Eugî:ne Tknot, Paris en décembre
Le Prince Louis-Napoléon à a5 ans fin promenade aux environs d'Arenenberg
{Cabinet des Estampe».)
de la légitimité. On décida dans les conseils de l'héritier des Bourbons qu'on se tiendrait prêt à profiter des événements. Le parti orléaniste avait eu, lui aussi, sa manifestation. Un triste événement en avait été la cause naturelle : le roi Louis-Philippe était mort à Claremont, et un très grand nombre de personnages importants s'étaient rendus à ses funérailles. Les uns avaient proposé un rapprochement entre le comte de Ghambord et les princes d'Orléans. Les autres, considérant comme périlleux le rétablissement de la royauté, posaient pour i852, Louis-Napoléon n'étant pas rééligible, la candidature du prince de .Joinville, dont les opinions libérales étaient connues, à la présidence de la République.
Le Prince-Président suivait, sans s'en inquiéter, ces manœuvres naturelles des anciens partis cherchant à retrouver une couronne. Il avait conscience de sa force, mais il ne dédaignait cependant pas les moyens qui pouvaient l'augmenter. Révision de la Constitution, rééligibilité du président de la République, appel au peuple, tel était son programme. Il résolut d'aller le soumettre aux populations qui l'avaient élu et se mit en route, le lo août, pour aller visiter Lyon, Marseille, la r.Gurgogne, l'Alsace et la Normandie. Ce voyage fut une longue acclamation en même temps qu'une énergique protestation des villes et des campagnes contre les mauvais procédés de la Chambre. Mais, loin d'être une leçon et un avertissement pour elle, ces manifestations populaires, au lieu d'amener une détente dans la situation, n'avaient fait que l'envenimer '.
En se séparant, le ii août, la Chambre avait laissé derrière elle une commission de permanence qui eut pu mieux s'appeler : de surveillance, car elle avait à
1. Général comte FLEunv; de Maupas; Granier de Cassagnac. Histoire de la chute de Louis-Philippe.
surveiller les faits et g-esles du Prince et à convoquer rAssemblée à la moindre apparence de danger. Les représentants les plus en vue et les plus hostiles à Louis- Napoléon en faisaient partie : le général Changarnier, le général Lamoricière, le général de Lauriston, Thiers, Berryer, de Lasleyrie, de Saint-Priest. Un jour, les susceptibilités de la commission de permanence, déjà éveillées par les manifestations du voyage présidentiel, furent vivement irritées. Le Prince avait passé, le lo octobre, une revue à Satory. Il avait été salué, avec plus d'enthousiasme encore que d'habitude, des cris de Vive Napoléon ! et }ive F Empereur ! par l'armée et par une population immense qui se pressait sur le plateau. En outre, un contraste auquel on n'était point habitué avait ét(' remarqué au cours du défilé. La cavalerie avait acclamé le Prince-Présidenl avec un redoublement d'ardeur; plusieurs régiments d'infanterie avaient, au contraire, défilé en observant un religieux silence.
D'où pouvait venir cette diflércnce, cette nouveauté? On savait que ces régiments restés silencieux étaient précisément ceux qui manifestaient pour le Prince les sympathies les plus vives. Une enquête immédiate apprit que le général Neumayer, Vallerego du commandant en chef de l'armée de Paris, le général Changarnier, avait enjoint à plusieurs colonels de donner l'ordre à leurs régiments d'observer, lors du défilé, un silence absolu. L'attitude nettement opposante du général Changarnier fut encore précisée par son ordre du jour du 2 novembre iS5o, enjoignant aux troupes placées sous son commandement de « s'abstenir de toute manifestation et de ne proférer aucun cri sous les armes ». C'est à la même époque (|ue se place un incident (jui va nous montrer le commandant en chef de l'armée d(; Paris conspirant ouvertement contre le gouvernement et la liberté du Prince. Odilon Harrot se trouvait à Mortcfonlaine, lorsque M. de Ponlalba, aide de camp
LES PRELlMli\AlRi:S DU COUP D ETAT 19
du général Changaniier, vint y apporter un billet de ce général, dans lequel il le conjurait de venir de suite à Paris.
« Les conjonctures sont devenues excessivement graves, écrivait-il, votre présence est absolument nécessaire. »
Odilon Barrot crut le moment de la crise arrivé et n'hésila pas : la chaise de poste que M. de Ponlalba avait amenée le conduisit à Paris. Arrivé à minuit, il se rendit aussitôt chez le général qui lui dit :
— Gomme, d'un moment à Taulre, l'action peut commencer, je me suis permis de vous réclamer dans votre retraite. C'est à qui de nous deux, Louis-Napoléon ou moi, prendra l'initiative...
— Mais vous étes-vous assuré du concours du préfet de police ? demanda Odilon Barrot.
— Oh ! je suis sûr de (larlicr, il est lout à moi... Sur la demande que je lui ai carrément adressée, s'il était en mesure d'arrêter le Président, il m'a répondu que, quand je lui en donnerais Toi'dre, il le mettrait dans un panier à salade et le conduirait sans plus de cérémonie à Vincennes.
Odilon Barrot se récria, en faisant .observer que (^arlier n'avait sans doute eu rien de plus pressé que d'aller rapporter cette conversation à Louis-Napoléon.
— Tant mieux, répondit Valazé, l'aide de camp du général, nous sommes bien aise qu'on sache à l'Elysée ce que nous pouvons faire.
— Ou'altendez-vous donc i)our en finir ? demanda alors Odilon Barrot.
Et Changarnier de répondre :
— Oh ! je n'attends qu'une signature de Dupin '.
La révocation du général s'imposait et ne pouvait