‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 30 sur 84 · M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire · texte numérisé non relu

M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire

obsessions. Ils le mèneront aux barricades el le feront tuer. Il n'y a qu'un moyen pour moi de retrouver un peu de tranquillité, de sauver les jours de mon mari, et ce moyen, vous seul en disposez, monsieur le Préfet.

— Lequel est-ce donc? madame.

— Oh ! c'est bien simple, faites-le arrêter '.

On arrêta en tout soixante-dix-huit représentants et chefs de clubs ou de barricades. Tous furent transportés à Mazas. L'intérieur de cette prison nouvellement construite présenta, durant une partie de la matinée, une véritable animation. A 7 heures, un bruit de voiture se fit entendre du boulevard. Bientôt la porte du petit guichet de gauche s'ouvrit et donna passage au colonel Charrasetaux agents qui l'accompagnaient. Le colonel portait, sur son visage, les traces d'une vive agitation intérieure. Sa démarche était nerveuse et son attitude irritée. Il monta rapidement les marches du grand perron et entra dans le greffe. Après lui, arriva le général de Lamoricière, en habits civils. 11 paraissait très abattu et gravit lourdement les marches du perron. On le reçut respectueusement, tête découverte. Quand il sortit du greffe pour se rendre à la chambre qui lui était destinée, il demanda qu'on lui fît venir de sa bibliothèque les cinq derniers volumes de la Révolution française de Thiers : on s'empressa de satisfaire à son désir.

Cependant, les arrivées se multipliaient et le greffe s'encombrait. A chacune des tables qu'occupaient les employés se présentait, à son tour, un général, un député ou un personnage politique. Ildonnaitson nom, son âge, son grade, son titre. On en prenait note, puis on le conduisait à.rintérieur. Ceux dont l'arrestation avait été accompagnée de saisie de pièces étaient amenés dans le

1. M. DE Maupas, Mémoires sur le Second Empire; docteur VÉRON, Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris.

cabinel du directeur. Le député Mioty vint,on avait découvert chez, lui un monceau de papiers. Son irritation était violente, il se répandait en paroles menaçantes. Ilfut difficile de le calmer. D'autres gardaient une attitude plus paisible. Le député Valentin subissait son sort avec une sorte d'ostentation flegmatique. Il avait conservé sur sa tète son grand chapeau mou à larges bords. Il portait une cravate longue de couleur bleue, sur laquelle se rabattait le col de sa chemise, ce qui ajoutait encore à son air juvénile. Il lisait tranquillement son journal pendant qu'on rédigeait son procès-verbal d'écrou.

D'un bout à l'autre du greffe, on se reconnaissait, on échangeait des sourires amers, on s'envoyait des signes et des paroles. Changarnier et Cavaignac s'y rencontrèrent :

— Comme il nous traite ! dit de loin le premier au second, il a bien tort, car, en mai prochain, il aurait été certainement réélu...- Mais maintenant...

Puis le général Changarnier demanda à écrire à sa sœur. Ce billet disait : « Ilassure-toi. Je suis l'objet des plus grands égards. M. de Maupas me traite en galant homme, »

Vers 8 heures et demie, les arrestations étaient terminées \

Le 2, au matin, les officiers de tous les corps avaient été prévenus individuellement d'avoir à se rendre ù un enq)lacement désigné à l'avance, pour y prendre le commandement qui leur revenait, au lieu de partir de la caserne, comme cela se passe d'ordinaire. Aucun d'eux ne mancpia à la convocation ; tous se rendirent aux emplacements fixés à chaque corps de troupe. Pour ne pas donner l'éveil, les hommes furent conduits j)ar leurs sous-officiers. C'élail la nuit; les officiers en

1. Rapports des commissaires de |)()li(e cluiriirés des anvslaliôns et des comiiiiss/iircs cxlranidinairi's déléiiués.

furent avertis que lorsque leurs soldats furent sous les armes ^ L'armée occupa ainsi tous les points importants de Paris. Cet énorme déploiement de troupes ainsi que l'aflichage des proclamations et décrets et le bruit des arrestations avaient fait sortir en masse et de bonne heure de chez elle la population parisienne. A tous les coins de rue, des groupes lisaient, en le commentant avec animation, le décret de Louis-Napoléon, dont les deux premiers articles contenaient en substance toute la portée du coup d'Etat :

Article premier. — L'Assemblée nationale est dissoute.

Art. 2 — Le suffrage universel est rétabli. La loi du 3i mai est abrogée.

C'est le droit électoral recouvré pour un grand nombre de Français. Beaucoup d'ouvriers, après avoir lu ces affiches, ne soufflent mot et vont à leur travail. Il y on a un sur cent qui parle. C'est pour dire : « Bon ! » \'oici comment cela se présente à eux : « La loi du 3i mai est abolie. — C'est bon. — Le suffrage universel est rétabli. — C'est bien. — La majorité réactionnaire est chassée. — A merveille. — Thiers est arrêté. — Parfait. — Changarnier est empoigné. — Bravo ! « Autour de chaque affiche il y a des claqueurs... Le peuple adhère"-. Pas de rassemblements dangereux. Dans le quartier de l'Hotel-de-ville, le faubourg du Temple, le faubourg Saint-Antoine, les groupes sont compacts, mais rien de sérieux ne se fait sentir. De toutes les bouches, on n'entend sortir que ces mots : « Il a bien fait, il a bien fait^. » A l'angle de la rue du Faubourg-Saint- Antoine devant la boutique de l'épicier Pépin, les décrets du

Page 1