‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 48 sur 84 · Eugène TÉNOT, Pti/'i's en décembre · texte numérisé non relu

Eugène TÉNOT, Pti/'i's en décembre

LE COUP D KTAT 71

L'omnibus fut démoli à coups de canon, tout rempli de pavés qu'il fût et servit à alimenter le bivouac pendant la nuit. Une compagnie de grenadiers du 43" de ligne occupait les maisons des quatre angles des rues du Temple et Rambuteau. A chaque croisée se trouvait un grenadier assis sur une chaise, le fusil chargé et prêt à faire feu au moindre geste hostile de cette population plus comprimée que satisfaite : les figures étaient mornes '.

On a évalué différemment, suivant les opinions, le nombre des victimes de ces deux journées. Environ six cents tués ou blessés^ telle est la rigoureuse vérité. Ouant aux fusillades après la pacification des rues, elles ne sont qu'une légende inventée par la mauvaise foi des hommes de l'opposition. Sans doute, quelques insurgés, pris les armes à la main, ont été immédiatement fusillés. Mais ils l'ont été sur l(!s barricades, luttant et refusant de se rendre, ou pris au moment où ils assassinaient nos soldats. Contrairement à ce ({ue Victor Hugo a avancé de façon fantaisiste et sans donner la moindre preuve, pas un insurgé ne fut passé parles armes au Champ de Mars.

Si ceux qui avaient mené le plus activement la lutte contre le Prince, Cavaignac, Changarnier, Le FIô, Lamoricière, Charras, étaient transférés à ce même fort de Ham où il avait été lui-même prisonnier, un grand nombre des prisonniers détenus à Mazas, à Vincennes et au Mont-Valérien fut remis en liberté. L'ordre ne tarda pas à renaître dans le pays. En moins de quinze jours, toutes les émeutes de province dont plus d'une atteignit à des proportions efTrayantes furent complètement dissipées. Le 16 décembre, la France entière appartenait, sans résistance, au coup d'Etat. Enfin,

1. Capitaine H. de Mauduit, Révolution mililaire du 2 ilécen: bre 1851.

chose digne de remarque, dans les départements les plus exaltés, dans ceux-mémes que le vol et l'assassinat signalaient à la vindicte publique, le vole universel donna raison au prince Louis-Napoléon.

En etlet, convoqué dans ses comices pour les 20 et 21 décembre, lepeupledevaitdires'ilapprouvait ou condamnait l'initiative prise par Louis-Napoléon, s'il acceptait ou repoussait le programme de gouvernement qui lui était soumis par la proclamation du Deux-Décembre. Le vote du 21 décembre i85i fut une véritable fête nationale. Les maisons étaientpavoisées, lajoie et la confiance se lisaient sur les visages. Le dépouillement du scrutin n'était plus qu'un» formalité, tant on savait a l'avance quel en serait le splendide résultat. Ce résultat dépassa encore toutes les prévisions, toutes les espérances. Sur 8.116.773 votants, le Prince obtint 7.4^9.216 oui. Le 3i décembre, la Commission consultative portait à l'Elysée le résultat du plébiscite et le procès-verbal des votes émis. Dans sa ré-ponse au discours de M. Baroche, le Prince- Président prononçait ces paroles devenues célèbres :

« La Franct' a répondu à l'appel loyal que je lui avais fait. Elle a «ompris que je n'étais sorti de la l(''galité que pour rentrer dans le droit... »

Le 1"'' janvier i852, dans la matinée, un Te Deiini solennel d'action de grâce devait être chanté à Notre- Dame. Ce jour-là, une brume épaisse enveloppe Paris. Les arbres sont couverts de givre. La Seine charrie d'énormes glaçons. Les troupes se déroulent dans tous les sens pour occuper les positions qui leur sont assignées, de l'Elysée au parvis Notre-Dame. Les Invalides commencent leur salre de dix coups par chaque million de voix, ayant sanctionné le coup d'État. Des banderoles flottent à plusieurs mûts et, au-dessus du portail de l'antique cathécb-ale, apj)arail, brodé d'or sur fond cramoisi en chilhes de dix-huit pouces, le nombre des voles: 7.500.000. L'entrée principale est précédée d'un

grand velarium d'éloffe cramoisie parsemé d'étoiles d'or et du chiffre L.-N. également en or. Toute la façade de la basilique, à tous ses étages et jusqu'aux tours, est décorée de drapeaux, de bannières, d'oriflammes. La garde des abords et de l'intérieur de Notre-Dame a été confiée à la garde républicaine et à la gendarmerie mobile. Six mille invités remplissent l'église où des estrades ont été disposées en amphithéâtre. Dans le transsept, s'élève un riche dais en velours cramoisi, à ciel d'or, dont les quatre branches correspondent aux quatre piliers principaux. A midi, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, précédé de son clergé et de sa croix, se rend solennellement à la rencontre du Prince. Le portail s'ouvre, les tambours battent aux champs. Louis-Napoléon paraît en uniforme de général de division, ayant à ses côtés le général Maguan et le général de Saint-Arnaud. A peine s'est-il installé sous le dais qu'un hymne lancé par trois cents voix et deux cents instruments part du chœur : c'est la marche composée par Lesueur pour le sacre deJNapoIéonL' '.

Peu de temps après, M. Thiers, se promenant sur le boulevard, fut reconnu par des enfants qui, en bons gamins de Paris, se mirent à lui crier d'un air narquois son fameux mot du discours du 17 janvier :

— L'Empire est fait! L'Empire est fait - !

1. Capitaine H. de Mauduit, Révolulion niilllaire du 2 décembre 1851.

2. Docteur \' éro^. Nouveaux Mémoires d'un bourtjeois de Paris.

Ambitieuses visées de miss Howard. — Projet de mariage avec la princesse Caroline Wasa. — Autres projets sans suite. — Mile de Montijo. — Ses premières années. — Son séjour à Fontainebleau et à Compiègne. — Le trèfle de diamant. — Accueil fait par la Cour au projet de mariage de THnipereur. — En attendant l'autre ! — Sympathie de l'opinion. — Mlle de Montijo et ses amies. — La .sauce et le poisson. — Le mariage civil. — La cérémonie à Notre-Dame. — Premier acte de charité.

Un chef d'État ne reste pas longtemps célibataires. Le prince Louis-Napoléon avait compris la nécessité d'un mariag-e pour consolider sa situation et donner à sa dynastie un autre héritier que son cousin. En outre, pour lui, comme pour tout célibataire engagé dans une liaison gênante, le mariage était le moyen d'échapper aux inconvénients d'un joug qui lui pesait. L'ambition de miss Howard, sa belle maîtresse^ avait grandi avec les événements. Le Prince, au printemps, étant venu s'installer à Saint-Cloud, elle obtint de s'y tenir cachée — selon son expression modeste — dans les petits appartements du rez-de-chaussée. Si des rejoues avaient lieu à Versailles, elle ne restait plus à distance, perdue dans la foule. On demandait pour elle une place spé-

ciale, bien en vue pour sa voiture. Le voile se déchirait peu à peu. La maîtresse prenait des allures de grande favorite. A un bal des Tuileries, on la vit apparaître au bras du colonel de Béville gagné à sa cause. Dans une toilette du meilleur goût, l'air radieux, avec sa tète de camée antique, sa taille élevée, son port de duchesse, celle qui devait s'appeler bientôt la comtesse de Beauregard, puis de Béchevet, fut remarquée pour sa beauté incomparable. Inconnue de la plupart, on la prit heureusement pour une belle lady arrivée de Londres pour assister au bal d'un ami '.

Dans l'entourage du IVince, tout le monde le poussaitau mariage. M. Thayer, gendre du général Bertrand, le compagnon d'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, lui avait dit qu'il devrait bien fonder une famille et une dynastie, afin de perpétuer le nom de Napoléon. Le Prince, tirant sa moustache, suivant son habitude, lui avait répondu : « .)e me marierai, mais (piant à fonder une dynastie, je ne peux pas le promettre. » Tout jeune il avait demandé la main de sa cousine, la princesse Mathilde, durant un séjour de celle ci chez la reine Ilorlense, à Arenenberg. Depuis lors, il ne s'était préoccupé d'aucun projet de ce genre. Aussi ne fut-ce pas sans quelque résistance qu'il consentit à rompre un attachement qui avait été cimenté par des sacrifices faits en sa faveur. Il s'agissait maintenant de savoir qui il épouserait. Cette question intéressait beaucoup de personnesqui avaient chacune quelque princesse royale à lui proposer. Que d'intrigues pour lui trouver une femme! Que de gens qui espéraient, s'ils y réussissaient, se ménager ainsi des relations étroites avec la Cour fuiurc !

De tous ces projets de mariage, un seul ne fut pas abandonné à peine formé. La cousine de Louis-Napoléon, la princesse Marie, duchesse de Ilamilton, (iUe de

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