas, ce Montguyon, Morny à l'abri de la moindre faiblesse? Ce bref dialogue s'engagea :

— - Parle-moi franchement. Je suis bien bas, n'estce pas ?

— Perdu, mon pauvre Auguste -.

Le mot prononcé avait été plus crû. L'homme d'État le reçut sans surprise ni défaillance. Peu après, sa gorge se contracta au point de se clore presque complètement. Une angine s'était greflee sur le mal principal. Quel était-il ? D'où venait-il? Peut-être de ces remèdes trop violents dont le duc avait abusé, de ces pilules à base d'arsenic qui, en lui prêtant une vitalité factice, ont pu hâter sa mort ^ Peut-être aussi la politique et les plaisirs avaient-ils épuisé une nature douée cependant d'une solidité exceptionnelle. Ce mal, lés médecins purent enfin le diagnostiquer, mais non s'en rendre maîtres. C'était la panciéatite, marchant à son terme avec une rapidité foudroyante. Le délire se montra bientôt, hôte affreux et tenace qui laissa à peine au mourant quelques heures de répit durant lesquelles il mit ses alTaires en ordre. 11 fit alors brûler

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