Devemu' i»lns t;ucl I\Ii-.s de Ilcgermann Liiidencrone
282 LA SOCIi:Tli DU SFXOND EMPIRE
faire le liouiment. « On me remonta, écrit Mrs Monlton. et je me mis à chanter. Mais tout marchait de travers.. .Je faisais entendre pêle-mêle des refrains à la mode, des i*-ammes, des trilles, tanl et si bien que mes impresarii furent j)lonoés dans le désespoir. Ils déclarèrent à l'assistance que pareil accident ne s'était jamais produit. Evidemment, la traversée avait dû déranger le mccanisme. » Les deux faiseurs de boniment se décident alors à huiler leur poupée, ainsi qu'on fait pour toute machine cpii fonctionne mal. Ils promènent en efl'et une burette sur ses épaules. Ex})losion de rires chez, les spectateurs. Mais ce n'est pas pour rien que le prince de Metternicli appartient à la diplomatie. Très galamment, il va se servir de l'occasion pour faire obtenir à la séduisante |)ou[)ée une faveur dont elle grille depuis longtemps.
— Failes-la chanlei-, lui a dit le comte de Vogiié. Il suftil de presser un bouton qui se trouve sur le coté.
— Je ne vois pas lOndjre d'un bouton, répond l'ambassadeur, d'un air désolé. Que n'est-il en or ! Au moins, on le verrait.
Il avait appuyé sur ces derniers mots. <i C'était, expliciue Mrs Moulton, poui- suggérer à l'Empereur l'idée de me donner le bouton d'or dont il gratifie ceux qu'il désire voir suivre régulièrement ses chasses. Peu de femmes le reçoivent. Cependant, dès le lendemain. Sa Ahtjcsté m'envoya le beau bouton d'or que je désirais tant. » La jolie Américaine avait, d'ailleurs, su mériter cet objet de ses vœux, car, la parade des deux compères terminée, elle avait tenu l'assistance sous le charme de sa voix ^
Qui l'aurait cru? En i8fô, le grave et solennel Ponsard, autrefois zélé républicain, devait être appelé à
]. In l/ie Coiirls of Memory 1S58-1875, by L. de Hegermann LiMiENCRONE, illustratecl — Harper brotliers New-Voik and London.
L\ COMKDIE DE SOCIETE 283
Taire sa parlio clans ces diveiiissemenls mondains. A la deniande de l'Impéralrice, il éerivil une charade en Iroi? tableaux sur le mot Harmonie. Au premier tableau, Arme, on voyait la duchesse de Morny, devenue le plus pimpant des pages blonds, armée chevalier parle comte de Nieuwerkerkedont on admirait la superbe prestance sous l'armure. Autour d'eux, se tenaient la marraine du nouveau preux, la générale Fleurv en riches atours de châtelaine, ayant auprès d'elle pour o tiamoiselle d, sa sœur la duchesse d'isly, et trois chevaliers, les marquis de la Tour-Manbourget de Trévisc et le baron Morio de risle. En oiTiant une écharpe au page, la marraine lui rappelait les devoiis qui l'attendaient :
Prends, sire ehevalier, pour ton premier loiirnoi Celle écharpe d'azur que je brodai pour loi. Souviens-loi d'honorer dames et damoisetles El ne souffre jamais que l'on médise d'elles. Si quelque déloyal tient de méchants propos Fais-loi leur champion el descends en cham}) clos. Redeviens gracieux en déposant la lance, lit que ta courtoisie égale ta vaillance: Surtout sache (ju'il faut que le servant d'amour Soit fidèle et constant, et pur comme le jour, El que c'est même honte el pareille infamie De s'enfuir du combat ou de trahir sa mie. En l'honneur de ta dame allaque les géants, Traverse l'eau, le feu, passe les océans Et, tout chargé de gloire acquise pour lui plaire, Reviens, humble, à ses pieds attendre Ion salaire.
Au deuxième tableau. Au nid, rAmour. sous les traits <hi Prince impérial, se dissimulait dans un buisson et des nymphes, Mmes Rainbeaux, l^mile de Girardin, de Souancé, de Vatry. le clierchaient, armées de filets à papillons, pour le mettre en cage. Vénus, superbement représentée pai- la princesse de Baulï'remonl, intervenait alors et débitait des stances où, poussant la palinodie jusqu'à l'intempérance, Ponsard avait accumulé
les plus énormes flalleries à l'adresse de « l'enfant d'une déesse » et de ses parents :
Ce n'est plus Fàpre enfant de la folle Vénus. Si ph mère n'est pas moins belle, Si les grâces sont autour d'elle, Autour d'elle sont les vertus.
Pour « le tout », Harmonie, les interprètes des deux tableaux ju'écétlenls se e^roupaient en un bel ensemble autour d<' la Muse, également incarnée par la |)rini-esse de liauUrcniont. A ce moment, les applaudissements crépitèrent et des rappels enthousiastes firent relever plusieurs fois le rideau. Les rôles avaient été fort bien tenus et la mise en scène réglée avec une sollicitude particulièrement jalouse. Elle avait été conliée, comme à l'ordinaire, au plus empressé des invités, au plus zélé des courtisans, à Viollet-le-l)uc, (pii, par son ingratitude après le \ Scpiembre, devait réserver aux hôtes de ('omj^iègne des étonnements moins flatteurs pour lui (pie ceux (pi'il suscitait naguère grâce aux artitices de sa machinerie et de ses décors *.
Tant de goùl pour la scène, une si brillante pléiade de talents devaient naturellement conduire la Cour à la véritable comédie. Ce fut son conseiller litléraire, son ordinaire maître du jeu, Oclave Feuillet, qui l'y initia. Il commença par interpréter à Fontainebleau son Cas de conscience, sans y mettre la moindre prétention et en
1. E. QiENTiN-BAicnAUT, Ponsard aux fcles de Compiètjne, Revue {Biblio-iconoyraphique], d'après la plaquette initiale tirée par ordre de l'Empereur à cent exemplaires i\n\ furent distribués aux invités do la i< série ».
compagnie (J'actrices improvisées qui lisaient leurs rôles. C'étaient Mme de Parabère de Sancy et Mme de Toledo. Puis, quelque temps avant la guerre d'Italie, on se mit à jouer dans l'inl imité de Compiègne des petites pièces de genre gai. Parmi les plus anciens programmes, on trouve V Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche. Ce fut vers la même époque que l'Impératrice joua la comédie pour Tunique fois de son existence. Elle interpréta, en iSoç), un rôle des Portraits de la Marquise, l'acte délicat d'Octave Feuillet, écrit spécialement pour elle. Le comte d'Andlau et le baron de Talleyrand-Périgord lui donnaient la réplique. Les invités, peu nombreux, l'admirèrent à l'envi dans une robe de tulle bleu semé de meuds en velours noir qui retenaient des épis de diamants. Sur sa tète une aigrette de diamantsj au cou les plus beaux diamants de la couronne prêtaient aux lignes si pures de son visage un éclat extraordinaire. La comédie fut déclarée un petit chef-d'œuvre par le principal interprète qui déclara cependant, avec une charmante bonne grâce, que le rôle dont elle s'était chargée n'avait pas été rendu avec le talent qu'il méritait. » Excès de modestie, sans doute. Ouoi qu'il en fut, les adieux delà souveraine au théâtre coïncidèrent avec ses débuts.
Les J^ortraits de la Marquise avaient été joués à Compiègne dans une galerie du rez-de-chaussée, sur un petit théâtre démontable. En 1862, le duc/Je Morny, toujours plus ou moins taquiné parla muse comitpie, manifesta l'intention de se produire sur cette modeste scène comme auteur et comme acteur et, dans le cabinet impérial, il lut à ipielques amis la Succession Bonnet, eii les priant de s'en distribuer les rôles. L'Empereur déclara la comédie amusante, mais il avait vu jouer à Vichy une pièce intitulée la Corde sensible dont l'idée était (jue le meilleur moyen de plaire à chacun, c'est de flatter ses petites manies et de lui donner l'occasion
d'enfourcher son daHa favori. Celle idée ne pouvailelle être utilisée de façon aimablemenl satirique dans un milieu comme Compièt^^ne? Morny ne demandait qu'à s'en inspirer pour une sorle de revue, à condition que les allusions lui seraient permises, même celles qui viseraient directement le couple impérial. Enchanté d'avance à l'idée de se voir courtoisement plaisanté, Napoléon III lui donna carte blanche. Dès le lendemain matin, la saynète élail écrite sous le titre de la Corde sensible ou les Dadas favoris et les nMes distribués. Dans celle sorte (ï Impromplii de Compiègne, Morny s'élail réservé le rôle d'un propriétaire voisin recevant chez lui des hôlcs au caractère nettement tranché. iMérimée remplissait le rôle d'un personnasi^e grincheux cl boudeur, particulièremenl lioslile au régime impérial. Il refusait do suivre, même de loin, les chasses de la véneri<>. La raison de cette oj)position forcenée? Il la donnait : il habitait une grande maison de rapport donl tous les locataires étaient décorés excepté lui.
— r.'esi Juniiiliaiil, sans doute, constatait Morny, Mais (piels étaient vos litres à la croix?
— Mon Dieu, faisait Mérimée en allongeant les lèvres, je l'avais demandée. •-
Celle dominante si souvent chimérique que tout homme |)orte en soi était légèrement et spiriluellenienl mise en relief. A côté du type de l'ambitieux déçu, l'auteur, sur les indications de Napoléon 111, a\ait campé ceux du monsieur bien informé qui colporte les nouvelles les plus extraordinaires, du fonctionnaire bien en cour qui se vante de tirer ce ([u'il veut du gouvernement et d'être obsédé de demandes, de ranti(]uaire fanatique toujours à l'affût de quelques vestiges anciens et auquel on soumellra avec déférence quelque découverte inespérée. L(! premier, c'était M. Delesserl, administrateur des Petites Voitures, auquel la pièce croyait prêter la pire insanité en lui faisant prédire la prochaine appa-
LA COMEDIE DE SOCIETi; 287
rilion des fiacres automobiles. Le monsieur bien en cour était représenté par \'iollet-le-Duc et, si Ton songe qu'il continua de le rester sous la République, on reconnaîtra que l'attribution ne manquait pas d'ironie. Numismate disting-ué et collaborateur de Napoléon III pour la Vie de César, M. de Saulcy avait semblé tout désigné pour se charger du rôle de l'antiquaire. Il proclamait que, dans l'histoire, son héros préféré, c'était Vercingétorix. Le goùt([ue l'Empereur manifestait, lui aussi, pour l'archéologie, était spirituellement raillé.
— Est-ce que tout le monde n'a pas son dada, faisait observer M. Delessert, môme l'Empereur?
— L'Empereur? demandait l'aigre Mérimée soudain mis en éveil. Ah ! tant mieux ! Je ne serais pas fâché de savoir lequel.
— Ah! il est bien connu, répondait Morny. Ainsi vous, par exemple, il vous plairait de vous réconcilier et de causer avec lui de politique ? Sans doute l'Empereur vous écouterait par devoir professionnel, mais sans passion. Taudis que si vous lui apportiez quelque morceau de fer rouillé, soi-disant trouvé au cours d'une fouille, oh ! alors sa physionomie s'éclairerait, ses yeux pétilleraient d'aise et il vous écouterait avec une bonté galloromaine qui achèverait de vous désarmer tout à fait.
— Vraiment? continuait le grinchu. Et si. une fois la paix faite, il me j)roposait de me présenter à l'Impératrice, que me conseilleriez-vous de lui dire à elle, pour Hatter son dada ?
— Si vous lui disiez qu'elle est belle, spii'ituelle, charitable, il est probable qu'elle ne vous lépondrait même pas...
— Bon. .J'aui'ais soin de m'en abstenir...
— Mais si vous lui juriez ipie pas un tapissier nv s'y entend comme elle pour (-iioisir des mcnl)les, assortir des étoffes et décorer un salon...
— Elle me ferait peut être décorer aussi? S'il en
était ainsi je n'hésiterais pas à me rallier à l'instant même.
Au milieu des sourires amusés et indulgenls, la pièce se poursuivait sur le même ton de scepticisme élégant et de diletfanlisme malicieux qui exprimait si exactement le caractère de Morny *.
A l'automne de i8G5, le petit théâtre intime de Compiègne devait servir de cadre à un véritable événement dramatique. La princesse de Mettcrnich avait demandé au marquis de Massa une revue de circonstance touchant à toutes les actualités et comprenant une trentaine de rôles. Les scènes principales et la distribution en furent soumises à l'Impératrice rpii donna avec joie son agrément, sous réserve de quelques corrections. Restait à trouver un litre. Le premier volume de l'ouvrage de Napoléon III sur César venait de paraître. Les Commentaires de César semblèrent ce titre tout indiqué. Les rôles distribués et collationnés, on se sépara pour la villégiature d'été. Mais, grâce à une active correspondance, l'auteur continua à entretenir des relations suivies avec ses interprètes, nolamment avec la princesse de Metternich. Des télégrammes parfois contradictoires lui arrivaient, à chaque instant, de Hongrie. L'ambassadrice ne s'était jamais sentie aussi remplie de zèle et de bonne volonté. « Je chantoiai ce (]uf vous voudrez me donner, écrivait-elle, et ce (pie les autres ne voudront pas... J'espère que je ne suis pas troj) difficile à faire marcher. Je cherche à donner à chaque rôle sa couleur alin d'y apporter, pour ma part, autant de diversité que l'auteur a su en mettre dans le dialogue et dans les couplets. 11 ne faut [las (jue le public puisse se dire : « C'est toujours la même personne qui ne fait que changer de costumes. »
Mme de Metternich, comme on le voit, se faisait une