CHAPITRE VIII LA COIYIÉDIE DE SOCIÉTÉ
I. Fureur de la comédie d'auiateurs sous le Second empire. — L'Invitation à la ualse à rholei M;u'l)euf. — La « soirée des éventails ». — Les Cascades de Moucliij. — Le théâtre charitable. — Les tableaux vivants de l'hôiel de MeyendorlT. — Une visite a la comtesse de Castiglione. — Moquerie et déconvenue. — Le théâtre chez Oflenbach et chez Courbet. — Soirées dramatiques chez Théophile Gaulier. — Les marionnettes de Nohant. — Un spectacle déjeunes chez la princesse Mathiide. — La maison pompéienne du prince Napoléon. — Le Joueur de jlùte.
II. Les spectacles de la Cour et l'opposition. — La princesse de Melternich. — Les tableau.v vivants. — Les cheveux de Mme de Persigny. — Les charades. — Octave Feuillet à la Cour. — Acteurs et actrices. — Anniversaire. — Fourbu. — Le paon de M. Milne-Edwards. — Mrs Moulton, poupée mécanique. — Harmonie. — La comédie à Compiègne. — Les Por- //■a//.s delà marijuise. — La Corde sensible ou les Dadas favoris. — Les Commentaires de César. — Glorieux figurants. — Le Prince impérial dans la Grammaire.
Fille aimaljl(3 de ritalie où elle naiiuit au seizième siècle et d'où les vaiiKjueurs de Marii^nan la ia|)i)ortèrenl, Win des amuse aieiiLs favoris des marquises de
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la Régence et des petits-maîlres contemporains de Louis le Bien-aimé, prenant tout son essor avec Fadorable Rosine (jne fui Marie-Aatoinetle, la comédie de société a trouvé un merveilleux terrain d'épanouissement dans notre paysde France. Plus encore que chez les Grecs, le théâtre se mêle à noire vie, et Ton a pu dire sans exagération qu'il serait noire <lernière religion. En voyage, en campagne, sous le feu des canons ennemis, nous l'emportons à noire semelle. Mais jamais peut-être la comédie d'amaleurs ne iit autant fureur que sous le Second empire. A la Cour aussi bien qu'à la ville, on se farcissait la mémoire de vaudevilles et de charades, on collalionnait, on répétait, on essayait des costumes. Si nous en croyons les humoristes de l'époque, cela tourna presque à la maladie.
« Dans les salons, assure le spirituel chroniqueur Villemot, vous ne rencontrez que paravents et quelquefois un petit théâtre qu'iui amateur se plait à monter et à démonter chez toutes les personnes qui veulent bien l'honorer de leur confiance. Les hommes et les femmes prennent un plaisir extrême à ces jeux, il faudrait dire à ces joujoux de la scène. On retrouve en miniature, dans les coulisses de la comédie de société toutes les intrigues et toutes les variétés des théâtres subventionnés. Les rôles jeunes sont recherchés par les femmes mfires; les rôles marqués seraient répudiés par tout le monde, si les jeunes gens ne s'en chargeaient volontiers. » De son côté dans le Charivari de 1809, Daumier nous donne une amusante série de charges sur la comédie d'amateurs dans les salons bourgeois du Marais. Ici, c'est une femme à genoux qui s'écrie, la mine bouleversée, les bras au ciel : « Mon Dieu, pardonnez-moi ! J'ai trompé mon mari! » Et, béatement le mari se dit : « Elle répète son rôle. » Là, c'est une répétition devant une rampe improvisée faite avec la lampe de la suspension posée à terre entre les candé-
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labres de la cheminée et un gros homme qui donne des indications aux acleufs : (( Failes ainsi ce geste de mépris. >• Et les spirituelles vignettes de Cham dans le Monde illustré : la dame aux prétentions dramatiques qui s'étonne de trouver un pompier dans sa cuisine et à qui sa bonne répond : « Bédame ! faut toujours un pompier dans un théâtre ». ou celle qui, tout en jouant, ne peut quitter des yeux le journaliste qu'elle a invité et se murmure avec une épouvantable angoisse : « Monsieur le chroniqueur a baillé ! »
Un des plus solides es]>rits de l'époque a\ait donné l'exemple. Emile de Girardin, qui venait de vendre la Presse, goûtait avec joie des loisirs nouveaux pour lui et en consacrait la plus grande part à la ravissante jeune femme qu'il venait d'épouser en secondes noces. 11 avait installé son bonheur dans une sorte de temple grec perdu au milieu des marronniers qu'on appelait l'hôtel Marbeuf. A l'entrevoir au milieu des villas enfouies dans la verdure, parmi les écuries et les granges des marchands de chevaux, ce coquet logis semblait un coin de province. Le nouveau ménage l'inaugura un dimanche de carnaval par la représentation d'une petite comédie inédite qui allait être bientôt jouée au Gymnase : r Inviialion à la valse. On applaudit chaleureusement l'ingénue et le comique, qui se tira à merveille d'un dil'licile rôle d'accordeur de pianos sourd- muet. L'esprit de l'auteur enchanta le public. Gomme, après le baisser du rideau, on réclamait cet auteur à grands cris, on vit dans l'assistance se lever un colosse brun à l'épaisse toison noire et crépue. C'était Alexandre Dumas père.
— Votre pièce, lui dit ime spectatrice, est si i)leine de jeunesse et de fraîcheur que je la croyais de votre lils.
— Vous ne savez donc pas, ma chère, repartit une voisine, que Dumas père, c'est Dumas fds? Le plus jeune des deux, c'est le phi> vieux.
Plus féru de théâtre encore que Girardin, le comte Jules de Castellane avait fait construire dans le jardin de son hôtel de la rue Sainl-Honoré, un théâtre relié par une galerie avec ses salons de réception. La salle fort bien aménagée contenait quatre cents places et des loges spacieuses. Durant bien des années, dans cette somptueuse demeure que les cochers de fiacre appelaient « la Maison du Mouleur » à cause des nombreuses statues médiocrement sculpturales qui en ornaient la façade, on joua presque sans interruption opéra, opéracomédie, vaudeville, des pièces inédites d'Arsène Houssaye, d'Alexandre Dumas fils, de Jules Lecomte, des proverbes d'Augustine lîruhan. Sur la liste des acteurs on note les noms de la duchesse d'Abrantè?, de ^Ime Deforges, d'Antonina Lambei't, de MM. de Bordesoulle, Ternaux, Meimechel, et parfois aussi de professionnels comme Got. En iSSC), devant une salie bondée, aux premiers langs de lacjuelle la comtesse de Castiglione, élinceiante de beauté et de diamants, attirait tous les regards, les artistes de la Comédie-Française jouèrent deux {)ièces inédites : le Verrou, d'Alexandre Dumas fils, et le Collier, de Jules Lecomte. Les deux auteurs s'étaient permis de si audacieuses libertés, que l'on prétendit que la plupart des spectatrices, prises d'une crise tie pudeur devant leurs tirades exagérément risquées, s'étaient cachées derrière leurs éventails. On jasa beaucoup dans les salons et les cercles de cette fête gaillarde que des mécontents, sans doute poussés par le dépit de n'avoir pas été invités, baptisèrent « soirée des éventails ^ «.
On donnait aussi la comédie chez le duc de Mouchy. Ce fut là que triompha, en i8(>3, l'une des premières revues jouées dans le monde, ces fameuses Cascades de
1. I.Éo Clahetie, Le Thcàlre de société. — Victoh di Bled, La iiociélé française au dix-neuvième siècle.
i-a comtesse de Castiglione en costume de religieuse
(Tablvaiix vivante chc: M" de Mcijcn<l,jrirj
LA COMIJ)!!; OK sor:ii:Ti; 2ô7
Mùiichi/ écrites, tout spécialement par U'. plus brillant, le plus recherché des auteurs de salon, le marquis de Massa, lieutenant aux guides delà g-arde et fournisseur patenté de la Cour. L'élégante assemblée ne ménao^ca pas ses applaudissements à la comtesse de Pourlalès, fée de la Cascade au charme jeune et captivant ; à Mme de GallilTet, vivandière à la grâce martiale; à son mari charge* du rôle de Crélinopoulos ; au comte de Pourtalès, mué de façon imprévue en Salammbô, le roman de Flaubert faisant alors beaucoup de bruit. Les autres acteurs appartenaient à la fleur de la fashion parisienne, A la même épocpie, une troupe non moins aristocratique, comprenant le comte et la comtesse d(; la Ferronnays, le comte et la comtesse de la Roche- Aymon, le comte de Rességuier, le marquis d'Aramon, M. Edmond de Lagrange, etc., conduisait le i)lus confortable des chariots de Thespis au château de Thieux, chez M. Gibert et y donnait le Fruit défendu et le Péril en la demeure, d'Octave Feuillet, ainsi que le Caporal et la payse, vaudeville de Paul de Kock.
De plus en plus répandue, jouissant tous les jours davantage de l'engouement de la haute société, la comédie d'amateurs mondains inspira à ceux-ci la très heureuse idée d'en faire bénéticier les œuvres de charité. Ce fut le comte de Béthime cpii, en 1862, ouvrit le premier cette voie généreuse, en organisant à l'hôtel Seilliére une représentation sensationnelle d'Henri III et sa Cour, d'Alexandre Dumas père, au profit des « Amis de l'Enfance ». Cinq actes ! Le morceau, à la vérité, était d'importance, et l'entreprise ne manquait pas d'audace. Elle n'etïraya pas des })assionnées de la scène comme la princesse de Beauvau, Mme Abeille, Mme de Pourtalès, la baronne de Lowenthal, M. de Magnieu, M. Cottier, aux(piels une troupe d'excelleuts amateurs donna fort habilement la réplique. L'exemple porta ses fruits. Deux ans après, Got pouvait écrire III 17
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non sans une nuance de critique : « La comédie de société sévit plus que jamais, gagne du teirain et, se fait pidîliquo sous le manteau bleu de la charité. » Avec l'appui do rimpéralrice, la princesse de Beauvau. toute à la lois organisai lice zélée et Iragédienne aux élans sincères, avait obtenu pour deux leprésentalions la salle du Conservatoire. La troupe armoriée ne recula pas devant les Enfants d'Edouard, de Casimir Delavigne, ni d(;vant le Sicilien, dt; Molière, où la beauté de Mme lirook-Gréville provoqua bien des admirations. Une assistance des plus choisies fil fêle aux acteurs. On n'était pas encore blasé sur les concerts de charité el l'initiative de la princesse de Beauvau avait procuré aux oisifs de la ganlnj parisienne le ragoût d'un spectacle tout à fait exceptionnel.
En présence de cet ('datant succès, la comtesse Stél)hanie de Tascher s'essaya à faire mieux encore. Seulement, au lieu d'installer sa troupe dans une salle puldique, elle lui choisit comme théâtre un hôtel priv<', celui de Mme de Meyendorlî, oITert gracieusement par sa propriétaire. La mode s'était mise aux taitleaux vivants dans les salons aussi bien «lu'à la Cour. Mme de Tascher voulut les faire servir à la charité. Mais, bien qu'il fût entendu qu'on éviterait soigneusement l'abandon et les libertés que se permettait souvent ce g^enre de specla^cle, la plupart des actrices applaudies dans la haute société séclipsèrcntet ne voulurent l'ien entendre. Cependant, les billets commençaient à se j)lacer. (Jue faire? Avec l'aide d'un peintre distingué, M. Basset, les tableaux ont déjà été choisis de façon à ne pas elTaroucher les collets les plus mont('S. Qu'on en jug"e. On veut reconstituer la Judith^ d'Horace Vernel, Rebecca au puils, la Toilelle (TEslher, déjà représentée à Compiègne, Faust et Marfjucrilc, d'Ary SchefTer, une Barque napolitaine, de M. liassel.
Inquiète, mais décidée poui-lanl à réussir, l'organisa-
LA COMEDIt: DE SOCIKTE
Irice se met à la recherche crime vedette, d'une personnalité en vue capable de lui rallier les bonnes volontés qui lui manquent. p]lle ne l'eût peut-être jamais trouvée, si le hasard ne lui avait amené la visite de Ténigmalique' et triomphanle beauté si fort en vogue,
Mme Barllioloiii eu Judilli.
(Tableaux vivants chez Mme de MeyendorlT. )
la comtesse de Castiglione. Mme de Tascher n'iiésita pas à faire part de son projet à la capiteuse Ilalieune (jui prit feu de suite à l'idée de figurer dans la représenlalion. Avec ce numéro sensationnel, comment doutei' de la réussite? Les autres concours s'enlevèrent vite et avec beaucoup de facilité. La comtesse de Tascher parvint ainsi à réunir le délicieux sourire t\v la
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marquise de Forbin-Janson à la superbe carnation à la Rubens de Mme Barlholoni et au pur prolil de Mme Jules Lefebvre, femme du peintre. Le marquis et la marquise de L'Aubépine-Sully étaient également annoncés dans la Tasse de thé. Dès lors, le placement des billets marcha à merveille.
Atin de s'enlentlre avec son étoile, la comtesse de Tascher se rendit rue Saint-Pierre, à Passy, dans la petite maison où habitait Tétrang-ère aux beaux yeux troublants et mystérieux. Elle trouva la déesse de ce temple plus que modeste étalée sur une chaise longue dans un costume passablement étrange : sur la tète une coilï'e à la Marie Stuart, ornée de jais blanc, d'où pendait un long voile noir et blanc ; des perles autour du cou et une robe de chambre en satin blanc bordée de jais blanc. Autour d'elle, des nuées de portraits, peintures ou photographies, reproduisaient, dans toutes les poses, dans tous les costumes, sa tant séduisante image. Ici un pastel la représentait souffrante et en deuil d'elle-même; là, elle apparaissait en « Orage », ses admirables cheveux blonds épars ; on l'admii-ait encore en reine d'Étrurie, tressant en couronne sur sa tète ces magnifiques ondes dorées; en marquise poudrée, en Désolée, xèiue de blanc et parée d'élégante désespérance. C'était toute une exposition réservée à ce Narcisse femelle enseveli en sa radieuse beauté et sa personnalité incomprise. Mme de Castiglione promit à sa visiteuse de paraître successivement en Desdemona chaulant la romance du Saule et en druidesse, dans un costume qui avait fait quelque bruit à un bal des Tuileries où on l'avait jugé un peu trop dégarni.
Pour cette divinité bizarre, promettre et tenir faisaient deux. Allait-on pouvoir compter sur. elle pour les trois soirées? Car il avait fallu en organiser trois, en raison de l'énorme affluence des souscripteurs alléchés par l'espoir de contempler ces charmes célèbres. On
s'attendait à des surprises. Il s'en produisit une première. Au dernier moment, l'exquise capricieuse, sans donner ses raisons, déclara qu'elle ne paraîtrait que le troisième jour, et encore avait-elle imposé la condition qu'on lui accorderait une décoration représentant une grotte. Le comité discuta, puis, finalement, céda. Qu'allait donc être cette troisième représentation pour laquelle le si précieux concours de Mme de Castiglione avait fait doubler la location? Combien s'aiguisaient les curiosités dans la société parisienne où beaucoup de personnes ne connaissaient cette beauté fameuse que de réputation !
Enfin, voici le grand jour. La comtesse est arrivée à l'hôtel iMeyendorff, emmitoufiée des pieds à la tète. Elle s'est déclarée fort malade et a demandé une chambre où elle s'est enfermée, en prévenant qu'elle n'en sortira qu'au moment de paraître en scène. On respecte ce nouveau caprice, et Mme de Tascher attend, non sans ang-oisse, le moment où son étoile va s'offrir aux yeux de l'impatiente assemblée... Le moment est venu. Suivant les instructions de la fantasque Florentine, personne ne se trouve sur son passage. On l'aperçoit seulement entourée de crêpes noirs et se répandant en gestes de mauvaise humeur. La grotte avait été préparée. Mais, sur son costume, la reine du spectacle s'était renfermée dans le mutisme le plus étrange. On comptait sur celui de druidesse, bien approprié au décor el la déshabillant à souhait. A travers le rideau, les yeux des spectateurs se dardaient fiévreusement, se repaissant à l'avance de la vue de la tant intrigante merveille. Elle se faisait encore attendre, manifestant des intentions de fuite. Enfin, elle se décide. Les trois coups retentissent solennels, le rideau se lève.
Stupeur ! Déception ! La belle des belles est bien apparue dans l'encadrement (h; la grotte, mais sous quel déguisement! Un voile et une rol)e de religieuse la ca-
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client de la tète aux pieJs, ne laissant paraître que l'ovale délicieusement fin du visage. Au-dessus de sa tète, une pancarte a été accrochée avec ces mots : Ermilage de Pass^. Une rumeur court dans Taristocralique assistance qui n'en peut revenir. L'inconvenanie fantaisie et la singulière façon de se moquer du monde I Des murmures de mécontentement et de blâme s'élèvent des rangées de fauteuils et même un cou[) de sifilet iléchire l'air...
Eh quoi ! on se permet... Avec une inconséquence bien féminine, la coquette à laudacieuse trouvaille pâlit d'indignation et de colère. Elle a voulu jouer un tour de sa façon à tous ces Parisiens venus pour admirer sa gorge de déesse et ses épaides marmoréennes et elle s'étonne qu'ils se plaignent de leur déconvenue ! Preplement, après avoir enveloppé l'assemblée dans un éclair fulgurant de ses yeux profonds, elle s'esquive, renversant tout snr son passage, bousculant les membres du comité et regagne, dans un tourl)illon, sa voiture qu'on a fait avancer en h;Ue. Elle a lancé auparavant vers la galle encore elTarée, abasourdir, ce cri (h^ haineux dépit :
— (jli ! les infâmes !
Cette idée imi)ré\ue élail-i'lle venue seule à l'espril de Mme de Castiglione .* On sut depuis, de façon certaine, quelle avait l'eçu, les jours précédents, une quantité de leltr<^s anonymes raillant son projet d'exhibition mondaine, l'une, entre autres, dont l'auteur disait se réjouir fort de la contempler dans la Source, d'Ingres. A ces insolences comme à relTréué désir manifesté par tant de souscripteurs de l'admirer sous le moins de voiles ])ossil)le, la belle comtesse aurait pu répondre avec plus de tact. 11 faut cependant reconnaître que, môme dans sa hardiesse excessive, sa réponse n'était pas absolument dépourvue d'esprits
1. llprise comme olle li-lait de se^; propres images, la comtesse de Castiglione ne pouvait manquer de se faii'e pliotograpliier en religieuse. Une épreuve du singulier portrait avait
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La comédie d'amateurs battait aussi son plein chez les gens de lettres, chez les artistes. Dans les salons d'Offenbach, on parodiait gaiement la musique italienne en représentant rEnfant trouvère ou la prise de Caste! naudarij. Pour jouer les rôles macaroniques de jMoricaud, de Compte-sur-la-lune, du page ou du bourreau, le maître de la maison et ses amis, Hector Crémieiix, Ludovic Ilalévy, lulmond About, Léo Delibes, Bizet avaient transformé sur le programme leurs noms déjà célèbres en ceux, mieux appropriés, de Jacomo Offenbacchio, Ettore Cremioso, Luigi Halevy. Edmundo Abuti, Léo Delibestino, il maestro Bizetto. La mise en scène, à en croire le même programme, aurait été élaborée par Royer-Collard et Gustave Wasa. Gustave Courbet, dans son atelier de la rue llaulefeuille, donnait ce qu'il appelait en plaisantant les grandes fête du Réalisme où Monselet, Fernand Desnoyer, Schaun et quelques bohèmes notoires se livraient aux intermèdes les plus abracadabrants et où Champfleury exécutait sur la contrebasse des svmphonies de Havdn. Théophile Gautier faisait représenter son Pierrot posthume dans sa maison de Neuilly.
« C'est la chambre des filles de Gautier qui est la salle de spectacle, écrivent les Concourt dans leur Jour-
été donnée sur sa demande à l'infljimmable pliilosoplie Caro. A l'amie qui le lui avait fait parvenir il écrivait : « Comme vous seriez aimable de me faire savoir si je dois en\oyer mes remerciements pour la belle pliotographje de la lieliyieuse que vous avez bien voulu vous charger de me remettre ! Quelle est l'adresse de ce mystérieux nid que vous nous décriviez l'autre jour si bien et qui me rappelait ces vers de Lamartine :
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez le lit où la tieauté repose.
« Je sais bien que la belle Religieuse demeure à l'as>y : mais j'ai oublié tout à fail le reste de l'adresse où doiveid aller les lemerciements de mes regards émus.» (r.ili' |).ii' l'ieire de Lano.)
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nal. Il y a une toile, une rampe et tous les fauteuils, toutes les chaises de la maison. Sur la porte, au-dessus de laquelle se détire, en une pose anacréontique, une femme nue, est collée l'affiche : théâtre de neuilly, Pierrot poslhume. La toile se lève sur la scène où le peintre Puvis de Chavannes a peint d'assez cocasses décors, une scène où il y a juste la place pour donner un soufflet et un coup de pied dans le derrière. Et la farce commence, une farce qui paraît écrite au pied levé, une nuit de carnaval, dans un cabaret de Bergame, avec de jolis vers qui montent s'enrouler ainsi que des fleurs autour d'une batte. Là-dedans passe et repasse toute la famille, les deux filles de Gautier : Juditli dans un costume d'Esmeralda de la comédie italienne, développant des grâces molles ; la jeune Estelle, svelle dans son habit d'Arlequin, et montrant sous son petit museau noir de jolies moues d'enfani; le fils de (iautieren Pierrot, un peu trop froid, un peu trop posthume. Enfin, Théophile Gautier lui-même faisait le docteur, un Pantalon extraordinaire, grimé, enluminé, peinturluré à faire peur à toutes les maladies énumérées par Diafoirus, l'échiné pliée, le geste en bois, la voix transposée, travaillée, tirée on ne sait d'où... une voix eni'ouée, extravagante, qui semble du Rabelais gloussé. » La mise en scène était dirigée par Mme Favart. Décorateur attitré, Puvis de Chavannes peignit un autre décor pour le Tricorne enchanté, autre œuvre de Gautier où celui-ci avait introduit une partie chantée pour faire valoir la charmante voix de sa femme. En rentrant, une nuit, chez lui, sous le charme d'un de ces spectacles de famille. Théodore de Banville eut l'idée d'en tracer le compte rendu rimé :
La littérature y comptait
— La vieille aussi bien que la neuve,
Si bien que Dumas fils était
Assis auprès de Sainte-Beuve.
Les décors malins et vermeils Étaient de Puvis de Chavannes.
Pour en rencontrer de pareils On irait bien plus loin que \annes.
Malgré le « ctiacun son métier », La critique ici ne peut mordre, Puisque Théophile Gautier Est un acteur de premier ordre.
Quant à Pierrot, blanc comme un lis Et sérieux comme un augure, Il empruntait de Gautier fils Une très aimable ligure.
Parmi les invités qui applaudissaient avec chaleur, il faut encore citer Flaubert, Baudelaire, Arsène Houssaye, Paul de Saint-Victor, Paul Meurice, Auguste Yacquerie, Paul Baudry, Hébert, Gustave Doré, Cabanel. Français, Mario Uchard, Xavier Aubryet, Gustave Claudin, Charles Garnier, tous ravis de faire un triomphe au bon Théo plus heureux de ses succès d'acteur que de ceux auxquels les lettres l'avaient depuis longtemps habitué.
Comment quitter ce monde de l'art sans dire un mot du fameux théâtre de marionnettes que Maurice Sand avait monté de toutes pièces au château de Nohant et dont il s'était institué tout à la fois le directeur, l'auteur, le décorateur et le machiniste, avec la collaboration de sa mère? L'auteur (Vlndiana ralïolait de ces poupées parlantes qui, écrit-il, « satisfont notre besoin de fiction, vieux comme le monde, et peuvent représenter toutes les rêveries comme toutes les réalités, toutes les passions bonnes ou mauvaises ».
Mesurant moins d'un mètre de hautonr, taillées et peintes par Maurice Sand qu'aidaient parfois Edouard Cadol et Eugène Lambert, le peintre des chats, elles ne se rapprochaient pas moins du réel par leur aspect vivant, leurs gestes merveilleusement observés et justes,
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rimbileté avec laquelle le u maître du jeu » savait les faire mouvoir et les placer dans la lumière. Avec un véritable amour, George Sand consacrait de longues heures à lagencement des pièces, à l'arrangement des décors, à la confection des costumes, à la miseenscène, aussi fière dune trouvaille de celte minuscule machinerie que du plus beau roman. Elle avait la main heureuse pour fabriquer des monstres de féerie, des tarasques en miniature rappelant celles des foires du Midi. Celles de Nohant étaient en baleine revêtue d'étoile ou en acier. Tous les vieux jupons-cages des dames de la maison devaient y passer tour à tour.
A l'exemple de la comédie arislophanesque, il était de tradition que les spectateurs pouvaient à leur aise interpeller les acteurs de bois ([ui leur répon<]aient toujours avec un étonnant à-propos. Ecoutez plulùl les souvenirs d'une notoire hal)it née du petit théâtre de Nohant, Mme Adam : <( Chacun s'est mis en frais, écrit-elle. Les femmes sont en costume de grande première, décolletées. Le programme delà soirée a été affiché dans toute la maison. Les marionnettes jouent Alonzi Alonzo le bâtard ou le Brigand de las Sierras. Maurice a passé vingt nuits pour amuser une heure son adorée mère. Notre impatience est grande. Mme Sand n'est pas la moins occupée de celte première. Elle questionne Maurice curieusement. 11 reste muet. Le rideau levé, on \oii une toile de fond à perspectives extraordinaires. On est en Espagne, dans les Sierras... Nous somme prévenus qu'il est permis d'interpeller les acteurs, que l'action et le dénouement lui-même peuvent être inlluencés par les spectateurs, Maurice n'ayant de respect que « pour ce t>enre de sidlraoe universel ». Oh ! Balandard. directeur de la troupe ! sa redingote, son gilet blanc impeccable, son immense chapeau qui le couvre ou qu'il lient à la main avec tant de dignité 1 La pièce commeru.e... Elie est abracadabrante. Les speclacteurs demandent des
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explications. On dénonce les traîtrises à la victime menacée. Le public s'impatiente de ses propres interruptions et s'emporte, Maurice répond à qui l'interroge, réenchaîne l'action, improvise, fait lôte à tous les imprévus. )) La troupe, qui avait commencé timidement avec sept personnages taillés dans un tronc de tilleul, arriva à eu compter plusieurs centaines ayant tous leur individualité bien marquée, leur emploi particulier, leur nom connu à Nohant de toute la maisonnée, petits enfants aussi bien qu'invités de mar((ue. La comédie italienne se trouvait là au grand comj)let, mais noyée au milieu de tant de créations originales et cocasses : Bassinet, le garde champêtre; Rosalie, la femme de chambre; la comtesse Bombrecoulant, le colonel \'erlébral, et Coqen-Bois, Chalumeau, Friturin, toute une légion dramatique presque aussi nombreuse que celle de leurs confrères de chair et d'os. Et ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou au (-hâtelet, le théâtre de Maurice Sand comptait des figurants, des danseuses, reproduisait des mouvements de foule. On y voyait des ballets, des joutes, des tournois. 11 n'y manquait que les prétentions des artistes, les discussions et les procès pour ressembler tout à fait à une grande scène.
Avant de montrer la comédie de société à la Cour, jetons un coup d'(eil sur ses apparitions dans la famille impériale. En i8(35, à l'occasion d'un anniversaire de naissance du Prince impérial, la princesse Mathilde donna dans son hôtel de la rue de Courcelles une représentation du Maîlre d école, d'Edouard Lockroy. A défaut d'un lalcnl éj)rouvé, la troupe iramatcurs qui tenait les rùh^s se lit remarquer par son jeune âge. On y voyait entre antres les fils des gc'uéraux Espinasse et Boiigenel, ceux de la marquise de Boccagiovine et de
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la comtesse Primoli, nées Bonaparte, Mlles du Sominerard et Ninette Vimercati (aujourd'hui Mme Ganderax). Celle-ci se rappelle un mot du prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui passait pour fort distrait :
— H n'y a qu'en France qu'on a de ces bonnes idées. C'est un excellent exercice pour tous ces enfants d'acteurs.
Le diplomate avait pris ces jeunes amateurs de marque pour des pupilles du théâtre, et le salon de la princesse Malliilde pour une scène d'application '. Le peiutre Ciraud consacra une charmante aquarelle à cette gentille soirée de débutanls -'.
Ami des gens de lettres, épris de toutes les réalisations d'art, le frère de la princesse, le prince Napoléon, devait se sentir tenté, lui aussi, par le plaisir de donner la comédie chez soi. .luslcmenl, une curieuse occasion s'oiTrit. En 1860, il s'était fait construire, avenue Montaigne, par l'architecte Normand, une maison du plus pur style pom[)éien. Les récentes fouilles avaient mis à la mode l'éléoanle cité autrefois enfouie sous les cendres du Vésuve et, dans sa connaissance tout à la fois artiste et érudite de l'anticpiité romaine, le cousin de rLmpereur avait donné les instructions les plus précises pour arriver à une i-econstitution minutieusement exacte. On se serait cru ramené à vingt siècles en arrière, à voir les lignes sobres de la façade, avec ses piliers et ses colonnes ioniennes teintées de jaune, les statues de bronze et les panneaux décoratifs du vestibule d'entrée, l'autel qui s'y élevait à la déesse Panthée, protectrice de la maison, l'atrium sur lequel les chambres s'ouvraient de tous côtés ^.