ViLLEMKSSANT, Souvenivs d'un jourrudi^le
3. C'est la légende des perles .lenkins, nom sous lequel Alphonse Daudol dan?; /<' Nalmb i\ désigné le doclcur OlilTe.
par ses secrétaires bien des feuillets d'intimité qu'il ne voulait pas voir lui survivre. Son fidèle valet de chambre Henri chercha en vain à le rassurer.
— Henri, lui répondit-il très doucement, il faut maintenant me laisser tranquille... C'est la fin qui arrive... Je n'ai plus que peu de temps : il faut que je m'occupe de mon départ.
Mon départ! Par une suprême délicatesse, ce mondain élégant, ce dandy supérieur ne voulait pas employer d'autre mot. Il s'en servit également avec ses amis qu'il avait fait convoquer : Daru, Roqueplan, Daugny, Crémieux, Ludovic Halévy. A chacun il lendit sa main moite et abandonnée en prononçant, d'une voix étranglée par le mal, mais d'un cœur ferme, le mot : Adieu ! A l'un d'eux il dit : « Comme cela vient vite ! » A un autre il posa cette question : « Que dit-on de cela dans Paris? » Préoccupation qui tout naturellement subsistait chez l'homme politique, chez le lion du jour qu'il avait été.
Ce que l'on disait dans Paris? Cette nouvelle : « Le duc de Morny va mourir! » avait retenti douloureusement au cœur de toute la société parisienne, à quelque parti qu'on appartint, car celui qui allait partir comptait des amis |)arlout, aussi bien dans les clans monarchistes et à ce Jockey-Club pour lequel il avait tant fait que dans les milieux gouvernementaux. En ce dernier soir de sa brillante existence, le hasard avait fait coïncider plusieurs réunions mondaines. Chez la baronne de Lowenthal on jouait une de ses petites pièces qui avaient contenu en elles une des meilleures joies de sa carrière. « Le contraste, note la comtesse Stéphanie de Tascher, causait à tous les spectateurs une impression que je ne puis traduire. >> A cette ambassade d'Autriche-Hongrie dont il avait été si souvent l'hôte et l'ornement, les conversations roulaient toutes sur les nouvelles apportées de la Présidence, sur les
visites faites au morii^ond par l'Empereur, l'Impératrice, l'archevêque de Paris qui était venu lui administrer les saintes Huiles.
D'abord, Moruy n'avait pas reconnu les souverains. Ledélirel'avait ressaisi. Assis à son chevet, Napoléon 111 lui avait pris silencieusement la main, les yeux brouillés de larmes devant la perte de ce frère dont une si étrange destinée l'avait d'abord éloigné, puis étroitement rapproché. Jusque dans la mort, en présence du monde, persistait le poignant secret d'origine dont il leur était interdit, malgré leur tendresse, de faire l'aveu. Cette doideur des lèvres scellées, un autre la partageait dans cette chambre d'agonie. C'était le général de Flahaut qui assistait aux derniers moments de son fils comme il avait assisté au dernier soupir de Talleyrand, son père, condamné à repousser au fond de son ame les cris les plus impérieux de l'amour humain. A genoux, l'Impératrice priait avec foveur. La Valette et Rouher avaient quitté la chambre. Une minute de calme et do lucidité permit au mourant de reconnaître son souverain, avec qui il échangea d'alTectueuses paroles. Puis le délire le reconquit pour jamais et l'Empereui- sortit en sanglotant. Dans la nuil, rilluslio malade rendait le dernier soupir.
Une pompe véritablement im[)ériale entoura les funérailles. Huit chevaux traînaient un magni-lique char funèbre en bois d'ébène l'ccouvert de lames ai'gentées. La capitale, émue et recueillie, ti-essaiilail sous les décharges d'artillerie, les pas des troupes et ilos chevaux, le lent roulement des carrosses de deuil, le mouvemenl prolongé d'un cortège qui paraissait sans lin. Paris pouvait accorder des regi'els à l'homme d'Etat cfui. s'il eût vécu, l'eût peut-èli'e protégé du siège et de l'émeute.
Mais ce fut la jîîuiu^ duchesse de Morny qui donna l'exemple du deuil le plus touchant, le plus désespéré.
Suivant une coutume russe, elle avait coupé l'épaisse tresse de ses beaux cheveux blonds et elle Favait placée entre les mains glacées de celui qui la quittait pour toujours. Pendant plusieurs semaines, elle voulut qu'on disposât sur la table des repas le couvert du duc en face du sien, comme s'il allait prendre place. Chaque jour, on hi vit porter sur la tombe de son cher défunt un bouquet de violettes de Parme, la fleur qu'il préférait. Le corps du duc avait été déposé dans un caveau provisoire. Lorsque le monument définitif fut prêt à le recevoir, la veuve au cœur déchiré voulut absolument assister à la cérémonie d'exhumation et se rendit seule au cimetière. Là, sa tendresse conjugale se signala par un dernier geste d'exquise et pieuse sollicitude. « Le cercueil fut sorti du caveau et déposé sur un brancard que portaient des fossoyeurs. On se mit en marche ; la duchesse sulToquait de douleur. Tout à coup, les nuages qui couvraient le ciel s'obscurcirent davantage. Il en tomba une pluie fine, serrée et glaciale, dont quelques gouttes j)erlèrent bientôt sur la bière. Sans dire un mot, hi duchesse, par un mouvement d'exquise tendresse que comprendront tous ceux (pii ont aimé, retira son chàle et en couvrit le cercueil. Une mère qui voudrait préserver son enfant du froid n'(M'it pas fait autrement '. »
Une profonde consternation avait suivi le cercueil du duc de Morny. A une époque où la France ne songeait pas encore à maudire le coup dLtat qu'elle avait acclamé, un grand nombre de dignitaires, de fouction- )\aires de tous ordres aussi bien que de simplescitovens appartenant à toutes les classes, voués à l'ordre et au travail, ne voyaient point partir sans un serrement de cœur l'homme qui. avait été la cheville ouvrière de ce coup d'Etat et qui en portait le souvenir avec orgueil