CHAPITRE II LE COUP D'ÉTAT
Le colonel de Béville à l'Imprimerie nationale. — Arrestation de Changarnier et de Thiers. — Arrêté à la demande de sa femme. — Le greffe de Mazas. — L'impression sur le peuple de Paris. — Promenade du Prince dans Paris. — Les représentants et le président Dupin au Palais-Bourbon. — Réunion de la mairie du X^ arrondissement. — Les représentants au quartier de cavalerie du quai d'Orsay. — Mort de Baudin. — fusillade du boulevard Montmartre. — Combats des 3 et 4 décembre. — Un émule de Gavroche. — Plébiscite du 21 décembre. — Le Te Deum d'action de grâce.
Une nuit froide et calme enveloppait Paris endormi. Dans la grande ville, nul ne soupçonnait qu'à cette heure silencieuse, un régime nouveau était en train de s'établir. A trois heures du soir devant Tortoni, un avis avait été brusquement corné à l'oreille du beau-père du général Le Flô par un passant : « Onze heures, minuit ! » Il n'en avait compris ni le sens ni la portée, bien que frappé d'un aussi étrange mot d'ordre. Rentré à la questure, il se borna à plaisanter avec sa famille sur ce singulier incident. Chacun se coucha jjlein de sécurité. Et cependant quel réveil l'avis écouté n'eûtil pas évité à cette famille ^ !
1. Capitaine IL UEMAVDV\r,RévDhilionmililnirt' du2décenihr elSôl
38 LA societl: nu second empire
Ensorlanl <le l'Élysôo, M. de IMaupas avait pris dans sa voilure le colonel de Bévillc qui recevait l'important dépôt de toutes les pièces que le Prince livrait à l'impression. Sur cette liasse de papiers Louis-Napoléon avait écrit, dit-on, ce mol : y?»6/co/K Le colonel devait passerla nuitàrimprimerie nationale pour veillera cette opération et pour s'assurer surtout que le secret, une fois enti'é dans l'enceinte du bâtiment, y serait scrupuleusement gardé. Le directeur de l'Imprimerie nationale, M. de Saint-Georges, était dévoué à la personne du Prince. Il avait reçu l'ordre d'avoir toujours sous sa main un nombre suffisant d'ouvriers habiles prêts à exécuter un travail d'urgence comme il en était souvent demandé. Grâce à cette précaution, aucune convocation des ouvriers, en dehors des heures réglementaires, n'était plus de nature à éveiller les soupçons.
Une compagnie de gendarmerie mobile arrivait à l'imprimerie en môme temps que le colonel de Béville. Les portes de l'hôtel se refermaient sur elle et restaient hermétiquement fermées pour la nuit entière. Lesmesures avaient été prises de telle manière que chaque compositeur était placé entre deux gendarmes mobiles, avec défense de parler à son voisin; la copie, coupée en losange, ne permettait à personne de deviner ce que l'on composait. M. de Béville, seul, rassemblait tous ces tronçons d'épreuves et les corrigeait. On procéda au tirage avec la même rigidité* de surveillance que poiula composition. Des seidinelles, placées intérieurement à chaque porte et à chaque fenêtre, avaient les ordres les plus sévères pour empêcher toute communication avec l'extérieur, Unefoiscespre-cautions prises, letravaild'impression commença et, quelques heures après, MM. de Sainl-Georges et de Béville, munis de toutes les proclamations du Président, du ministre de la Guerre et du préfet de police, n'attendaient plus que l'heure prescrite pour les apporter à la Préfeclure de police.
L'affichage des proclamations fut confié à un nombreux personnel d'agents répartis par escouades dans une des cours de la Préfecture. Des cartes, prêtes à l'avance, leur indiquaient a la fois le quartier où ils devaient fonctionner et la marche qu'ils avaient à suivre. Le temps leur était rigoureusement mesuré. A G heures, Timpression des décrets et proclamations étant terminée, la distribution en fut faite entre les afficheurs. Ceux-ci partaient aussitôt dans les voitures qui les attendaient pour tous les quartiers de Paris et les communes sul)urbaines. A 7 heures et demie, l'affichage était terminé dans Paris.
A 5 heures trois quarts, le colonel Espinasse avec son régiment, le 42^ de ligne, avait occupé le Palais- Bourbon. Deux commissaires de police pénétraient dans l'appartement des questeurs. Réveillé en sursaut, le général Le Flô s'habilla, tout en protestant contre la mesure dont il était l'objet et en se répandant en invectives contre le Président et Saint-Arnaud. Une fois dans la voiture qui devait le conduire à INIazas, il ne fit plus aucune résistance. Le second questeur, M. Baze, s'obtinait à ne pas se vêtir; il fallut de force s'emparer de lui. Puis il se mit à parler avec véhémence aux officiers et aux soldats qui se trouvaient sur son passage et qui demeurèrent impassibles. Les arrestations des généraux Lamoricière et Bedeau, celle du colonel Charras donnèrent lieu à des incidents analogues. Mêmes résistances stériles, mêmes menaces, mêmes efforts pour haranguer la troupe dans le trajet de leur domicile à Mazas, même indifférence des officiers et des soldats. Le général Gavaignac montra plus de réserve dans l'expression de son irritation. Il se borna à s'enquérir des autres mesures qu'il supposait être prises vis-à-vis de ses collègues de la Chambre ' .