‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 60 sur 84 · Ghanier de Cassagnac ; général comte l''LEunv · texte numérisé non relu

Ghanier de Cassagnac ; général comte l''LEunv

la volonté de l'Empereur n'était que peu certaine encore et connue d'elle seule, à peu près, n'avait-elle point juré et fait jurer à ses amies « que la première d'entre elles qui arriverait à une grande situation mondaine soutiendrait les autres dans la vie » ? Peu de jours après ce serment, elle venait elle-même à Thùtel de la rue du Bac, Irouver les jeunes filles et leurapprenailqu'elleallait être impératrice. Gomme elle traversait la cour de l'hôtel, le minisli'e de Saxe qui faisait un whist avec le marquis la vit. Il était, lui aussi, depuis la veille, au courant des événements et, se tournant vers les jeunes filles, il leur dit :

— Riez encore aujourd'hui avec votre camarade, mesdemoiselles, car demain il vous faudra, devant elle, être graves et respectueuses.

Comme elles s'étonnaient : ^

— Mlle de Montijo épouse l'Empereur, continua le diplomate. Mais feignez d'ignorer la grande nouvelle et laissez-lui la satisfaction de vous l'annoncer.

La future impératrice était également très liée avec la famille de l'ancien préfet de police Delessert. Chez Mme Delessert, la séparation des amies fut louchante. Après les félicitations, la soirée finit dans un embrassement général. La jeune fiancée promit de revenir et demanda aussi à la fille de Mme Delessert, la comtesse de Xadaillac, sa meilleure amie, de ne j)as l'oublier et de lui faire des visites aux Tuileries, (;omme si rienn'était changé, la suppliant môme de continuer à la tutoyer.

Après son mariage, l'Impératrice n'oublia pas ses compagnes. Elle les aj)pela auprès d'elle et écrivant à l'une d'elles, elle la priait « de lui dire /;/ comme autrefois », ajoutant « qu'elle se trouvait seule dans son palais, (^t (pie parfois les bouderies qu'elle sentait autour «l'ellc la chagrinaient ^ »

1. Beacmo.nt-\ Assv; GnAMiiituE Cassao.nac ; Charles Bocheb, Mémoires.

Le samedi 22 janvier i853 eut lieu, dans la salle du Trône, la cérémonie dans laquelle l'Empereur annonça solennellement son mariage. Toute la cour, les ministres, les maréchaux, les cardinaux, les présidents et les délégués des grands corps de l'État attendaient, avec émotion et des impressions diverses, la déclaration qu'allait faire l'Empereur. En voici quelques passages : « L'union que je contracte n'est pas d'accord avec les traditions de l'ancienne politique. C'est là son avantage... Quand, en lace de la vieille Europe, on est porté par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas en vieillissant son blason et en cherchant à tout prix à s'introduire dans la famille des rois qu'on se fait accepter. C'est bien plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre, en prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position du parvenu, titre glorieux, lorsqu'on parvient par le libre suO'rage d'un grand peuple...

« Sans témoigner de dédain pour personne, je cède à mon penchant, mais après avoir consulté ma raison et mes convictions. En plaçant l'indépendance, les qualités du cœur, le bonheur de famille au-dessus des préjugés dynastiques, je ne serai pas moins fort, puisque je serai plus libre... Bientôt, en me rendant à Notre- Dame, je présenterai l'Impératrice au peuple et à l'armée. La confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle que j'ai choisie. »

Comme on demandait à un sénateur des plus distingués ce qu'il pensait de cette déclaration, il répondit: « Beau discours, excellent, mais je préfère la sauce au poisson. » Cette réponse fut répétée au Palais, au grand amusement des intéressés. Or, il se trouva qu'àun dîner donné aux Tuileries quelques semaines plus tard, ce sénateur était assis à côté de l'Impératrice qui, observant qu'après avoir accepté du turbot il refusait la sauce, lui dit avec un sourire malicieux :« Monsieur,

je croyais que c'était la sauce que vous aimiez et non pas le poisson. » Avec une rare présence d'espril, le sénateur répondit, après un moment d'hésitation: « Madame, c'est une erreur (jue je suis en train de chercher à réparer ^ »

Aussitôt que l'Empereur eut annoncé aux grands corps de l'État ses fian(;ailles, Mme de Montijo et sa fille quittèrent leur logement de la place Vendôme et s'installèrent pour quelques jours au palais de l'Elysée où elles devaient demeurer jusqu'au dimanche 3o janvier, date fixée pour la célébration du mariage religieux à Notre-Dame. L'Empereiu" fit jusque-là des visites quotidiennes à ri^ysée où il venait faire la cour à sa fiancée et lui apporter des bouquets.

« Le temps passa vite dans les préparatifs du jour nuptial. D'un beau zèle, Mérimée s'employait à la rédaction du contrat, où l'essentiel de ses soins était de veiller à l'énumération correcte des titpes de la mariée, titres héraldiques et généalogiques remplissant de leur étendue une page longue à lire. Et, dans leurs ateliers, les grandes couturières travaillaient ferme. Palmyre surtout, la grande faiseuse du moment, était en fièvre. On était avide à l'extrême d'être informé, dans les moindresdétails, des robes et des manteaux ([ui allaient sortir de cette élaborai ion arlisli(pie e! savante, et (jui fixerait la mode de la C.our. Enfin, Palmyre daigne faire savoir que les toilettes de la future impératrice seront exposées sous les vitrines où Ton aura le loisir de veuilles admirer. Les intimes a^ aient eu de bonne heure la révélation que la robe des'linée à la cérémonie religieuse serait l'œuvre de Mme Vignou et cpi'elle serait ainsi composée : étoile de veloui's blanc, traîne de cour i-ecouveite de dentelles anglaises, corsage à |)etilfraepar-

1. Vicoiule DE Bealmunt-N'assv, IJisloire intime du Second Empire.

semé de brillants, llsn'ignoraient pas que Félix avaitélé choisi, entre les maîtres de la coiiVure parisienne, pour édifier sur les bandeaux ondulrsle diadème de la couronne en diamants et en saphirs et pour ajuster au milieu du bouquet de fleurs d'oranger, le voile, un rêve de légèreté '. »

Le 29 janvier i853, à 8 heures du soir, le duc de Cambacérès, grand maître des cérémonies, se rendit au palais de l'Elysée avec deux voitures de la cour entourées d'une nombreuse escorte. Il allait chercher Mlle de Montijo ainsi que sa mère, pour les conduire aux Tuileries, où devait avoir lieu la cérémonie du mariage civil ; les voitures s'arrêtèrent, en revenant, au pavillon de Flore, 011 le duc de Bassano, grand chambellan, le maréchal de Saint-Arnaud, grand écuyer, le colonel Fleury, premier écuyer, des chambellans et des officiers d'ordonnance attendaient l'arrivée de la future souveraine.

On se dirigea vers l'appartement dit salon de famille. A l'entrée du premier salon du palais, le prince Napoléon et la princesse Mathilde sa sœur, attendaient la tiancée impériale, qu'ils conduisirent à l'Empereur. Celui-ci, entouré du prince .férôme, son oncle, des ministres, cardinaux, maréchaux et amiraux, la reçut solennellement, et la cour se rendit alors en cortège dans la salle des Maréchaux oii devait avoir lieu la cérémonie.

Le ministre d'Etat, M. Fould, auquel incombait, en cette circonstance, la charge d'officier de l'état civil, était entouré des témoins de la future impératrice, (-'étaient le marquis de Valdegamas, ministre d'Espagne à Paris, le duc d'Os.suna, le marquis de Bedmar, grands d'Espagne de première classe, le général Alvarès de Toledo et le comte de Galve, frère du duc d'Albe.

J. Frédéric Lolike, /.a Vie d'une impératrice.

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Les lômoius do rEinperour (HaienI le prince Jérôme, son oncle, el le prince Napoléon, son cousin.

L'ancien registre de l'élal civil de la famille impériale avaiL parlicularité assez curieuse, été conservé par des dévouements subaHernes. Il reparut dans celte circonstance solennelle, et ce fut sur ses pages, après l'acte d'adoption par Napoléon P'" d'Eugène, fds de Joséphine, et celui mentionnant la naissance du roi de Rome, le 20 mars 1811, que fut inscrit l'acte qui sanctionnait l'union de Napoléon III et de la comtesse de Téba.

Le lendemain, le cortège nuptial se dirigeait vers Notre-Dame, splendidement préparée à le recevoir, avec ses quinze mille cierges éclairant les riches tentures dont on avait paré les vieux arceaux gothiques. Comme la veille, le grand maître des cérémonies était allé chercher à l'Elysée la fiancée impériale, ainsi que sa mère. L'Empereur, avant de monter dans le carrosse d'apparat qui devait le conduire à la vieille basilique, parut avec sa future épouse au balcon des Tuileries et la présenta aux troupes (|ui étaient massées 'dans la cour et sur la place du Carrousel, puis le cortège se mit en marche. On avait, sur le conseil de M. de Persigny (|ui aimait à entrer dans ces sortes de détails, cherché autant que possible à imiter celui de Napoléon 1"'. Le nombre des voitures était le même : trois carrosses à six chevaux étaient occupés par les titulaires des grandes charges de la cour, la princesse Mathilde, la comtesse de Moutijo, le prince Jérôme et son fds. Un intervalle de trente pas les séparait du carrosse impélial, le même qui avait servi au sacre de Napoléon l*"', voiture splendide de dorures et d'ornements, traînée ]iar huil chevaux de robe pareille, escortée aux por-

1. Granier de Cassac.nac; Beaumont-Vassv ; général comte Fleury.

tières de gauche el de droite par le grand écuyer, le grand veneur, le général commandant la garde nationale de Paris et le premier écuyer. Ce magnifique cortège était précédé d'un escadron des Guides, corps nouvellement formé, et suivi d'une division de grosse cavalerie. La foule se pressait sur son passage et n'était que difficilement contenue par la double haie formée par la garde nationale et l'armée qui tenaient chacune un des côtés de la chaussée. Tous les yeux étaient tournés vers la voiture impériale, car la plus vive curiosité régnait dans les masses populaires, avides surtout de contempler les traits de la belle souveraine.

Tout était radieux dans ce resplendissant spectacle. Mais un incident, sans conséquence, s'il n'eût évoqué de tristes rapprochements, vint lassombrir comme un fâcheux présage. Au moment où la voiture qui portait Leurs Majestés sortait de la voûte des Tuileries, la couronne impériale qui la surmontait se détacha et tomba à terre. Il fallut la replacer au plus vite et suspendre la marche. Ce ne fut pas sans causer une certaine émotion qu'un vieux serviteur du premier Empire, témoin de cette chute, signala cette particularité que pareil fait s'était produit exactement dans les mêmes conditions lors du mariage de Napoléon I-^ C'était en effet la même voiture dite Marie-Louise, surmontée de la même couronne, qui' conduisait à Notre-Dame Louis-Napoléon et la comtesse Eugénie de Montijo.

Dans la foule, chacun cherchait à apercevoir à travers les glaces du carrosse la mariée divinement belle, assise à côté de l'Empereur, des fleurs d'oranger dans les cheveux, un diadème sur la tète, le corsage brillant de pierreries, parée d'un collier de perles et enveloppée d'un nuage de dentelles. Une tradition espagnole dit que les perles dont les femmes se parent le jour de leur noce deviennent le symbole de larmes futures. L'Impératrice pourtant superstitieuse ne s'était pas laissée' in-

lot LA. SOCIETE DU SECOND EMPIRE

lluencer par elle. Et la Iradilion devait avoir raison ! L'arrivée de ce splendide cortège devant le porche de Notre-Dame souleva renthoiisiasme. Une acclamation unanime retentit, lorsque la dernière voiture qui portait Leurs Majestés s'arrêta à son tour. Un mouvement d'une curiosité invincible se produisit et fit craindre un instant de voir la place envahie et la haie de soldats rompue. A sa descente de voiture et avant de prendre le bras de l'Empereur, l'Impératrice, avec cet à-propos charmant qui ne l'abandonnait jamais, s'arrêta un moment. Puis se tournant vers la place, elle fit un salut à celle foule pour la remercier de son témoignage d'admiration.

Dans la cathédrale, les colonnes et les hautes voiites avaient été décorées de riches draperies, de bannières et de banderolles. Partout, des palmiers, des guirlandes de fleurs b'anches, de véritables remparts de roses, decamélias, de lis. On voyait là tous les grands corps de l'État ; le Corps diplomatique, les représentants de l'armée, de l'Église et des principales villes de France, et l'élite du grand monde représentant l'élégance et la beauté. C'était un spectacle d'une magnificence sans égale. En entrant dans cette église et en s'avançant vers l'autel, tandis qu'un orchestre de cinq cents musiciens jouait une marche nuptiale, la mariée laissa paraître une vive émotion. Mais, lorsque l'archevêque lui dit : « Madame, vous déclarez, reconnaissez et jurez devant Dieu et la sainte Église que vous prenez comme époux légitime l'Empereur Napoléon IIl? », c'est d'niic voixclaire (ju'elle répondit: « Oui. monsoignenr. »

Les vieillards qui avaieni assisté (le|Miis le commencement du siècle, aux grandes solennités de Notre-Dame disaient que ni l'Impératrice Joséphine, le jour du sacre, ni la duchesse du lîerry, le jour de son mariage.

1. Imbert de Saint-Amand; gén<''rnl ronileFLF.rnY; GnANir.R de Cassaonac.

LE MARIAGE DE L EMPEREUR lO."

n'avaicnt été entourées d'un éclat pareil. Larchevèque et son chapitre métropolitain reconduisirent les époux jusqu'au portail de la cathédrale, pendant que cinq cents musiciens exécutaient ÏUrbs heata de Lesueur. Le cortège se reforma sur le parvis Notre- Dame et le retour s'effectua au milieu de chaleureuses acclamations. Arrivés aux Tuileries, l'Empereur et l'Impératrice montèrent Tescalier qui conduisait à la salle des Maréchaux, parurent au balcon et saluèrent la foule qui répondit par des vivais bruyants et répétés. Deux heures après, un attelage à la Daumont conduit par des jockeys à la livrée impériale quittait le palais et prenait la route de Paris à Saint-Cloud. 11 emmenait le couple au petit château de Villeneuver Étang qui se cache parmi les ramures du parc et qui avait été préparé pour recevoir ses hôtes. Le lendemam, par un tiède soleil d'hiver, l'Empereur conduisait luimême un élégant phaélon à travers les bois poudrés à frimas de la ('elle Saint-Cloud et de Ville-d'Avray. Sa jeune femme était seule à raccompagner, frileusement pelotonnée auprès de lui. Ils allaient à Trianon s'attendrir au souvenir de cette reine Marre- Antoinette pour qui elle avait un culte.

Le Conseil municipal de Paris, désireux de prouver son dévouement à la nouvelle Impératrice, avait voté un crédit de six cent mille francs destiné à lui acheter une parure en diamant. Mais elle avait écrit au préfet, en lui disant qu'elle éprouvait un sentiment pénible à voir que le premier acte public qui s'attachait à son nom était une dépense considérable pour la Ville de Paris et en le priant de vouloir bien consacrer la somme votée à une oeuvre utile et charitable ^ Conformément à son désir, les six cent mille francs servirent à fonder au

1. Docteur Evans, Mémoires. Mme Carette, Souvenirs intimes des Tuileries,

faubourg Sainl-Anloine un rloblissemeiit professionnel pour les jeunes filles. Cet élablissement, assez vaste pour recevoir trois cents élèves, fut ouvert en iSSj et placé sous le patronage de l'Impératrice. La jeune mariée préludait par cet acte de générosité à la belle carrière de charité qu'elle allait remplir durant tout le cours du règne. Elle mit toujours la pitié et le dévouement au premier rang de ses devoirs de souveraine. Arrivée par un merveilleux coup de la destinée à la couronne, elle eut le mérite de se pencher sans cesse sur les misères du peuple et de rester en communication intime et consolatrice avec l'humanité douloureuse. Peu de temps après son mariage, au cours d'une visite à l'hôpital Saint-Antoine, elle adressait une question à un malade; celui-ci, terriblement alïaissé et la vue afTaiblie par les approches de la mort, lui répondit : « Oui, ma sœur. — Mon ami, dit la supéi-ieure de Thôpital, ce n'est pas moi qui vous parle, c'est l'Impératrice. — Ne relevez pas son erreur, ma bonne mère, dit la jeune souveraine, c'est le plus beau nom qu'il puisse me donner. »

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