Général comte Fleurv, Souvenirs
les deux commandants des armées alliées, c'était bel et bien une dissidence complète entre le général en chef et son souverain. Gela pouvait amener la démission forcée de Pélissier et son remplacement par le général Niel qui avait reçu le commandement en chef du génie après la mort du général Bizot.
Le général Niel était arrivé en janvier. Depuis la prise de Bomarsutid l'Empereur avait la plus grande confiance dans son aide de camp ; dans sa pensée celui-ci, arrivant en Grimée, devait examiner et contrôler toutes choses et développer les plans dont il était le confident et en grande partie l'inspirateur. A cette époque l'Empereur avait l'intention de se rendre en Grimée, accompagné de rimpératrice. Des ordres avaient été donnés, les Guides qui devaient servir d'escorte étaient tout prêts à partir.
Dans une lettre adressée àlord Palmerston leatS février l'Empereur disait que sa détermination selon lui était le seul moyen de terminer rapidement une entreprise qui, sans cela, ne pouvait manquer de finir par un désastre pour l'Angleterre aussi bien que pour la France. Si d'un côté le départ de l'Empereur n'était nullement populaire en France, de l'autre en Angleterre on s'employa avec instance à le faire renoncer à son projet. Lord Glarendon fut envoyé en mission spéciale à Paris, chargé d'insister de la part du gouvernement de la Heine, et de démontrer le péril où Napoléon jetterait la France, en partant. Ge qu'il ne disait pas, c'est que l'Angleterre était affreus(;ment ell'rayée d'encourir le risque de continuer seule la guerre dans le cas où l'Empereur serait tombé malade ou s'il devait lui arriver malheur. Napoléon III sans céder complètement réserva ses desseins et, dans la visite faite par les souverains en Angleterre, on discuta un programme d'ensemble.
Des lettres arrivaient de Grimée qui doiuiaient des impressions différentes. Tandis que le général de
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Béville en jetant l'alarme conlirmait l'Empereur dans sa pensée d'enlever le commandement au général Pélissier pour le donner au général Niel, d'autres généraux, dont le général Féray, écrivaient au contraire que le moral de l'armée était excellent, que les soldats avaient confiance dans le maréchal Pélissier et étaient prêts à prendre leur revanche. Le colonel Fleury recevait beaucoup de correspondances particulières qui confirmaient ces dires et insistaient sur le gros inconvénient qu'il y aurait à changer encore une fois de commandant en chef.
Pendant Tété le premier écuyerde l'Empereur habitait avec sa belle-famille entre Garches et Villeneuve-l'Étang une maison de campagne qui fut saccagée et brûlée par les Prussiens en 1870. Il n'avait donc que le parc à traverser pour se rendre à Saint-Cloud où résidait l'Empereur. Un matin il arrive de très bonne heure tandis que l'Empereur était encore à sa toilette. Ayant fait prévenir le souverain qu'il avait des communications intéressantes à lui faire, il est admis sur l'heure. Il demanda l'autorisation de lire à l'Empereur les lettres qu'il venait de recevoir. Napoléon 111 l'écouta avec le plus grand intérêt, puis dit : « C'est bien étrange en efTet de voir combien les opinions partant d'un même point peuvent être discordantes. J'ai là une lettre du général de Béville qui me dit toullecontraire. Je n'ai pas lieu pourtant de douter de son dévouement ni de sa loyauté. » Le colonel Fleury fit observer à l'Empereur que le général de Béville appartenaitcomme le général Niel à l'armée du Génie et que par confraternité il était porté à exalter les vues de celui-ci, que d'ailleurs il s'était posé en adversaire du général en chef.
— Enfin, répond l'Empereur, ce qui est fait est fait. Cet antagonisme entre Pélissier et moi ne peut durer davantage; jai décidé, hier, son remplacement
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par le général Niel dont je fais le plus grand cas. La dépèche a dû partir dans la soirée.
— Ah! sire, quel malheur, je vous en supplie, contremandez cet ordre. Il y va de la gloire de l'armée.
« Je regardais l'Empereur, continue le colonel Fleury, tâchant de pénétrer sa pensée. Je sentais que mes paroles émues l'avaient convaincu de la faute qu'il venait de commettre, et j'attendais anxieusement relïel de mes prières et mes objurgations.
— Eh bien, me dît-il, allez voir le maréchal Vaillant et demandez-lui d'arrêter la dépêche s'il en est temps encore I
Fleury se précipite à Paris, se rend chez le ministre de la Guerre, lui fait part de l'incident et des regrets certains que l'Empereur éprouvait de sa décision de la veille. Puis il lui dit, autorisé qu'il l'était par l'Empereur : « La dépêche est-elle parlie? Si oui, peut-on la rattraper en chemin? »
Alors le maréchal, comme soulagé d'un grand poids, dit avec son sourire malicieux :
« Pour laisser à notre cher Empereur le temps de la rétlexion, j'ai envoyé la dépèche par la poste jusiiu'à Marseille. « Puis tendant la main au colonel : « INlerci pour tout le monde de ce (jue vous avez fait. Vous savez, je n'aime pas à résister à l'Empereur. Depuis des mois je tamponne la situation, mais cette fois je n'ai pas osé insister davantage. Vous nous rendez à tous im grand service, à l'Empereur surtout. Je vais de suite faii-e revenir mon télégramme et me rendre à Saint-Cloud »i.
La détermination était fort importante en elfet : Vaillant avait en raison de temporiser, Fleuryd'insister. Tous deux avaient deviné la grande valeur, l'esprit pénétrant, la volonté de fer de Pélissier qui malgré ses défauts, ses entêtements et parfois sa j)ropension à la résistanceaux ordres reclus, était un grand homme de guerre.
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Niel n'avait pas manié de troupes ; malgré ses capacités hors ligne d'ing-énieur et d'homme de science indiscutable, il n'était pas en communion intime avec les soldats, il aurait pu, à un moment donné, se voir refuser la confiance nécessaire. Voilà ce que pensait Fleury qui ajoute, comprenant combien son ingérence dans cette grave afïaire avait pu être désagréable au général Niel : « J'ai cru alors servir les intérêts du pays, suivant du reste l'opinion des hommes compétents qui plaçaient le général Pélissier, comme chef d'armée, au-dessus du général Niel... Si je conteste au général Niel d'avoir possédé au même degré que Pélissier les qualités qui font le général en chef, je ne veux pas me montrer injuste pour sa mémoire. Ingénieur de premier ordre, il a de plus, pendant son trop court passage au ministère, donné d'éclatants témoignages de sa capacité administrative. Si l'opposition systématique du Parlementne lui a pas permis de mener à bien les réformes nécessaires dans l'armée, si la mort l'a frappé en pleine lutte, on ne saurait oublier les efforts courageusement tentés. » La mort de Niel fut en effet une perle immense.
Un extrait d'une lettre du général de Mac-Mahon à son frère — dont copie avait été communiquée à Napoléon II [et qui fut retrouvée aux Tuileries — donne sur la prise de la tour de Malakoff d'intéressants détails qui cloront ce chapitre.
« Cette fameuse tour de Malakofl" a été enlevée en vingt-cinq minutes. Trois attaques farouches des Russes pour la reprendre, repoussées vigoureusement, ont été superbes, et cela aux yeux de l'armée alliée qui nous admirait. J'ai passé trois heures avec de bien vives impressions; personne ne m'a vu inquiet, et plusieurs fois, pourtant, j'ai cru que le prix de tous mes elVorts allait nous êlre enlevé.
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c( Les troupes, surtout les zouaves et les chasseurs à pied, étaient éleclrisées. Nous avons dû le succès à ce qu'au lieu de sortir deux à deux des retranchements nous sommes sortis six à la fois... »
Le signal du départ est donné par le général de Mac- Mahon.
« Le i"'' bataillon de zouaves part à toutes jambes; ces dial)les grimpaient avec les pieds, les genoux et les ongles. Je leur avais prescrit d'arriver sur les retranchements ennemis sans s'y arrêter, de se jeter à gauche sur l'ouvrage Malakoff un peu en arrière, car je craignais une mine pour le saillant. Ne voyant rien partir, je lançai le a'" bataillon, puis les chasseurs, puis tout le monde. J'ai cru que nous allions tous sauter en l'air; mes ordres étaient donnés dans cette prévision. Aussi eussent-ils été exécutés quand même j'eusse sauté. L'explosion d'une mine a mis 3oo hommes hors de combat. Le mal pouvait être plus grand, car le lendemain nous avons trouvé sous l'ouvrage Malakolt /^oo barils de poudre. Heureusement j'avais fait couper les fils conducteurs, mais je ne savais pas s'il n'en restait pas quelques-uns.
« Une seconde mine m'a blessé 2 ou 3oo hommes qui, dans le premier moment, se sauvaient en désordre et entraînaient même avec eux quelques farceurs qui trouvaient la position un peu chaude. Lebrun, Borel et moi, nous nous jelAmes au-devant d'eux; au lieu de crier, nous leur dîmes avec beaucoup de calme, aux uns d'aller à l'ambulance, et aux farceurs de retourner au l'eu, ce qu'ils firent immédiatement. »
Les cartouches commenç:aient à manquer, les réserves arriveraient-elles à temps? Un grand moment d'angoisse.
« N'ayant plus ni aides de camp, ni officiers auprès demoi, je vis ma réserve, les zouaves de la garde qui faisaient fausse route et se jetaient trop à droite. Je
leur cj ie : à gauche ! leur fais signe de mon épée, je fais sonner les clairons à gauche, mais ils marchaient toujours dans la même direction. Alors je me précipite à toutes jambes, je dégringole dans le fossé ; arrivé de l'autre côté, je rejoins mes zouaves et les ramène au galop dans la redoute : il était temps! Les cartouches manquaient tout à fait; on arrive enfin; je suis dans Malakoff et je m'y maintiens. (C'est le f.-imeux mot : (( J'y suis, j'y reste », qui est resté légendaire.)
« A 3 heures, je fis sonner la diane (j'avais deux divisions avec moi). Les Russes furent tellement effrayés qu'ils m'abandonnèrent dix-huit pièces de campagne, qui nous fatiguaient à !>oo pas de nous, et se sauvèrent vers le nord.
« Le lendemain, à 6 heures du soir, je rentrai dans mon camp, que j'avais quitté la veille à 6 heures du matin, et traversai l'armée anglaise, drapeaux déployés, tambours battant, les drapeaux de quatre rég-iments criblés de l)alles.
(( Les Ang'lais nous firent des hourrras extraordinaires. J'ai conservé mon drapeau à moi (fanion), qui a été monté le premier sur la citadelle ennemie, il est traversé par un énorme boulet et quarante balles, un morceau a été emporté par deux autres boulets. Je le donnerai à notre Patrice.
« Lebrun et Borel ont été admirables, ainsi que notre jeune d'Harcourt qui voyait pour la première fois de sa vie un feu terrible; il n'a pas sourcillé, n'a pas baissé la tète une seule fois. Ni eux ni moi n'avons été atteints; une méchante balle a seulement emporté un morceau de ma casquette, nous en avons été quittes pour quelques égralignures de pierres écornées par des boulets ou bombes. »
On ne peut raconter de façon plus simple et impressionnante à la fois cette admirable scène d'héroïsme.
Souvenirs intimes. — Portrait de l'Impératrice. — La comtesse Stéphanie de Tasclier et miss Bicknell. — Portraits et anecdotes. — Description des appartements. — Les dames du palais. — Police privée. — Spiritisme. — Bals costumés. — Vie intime à Saint-Cloud.
Pour donner une impression de la vie habituelle de la Cour aux Tuileries — des jours de fêle et de gala il est parlé en d'autres chapitres — nous avons particulièrement recherché des souvenirs de témoins oculaires. A côté de quelques pages connues il en est d'entièrement inédites ; si le cadre en ces dernières narrations ne varie pas, la description des lieux est différente ; différents les angles sous lesquels se sont placés les auteurs.
Commençons par analyser quelques pages de la comtesse Stéphanie de Tascher la Pagerie. Alliée à la famille impériale, habitant presque toute l'année les Tuileries et Saint-Cloud en raison des charges de cour dont son père et son frère étaient investis ^ la comtesse Stéphanie a pu voir et bien voir.
1. Le général comte de Tascher était grand maître de la cour de l'Impératrice; son fds,le comte Charles, puis duc de Tascher, était premier chambellan.
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La voici d'abord en i853 débarqua ni de Bavière où sa famille, appelée jadis par Tamilié du prince Eugène, habitait depuis presque toujours, où elle-même avait passé toute la première partie de sa vie '.
Tout un chapitre de ces amusants mémoires est consacré aux adieux faits à la société bavaroise et diplomatique. « On dirait que c'est Marie, la fille du l'éi^iment qui nous (juitte ! » s'écrie le secrétaire de Russie, M. de Feguessac.
La comtesse Stéphanie et sa belle-sœur se sont installées rue du Dauphin on attendant que soit prêt l'appartement que toute la famille occupera aux Tuileries en raison des charges.de cour occupées par deux de ses membres.
A peine arrivées, les deux voyageuses reçoivent la visite du comte Bacciochi, premier chambellan, porteur d'une invitation à dîner pour le lendemain à la Cour.
La galerie des portraits va commencer, nous allons suivre pas à pas la comtesse Stéphanie.
« Cette invitation venait au-devant de mon désir de revoir l'Empereur, et satisfaisait à ma curiosité de connaître l'Impératrice, dont ma pensée n'avait cessé de s'occuper (une petite tristesse, c'est que les belles toilettes préparées à Munich devaient se transformer en noir, une archiduchesse d'Autriche venant de mourir). « Enfin le moment vint de nous rendre aux Tuileries. Mon émotion était profonde, et à chaque marche du grand escalier, je la sentais s'augmenter et mon c(ipur ijattre plus vite. J'allais revoir celui que j'avais quitté prince Louis d'Areueuberg empereur des Français, après des péripéties si étonnantes et si nombreuses. Quel accueil en recevi-ai-je ? J'espérais et je craignais ». «L'«''molion dure peu car voici l'Empereur me serrant
1. La comtesse Stéptianic de Tascher est morte plus que nonagénaire, il y a quelques années seulement.
LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD Ul
affectueusement la main, me souhaitant la bienvenue et, pour calmer mon émotion, me disant qu'il la partageait. Puis il m'a présentée à l'Impératrice. Alors pour me mettre plus à l'aise, il s'est plu à rappeler mille petits souvenirs. Quant à l'Impératrice, dont la destinée et la subite élévation me causaient tantd'étonnement, je la contemplais, curieuse de voir une aussi célèbre beauté. J'avoue qu'au premier abord je n'en ai pas compris la puissance autant que par la suite, après l'avoir souvent revue. Voici toutefois le portrait que j'ai gardé d'elle à cette époque.
« L'Impératrice Eugénie est de taille moyenne, et l'harmonie délicate et distinguée de ses proportions est incontestable. Elles auraient pu servir de modèle à un sculpteur pour une Hébé ou une Psyché tant les lignes sont correctes et fines. La tète d'un ovale allongé m'a paru pécher un peu par le renflement des joues, dans la partie inférieure du visage, mais la régularité des lignes n'y perdait rien et le profil ressemblait à un camée.
« Si je passe aux détails, le front est haut et délicatement bombé, la peau en est si transparente qu'on peut suivre les lignes bleues qui s'étendent sur les tempes. Ce front surmonte des yeux taillés en amandes et divins par la mobilité de l'expression, mais fort souvent langoureux, rarement très vifs. Le nez a ce classique de la statue, et ce beau visage finit par une bouche délicieusement proportionnée.
« Cette tête modelée à ravir est surmontée de chpveux légèrement dorés, et repose sur un cou classique dans sa beauté de même que le buste, les épaules et les bras.
« Svelte, souple dans ses mouvements, je trouvais que la grâce et la distinction la plus exquise étaient réunies dans sa personne. Ce qui me plaisait encore c'était l'espèce de timidité et de doute d'elle-même avec cette
triomphante beauté et sa nouvelle et si haute situation.
« Le deuil de cour l'avait mise en noir, ce qui rehaussait encore l'éclat mat et finement rosé de son teint. Elle portait un maj^nifi([ue collier de perles autour du cou, et c'est la première fois que j'ai vu cette célèbre coiffure de Félix, les cheveux relevés sur les tempes.
« J'ai trouvé l'Empereur peu changé. Toujours la même attitude calme, réfléchie, pensive. Pas grand de taille, mais si digne, si distingué, qu'il inspire le respect tout naturellement. Je revoyais avec plaisir ses yeux d'un bleu pâle, au regard effacé, et qui plaisent tant néanmoins lorsqu'ils se fixent sur vous avec leur expression de bonté et de bienveillance. »
La comtesse Stéphanie a été présentée le même soir à la princesse Mathilde et à la comtesse de xVlontijo. « J'ai revu l'Impératrice dans les traits de celle-ci aussi beaux que réguliers. Sa fille est tout son portrait ; la mère toutefois est plus grande de taille. L'accueil qu'elle nous a fait a été des plus gracieux et je me suis senti tout aussitôt de Tinclination pour elle. Elle a au suprême degré l'aménité des Espagnoles et le grand mariage de sa fille ne l'avait rendue ni hautaine ni plus fière. Je crois néanmoins que sa position était très difficile... »
De la princesse Mathilde, la comtesse de Tascher ne dit là que quelques mots « ... Je l'ai trouvée aussi belle qu'allable. Ce que c'est pourtant que la destinée ! Fiancée jadis à son cousin le prince Louis, c'était à elle que devait revenir de partager le sort glorieux de son fiancé, quand l'échauffourée de Strasbourg a tout rompu '. Et cet événement qui devint le picmier échelon (le l'élévation du prince l'a jetée elle dans un triste mariage avec M. Demidolî dont la seule illustration est son immense fortune. »
La comtesse Stéphanie a été « divinement accueillie