‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 29 sur 84 · De Maupas, Mémoires sur le Second Empire · texte numérisé non relu

De Maupas, Mémoires sur le Second Empire

Le général Changarnier avait un concierge qui lui élait tout dévoué. Lorsque le commissaire de police vint sonner à sa porte pour l'arrêter, ce concierge refusa d'ouvrir. Il fallut entrer dans la maison par la boutique du distillateur qui occupait le rez-de-chaussée. Le concierge était monté prévenir le général. Le commissaire trouva celui-ci sur sa porte, en chemise, une paire de pistolets h la main. Mais il se rendit de suite en disant : « Je m'attendais au coup d'Etat. Le voilà fait. »

L'arrestation de M. Thiers fut une scène étrange. Réveillé par l'entrée du commissaire Hubault arrivé dans sa chambre, il fut pris d'une véritable terreur. Ses paroles étaient incohérentes. « Il ne voulait pas mourir ; il n'était pas un criminel ; il ne conspirait pas. Il resterait désormais étranger à la politique ; il allait se retirera l'étranger. » Tout cela était dit et développé avec volubilité, sans que M. Hubault eût pu placer une parole. Mais quand cette agitation fut tombée, quand le commissaire eut persuadé M. Thiers que sa vie ne courait aucun danger, le naturel revint, et l'illustre orateur, s'asseyant sur son lit, se mit à pérorer comme s'il eût été simple spectateur de ce qui se passait. Aux insistances pour le faire lever et vêtir, il répondait, au contraire, par un procédé singulièrement négligé. Puis, toujours non vêtu, il se dirigeait vers un meuble où il disait aller prendre une paire de pistolets. « Si je vous brûlais la cervelle, dit-il au commissaire, savez-vous que je suis armé et que je serais très excusable de vous traiter comme un malfaiteur. » M. Hubault n'eut aucune peine à calmer l'humeur belliqueuse de son interlocuteur ; il lui suffit de lui laisser voir qu'il était armé luimême, et il ne fut plus question de pistolets \

Mais, insensiblement, M. Thiers avait repris sa con-

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fiance et il se livrait alors à une série de plaisanteries qui étaient en telle discordance avec la situation qu'elles trahissaient son effort pour dissimuler l'état réel de son esprit. Cette scène pénible dura plus d'un quart d'heure ; elle menaçait de se prolonger. M. Thiers s'efforçait visiblement de gagner du temps. Quelle pouvait être son

espérance ? M. Hubault exigea enfin qu'il s'habillât et, quelques instants après, il prenait place avec le commissaire dans la voiture qui l'attendait à la porte de son hôtel.

Alors, son attitude changea subitement, ses premières terreurs reparurent. « Vous allez me fusiller, disait-il. Je vois bien qu'on me mène à la mort. » Puis, encore vme fois rassuré sur sa vie, il cherchait à savoir s'il était seul arrêté, il tentait d'obtenir, par la promesse de considérables libéralités, la permission de s'évader.

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A jNIazas, M. Thiers tomba dans un complet accablement. Ses forces l'avaient abandonne. On eut pour lui les soins les plus empressés.

L'arrestation des autres représentants s'opérait sans incidents dignes d'être signalés. Roger du Nord et Nadaud se montraient résignés. Lagrange qui était rentré chez lui, le matin même, dans un état complet d'ivresse, se livrait aux plus violentes imprécations. Cholat, anéanti d'abord par la peur d'être fusillé, retrouvait un instant de courage factice en absorbant une quantité elTrayante d'absinthe. Miot, Valentin, Banne ne faisaient aucune résistance, et, parmi les démagogues qui n'appartenaient pas à l'Assemblée, habitués pour la plupart aux visites de la police, on ne rencontrait non plus aucune difficulté sérieuse dans l'exécution des mandats.

L'ardent socialiste Greppo avait chez lui tout un arsenal : pistolets chargés, hache d'arme bien aiguisée, poignard, bonnet phrygien d'un rouge éclatant. Le seul aspect du commissaire, Groufier le remplit de terreur et, lorsque celui-ci lui demanda l'usage qu'il comptait faire de toutes ces armes, il ne sut que dire : « Je les ai achetées parce que j'ai du goût pour la marine. » Puis il se laissa conduire '.

IMais voici une histoire plaisante. Dans la matinée du 2 décembre, le préfet de police, M. de Maupas, recevait la visite d'une dame dont le mari, avocat célèbre et montagnard par occasion, n'avait pas été arrêté. C'est contre cette omission qu'elle venait protester.

— Je suis au désespoir, déclara-t-elle. Ma maison est envahie par les plus sinistres figures, l'ne nuée de bandits demande à mon mari de se mettre à la tête de leur résistance, de provoquer une émeute. Il leur prêche encore la patience, mais il sera forcé de céder à leurs

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