I. ACADEMIE FRANÇAISE
SU
réponse aux concessions libérales faites au détriir>ent des revendications catholiques, l'Académie française allait choisir Lacordaire pour le fauteuil de Tocqueville. Ce n'étaient pas ses amis et coreligionnaires comme Montalembert et Falloux qui s'étaient faits les
Sainle-Beuvc D'après une caricature d'Eugciie Giraïui
parrains de sa candidature, mais le dogmatique (^lousin et le protestant (lui/.ol.
11 avait siégé à la Montagne de TAssemblée constituante, il avait publi(juement félicité O'Connell « d'empêcher le despotisme de créer le silence autour du droit». N'avait-il pas aussi, comme élève de Lamennais, poursuivi le problème ardu de l'alliance de l'Eglise avec la liberté? Rompant avec son maître le jour où Lamennais faisait le sacrifice de la première à la se- <-()nd(\ toutes ses forces et son éloquence sélaienl em-
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ployées à fciire revivre, à restaurer ouverlemenl en France Tordre dont il avait |)ris riiabit en Italie et qui était alors très impopulaire. Son glorieux passé, qui n'avait rien de contre-révolutionnaire, entrait, pour les impérialistes, eu balance avec ses attaques contre Xapolcon I'"'; mais ils ne méconnaissaient ni le talent et la hauteur de vues de l'orateur, ni la dignité d'attitude du fi-ère prêcheur. <( Nommons Lacordaire, s'écriait Victor Cousin. On sait ici que je ne suis pas fou de l'Église, mais nommons Lacordaire, puisque nous ne pouvons nommer le Pape pour faire pièce à l'Empereur. » L'immense talent de l'orateur religieux devenait secondaire comme on le voit; le politicien qui, du haut de la chaire, avait tenu tète à l'Lmpire prenait le j)remier l'ang, parce qu'on savait (jue cette candidature de protestation n.e pou\ait être (pjc désagréable à Napoléon 111. N'illcmain lui-même devait arriver à voler pour Lacordaire. Ouand plus-tard ou lui proposa le Père Gratry, il se récusa avec vivacité.
— Non, dit-il. on ne me fera pas dire deux fois : mon Père.
La candidature est nettement posée. Laconlaire fait ses visites. En janvier iSl>o, (Inizot écrit à la duchesse de Dino : « C'est hier ({ue j'ai vu le Père Lacordaire chez luoi ; je lui ai dit à j)eu près tout ce que j'avais dans le cœur à son sujet. Il m'a parlé avec sincérité, abandon, dignité ouverte et naïve, mais il est bien moins remarquable dans la conversation ({ue dans la chaire ou dans ses livres. A tout prendre, cependant, il m'a plu, et ses chances augmentent. Il y a une femme spirituelle et jolie (pii lui cherche des voix. Elle en parlait à Thiers, qui lui a répondu « qu'il n'avait pas de goût pour M. Lacordaire ». Elle insiste, il répond : « .le ne me fie pas assez à l'abbé Lacordaire. » Enfin, comme elle ne lâche pas prise, il finit par dire : « Eh bien I peut-être donnerai-je ma voix au Père Lacordaire. »
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Le libre penseur Mérimée (lui n'avait pas pris pari au scrulin, distilla, dans une lettre à Panizzi, sa colère du résultat :
« C'est un drôle de temps que celui où nous vivons. 11 y a tous les jours quelque petite surprise ménac^ée aux oisifs. Oue dites7Vous du collègue que m'a donné rAcadémie française ? Cousin a dit : <■ Je vote pour saint Pie IX ». Thiers, Guizot, tous les Burgi'aves ont volé jiour Lacordaire, se figurant que c'était une prolcslalion bien capable de conlre-balaucer la bataille de Solferino. Comment les orléanistes sont-ils si bêles ! >ious les avons counus autrefois bien différents. Ils ne savent pas relïet que produit leur absurde palinodie dans le public. »
Ce fut au comte de Falloux qu'échut, en mars 1860, la charge d'annoncer à l'Empereur l'élection du Père Lacordaire. Le directeur de l'Académie commença par la foi-mule habituelle : « Je viens annoucer et présenter à la sanction de l'Empereur l'élection du Père Lacordaire en remplacement de Àl. de Tocqueville. » Étant donné que le graml dominicain avait dû quitter Paris dès i853 en raison d'un très violent discours contre le despotisme prononcé à Saiut-Hoch, Falloux s'attendait à une épigramme impériale. 11 s'était [)réparé à la riposte, et ne fut pas peu étonné de la réponse faite avec grand calme par l'Empereur :
— Je sanctionne celte élection avec plaisir, quoique je ne vous aache pas qu'elle m'ait paru un peu étrange, et qu'elle ne m'ait pas semblé faite à l'intention de me plaire.
— Je ne saurais m'expli({uer comment celte élection a ])u causer de l'étonnemenl à l'Empereur, répliijua Falloux. L'Académie a une tradition (pii domine et résume toutes les autres : c'est d'appeler dans son sein l'élévation du talent et la dignité du caractère. A ces deux litres, rien n'était plus naturel que l'éleclion du
Père Lacordaire, el je crois pouvoir affirmer qu'elle a été ratifiée par toutes les fractions saines de l'opinion publique.
— Oh ! je connais bien le talent du Père Lacordaire, et je ne dis rien contre lui, reprit rPùnipereur.
Vint le jour solennel où lAcadéniie reçut le célèbre prédicateur. Circonstance bien faite pour compléter {'inlérêl du spectacle aux yeux et aux oreilles d'une élite impatienle, le directeur en exercice chargé de l'accueillir était (iuizot, calviniste pratiquant, et lui-même célèbre orateur. Que sortirait-il de ce duel de paroles entre le huguenot un peu Apre, si bien disposé qu'il se déclarât avant l'élection pour le récipiendaire, et le moine ardent, indépendant d'allures, pas toujours d'accord avec cette « moitié de Dieu » : le Pape, jamais avec l'autre moitié : l'Empereur sur lequel s'était exercées sa fougue et son éloquence? Il en fut cette fois comme chaque fois qu'est escomj)lée une journée historique : le résultat, pour plusieurs raisons, ne répondit pas à l'attente fiévreuse.
Sainte-Beuve nous dit : « C'est proprement un liai de beaux esprits qu'une séance de réception. L'élection du Père Lacordaire promettait depuis un an à la société parisienne ce (pi'elle aime le plus : un spectacle et une singularité. C'était la première fois, depuis la fondation, qu'un membre du clergé régulier, un religieux, un moine pour l'appeler par son nom, était appelé à siéger parmi les Quarante. » Le grand critique ne se montre j)as satisfait du spectacle : <' L'orateur, écrit-il, est sorti plus d'une fois du ton ; taulùt il Ijaissait trop la voix, tantôt il la poussait d'un ton trop aigu ; son geste, aussi par moments, était criard... Ce sont des habitudes d'un autre genre et d'une autre enceinte qu'il apportait dans une enceinte nouvelle. » Le lendemain de sa réception, le nouvel académicien fit sa visite traditionnelle à Napoléon 111. Il se montra satisfait de l'accueil du souve-
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rain. » L'Empereur, écril-il, m'a parlé démon éloge du général Drouot et du général lui-même avec un accent très doux ; il m'a dit aussi que l'Impératrice m'avait autrefois entendu à Bordeaux avec un grand plaisir. Le parti était pris d'être très courtois, et, du reste, c'est un homme qui n'a rien de violent, comme le premier Bonaparte, mais (jui préfère les sinuosités conciliantes. »
A mauvais jeu, le gouvernement de Napoléon III avait fait bonne mine. L'Impératrice, jusqu'alors étrang-ère aux solennités académiques, avait voulu assister à cette réception ^ Dans le camp catholique, l'attitude fui jugée belle et hardie ; elle lut criticjuée par les impérialistes de gauche. La cérémonie avait donc pris les proporlions d'un grand événement. Mais n'élaient-ce pas déjà les restes d'une voix qui tombait, qui avaient résonné sous la coupole? Si « l'ardeur n'était pas éteinte », les forces déclinaient, et l'effort que fit Lacordaire pour lire son discours de réception acheva de répuiser. C'était la dernière fois qu'il parlait en public. Il put formuler, le i^ janvier i8(ii, son système du (( symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion », mais il n'eut pas le temps d'en voir s'inaugurer l'application. Il ne devait môme jamais siéger i)armi ses confrères. Il traîna quelques mois et mourut le 21 novembre, après une longue agonie, non pas, du moins, sans avoir dicté le commencement de ces admirables mémoires que Montalembert publia sous le nom de Testament.
Le prince Albert de Broglie venait de publier une importante Histoire de l'Eglise chrétienne et de l'Empire romain au quatrième siècle. Porté par le groupe iniluent royalo-catholique, il succéda au Père Lacor-
1. On prêta m l'Impérali-ice ce mot pi(iii,int sur la réception de Lacordaire : «.lai p(M'du une illusion cl une prévention. » (^ité par M. VicTOi; ni Iîlfo, Rei'ue hebdomadaire, 11 novenii)re 1!>11.
daire. « L'élection dAlberl est fixée au 20, écrivait (jiiizot à Mme de Will, le 11 lévrier 1862. 11 na pas encore de concurrent. On dit que ses adversaires se proposent de ne pas venir à la séance pour que nous ne soyons pas en nombre. Ils n'y réussiraient pas et je ne crois pas qu'ils le fassent. » Ils ne le firent pas, et le futur ministre du maréchal (\o Mac-Mahon, riiistorien délicat de la diplomatie du dix-huitième siècle, triompha sans lutte et succéda à Lacordaire.
Le remplacement de Scribe \ qui avait précédé l'illu>tre dominicain dans la tombe, donna lieu au contraire^ à de laborieuses combinaisons. Il n'y eut pas moins de treize tours de scrutin, chose inconnue dans les annales académiques. Le « piirli des ducs ». qui se ren-
1. Baïuichiire avait roiirii Tasse/, audacieuse idée de se présenter au fauteuil de Scriljc. t'rotégc, mais non encouragé, par Alfred de Vigny, il avait même commencé ses visites. Kxcepté Sainte-Beuve, toute la compagnie avait cru à une mystilication. Villemain ariiclia du dédain. Ouant à Viennet, il répondit: " Monsieur, il n'y a <iue cimj genres: la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire... et la poésie fugitive qui comprend la fable... où j'excelle. »
Baudelaire se présenta néanmoins, mais son nom ne fut pas même [)rononcé. 11 écrivit aloi's une lettre de désistement conçue en des termes si polis et si modestes (jue messieurs de l'Académie témoignèrent leurs sympathies.
Ouand le fauteuil de Lacordaire devint vacant, Baudelaire reprit son projet, se nourrit d'espoir et se mit en rapport avec Villemain <}ui n le li'ouva plus raisonnable qu'il ne le croyait ».
— C'est bizarre, dit-il, il n'est pas si fou qu'on me lavait dit.
11 y eut à ce propos entre .Vlfred de Vigny et Baudelaire une î'o'.'l curieuse correspondance dont l'un de nous a publié les principaux extraits {Gaulois du Dimanche, 1" avril l'JOfi). Malgré ses compliments, Vigny savait bien que la candidature de Baudelaire était impossible. Sainte-Beuve vint à la rescousse. <> Laissez l'Académie pour ce qu'elle est, recommande-t-il à Baudelaire et pas d'antithèse Lacordaire. Ce choix exprès du Père Lacordaire, le catholique rcmiantique, a paru excessif et choquant, vous devez étie un liomme de mesure et sentir cela. » Baudelaire comprit et retira sa candidature; le prince de Broglie n'eut pas de concurrent.
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forçait à point de l'appui de Thiers et de Migne!, se rd'iisait al)soIument à reporter sur un autre candidat les voix accordées par lui au poète marseillais Joseph Autran. ( <uvillier-Fleury comptait des partisans convaincus, décidés à ne pas altandonner leur candidat. L'ancien précepteur du duc d'Aumale avait multiplié les démarches et ne cédait pas. ((■ Si on ne meurt pas de la l'atif^ue que vous cause une campagne académique, écrivait-il à un ami, c'est qu'on est immorte! avant d'être de l'Académie. Vous saurez cela quelque jour. Vous êtes jeune, vous y arriverez ou vous ferez du moins la tentative; que les sacristies vous soient légères et les gynécées indulg^ents! » Camille Doucet, enfin, qui venait de reraporterdes succès dramatiques, était patronné pai" la fraction de l'Académie qui s'inspirait des Tuileries et surtout du salon de la princesse Mathilde. Le titre de la comédie était tout trouvé. « Faute de s'entendre » entre votants. On dut ajourner l'élection.
Ces querelles académiques avaient le don de surexciter l'humeur sarcastique de Mérimée. A « l'Inconnue ' « il ne manquait pas de souligner la note cléricale : <( ... Je ne regrette point de n'avoir point pris part aux élections, aux tentatives d'élections académiques qui ont eu lieu l'autre jour. Nous voilà en proie aux cléricaux et bientôt, pour être admis comme candidat, il faudra produire un billet de confession. »
Finalement, ce fut Octave Feuillet qui, le 2 avril de la même année, se vit appelé à occuper le fauteuil de Scribe par 21 voix contre 10 données à Camille Doucet. Depuis l'élection de Jules Sandeau, les romanciers, jusque-là peu en honneur, avaient conquis droit décile à l'Académie française. Peu favorisé précédemment, l'auteur du Roman d'un Jeune homme pauvre élait porté par un groupe important. La retraite de Joseph Autran.