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CHAPITRE IV SOUVENIRS DE CRIIVIÉE

Le maréchal de Sainl-Armud. — La vie du soldat devant Sébai^topol. — Le général Bizot. — Le théâtre au camp. — Canrobert donne sa démission et est remplacé comme commandant en chef par Pélissier. — Niel et Pélissier. — Lettre de Mac-Mahon sur la prise de MalakolT,

Le maréchal de Saint-Arnaud est arrivé malade à Varna. «Je ferai bien la campagne, deux aussi, trois peut-être, écrit-il à son frère, le 28 janvier i854, mais après, un repos, un long- et entier repos. Avec mes souffrances, dix- neuf sur vingt seraient au lit ! moi je suis à cheval et je commande une armée, mais tout cela se paie, la corde se détend un jour et alors... à la volonté de Dieu ! En attendant je prie et ne me plains pas ! » Est-il rien de plus émouvant que cette phrase de chr'étien soldat : « Je prie et ne me plains pas ! »

L'ambition est certainement morte chez Saint-Arnaud au fur et à mesure que grandit la maladie. Il veut accomplir son devoir jusqu'au bout, mais le corps est las. « Tout me fatigue, écrit-il à sa femme qui après l'avoir accompagné jusqu'à Constantinople est rentrée en France ; tout me fatigue, parler, écrire, manger, marcher, monter à cheval, tout est cause d'une douleur.

Mon Dion ! quelle vie î J'ai cependanl assez souffei-l ! »

Devant les événements il reprend le dessus, ses lettres sont empreintes de tristesse, non de découragement.

Voici le choléra qui menace l'armée d'une destruction complète avant qu'elle ait tiré un coup de fusil. « Je suis au milieu d"un vaste sépulcre faisant tôle au lléau qui décime mon armée... Dieu qui me frappe d'une main me soutient de l'autre. Ma santé n'a de longtemps été meilleure au milieu des chagrins et des soucis qui me rongent et que je dévore en secret la mort dans le cœur, le chagrin sur le front. » Après le choléra, l'incendie qui éclale le lo août. Le feutourbillonnependant cinq heures autour de trois poudrières. Va-t-on être obligé de faire sonner la retraite c'est-à-dire le sauve qui peut ? La ville entière va sauter avec les magasins, les hôpitaux. D'épouvautables clameurs s'élèvent de tous côtés, et lui, le désespoir dans l'ame, grelottant de fièvre, assiste pendant des heures à cette désolation. Enfin le calme se rétablit avec la diminution du foyer d'incendie, le dévouement de l'armée empêche le désastre d'être complet. Ecrivanlà sa belle-sœur, Mme de Forcade, le récit de cette série de calamités d'Egypte, le maréchal fait un instant trêve à sa tristesse pour reprendre l'entrain du capitaine de zouaves : « Il y a dans l'armée plus d'un Achille, pas mal d'Ajax, et plus encore de Patrocles. Nous dépassons Agamemnon, mais notre siège de Sébastopol ne (lurcia |)as aussi longtemps que le siège de Troie.» Plus souffrant le 3o août, Saint-Arnaud se fait couvrir de sangsues et. lo soir, on lui pose un vésicatoire ; il ne peut se lever, et sa main treml)lante trace ces lignes : « Les crises se rapprochent et prennent de la violence. L'état aigu tourneau permanent. J'airespoircpio le retentissement des coups do canon longtemps répétés agira sur mes nerfs et sur ma poitrine. Comme l'homme

qui se noie je me rattache à la branche de saule, la branche cassera peut-être... Tout cela est entre les mains de Dieu. »

Enfin, dans les premiers jours de septembre, l'armée prend la mer pour se rendre en Crimée. Embarqué sur la Ville de Paris, le maréchal, en proie aux douleurs les plus atroces, se lève à peine pour entendre la messe. De Varna il a emporté une fièvrepernicieuse qui se joint à ses autres maux, mais de son lit de douleur il aper- (^•oit la terre de ("-rimée, but de ses désirs, et cetle vue le fait vivre. Le 19 septembre les armées française et anglaise sont réunies non loin de l'Aima. Le 20, le maréchal remportait cette grande victoire dont la France à 'juste titre fut si fière.

« Une légende s'était créée, raconte le général Ambert qui nous montrait le général en chef à cheval soutenu à droite et à gauche par des dragons. Son corps affaibli, sa tète chancelante, ses membres inertes, exprimaient les plus horribles soutïVances. Les balles et les boulets semblaient respecter cette sublime agonie. Nous aimons la légende. (Il y eut même des tableaux ou gravures sur ce sujet.) Mais le maréchal écrit le lendemain : « Ma santé se soutient, je suis « resté douze heures à cheval et toujours sur Nador « quia été magnifique, galopant au milieudes boulets, le « soir comme le matin. »

La victoire est du 20 septembie. Dans la nuit du 2.0 au 26 le choléra par une attaque foudroyante renverse pour toujours ce grand soldat. Le 26 il peut encore adresser une proclamation aux troupes qu'il a dictée de son lit d'agonie: mais ilest obligé de résilier lecommandement dont une santé à jamais détruite ne lui permet plus de supporter le poids et remet le commandement au général Canrobertque l'Empereura investi du commandement par une lettre close...

L'elTort formidable fait depuis des semaines ne lui

laissait plus la force nécessaire pour résister àl'allaque d'un nouveau mal plus foudroyant encore. Après avoir remis le commandement au général Canrobert, le maréchal fut transporté sur le Berlhollet qui le conduisit à Thérapia. L'agonie commençait: sur son lit de douleur l'infortuné croyait entendre des bruits étranges, la canonnade, des cris de victoire. Ce n'étaient que les vagues battant les lianes du navire. Le 29 se^^tembre, le maréchal expirait. C'était une très grande perte pour l'armée et pour la France.

D'un article de Louis Veuillot sur le Maréchal on détachera les passages suivants :

«Une profonde aflliction vient se mêler à la joie que répandent les glorieuses nouvelles de la Crimée. Dieu a pris une grande victime. Le héros de celte prodigieuse campagne a cessé de vivre. Les navires qui nous apportaient ses bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière sont suivis de celui qui nous ramène son corps inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée, du même soufUe ardent el puissant; et c'était son dernier soupir. On le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances; mais qui eût pensé que la» mort était là si près et qu'un homme pût à ce point la voir et l'oublier ou plulùt lui commandei- d'attendre,

« 11 calculait ses approches, il sentait ses étreintes à force de volonté et lui arrachaitquelques jours, quelques heures! Ouels jours et quelles heures! Les jours de l'arrivée en Crimée, les heures de la bataille de l'Abna. C'est au dernier terme d'une maladiede langueur, lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et secoué par des crises terribles comme l'eau fuit d'une main tremblante, c'est dans cet état qu'il organisait cette expédi tion incomparable, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait les obstacles, qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour

et ces rapports aussi beaux que ses triomphes, qu'il investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats: « Vous «y serez bientôt! »

X II s'arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la mort: Maintenant, tu peux venir!

{( Une immense admiration tempère la douleur publique. On regrette le maréchal, on ne peut le plaindre. Cette fin est belle après ce mâle combat contre la mort présente et inévitable, après ce grand service rendu à la civilisation, après ces récits héroïques! Il meurt sous les regards du monde, frappant un de ces coups d'épée qui comptent dans la vie des empires: trois nations inclinent sur sa tombe leurs drapeaux reconnaissants et une quatrième, qui croyait la veille encore dominer toutes les autres, se souviendra de lui au jour qui marque le déclin de ses destinées. Entre la Turquie qui se relève pour aft'ranchir l'Eglise et la Russie qui s'écroule pour la délivrer, sur ces flots qui furent aussi son champ de bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné son courage, il meurt dans l'un des plus vastes linceuls où la victoire ait enveloppé ses favoris.

« (-'est assez pour la gloire humaine et ceux qui n'en connaissent et n'en désirent point d'autre peuvent trouver ({ue le maréchal de Saint-Arnaud a été comblé. Mais son âme était plus grande et ses désirs plus hauts et en le retirant pour quelques heures des soucis du commandement et du bruit des armes, la Providence lui a donné ce que sans doute il lui demandait : le temps d'humilier son cœur.

« Ce grand général était un humble et fervent chrétien. L'Empire étant proclamé et établi, Saint-Arnaud, maréchal de France, ministre, grand écuyer de l'Empereur, au faîte etdans l'enivrement dangereux de toutes les prospérités, se tourna vers Dieu, non pour obtenir la santé, mais pour mourir en chrétien.

« Il avait une de ces natures sincères et franches qui ne fuient pas la vérité, lorsqu'elles la voient, et qui ne craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour à Hyères. Il fit venir chez lui le digne curé de cette ville et sans chercher de circonlocutions ni de détours, devant tous ceux qui étaient là, il lui dit simplement qu'il voulait se confesser. Le bon prêtre surpris tombe à genoux et rend grâce à Dieu qui tlaigne ainsi parler au cœur des puissants du monde. Le maréchal trop malade encore pour quitter sa chambre fit ses Pâques chez lui, sans mystère en présence de ses officiers, de toute sa maison, faisant venir jus(|u'au soldat qui était de planton à sa porte. Tel il avait été dans cette première occasion, tel il continua d'être, (iuéri contre toute attente, rendu aux affaires, il ne négligera plus ses devoirs de chrétien; il les remplit comme il faut les remplir dans ces hautes situations, où l'homme a de plus que le commun des fidèles le devoir de l'exemple. »

Unelcttredu révolutionnaire Barbes prisonnier à Bellc- Isle depuis 1848 fit vers cette époque beaucoup de bruit. Tandis que beaucoup de ses (coreligionnaires politi(iues faisaient des vœux pour les Jîusses parhainedel'Iùnpire. lui, se montra patriote. Dans une lettre à un de ses amis, il faisait des voi'ux ardents pour nos armes.

« Dans l'humanité, écrivait-il, le progrès ne se fait pas avec la rapidité ((uc nous rêvons tous à vingt ans. A chaque instant, cette humanité laisse de côté la ligne droite pour prendre la ligne de traverse. Un succès n'alîermira pas davantage cet homme-ci (Napoléon III), si le peuple est contre lui ; mais des défaites peuvent nous tuer, nous France ; et il faui (|ue notre chère patrie; vive et (prcllc soit grande et forte pour le salut du monde. »

La Prise de Sébastopol

Caricature de l'époque. (Cabinet des Estampes).

En une autre lettre, il s'exprimait ainsi :

« Si tu es alTecté de chauvinisme parce que tu ne fais pas de vœux pour les Russes, je suis encore plus chauvin que toi et j'ambitionne des victoires pour nos Français. Oui, oui, qu'ils battent bien les Cosaques là-bas, et ce sera autant de gagné pour la cause de la civilisation et du monde entier. »

Cette lettre avait été mise, à l'insu du prisonnier, sous les yeux de l'Empereur, qui, ému de cet élan de patriotisme, fit donner immédiatement l'ordre de mettre Barl)ès en liberté sans conditions (octobre i85i). Quand le directeur de la prison de Belle-Isle vint communiquerl'ordre de grâce à Barbes, celui-ci refusa fièrement; il n'avait rien sollicité, il avait exprimé des sentiments, non fait la cour au pouvoir, il ne pouvait s'engager moralement. Il fallut l'arracher de force de sa cellule.

Libre malgré lui, Barbes partit pour Paris. De l'hôtel où il était descendu il écrivit aussitôt au directeur du Moniteur une lettre qu'il priait celui-ci de publier au plus vite. Ce qui fut fait dès le lendemain.

i< ... Un ordre dont je n'examine pas les motifs, n'ayant pas l'habitude de dénigrer les sentiments de mes ennemis, a été donné le 5 de ce mois au directeur de la maison de Belle-Isle.

« Au premier énoncé de cette nouvelle, j'ai frémi d'une indicible douleur de vaincu, et j'ai refusé tant que j'ai pu, durant deux jours, de quitter ma prison. Je viens maintenant ici, pour parler de plus près et me faire entendre. Qu'importe à qui n'a pas de droitsur moi, que j'aime ou non mon pays? Oui, la lettre qu'on a lue est de moi, et la grandeur de la France a été depuis que j'ai une pensée, ma religion. — Mais encore un coup ! qu'importe à qui vit hors de ma foi et de ma loi, que mon cœur ait ces sentiments...

« Décembre n'est-il pas toujours un combat indiqué entre moi et celui qui l'a fait? A part donc ma dignité I 8

personnelle blessée, mon devoir de loyal ennemi est de déclarer à tous et à chacun ici, que je repousse de toutes mes forces la mesure prise à mon endroit.

« Je vais passer deux jours à Paris, afin qu'on ait le temps de me remettre en prison; ce délai passé, vendredi soir, je cours moi-même chercher l'exil.

« Barbks. »

Paris, 11 octobre 1854, 10 heures du malin.

Grand-iiùlel du Prince Albert, rue Saint-Hyacinthe- Saint-Ilonoré.

Barbes ne fut nullement inquiété. Il s'exila, vécut dans l'oubli et mourut en 1870, quinze jours avant la déclaration de guerre.

D'une lettre du R. P. de Damas écrite au fils d'un de ses amis on détachera ces détails plus intéressants que maints récits à plus grande prétention. L'enfant à qui sont adressées ces pages a six ans, l'aumônier militaire croit donc nécessaire de préciser certains points plus qu'il ne l'aurait fait avec une grande personne. Le tableau n'en a que plus de prix.

« ... Toute l'armée, tant anglaise que fi'auçaise et turque, se compose de i3o.ooo hommes environ, dit-on. Nous sommes réunis dans un pays où il n'y a ni arbres, ni maisons, ni jardins, ni écuries. Pour nous ar)riler du vent, de hi pluie, de la neige cl (hi l'roid, nous avons de petites tentes en loile de difl'érenles formes et de diverses gi'andeurs. Les unes ont à peu près 3 mètres de hauteur sui- .'} mètres de longueur et ;> mètres de largeur. I^es autres sont toutes rondes ; elles sont hautes de 2 mètres et s'en vont en pointe. Un graml bAton placé au milieu les soutient. Pour y entrer, on fait une fente dans l'un des coins de la toile. Nous glissons à

travers cette fente cl, afin d'empêcher la pluie et la neige d'y pénétrer avec nous, dès que nous sommes dedans, nous rejoignons la toile avec des courroies en cuir et des boucles. Dans cette tente, les uns ont un petit lit, une petite table, un petit banc de bois pour s'asseoir. D'autres n'ont rien du tout qu'une mauvaise natte de jonc étendue à terre, sur laquelle ils se couchent, s'asseyent et prennent leurs repas.

«... Le gouvernement nous donne chaque jour pour notre nourriture du riz, du lard, du café, quelquefois de la viande fraîche au lieu de lard, du pain de munition ou le biscuit i^églementaire.

Ici la description de ce fameux et peu enviable biscuit.

« C'est une sorte de galette dure comme du bois qui vous casserait les dents si vous vouliez en manger: mais nos soldats plus forts que vous le croquent avec un admirable appétit. Les gens délicats le détrempent dans l'eau et, quand il est bien mou, ils le font griller.

«... Nos cuisines sont de petits trous creusés dans la terre : quelques pierres placées l'une sur l'autre forment la cheminée ; on pose la petite marmite sur ces pierres, on met le feu dessous, et un soldat surveille le pot-au-feu. S'il pleut, la pluie tombe dans la marmite et allonge la sauce : s'il fait du vent la fumée vient droit à la figure du pauvre soldat marmiton et lui fait pleurer les yeux en même temps qu'elle lui barbouille la figure en noir. Quelquefois la marmite, mal consolidée, tombe dans le feu, et alors adieu la soupe. On mange -son pain tout sec pour ce jour-là...

« Qu'on ne s'imagine pas qu'il existe des quantités de petites boutiques où l'on trouve ce que l'on veut. On trouve peu de chose d'abord ; ensuite les comestibles, macaroni, fromage, vin, café, tabac, bougie. Ce tabac, ces bougies sont hors de prix ; la livre de fromage coûte six francs ; on n'a pas de bougie à moins de 20 sous la pièce. »

Quelles sont les occupations des soldats?

« Tous les jours, ceux qui ne sont pas employés aux travaux du siège vont bien loin jusqu'au bord de la mer où il y a une quantité de boulets apportés par des vaisseaux. Ils ont sur l'épaule un sac en toile formant besace. On met un boulet dans chacune des poches de la besace, et les soldats ainsi chargés reviennent au camp. D'autres fois ils se répandent dans la campagne, et avec des pioches, ils creusent la terre afin d'y chei'cher des racines d'arbres. Après une journée de travail ils rapportent, Itien contents, un tout petit fagot sans lequel ils ne pourraient pas cuire leur soupe »...

Ce qui fait beaucoup souffrir le soldat c'est le service de la tranchée. « Tous les deux ou trois jours, à tour de rôle on y envoie quelques régiments. Alors les hommes se réunissent, se mettent en rangs et partent. C'est un moment qui produit toujours une vive émotion ; des soldats se regardent et se disent : « Demain, « quand nous viendrons, il y en aura quelques-uns de (( morts et de blessés. Oui sait si je ne serai pas du « nombre ? »

« Lorsqu'on est entré dans les tranchées, les officiers mettent chaque homme à son poste. Il faut rester vingt-quatre heures dans ce trou.

(( Pluie et neige ; souvent alors nos pauvres hommes ont les pieds et les jambes dans la boue et souvent ils tombent malades de fatigue... »

« Toute la nuit et tout le jour les Russes lancent des obus dans les tranchées... 11 y a souvent des blessés...

« Eh bien, le croiriez- vous, mon enfant, au milieu de tout cehi, nos soldais ne sont pas tristes. Us ont du courage, et loin de j)l('iner 1(> plus somcnl ilsi'ienl de leurs dangers. Ils ont donné des noms à tous les genres de projectiles que leur envoient les Russes. Ainsi, lorstpi'ils entendent au-dessus de leur tôte une bombe ou un obus traverser l'air en faisant flou, pou, ils s'écrieut : ■' (lare

la marmite ! » Et chacun de se jeter à terre pour se cacher de son mieux et éviter la mort.

« Les soldats appellent encore les boulets des négros parce qu'ils sont tout noirs. Quand il leur arrive de la mitraille ils crient: « Voilà des patales ! » Enfin on a surnommé les balles de fusil des mouches à cause du bruit qu'elles produisent en sifflant aux oreilles. Voilà comment nos soldats s'habituent à rire de tout. »

Le P. de Damas concluait :

« Leur conduite est une grande leçon. Elle prouve qu'un homme ne saurait avoir peur de rien et qu'il doit toujours faire son devoir, (juand même il devrait lui en coûter la vie... »

A la date du 2.3 mai 55, le R. P. de Damas écrit une lettre intéressante à un autre jésuite. Il y est parlé d'abord de l'excellent esprit des troupes, de la « noble confiance qui les anime. » On ne doute pas du triomphe, mais on n'oublie pas non plus les périls dont il sera le prix. On sait que beaucoup resteront sur le champ de bataille. Chacun dit avec son sang-froid : « Je serai peut-être une des victimes, mais peu importe si c'est pour le salut commun ! »

Le P. de Damas cite certains traits d'héroïsme. « Nous avons vu bien des exemples d'hommes qui se sont faits tuer ou se sont exposés à une mort certaine pour le salut de leurs camarades.

« ...Il y a quelques semaines le g^énéral Canrobert mettait à l'ordre du jour un soldat nommé Davoine et lui accordait la médaille militaire. Davoine était dans la tranchée avec un certain nombre de ses camarades. Tout à coup un projectile creux tombe au milieu du groupe. La mèche est fumante. Un éclat est imminent ; il va renverser plusieurs hommes cruel-

lement blessés on peut-être frappés à mort. L'intrépide saisit le projectile dans ses deux mains et le jette sur le revers de la tranchée où il éclate sans accident pour personne. N'est-ce pas que nos soldats sont bien dans la disposition dont je parlais il y a quelques semaines? Animam siiam ponil pro amicifi suis. Il donne sa vie pour ses amis. »

A lire encore cette page de philosophie chrétienne.

« Beaucoup de familles éplorées apprenant la mort d'un de leurs membres se rapplellent seulement les chants, les danses et les mille folies du jeune homme qui vint leur dire adieu avec, un chapeau garni de rubans aux mille couleurs et les dehors d'une sorte d'ivresse. On s'imagine alors que la vie du soldat est tout entière conforme au jour du départ. Non! non il y a des moments sérieux au milieu de la dissipation des camps. On songe alors à l'éternité et on se recommande à Dieu de toute son âme. »

En sa qualité d'aumonier de l'armée, le P. de Damas a été à même, dans les conversations avec les soldats nouvellement réconciliés avec Dieu, de noter que leurs questions supposaient souvent des réflexions antécédentes et des conversations avec les camarades. Il ajoute : <^ D'autres fois des dialogues enlendus par ha- .sard et sans les chercher nous donuont une preuve non équivoque des préoccupations religieuses d'un grand nombre. «

Un jour que M. <!(> bannis ])assail j)r(''8 du camp du (jénie il entendit cette conversation entre trois soldats qui causaient derrière une haie :

— Ah ! voilà un aumônier, dit l'un deux,

— C'est bon, répondit un autre. Le malheur est que, au jour du combat, chacun n'a pas le sien et il peut fort bien arriver (|u'onsoit frappé lorsque le j)rèlre console un blessé à l'autre bout du champ de bataille.

— C'est vrai, reprit un autre, mais alors on a lou-

jours la ressource de se recommander de tout son cœur à la sainte Vierge et de faire un acte de contrition

— Tu le sais bien, disait le premier en s adressant au troisième... quand nous étions au catéchisme ensemble, M. le curé nous a appris que dans le cas où il était impossible de se confesser, la contrition parfaite suffisait.

L'aumônier s'était arrêté pour jouir plus longtemps de cette conversation...

Il y en aurait bien d'autres à noter dans la correspondance du P. de Damas : un Breton qui lui demande conseil, un autre soldat qui, sur ses observations, s'engage à ne plus jurer. 11 cite un blessé qui chante un cantique au moment de rendre l'âme... Il est là des anecdotes vraiment touchantes et c[u'on sent vraies, écrites dans l'inspiration du moment.

« Le champ de bataille des prêtres, ce sont les hôpitaux, surtout dans le temps des épidémies », dit le P. de Damas, citant une parole de Fénelon.

Plusieurs des aumôniers succombèi'ent aux contagions dans l'exercice de leurs fonctions d'apaisement et de consolation. Quatre d'entre eux trouvèrent la mort à l'armée d'Orient.

On a conservé le nom de trois d'entre eux: le P. Oloriot, l'abbé Ferrari, l'abbé de Geslin. Celui-ci, qui avait vingt-huit ans, était croyons- nous, le frère d'un officier devenu général; il mourut de la fièvre typhoïde. L'abbé Ferrari fut emporté par le choléra pendant l'épidémie de Varna. Tous eurent leur oraison funèbre consignée dans les journaux de Constantinople. Celle que prononça le docteur Michel Lévy, inspecteur du service de santé de Tarmée d'Orient, était particulièrement émouvante. Plusieurs des aumôniers survivants furent décorés, entre autres l'abbé Stalter, chanoine d'Alger, à qui le généial Bosquet adressa, en lui remettant ses insignes, ces flatteuses paroles :

120 r.A SOCIETE DU SECOND EMPIRE

« Je suis heureux, mon cher aumônier, de pouvoir attacher moi-même sur votre poitrine cette croix éclose dans les steppes pestilentiels de la Dobroutcha et teinte du sang de nos braves sur les champs de bataille de l'Aima et d'Inkermann ^ »

« Le général en chef, raconte Paul de Molènes -, m'ordonna un matin de montera cheval et de l'accompagner. Il prit la roule des tranchées de droite. Tout à coup il s'arrêta devant une grande baraque où j'entrai avec lui. Dans le coin de cette baraque, on avait dressé un lit où était couché, avec une blessure mortelle, le général Bizot \

« il m'avait étépermisde voir bien souvent le général Bizot dans les tranchées. C'était une bravoure à part que celle dont était doué ce chef intrépide de notre Génie: c'était une bravoure en harmonie avec la nature môme de l'arme qu'il contribuait si puissamment à illustrer. Sans cesse debout sur les parapets, poursuivant sa tâche savante avec une calme et infatigable ardeur, il avait l'air de ne compter pour rien les projectiles de toute sorte dont il était entouré. Un malin, au détour d'une tranchée, cet homme, (pii de[)uis plusieurs mois chaque jour bravait iuipunément la morl, fut atteint par une balle (jui lui brisa la mâchoire et causa dans son corps tout eulier de graves désordres, lue giande perte fut imniiucide [tour notre ai'uiée.

1. On [)Oiiii;iil miillipliiM- les cxeinpIi-s.NOif: /■'raiirai^cl Ihisses, parle capitaine IIkhui;; Vllisloirc niililaire conleniijoraine du général Canon(;i;, et une élude du même auteur dans le Corrcspondanl. Il elle le V. m: D.amas également et les Souvenirs, de C-iiAiniKii. Voir aussi, Souvenirs et Campagnes du général i>E LA Motti>Rou(;k: Roussirr, Histoire de l'expédition de Crimée, cic.

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