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Docteur Véron, Nouveaux Mémoires d'un boaryeois de Paris

34 LA iSUCIETK DU SECOND EMPIKE

M. de Morny avait paru vers lo heures dans une des loges d'avant-scène de l'Opéra-Comique où chacun put le voir, très élégant et saluant d'un geste cordial tous ses amis. On donnait la première représentation d'un nouvel opéra Barbe-Bleue de Limnander. A 1 1 heures un quart, le troisième acte commençait. H débutait par un chœur :

Sans vergogne et sans souci, Anvlons-lcs tous ici.

Bien que ce chœur ne présentât nulle beauté saillante, il fut énergiquement applaudi. M. de Morny surtout applaudissait vigoureusement. Pendant l'entr'acte, il s'était montré dans la loge de Mme Liadières où l'on échangea les paroles suivantes :

— Monsieur de Morny, disait-elle, on disait tantôt que le Président de la Républicjue allait balayer la Chambre. Que ferez-vous?

— Madame, répondit M. de Morny, s'il y a un coup de bala«, je tâcherai de me mettre du côté du manche.

Avec un peu d'attention, — mais ils étaient bien loin de songer au péril qui les menaçait, — le général Cavaignac et le général Lainoricière, assis dans une loge à côté, auraient entendu la (jueslion de Mme Liadières et la réponse de M. de Morny. Celui-ci resta jusqu'à la fin de la représentation. Ou eût dit qu'il tenait à savoir, avant de se retirer, h* nom des auteurs de la })ièce nouvelle. La représentation achevée, il se rendit, comme à son ordinaire, au .lockcy-Club. Un des membres du cercle lui demanda deux billets pour la séance du lendemain. M. de Morny, de belle humeur, les lui donna en disant: « Si l'on vous fait des difticultés pour entrer, vous m'enverrez prévenir ^ »

Vers 11 heures, les iuvili's «hj prince Louis-JN'apo-

J. Docteur V Éwoy, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris.

léon avaient quitté TElysée. Trois personnes seulement étaient restées : le général de Saint-Arnaud, M. Mocquard, chef du cabinet du Président et le nouveau préfet de police, M. de Maupas, homme d'une rare intelligence et d'un caractère plein de décision. Le Prince l'avait choisi lui-même pour remplacer M. Carlier avec qui il ne s'était plus trouvé en communion d'idées, celui-ci ne croyant pas à l'opportunité de restituer le sufîrage universel '. Un peu après minuit, M. de Morny vint rejoindre dans le cabinet de Louis-Napoléon les organisateurs du coup d'Etat préparé pour la nuit même. Le plus grand secret présida à leurs entretiens. Pas un seul des ministres ni des membres de la famille Bonaparte n'avait été mis au courant des événements qui allaient se dérouler.

C'est le conciliabule suprême. Morny, Maupas, Saint- Arnaud résument toutes les mesures qui doivent s'exécuter simultanément ou se succéder. Bientôt, le prince Louis-Napoléon lève la séance. Morny s'adressant à ses collègues, dit simplement : « Il est bien entendu, messieurs, que chacun de nous y laisse sa peau. — La mienne est déjà bien usée, répliqua M. Mocquard, et je n'ai pas grand'chose à perdre. »

Après le départ de jMorny, de Maupas et de Saint- Arnaud, le Prince s'aperçoit que le ministre de la Guerre a laissé sur la table une pièce importante. Il charge M. Mocquard de la lui porter sans retard.

Celui-ci trouve le ministre dans son cabinet, en robe de chambre :

— Général, vous n'êtes pas en costume de guerre.

— Se reposer la nuit, c'est le moyen d'être en bonne disposition le lendemain matin ^.

Pourtant, le général de Saint-Arnaud ne se reposa guère cette nuit-là.

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