‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 59 sur 84 · Pierre de Lano, L'Impératrice Eugénie · texte numérisé non relu

Pierre de Lano, L'Impératrice Eugénie

(le leurs relations. Pliisieursd'enlre elles, unjour,;i Compiègne, cachèrent si peu leur hostilité que MlledeMontijo, froissée dans ses pins inlimes sentiments de femme, nhésita pas à se plaindre à l'Empereur lui-même de l'accueil cpii lui était l'ait. La scène se passait dans le parc. Non loin de Napoléon et de son interlocutrice, se remuaient, épiant les moindres gestes, les plus si-mples paroles du souverain, les ennemies de la jeune fdle. L'Empereur écouta, tranquille et souriant, la belle plaignante. Et quand elle eut parlé, il arracha d'un bosquet quelques branches ilexibles de feuillage, et en fit une couronne qu'il posa coquettement sui- la tète de Mlle de Montijo, en disant assez haut pour être en-tendu :

— En attendant l'autre.

Pas un murmure ne s'éleva du groupe des révoltées, et à partir de cette heure, l'impératrice Eugénie existait dans l'esprit de ces femmes qui, changeant de tactique, se firent autant aimableset obséquieuses qu'elles avaient été arrogantes et dédaigneuses '.

" Pendant les derniers jours du séjour à Compiègne, les assiduités de Napoléon lll devinrent encore plus significatives à tous les yeux. Escortée par le comte de Galve, frère de son beau-frère, le duc d'Albe, la comtesse Eugénie suivait la chasse aux côtés de l'Empereur. A riiallali, le pied du cerf était pour elle, A table, les places étaient combinées pour (ju'elle occupât une des premières. Tous les hoiuieurs, toutes les attentions étaient pour ell(\ On arrivait ainsi au point culininani d'une crise qui ne pouvait se dénouer cpic par un mai-iage ou une rupture. Mlle de Montijo était prête h devenir impératrice, mais, au moindre incident, au moindre écart qui seraient venus modifier le l'espedueux

1. PiKunK DE Lano, L'Iinprrdlricc lÙKjt'-nir : BKAr.MONT-VAssv CirîAMKr. i>r. Cassacnac.

LC MARIAGE OE L EMPEUEUR 'J3

emprcssemenl dont elle était l'objet, son idée bien arrêtée était de retourner en Espagne.

Bien peu d'observateurs clairvoyants méconnaissaient l'avenir. Les plus adroits commençaient à faire leur cour. On s'empressait autour de Mlle de Montijo. On se recommandait à elle; on la priait d'intervenir auprès de l'Empereur, comme si l'on ne doutait déjà plus de son pouvoir. Elle était le soleil levant. Un jour, Nieuwerkerke avait invité son souverain à visiter son atelier. Le statuaire lui montra différentes œuvres pour lesquelles le visiteur lui adressa quelques compliments polis. Puis Nieuwerkerke enleva une toile qui recouvrait lui petit buste. Napoléon 111 ne put se défendre d'une douce émotion, en reconnaissant l'orig-inal : c'était Mlle de Montijo.

Pourtant, l'annonce du prochain mariage ne ralliait pas encore tous les sulVrages. Tant de gens avaient intérêt à le combattre ! Etdaus le cœur de Napoléon III, la politique, la raison d'État n'était pas encore vaincue. Un incident qui se passa aux Tuileries dans la salle des Maréchaux, lesoirdu3i décembre i852,ramenaàprendre une décision. Mlle de Montijo qui donnait le bras au colonel de Toulongeon étant passée devant la femme d'un fonctionnaire, celle-ci laissa éclater sa mauvaise humeur et prononça quelques paroles malsonnantes. La jeune fille, très émue, se plaignit à Napoléon III et lui fit comprendre qu'elle ne pourrait rester plus longtemps dans une cour où elle était traitée ainsi. L'Empereur lui répondit : « Je vous vengerai. »

A la Cour, cependant, certains incrédules doutaient encore. Une de ses plus spirituelles habituées, qui était avec Mlle de Montijo la meilleure écuyère de Compiègne, la marquise de Contades, écrivait à son père presqu'à la veille du mariage : « Vous devez entendre, même de loin, l'écho des bruits de Paris où il n'est question que du mariage de l'Empereur et de Mlle de

9i LA SOCIETE DU SECOND EiMPlKE

Monlijo. L'Empereur a pris pour elle une très vive passion et il me paraît prendre la chose tout à fait au sérieux. Quant à elle, elle se conduit avec réserve et dignité. Au point de vue politique, ce mariage offre des inconvénients au premier aspect. Mais, s'il ne se fait pas, il est plus que probable que l'Empereur ne se mariera pas du tout, attendji que sa l'épugnance pour se marier jusqu'à cette heure n'a été que trop souvent prouvée et que de vieilles chaînes anglaises, qui sont encore bien près de lui et qui font la terreur de ceux qui l'aiment pourraient le retenir... INIlle de IMontijo est jolie, bonne et spirituelle, avec cela, je lui crois beaucoup d'énergie et de noblesse d'âme. Je l'ai beaucoup vue en ces derniers temps et n'ai observé que de bonnes choses en elle *. »

La résolution de Napoléon III était bien prise. Il cédait à sa passion que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Tous ceux qui l'approchaient avaient pu remarquer des signes certains de celte passion. Un soir, comme on dansait dans l'intimité, Mlle de Montijo, s'étant embarrassée dans les plis de sa longue robe et ayant fait une chute sans gravité, n'avait-on pas vu une expression d'inquiétude poignante contracter soudain le visage ordinairement impassible du souverain ? Quant aux observations des hommes politiques qui le servaient, l'Empereur n'en tint pas compte. A toutes les objections (jui lui furent présentées, il se contenta d'écouter — comme il faisait toujours, — la paupière baissée, le visage im])assible, et ne répondit (jue ces mots sans cesse les mômes :

— Je suis décidé à épouser Mlle de Montijo et je l'épouserai.

Il se retrouvait celui ipic la reine Horiense appelait

I. Lcllic du 1<J janvier 185:i; 1ji;alj.mont-Vassy ; Gu.vmeh dk Cassagnag.

autrefois : mon doux enlèlé. Il montra bien qu'il étail aussi, comme on l'a caractérisé, un tlegmatique pressé, en décidant de célébrer le mariage dans quelques jours. Il fit demander la main de celle qu'il aimait i)ar M. xVchille Fould et le mariage fut fixé au 29 janvier i853. Comme le disait le Morning Post, le roman l'avait emporté sur la politique.

Voyant qu'on n'avait tenu aucun compte de ses conseils, M. Drouyn de Lhuys résolut de donner sa démission, mais, avant de le faire, il alla rendre visite à Mlle de Montijo, pour lui présenter ses hommages officiels. Il avait à peine prononcé quelques mots qu'elle lui dit : « Vous me permettrez de vous remercier, et cela très sincèrement, du conseil que vous avez donné à l'Empereur au sujet de son mariage. C'est exactement celui que je lui ai donné moi-même. — L'Empereur m'a trahi, à ce que je vois, repartit le minisire. — Non, reconnaître honorablement votre sincérité, me faire connaître l'opinion d'un serviteur dévoué qui a exprimé ses propres sentiments, ce n'est pas là une trahison. J'ai dit à l'Empereur, comme vous l'avez fait vousmême, qu'il fallait prendre en considération les intérêts de son trône. Mais ce n'est pas à moi de juger s'il a tort ou raison de croire que ses intérêts peuvent s'accorder avec ses sentiments. » Il est à peine besoin d'ajouter que M. Drouyn de Lhuys ne tarda pas à changer d'avis à l'égard de Mlle de Montijo et qu'il garda son portefeuille.

Ce mariage qui donna lieu à tant d'intimes discussions, à tant de fièvre et d'intrigues autour de l'Empereur, fit tomber de la bouche d'un des hommes d'Etat le plus en renom d'alors un mot qu'on a peut-être oublié.- Tandis que tous disaient, parlant de Napoléon III: « II est fou, et cette union est une sottise ! » l'homme d'Etat en question se contenta de résumer la situation, sans colère comme sans amertume, et il murmura en souriant :

«K; la SOCIETE l)V SECOND EMPIRE

— Ce mariage est un joli poème.

De la Cour, la grande nouvelle se répandit à travers Paris où elle fut diversement accueillie. La société légitimiste et orléaniste railla et fit des bons mots. Ouant au peuple, auquel le romanesque n'a jamais déplu, habilué à voir dans les contes et les féeries les rois se marier selon leur cœur, estimant que la plus belle était la plus digne de s'asseoir sur le trône, il voyait là un abandon des traditions qui ne lui déplaisait pas. La famille de l'Empereur, pour laquelle il avait déjà tant fait, s'inclina d'assez bonne grâce devant sa volonté, sauf le prince Napoléon. Sa sœur, la princesse Mathilde, plus sensée et plus dévouée, dit, à propos du prochain mariage de son cousin : « Les sœurs de Napoléon P' ont fait des difficultés pour porter la traîne de l'Impératrice lors de la cérémonie; quant à moi, je n'en ferais certainement aucune ^ »

Le mariage de l'Empereur eut la sanction de l'opinion publique. Si Lamartine républicain équivoque ne pouvait guère le regarder d'un bon œil, Lamartine poète reconnut gracieusement que l'Empereur avait réalisé par ce mariage le plus beau rêve qu'un homme puisse faire, en élevant la femme qu'il aimait et en la plaçant au-dessus de toutes les autres. De son côté, l'ancien président de l'Assemblée nationale, Dupin, disait : « L'Empereur fait bien d'épouser qui lui plaît el de ne passe laisser marchander quelque scrofuleuse princesse d'Allemagne aux pieds larges comme les miens. » L'idée du mariage réi)ondait à une préoccupation l)ubli([ue. On conservait encore vivant le souvenii' de la famille royale, modèle d'union et de vertu. L'Empire sans souveraine poiir en partager les grandeurs et en consacrer les bienfails ne donnait pas satisfaction aux

1. Viconilc DE Bkaumont-Vassv; GKAMEn de Cassagnac; Pierre DE L.VNO.

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L'Impératrice Eugénie en toilette de mariée

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8 millions de voix qui venaient de racclamer vis-à-vis de l'Europe monarchique. Napoléon TU célibataire gardait un rôle aventureux et courait risque de se diminuer s'il venait à rencontrer de nouveaux obstacles pour épouser une princesse. En se présentant hardiment avec une femme de son choix, digne de la couronne, il entrait plus fièrement dans la famille des rois, puisqu'il n'avait rien à réclamer d'elle. Celle qui allait devenir impératrice était de haute naissance. Sa sœur la duchesse d'Albe et sa mère, camerera major de la Reine, donnaient à la jeune souveraine la considération de la grande situation '.

Par un pressentiment étrange, Mme de Montijo n'apprit pas sans quelque appréhension la merveilleuse nouvelle du mariage de salille. Elle écrivait à un de ses vieux amis, le marquis de la Rochelambert :

K Je ne sais si je dois être heureuse ou pleurer. Combien de mères m'envient actuellement qui, voyant les larmes qui emplissent mes yeux, ne comprendraient pas. Eugénie va être reine dans votre pays de France, et malgré moi, je songe que les reines ont peu de bonheur. Malgré moi, le souvenir de Marie-Antoinette m'obsède, et je me demande avec épouvante si ma fdle n'aura point le même sort. )>

Quant à la jeune tiancée, le sort tragique de la malheureuse reine, pour qui cependant elle avait une si pieuse atïection, était alors bien loin de son esprit. Elle ne se préoccupait pas davantage des inimitiés qu'elle avait pu éveiller. Tout à sa joie, elle la faisait partagera ses amies et, parmi elles, à Mlle de la Rochelambert, fdle du marquis de la Rochelambert qui fut ministre de France à Berlin. Dans son élévation, elle demeurait fidèle à ses sympathies. Quelque temps avant l'annonce officielle de ses fiançailles et alors que

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