‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 43 sur 84 · Jéncral cuiiili' l"'i.EUiiY, Souvenirs · texte numérisé non relu

Jéncral cuiiili' l"'i.EUiiY, Souvenirs

bataillon Pajol. Celui-ci s'apprête à ordonner l'attaque, lorsqu'il voit, revêtus de leurs insignes et montés sur des voitures renversées qui forment la barricade, les représentants Baudin, Esquiros, Malardier, Dulac et de Flotte. Ils étaient venus exciter les ouvriers à la révolte. Ceux-ci se souvenaient des sanglantes journées de Juin où la cause de la révolution populaire avait succombe. Beaucoup montraient les cicatrices des blessures reçues dans cette sanglante mêlée. La plupart répliquaient qu'ils ne voulaient pas se laisser massacrer. C'est tout juste s'il s'en trouva une centaine pour élever une barricade à peu près insignifiante. Dès que parurent les soldats du commandant Pajol, les émeutiers prirent la fuite, jetant au visage des représentants l'épithète devenue courante dans le peuple de« vingt-cinq francs ».

— Vous verrez, répondit Baudin, comment on meurt pour vingt-cinq francs.

Les représentants s'étaient mis à haranguer les soldats.

— Nous sommes le droit, disaient-ils, ne tirez pas sur nous. Nous sommes vos frères, les amis, les mandataires du peuple.

Le commandant ne pouvait laisser se prolonger celte tentative d'embauchage. Il donna l'ordre à sa colonne de marcher sur la barricade à la baïonnette. Il espérait emporter l'obstacle sans effusion de sang. Mais un ouvrier qui se trouvait sur la barricade tira un coup de feu : un soldat tomba mort. La troupe fit feu à son tour et Baudin fut mortellement frappé ainsi qu'un de ceux qui semblaient commander aux émeutiers.

A partir de ce moment, l'insurrection prend des proportions inquiétantes. Des proclamations ardentes sont répandues dans les faubourgs. Dans !a soirée, de nom. breux attroupements où dominent les habits noirs se forment sur le boulevard des Italiens, aux cris de : « Vive la Bépublique ! A bas le dictateur ! A bas Sou-

loLKjne. » Le colonel de Rochefort, avec ses lanciers, en eut vite raison. Pendant la nuit, un mot d'ordre lut donné par les sociétés secrètes et, dans la matinée du 4, l'émeute s'installa dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, dans les rues des Petits- Carreaux et de Piaml)uteau, au Panthéon et aux Halles.

« Sur la rive gauche, il y aune grande effervescence. La rue de la Harpe est fort agitée ; on y tire quelques coups de fusil. Un peloton de gendarmerie mobile passe; une cinquantaine d'hommes, ouvriers, bourgeois, étudiants, sans se rassembler précisément, se pressent au coin de la rue et leur crient : « A bas le despote, à bas les traîtres ! Vive la République ! » Les gendarmes continuent de marcher, le dernier se retourne et couche en joue. Tout le monde s'éloigne. Des servantes et des ouvrières effrayées descendent la rue en courant. On entend des coups de feu et le canon au loin. Un peloton de fantassins passe encore. On le suit, on leur crie : « Vive la République ! Vive la ligne ! A bas le tyran. » L'officier : <( (ioiiche, drnilc, en joue! » On se disperse encore. Les troupes passent, repassent, les cris s'apaisent, puis recommencent, singulières alternatives de teri-eur et d'insouciance ! Il y a des gens qui vont en chantonnant, les mains dans leurs poches, dos jeunes gens isolés, (pii, sous l'œil des soldats, lacèrent avec leurs cannes les proclamations posées sur la muraille, des commères qui tantôt rient, tantôt pûlissent sur le pas de leur porte, des ouvriers qui se croisent, se disent quelques mots et se quittent, des marchands de vieux habits qui braillent comme à l'ordinaire. Puis des silences complets où la rue est déserte ^ »

Bien que l'émeute oiit pris ses positions de combat dès midi, le général Magnan, fidèle au programme

1. ('iKORCK Sand, NoIos pmp \o coiip (l'Klal. Bévue de Paris du ir, Juin 19«i4.

LE COUP D ETAT (j3

qu'il s'était tracé, n'avait pas encore engagé l'armée. Ce n'est qu'à 2 heures que les troupes entrèrent en ligne. A 2 heures, la division Carrelet (brigades de Bourgon, Canrobert, Dulac, de Cotte), et la brigade de cavalerie Reybell débouchaient sur le boulevard par la rue delà Paix. La brigade Canrobert s'engagea dans les boulevards IMontmartre et Poissonnière. Les officiers fumaient leur cigare. Les fenêtres étaient remplies de monde. Tout à coup, au coin de la rue du Sentier où se trouvait un magasin d'habillement, une fenêtre s'ouvrit et permit à quelques opposants — aux mains gantées, dit-on, — de faire feu sur la troupe. On fit de même aux fenêtres des grands magasins de tapis d'Aubusson. Les soldats avaient leurs armes chargées : ils ripostèrent. La fusillade s'étendit dans l'espace de quelques secondes et, après avoir été suspendue un instant excessivement court, descendit le boulevard comme une lance de flamme ondulante... Des décharges de mousqueterie frappèrent les façades des maisons. Des balles pénétrèrent dans les chambres. Quelques minutes après la première décharge, des canons furent bra([ués et tirés contre les magasins de tapis.

Cette fusillade a dû être le résultat d'une panique. Les soldats ont cru sans doute que les croisées étaient remplies d'ennemis cachés et ils ont voulu se garantir en faisant feu les premiers. Ce fut comme une contagion qui se propagea d'un homme à l'autre, du boulevard Poissonnière au boulevard Montmartre où elle s'étendit rapidement. Mais les chefs firent tous leurs efîorts pour l'arrêter. Le général Canrobert, qui venait d'avoir son clairon tué à ses côtés, parcourut rapidement à cheval tous les rangs pour empêcher de tirer. Il y eut beaucoup moins de victimes qu'on a voulu le dire. Pour les besoins de la cause, l'opposition exagéra ^.

1. Capitaine William Jesse [Times du 13 décembre 1857); Charles Bocher, Mémoires.

Les boulevards furent le théâtre d'autres erreurs tragiques. Un libraire, M. Lefilleul, établi depuis plusieurs années sur le boulevard Poissonnière, était occupé à fermer son magasin quand un coup de pistolet tiré par un commis du voisinage sur un clairon de la ligne vint dissiper la foule qui se pressait à ses côtés et le laissa passage libre à l'insurgé pour entrer dans la boutique. Celui-ci était suivi de près par le clairon qui parvint à l'étendre mort derrière le comptoir, mais qui tomba luimême sur le cadavre. D'autres soldats, venus au secours du clairon, blessent au bas-ventre le malheureux libraire qui n'a rien vu et qu'on prend pour un adversaire. Une lutte terrible s'engage entre M. Lefilleul et un capitaine. Le premier est deux fois encore blessé à la cuisse et au bras, mais le second tombe mort sous les coups des soldats qui (cherchent à le défendre. M. Lefilleul qui, malgré ses blessures, conserve encore ses forces et son sang-froid, profite de ce terril)le moment pour se dégager et sort du magasin en y laissant trois cadavres ^

A peine la tète de colonne de la division Carrelet était-elle en vue de la barricade qui tenait la largeur du boulevard entre le (îymnase et la porte Saint-Denis, qu'une formidable décharge était dirigée sur la troupe et particulièrement sur le général Carrelet qui se trouvait à sa tête. Son ordonnance tombe à ses côtés. Après avoir été longtemps battue par le canon, cette première barricade est prise par l'infanterie. Une seconde, rue Saint-Denis, est encore plus fortement établie. Quatre canons ouvrent le feu sur elle, puis le 72" de ligne s'élance à l'assaut. Le colonel Ouilico marche en lète de la colonne. A la prenuère décharge et au pied môme de la barricade, il tombe grièvement blessé. Le lieutenant-colonel s'élance à son tour avec ses hommes pour venger son chef. Lui aussi est frappé

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