‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 64 sur 84 · Nous avons p.irh'" p.iiïf 72 du projel du mariage · texte numérisé non relu

Nous avons p.irh'" p.iiïf 72 du projel du mariage

LES TUILERIES ET SALNT-CLOLD 143

par le prince Jérôme, avec celte affabilité, cette coquetterie de vieillard galant qui se souvient du passé. Le prince Napoléon m'a frappée par sa ressemblance avec les bustes de son oncle... mais l'expression est celle d'un homme mécontent et hautain. »

« Ce même soir, l'auteur de Mon séjour aux Tuileries a été présentée aux femmes de ministres, notamment à Mme Drouyn de Lhuys, aux dames de la cour : la princesse d'Essling, grande maîtresse, la duchesse de Bassano dame d'honneur de l'Impératrice, la duchesse de Cambacérès, femme du grand maître des cérémonies, la vicomtesse Aguado, dame du palais... Tour à tour lui sont présentés les hommes marquants; IM. de INiorny, les maréchaux de Saint-Arnaud et Magnan, M. de Persigny, le comte Edgar Ney, le colonel Fleury, M- Drouyn de Lhuys... Et c'était pour elle « un plaisir très réel que de contempler tous ces personnages célèbres à divers litres, et dont la renommée était presque universelle. »

Pendant l'été de cette même année les Tascher se sont rendus dans leur chère Allemagne, puis une invitation pour les chasses de Compiègne a interrompu leur villégiature...

« Notre logement aiLX Tuileries était à près arrangé et nous avons été l'inaugurer. Il était grand et beau comme le palais qui le renfermait, mais il fallait renoncer à trouver un réel confort au milieu de ces galeries, dont on avait fail des chambres carrées avec trois portes et une grande fenêtre communiquant toutes entre elles et se ressemblant en hauteur, longueur et largeur.

« Un grand corridor dallé noir et blanc séparait ces chambres de leur vis-à-vis et réunissait tout le château ensemble, car grâce à lui, on pouvait aller partout du Louvre aux Tuileries. Ce corridor sans fenêtre excepté lorsqu'il touchait aux grands escaliers des ditîérents corps de bâtiments était garni de lampes allumées jour et nuit. En hiver, on recouvrait les dalles d'un tapis.

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Cet arrangement de construction faisait que nous avions des chambres rue de Rivoli et sur la cour des Tuileries, les salons notamment, ce qui nous permettait dans ce temps d'admirer déjà celte magnifique réunion du Louvre aux Tuileries dont on commençait le gigantesque travail.

« Mon père et sa famille demeuraient au-dessus de nous. Les cuisines, Toffice, les chambres de nos femmes et domestiques, tout était au troisième étage. Mais les Tuileries ont un quatrième, môme un cinquième, et une ruche à miel n'était certes pas plus peuplée que le grand château dont chaque coin était employé el utilisé. »

Nous n'allons pas quitter encore la famille de Tascheretses alentours, mais c'est une autre plume qui nous narre d'intéressants détails intimes. Miss Bicknell, Anglaise distinguée avec laquelle toute la famille même après son départ garda les meilleures relations, avait été appelée à Paris et fut choisie entre cent pour diriger l'éducation des jeunes enfants de la duchesse de Tascher '.

... « Je suis donc menée aux Tuileries pour être présentée à la duchesse. Les factionnaires placés çà et là dans le palais, la foule de serviteurs en livrée, tout ce va et vient m'avait rendue plutôt nerveuse. Ouand je pénétrai dans les appartements de la famille de Tascher et qu'après avoir traversé une série de corridors sombres, que des lampes éclairaient seules, je me trouvai en pleine lumière et dans le logement qui allait selon toutes probal)ilil('s devenir le mien, mon angoisse augmenta et de douloureuse sorte. Je sentis qu'une

1. Kn réalilô, le ccjinte Charles de Tascher ne fut autorisé <|u'iin peu plus lard à relever le lilre de son ont^le, le duc de Dalhciiç, mais pour la disliimuer de sa belle-inére la comlesse, née princesse de la Leyen, nous lui donnons dès niainlenanl ce litre.

Pu

nouvelle vie, un vaste inconnu s'ouvraient devant moi et son côté brillant, même justement parce que j'avais toujours vécu retirée, me troublait et m'eirarouchait étrangement. Mes futures élèves vinrent au devant de moi ; l'aînée, une éclatante jeune fille de seize ans fraîche comme une rose mais plus femme d'apparence que je ne m'y attendais et d'une aisance de manières qui indiquait l'habitude du monde, la plus jeune, jolie enfant de onze ans, plus timide que sa sœur. Les chambres bien meublées avec des étofTes claires semblaient confortables. Après quelques minutes de conversation générale, la duchesse entra rapidement : de grande taille, figure agréable, apparence imposante, femme de cour des pieds à la tête, très somptueusement et élégamment habillée. Comme elle était très myope elle se rapprocha de moi, ses yeux à demi clos, et m'examina si minutieusement qu'on eût dit qu'elle cherchait une mouche sur le tapis. Mais dans la conversation qui suivit quand nous eûmes bien pris nos positions, ses manières s'olîraient des plus courtoises, même plutôt embarrassées dans la crainte très visible de déplaire en exprimant trop clairement ses désirs. Le duchesse me fit bonne impression. » Ce n'est que quelques jours plus tard que miss Anna Bicknell est fixée sur le sort qu'à la fois elle désire et redoute; elle était fort jeune, on préférerait peut-être une des autres aspirantes à cette place enviée... Bref c'est elle qui est choisie.

« Il était tard dans l'après-midi, quand au jour fixé, j'entrai dans ce palais où je devais résider neuf ans, pendant la période la plus brillante du Second Empire. J'étais malgré mes efforts si nerveuse et angoissée que je me rappellerai toujours ce désagréable début. Plusieurs des filles mariées du comte de Tascher ' avec

1. Comtesse de Roye, baionne de Guise, toutes deux mariées à des Bavarois. L'autre était la comtesse de ^^■aldner-F^eundstein, dont le mari était de vieille souclie alsacienne. Seul i'ainé

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leurs enfants étaient alors en visite chez leurs parents et s'en vinrent dans « mes » appartements aussitôt après mon arrivée. La duchesse qui les accompagnait me présenta. Toutes se montrèrent si atïeclueuses et simples que je m'en trouvai toute réconfortée ; je n'en reconnus que mieux le bien fondé de leur remarque comme elles s'éloignaient en riant : « Vous vous sentirez plus heureuse dans huit jours. »

« Le temps de s'habiller au galop car l'heure du dîner approchait, et le général avait des habitudes de ponctualité toute militaire.

« Un événement du genre solennel m'attendait :1a présentation à la comtesse de Tascher, princesse Amélie de la Leyen (« Durchlaucht » ou Altesse sérénissime comme la dénommaient toujours les serviteurs allemands). Mes élèves vinrent me chercher, me guidant à travers un escalier obscur et étroit puis dans un large passage pavé de dalles de marbre blanc et noir jusqu'à une grande porte à deux battants que l'aînée des jeunes fdles ouvrit, s'effaçant courtoisement pour me laisser passer seule. »

« J'entrai alors dans un grand. salon très élégant orné partout de tableaux, où se tenait un groupe de dames élégamment habillées. L'une d'elles, la duchesse, vint aussitôt à ma rencontre et me conduisit auprès d'une dame Agée et pleine de dignité qui se tenait assise dans la profondeur de la fenêtre et qui me rappellait absolument les ))ortraits historiques de princesses allemandes que j'avais vus dans les musées.

«... Ensuite je fus présentée au généralcouitedeTascher de la Pagcrie, un des homuies les |»lus distingués <|ue j'aie jauiais vus, dont le regai'd d'aigle et le profil i-appelaieiit le duc de Wellington.

(le ses fils et sa fille l;i Ijaronne Menno do Cocliorn «oui cnfvivants. Eux-niéines oui plusieurs enlaiils,

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« Bientôt la porte s'ouvrait à deux battants et l'on passait dans la salle à mang-er.

« Une salle très vaste où les nombreux membres de la famille trouvaient place, un va et vient de serviteurs en livrée, l'abondance des mets et tout le cérémonial d'un grand dîner bien qu'il n'y eut là aucun étranger, tout cela me fit plus que jamais me sentir un pauvre moineau égaré dans une volière d'oiseaux des tropiques.

« La conversation était générale et fort animée. J'étais placée à côté de la (princesse) comtesse de Tascher, qui de temps à autre m'adressait la parole avec bonté et m'incitait à me servir des plats qui étaient présentés. Quand le dîner fut terminé, chacun se leva et se dirigea vers la porte, formant deux lignes.

« La <( Durchlaucht » passa la première, les autres suivaient par couples, mes élèves venant les dernières.

« Je fus autorisée, comme première soirée, à me retirer, et je m'estimai heureuse de pouvoir le faire après avoir pris congé des visiteurs qui retournaient en Allemagne par le train de nuit. Le lendemain matin, par conséquent, je trouvai la famille fort réduite en nombre quand je descendis au déjeuner, et bien quil y eût toujours un certain cérémonial tout me sembla moins « formidable ».

« Avez-vous moins peur de nous, me demanda aimablement la comtesse? — Avec un sourire bienveillant le comte me demanda également si ma première nuit aux Tuileries m'avait apporté des rêves agréables. Le duc était de service de sorte que je le vis fort peu, mais il me souhaita aimablement la bienvenue, recommandant de ne pas trop gâter s<>s fdles. » Après le déjeuner les deux jeunes fdles et leur frère, un écolier de quinze ans, font avec miss Bicknell le tour des appartements et expliquent le musée de famille. Il y a là des portraits historiques des Bonaparte et des Beauharnais, ceux des princes alliés à leur famille, le portrait de leur ar-

us LA SOCIKTi: DU SECOND E^rPlRE

rière-^rand'mère. la malheureuse princesse de la Leyen qui périt dans l'incendie du bal donné en 1811 par le Prince de Sclnvarzembergambassadeur d'Autriche, puis le portrait du prince primat d'Allemagne, le duc de Dalberg-, dont le titre a été hérité par son neveu. Et les enfants rappelaient avec orgueil le privilège desDalberg d'être toujours chevaliers désignés pour le Couronnement des Empereurs d'Allemagne, quand le héraut d'armes par trois fois criait: « Ist Kein Dalberg da ? N'y a-t-il point ici un Dalberg?» Il fut encore montré à miss Bicknell dos trésors dont elle a gardé souvenir, notamment l'un qui l'intéressa vivement: une large bague d'or plate contenant une boucle de cheveux de Marie- Antoinette, des cheveux d'un blond doux et pale comme on a coutume d'en voir seulement chez les enfants. Le soir miss Bicknell accompagna à l'Opéra la comtesse Stéf)hanie de Tascher. Avec les mots fatidiques : « Livrée de l'Empereur », prononcées quand c'était nécessaire par lecochei", la voiture passait partout sans encombre...

La gouvernante a fort à faire avec deux écolières d'âge diiïérent qui ont nécessairement des professeurs, des classeset des lectures absolument distincts, avec les promenades à pied, la préparation des leçons. Ou'on ajoute sa tâche de dame de compagnie pour accompagner le soir la duchesse ou sa belle-sœur la comtesse Stéphanie, très friandes de spectacle et toujours disposées à })rotiler des loges de n service », quelques grands dîners, les leyons de danse à l'ambassade d'Angleterre et chez la duchesse de Bassano,el l'on comprend que miss Bicknell s'avoue fatiguée et presque hors d'état de continuer ce qu'elle a entrepris. En sa qualité d'Anglaise, elle a noml)re de correspondances particulières (il comme, ce lemps épislolaii'e, elle ne peut le preniln^ dans la journée, eih' ('■ci'it ses Iclires la nui!, toutes luniirrrs élciiilcs au palais, cl de cela, la diiclicsse se

plaint parce que la gouvernante s'en épuise. Il faudrait surtout que se répartît mieux la tache quotidienne et que tant de devoirs multiples n'incombassent pas à la jeune institutrice-dame de compagnie. Seul, de celte exagération de labeurs la délivrera, en en supprimant la moitié, le mariage de l'aînée de ses élèves avec le prince Maximilien de Thurn et Taxis.

Cette union qui redonnait aux Tascher un parfum degermainset demédiatisésne vintnéanmoins qu'enson temps, et, dès après la première année qui avait été écrasante, il fut donné un premier allégement au tableau de travail et de plaisir de l'elTondrée gouvernante.

Miss Bicknell va nous dire en quelles circonstances il lui fut donné de voir de piès l'Impératrice, quelles furent ses premières et ses secondes impressions.

« J'avais vu plus d'une fois l'Impératrice passer en voiture avant que je n'entrasse aux Tuileries, mais bien que je ne pusse la juger autrement que très belle, néanmoins, comme beaucoup de ceux qui ne la voyaient, qu'en de semblables circonstances, je n'avais aucune idée de son vrai pouvoir d'attraction.

« Peu de jours après mon arrivée au château, comme je traversais la vaste cour avec la princesse de Thurn et Taxis, je vis celle-ci s'arrêter court et exécuter une vraie révérence de cour — plongeon complet au lieu de l'inclinaison ordinaire, — tandis quela sentinelle présentait les armes et que la jeune fille murmurait en hâte : « L'Impératrice ! »

« C'était bien, en eiïet, l'Impératrice qui, à une des fenêtres du rez-de-chaussée, apparaissait, idéale vision en soie bleu pâle, cependant que le soleil l'auréolant pour ainsi dire, se jouait dans ses cheveux qui semblaient de l'or en fusion.

« Je me sentis absolument hypnotisée, j'eus l'impression que je n'avais jamais vu aussi belle créature, et soudain je compris l'enthousiasme que suscitait l'Impé-

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ralrice et que jusque-là j'avais supposé exagéré. Son visage s'éclaira de sourires quand elle reconnut mon élève à qui elle fit des gestes tout gracieux et d'une simplicité charmante. Après que nous nous fûmes éloignées je fis la remarque que je croyais ses cheveux d'un blond plus foncé, ce à quoi on me répondit d'attendre, avant de prendre un parti, que j'eusse vu rimp('Matrice dans l'ombre et non en plein soleil.

« Bientôt j'eus l'occasion de la voir à la chapelle; comme elle passait devant moi dans la galerie et qu'elle ne portait pas de chapeau, je vis qu'elle avait les cheveux d'un ton chaud de noisette et non pas dorés comme des épis ainsi que j'avais cru le voir. »

Cette habitude adoptée par l'Impératrice d(; ne passe couvrir la tête (si ce n'est parfois d'une dentelle) pour la messe donna, paraît-il, lieu à Ijeaucoup de discussions, le clergé rappelant les instructions adressées par saint Paul aux femmes.

Sans doute, on discuterait longuement sur ce chapitre des chapeaux où, par exception, Aristote n'est pas invoqué. En exigeant une coiffure, saint Paul voulait dire une mise décente, et l'absence de couvre-chef impliquait à ses yeux un certain laisser-aller. Le cas, sans doute, ne pouvait être mis en avant, en telle occurrence.

De tout temps, dans les i)alais des rois, les dames étaient admis(^s à la chapelle sans cha|)eau, et en cela, donc, on ne faisail ([ue suivre l'usage presque universellement en ^iguellr.

Miss Anna BicUnell auia de nombreuses occasions dorénavant de voir l'Impéralrice (|uand la cour résidera aux Tuileries.

« Bien (jue nous habitions une autre parlic du palais elle passait devant nos fenêtres quand elle soi'Iait pour ses promenades quotidiennes en voilure, et dans le i)as (h- hi diapene nos places étaient tout piés

de celles des souverains. L'infortuné ^Igr Darboy, archevêque de Paris, qui fut fusillé sous la Commune, célébrait généralement la messe impériale. L'Impératrice'qui était juste devant nous avec l'Empereur — et plus tard le Prince impérial — n'oubliaient jamais en se relevant de se tourner de noire côté avec un sourire gracieux et un salut ; en revanche il n'était pas facile, avec le petit espace qui nous était alloué, de faire une profonde révérence.

« La première fois que je vis l'Impératrice en particulier, ce fut à Saint-Cloud,où la famille de Tascher occupait une villa tout près du château avec entrée sur le jardin privé. Un soir j'avais accompagné la duchesse dans sa promenade en voiture. A noire retour elle était entrée dans le jardin avec sa fille aînée pour respirer l'air frais, me priant de faire allumer les lampes dans le salon.

« Je venais de mettre la main sur la sonnette quand j'entendis une voix demandant la duchesse, et la porte s'ouvrant soudain, je vis une dame debout dans l'entrée. La prenant pour une visiteuse de Paris j'allai au devant d'elle, la priant d'entrer en attendant que vînt la duchesse que j'allais quérir au jardin... Mais je vis quelque hésitation, et ([uoique la chambre fût presque obscure, un rayon de lune passant sur sa figure me révéla l'Impératrice Eugénie.

w J'étais abasourdie, et ne savais vraiment que faire. Tandis que je restais là, hésitante, elle prit rapidement la fuite, rabattant la porte derrière elle.

« Je courus vers la duchesse : « Madame, criai-je, l'Im- « pératrice est là ! Comme Mme de Tascher arrivait en hâte, la porte s'ouvrit de nouveau ; c'était encore l'Impératrice, mais accompagnée du duc de Tascher et d'une nombreuse suite. Elle entra promptement, les mains tendues, et la duchesse les baisa.

« La première fois elle avait couru en avant, laissant

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son enlouragc derrière elle ; dans rantichambre elle avait demandé au valet de pied de service si la duchesse était chez elle, voulant lui faire la surprise de sa visite. L'homme, à moitié endormi, avait sauté sur ses pieds non sans une certaine agitation, en voyant quoi l'Impératrice s'était écriée : « Est-ce que vous me connaissez ! »

— Certainement, j'ai l'honneur de connaître ^'otre Majesté.

— Oh ! comme c'est ennuyeux, répliqua la souveraine, tout le monde me connaît.

Elle avait ensuite ouvert la porte devant elle et s'était rendu compte que moi aussi, je la reconnaissais. Sur quoi elle courut vers le duc, disant : « Tascher, Tascher, je ne peux pas entrer, il y a là une dame étrange. »

K Leduc répliqua en disant qu'il savait (|ui pouvait être la dame étrange, et l'Impératrice se remit en chemin,

M Comme la duchesse lui souhaitait la bienvenue avec de chaudes démonstrations, l'Impératrice déclara qu'elle s'était trouvée tout intimidée en voyant « madame », et ce disant, elle souriait gracieusement de mon côté. Et je fus alors présentée en due forme à Sa Majesté.

« Toute la « compagnie » se rendit alors sur la terrasse, devant la maison, et après avoir présidé à l'installation de sièges confortables, je me retirai, craignant de me montrer indiscrète.

«( Mais quehpies minutes après, mon élève entrait en courant dans la pièce où je me tenais. L'Impératrice avait demandé pourquoi j'avais battu en retraite et avait exprimé le vreu particulier que je vinsse rejoindre les hôtes de la vilhu

« 11 y avait de (juoi être intimidée : me trouver enhaut du perron dont j'avais à descendre lOutes les marches en plein regard d'un cercle de cour très étendu; il y avait de plus un brillant clair de lune, et je savais qu'il

était de mon devoir de rester debout jusqu'à ce qu'on me donnât la permission de m'asseoir.

« Mais l'Impératrice m'avait vue immédiatement et avec ses grâces coutumièrcs elle m'engagea à prendre siège en usant de son habituelle formule de politesse. « Ne voulez- vous pas vous asseoir ? »

« J'obéis avec la révérence obligatoire... Suivit une soirée vraiment charmante. L'Impératrice causait gaiement et de façon familière, tandis (]ue de sa longue canne elle s'attaquait énergiquement au gravier étendu à ses pieds. Plusieurs fois elle m'adressa la parole et de façon tout à fait gracieuse. Un instant, même, elle m'appela auprès d'elle et de sa propre main attira une chaise. En somme, la souveraine fut aimable et gracieuse à l'égard de tous ceux qui étaient présents. »

Miss Bicknell a savouré celte soirée d'intimité oii elle a été traitée de faç-on si bienveillante par l'Impératrice, et tous les détails sont restés fixés dans sa mémoire. Ses yeux de femme avisée ont très bien vu la toilette de l'Impératrice; très simple, dit-elle, mais fort élégante : une robe d'étolïe grise très légère était jetée sur une jupe de soie rayée blanc et bleu; sur le tout un manteau flottant du même gris pâle. A la main ce haut bâton qui lui servait à tracer des arabesques; comme coiffure un chapeau de paille genre tyrolien avec des plumes blanches et noires. « La duchesse ayant offert le thé, l'Impératrice- et son cercle rentrèrent dans la villa où il fut immédiatement servi. La souveraine était de très belle humeur, riant et causant avec beaucoup d'enjouement et semblant tout heureuse de sa petite escapade rompant avec l'usuelle étiquette.

« Soudain à la grande consternation de la duchesse, et à l'ennui évident de l'Impératrice la porte s'ouvrit, et une dame qui habitait une villa voisine fil irruption dans le salon, suivie de sa fille, toutes deux en toilette d'apparat.

loi LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

« La dame occupait un poste élevéà la cour, mais rien en cette occasion n'appelait sa présence qui fut jugée parfaitement indiscrète.

« Elle expliqua qu'elle avait entendu des voix dans le jardin et supplia d'être admise à partager la bonne fortune de ses voisins. « Un manteau de glace était tombée sur le cercle. L'Impératrice subitement silencieuse, jouait sans trêve avec sa cueiller à thé et avait pris un air sérieux et mécontent. L'inlruse ne perdait pourtant pas la direction et parlait de ses superbes dahlias ({u'elle aurait tant voulu montrer à Sa Majesté. Il était près de onze heures du soir ! >< C'est si près ! insistait la dame. Sa Majesté, en s'en retournant au palais, ne consentira-t-ellc pas à s'arrêter et à regarder mes dahlias? »

« Evidemment, l'Impératrice n'était pas très satisfaite de se voir ainsi « talonnée » et aurait préféré que l'incident fût clos. Elle eut l'aimable pensée de ne pas se montrer blessée, et se levant avec un air de résignation, elle dit : « Eh bien ! Allons voir les dahlias ! »

La charmante soirée était finie, et l'abandon passager qui en avait fait l'agrément se trouvait coupé court parce (ju'une dame de la cour avait mis dans sa tête d'être honorée de la même faveur (ju'une autre dame de la cour I

Et à propos d'étiquette et de devoirs monarchiques souvent si durs à observer, miss Anna Hicknell fait une série de réflexions sur la reine Victoria, sur Marie- Antoinette, sur l'Impératrice Eugénie, sur le poids des honneurs, sur l'instinct de liberté qui pousse par moment les souveraines à s'alïranchir de l'étiquette. Ne fût-ce qu'un instant, n'est-ce pas la liberté reconquise, et la liberté c'est ce que connaissent le moins les reines el les impératrices. Comme les autres souveraines, et peut-être ceci lui semblait- il plus pénible parce (pTelh' ;ivjiit joui au|);u'ii\aut d'une cer-laine

indépendance, l'impéi-alrice Eugénie devait endurer les tyrannies de l'étiquette, le « grand « et le « petit » service qui ne la quittaient pas, les audiences, les conversations à heure fixe, le cercle de cour plus ou moins monotone ; elle a dû subir les railleries, les calomnies de ceux qui, dans les camps adverses, aux moindres divertissements de salon, charades, jeux d'esprit, enfantillages quelconques dont les cours nesont pas plus indemnes que les autres groupements mondains, ne savent que crier au scandale... Bien souvent ces manquements à l'étiquette, qui faisaient hausser les é[)aules à celles qui n'allaient pas à la cour, n'étaient pas beaucoup plus graves pour l'Impératrice que celui qui lui fit passer impromptu la soirée chez la femme de son premier chambellan et la terminer chez une autre dame de la cour qui voulait lui montrer ses dahlias.

Au lieu de la gouvernante anglaise qui sait voir sans se bourrer les yeux d'acier, mettez pour raconter ces deux scènes un narrateur certainement plus brillant mais cherchant l'effet plutôt que la vérité, imaginez un homme congédié et menteur comme Horace deViel-Castel, un « interpréteur» partial de documents plus ou moins travestis comme celui quisignaitdu pseudonyme de Pierre de Lano, imaginez quelqu'un de ces anecdotiers fantaisistes qui'puisent dans les pamphlets et les racontars — sans contre partie — de quoi cuisiner ce qu'ils appellent de l'histoire, et vous auriez une narration autrement amusante sans doute mais moins conforme à la vérité.

Vous y verriez certes que ce soir-là l'Impératrice s'est échappée du palais de Saint-Clou d pour fuir une soirée à laquelle elle était tenue de présider et qu'elle s'est fait dire malade au dernier moment, ou bien qu'une scène conjugale a motivé cette légère infraction à la règle. D'un autre conteur vous ne manqueriez pas d'apprendre que la visite aux tranquilles Tascher de la

Paierie n'était que lo prélude d'une série d'ambulalions nocturnes destinées à couper la monotonie des soirées deSaint-Cloud quand Mérimée n'est pas là pour avoir de l'esprit et... mauvais ton. Yousy apprendriez que toute la cour fut en rumeur, que la princesse Mathidechez elle en laissa rire, que ceux qui n'étaient pas de cette innocente fête — tasse de thé terminée par une visite de dahlias — poussèrent des cris. Ne croyez pas que l'impératrice se soit contentée de faire des ronds sur le sable avec sa canne Louis XV tout en contant les faits du jour. Les narrateurs bien informés, ceux qui ont succédé aux auteurs du Portefeuille d'un talon rouge, vous diront à demi-voix ce qu'ils ont appris et ce qu'ils rougissent de répéter ! Et les méchantes choses on les croit toujours mieux que les autres.

Entrons à la suite des témoins oculaires dans l'intérieur du palais des Tuileries.

L'étude documentaire de M. Roug-er ar(;hitecle, différents articles parus sous l'Empire et depuis, notamment, ceux de M. Augustin Filon, du baron de Saint-Amand, de M. Victor Havard, les souvenirs de miss Bicknell, les lettres d'Octave l'euillet, une étude de critique d'art de M. Henri Bouchot vont nous permettre d'entrer dans de plus minutieux détails <(ui ont h^ur indiscutable int;'M"èt. Reconstituer la topographie, raménagen-ienl des appartements et la vie courante de l'Impératrice Eugénie dans ce palais (h)nt pendant tant d'années nous avons contemplé les ruines pantelantes, c'est non seulement apporter une utiles contribution à l'histoire générale, mais donner au lecteur une de ces impressions d'intimité dont il est friand, même alors (jue le secours de son sens visuel demeure aux trois quarts inutile et qu'il doit se contenter, s'il n'a la chance de posséder des souvenirs

personnels d'avant les catastrophes, de trouver dans Tobservationdesautres dequoiétayer sa propre opinion. Aussi bien peut-on espérer que ceux qui s'intéresseront à ces gerbes de souvenirs varié"* trouveront dans leurs mémoires des points de repère, l'orfiliant les dires énoncés, des parcelles de lumière propres à éclairer les coins forcément obcurs de cette peinture d'une époque quand les pierres ne parlent plus, lamain des Vandales ayant voulu quclepassé s'écroulât. Mais voici qu'au lieu de s'écrouler, avec le recul des années qui permet de mieux juger, le passé SLirg-it, demandant à être interprété, comme il doit l'être, dans son cadre réel.

Les appartements de réception de l'Impératrice ont vue d'un côté sur le jardin, et de l'autre communiquent avec le salon du premier consul et avec le salon d'Apollon. Les appartements de l'Empereur se trouvent audessous; ceux du prince impérial sont deplain-pied sur la place du Carrousel.

Les appartements des souverains ont élé aménagés pour le mariage. Ils ne seront définitivement achevés dans leur mobilier etleur décoration que vers 1860 sous la direction de M. Lefucl.

On accédait chez l'Impératrice par un escalier particulier situé près du pavillon de l'Horloge. Dabord la chambre des huissiers, puis le premier salon, le salon vert où se tiennent les dames de service et les chambellans. Ceux-ci sont chargés de faire passer les visiteurs dans le salon rose ou salle d'attente. Le salon vert présente une symphonie de verdures nuancées, tendres ici, vives là. Comme" dessus de portes, des perroquets, des pics verts; sur les chambranles des feuillages, des ramures en guirlandes. Le tout dans un semblant de genre dix-huitième siècle, le style vaguement Louis XV ou Louis XVI qu'on appréciait à l'époque. Au fond de la salle se trouve une grande glace reflétant la belle végétation du jardin des Tuile-

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ries et la magnifique perspective des Champs-Elysées jusqu'à TArc de Triomphe. Dans le salon rose tout est également à l'unisson. Rose le plafond de Chaplin qui représente le triomphe de P'iore sous les traits de l'Impératrice avec un génie portant le prince Impérial au milieu des fleurs. Les tentures sont pivoines, les gazes des croisées tamisent une lumière rosée, on trouve sur les chambranles des portes, sur les arabesques des boiseries, toute la gamme des roses et des rouges pâles. Tout est de nuance tendre et concordante. Maintenant qu'on n'assortit plus les couleurs et qu'on ne s'attarde plus à ces recherches ratîinées de nuances on trouve exagérés ces efl'orts de palet le. Si le style des meubles ne s'était offert conventionnel au lieu d'être carrément la reproduction d'un vrai style, on serait arrivé à quelque chose qui n'eût pas été si laid. A tout prendre cela valait mieux que les prétendus styles modernes qui ont eu pour résultat de faire copier avec plus de fureur encore les styles dix-huitième. Après le vert, après le rose, voici le salon bleu. La plupart des ornements et des rinceaux y sont peints en camaïeu bleu sur fond d'un bleu plus clair ; de l'azur au bleu de Prusse toute la gamme y passe dans les plafonds, sur les portes, sur les boiseries... Ce salon bleu s'appelait aussi le salon des médaillons parce qu'il contenait des tableaux ovales d'Edouard Dubufe représentant des amies particulières de l'Impératrice. Il y avait là la princesse Anna Mural, future duchesse de Moucliy, la comtesse \\ alewska, la duchesse de Morny, la duchesse de Persigny, la duchesse de Cadorc, la duchesse de MalakofT.

Dans ces trois salons, vases de Sèvres et vases de lapis, torchères, cheminées sculptées, pendules, draperies en étofl'es sompteuses, lustres de cristal de roche. On a déjà fait des réserves sur les meubles de style non suffisamment établi. A cela près, tout était digne île ra|»p;irt(Mnent où la souveraine recevait,

Après le salon bien, le cabinet de travail, pièce d'intimité où n'entre pas qui veut. Là, l'Impératrice est bien chez elle, loin des audiences, loin des visiteurs, loin même des pei-sonnes de la coui'. C'est le home qu'elle habile au milieu de ses dieux lares, de ses souvenirs intimes, de ses autog-raphes, de quelques portraits de famille. Ce sont, faisant suite au salon bleu, deux pièces moyennes rejointes entre elles par une arcade de milieu, créant de petits coins, de petites places écartées, un espèce de boudoir séparant le vrai cabinet de travail de la bibliothèque, où dans des vitrines de bois noir sont renfermés les chefs-d'œuvre de la littérature française.

Octave Feuillet a été l'un des rares privilégiés en dehors des dames de la Cour et de l'entourage immédiat du prince Impérial qui aient visité ce temple de l'intimité. Dans une lettre, il se montre joyeux quand la souveraine le convie un soir à la suivre dans son cabinet. Est-ce un musée fermé, est-ce une chapelle, estce une mosquée dont lécrivain franchit le seuil avec ce respect attendri? Il .sent le prix dune faveur que bien peu sont appelés à partager. Ce qui touche à la souveraine d'un grand pays, à la princesse qu'il entoure d'un culte à la fois respectueux et passionné, l'intéresse au plus haut point. Pas de petits détails qui ne le frappent et surtout les souvenirs des disparus. A l'époque où Feuillet visita ces chambres, la duchesse d'Albe, la sœur aimée de l'Impératrice, est déjà morte et partout se voit son image : en peinture, en photographie. On remarque particulièrement cette photographie de Disdéri qui marque une ressemblance frappante entre les profils des deux sœurs. Dans une vitrine le chapeau de l'Empereur troué par les bombes d'Orsini et de ses complices ; des miniatures, des tabatières, des médaillons, de petites reliques de famille... Les deux petites tables de repos dont Mme Carette nous donne la description sont entourées d'une bor-

l(>n LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

dure, travail de rimpératrice elle-même. Les murailles sout tendues de gourg-ouran à larges stries vert tendre, les meubles bas sont en salin capitonné; aux fenêtres des rideaux pourpres. Les boiseries sont d'acajou foncé ; sur la cheminée que flanquent les portraits de la duchesse d'Albe et de la princesse Anna Murât par Winterhalter, est posée la statuette de VEtoile qui avec les tableaux sus-nommés et quelques autres objets d'art échappera à l'incendie et au sac de 1871 et à la convoitise... des musées nationaux. UE'loile fut depuis donné par rimpératrice à Mme de Sancy de Parabère. Çà et là encore le portrait de la princesse Christine Bonaparte par Hébert, un paysage de Calame, d'autres tableaux : Ici, un portrait de l'Empereur... En face de la table de travail le portrait du prince Impérial enfant.

En son cabinet de travail chaque chroniqueur a vu l'Impératrice à sa fa»îon. D'aucuns voulaient se persuader que la bibliothè(|ue était peu utilisée. Quand après le 4 septembre on inventoria de si étrange sorte aux Tuileries, on appuyait avec complaisance sur quelques livres frivoles venus là au milieu de tant d'autres, sur la fameuse nouvelle de la Chambre bleue dédiée par Mérimée, et l'on avait soin d'oublier la Cité anliqiie de son maître Fustel de (-oulanges, les ouvrages de savants et d'hisloriens que l'Impératrice aimait à lire seule, car les lectrices, Mme Carette nous l'apprend, en dehors de la correspondance journalière servaient, surtout à accompagner rimpératrice dans ses courses matinales avant l'arrivée des dames du palais.

Os courses matinales dont il a été si souvent parlé, ce sont les visites aux hôpitaux, à l'Orphelinat du prince Impérial, à bien d'autres établissements de bienfaisance, à la prison de Saint-Lazare où la souveraine se vil couverte de bénédictions, où sa voiture fut dételée, sa robe déchirée en morceaux.

Si riiii|téiMliic(' prenait le l<'n)ps de lire (huis la mafi-

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LES TUILERIES ET SAINT-Ci.OUD ■ 101

née ou dans la journée après les audiences quand elle ne sortait pas en voiture, elle entretenait aussi ellemême une importante correspondance particulière ; de plus dans les premiers temps, aux Tuileries et à Saint-Cloud, elle peignait un peu à raquarellc. De musique elle ne se souciait guère, n'y donnant que ce qui était nécessaire officiellement. Comme les uns l'en blâmaient, les autres auraient été disposés à la louer de cette abstention. Dans la famille, la reine Hortense avait beaucoup cultivé la romance, et elle avait légué à son fils le Beau Danois qu'à chaque instant et pour le moindre prétexte les orchestres officiels attaquaient avec insistance. Qu'on suppose un instant l'Impératrice compositeur! C'eut été elï'rayant... On se rappelle la phrase de Napoléon III disant: « Ma pauvre mère ne soupçonnait pas ce qu'elle me réservait en composant des airs. Du moins L^génie n'a pas cette faiblesse ! »

Rentrons une dernière fois dans les appartements privés de l'Impératrice.Après les piècesdécrites venaient les atours, le cabinet de toilette, avec la baignoire en métal anglais. La toilette à coiffer est drapée de dentelles sur transparents de soie bleue avec, sur le dessus, le service en vermeil provenant de la reine Hortense, ciselé, croit-on, par Thomyre. Au milieu des sièges et des guéridons, une immense corbeille à linge, celle qui a été donnée au jour du mariage par les dames de la Halle.

La chambre à coucher ruisselle de dorures un peu lourdes, avec une allégorie de Faustin Besson au plafond, une estrade et des courtines pompeuses. On trouve y attenant un petit oratoire dont l'autel est dissimulé et dont la porte ne s'ouvre que lorsque le prêtre office. C'est là que l'abbé Deguerry fit les exhortations de la retraite qui précéda la première communion du Prince Impérial ; c'est là que le 4 septembre 1870, à 7 heures du matm, l'Impératrice entendit la messe pour la dernière fois aux Tuileries.

]c>2 i.x sociKTi-: Dr second empire

Au-dessus des ajîparlemenls de rfmpéralrice, dans un entresol, est le domaine de « Pepa » l'ancienne femme de chambre espagnole de Mlle de Monlijo, montée au grade de trésorière. Elle avait la surintendance des atours.

Sous ses ordres venaient immédiatement deux jeunes filles qui avaient été élevées à la maison de Saint-Denis et montraient fort bonne façon. Elles étaient les fdles du geôlier de Ham, alors que le prince Louis-Napoléon y était i)risonnier. Le geôlier avait rempli sa mission difficile avec beaucoup de tact et de déférence. L'Empereur qui gardait toujours la mémoire des services rendus fit venir ces jeunes filles quand fut montée la maison de l'Impératrice.

Quant au commandant Demarler gouverneur de la forteresse, sa situation était devenue bien difficile après la fuite de son prisonnier dont il était responsable : sa femme ne cessait de se lamenter sur « l'ingratitude » du fugitif. (( Comment, disait-elle, a-t-il pu nous jouer ce tour? Je lui envoyais toujours de si bon bouillon. » Monté sur le trône, Napoléon III fit venir par devei's lui le gouverneur de Ilam et sa femme qui tous les deux éprouvèrent en sa présence une violente émotion. A\ec sa bonne grûce habituelle, l'Empereur leur dit alors (pTayant expérimenté les soins parfaits et la surveillance dont ils avaient fait preuve à son égard pendant son emprisonnement, il avait pleine confiance dans la manière dont il sei-ait gardé à l'avenir et j)iia donc le mari d'accepter le i)oste de gouverneur du palais de Saint-("-lou<l. Puis sr l<»urnant vers la femme, il lui dit en souriant : « Mainlenanl, je l'espère, vous ne penserez plus que votre bon bouillon a été donné en pure perle. »

La situation des jeunes filles dans les atours aurait dû être bonne, mais « Pepa ^> avait un caractère jaloux et emporté et rendait la vie assez difficile à ses subordonnées. On racontait que des querelles éclataient souvent dans ce domaine de la toilette. Pepa avait épousé un officier d'infanterie et dès lors on l'appela Mme Pollet, mais sous ce nom comme sous l'autre elle ne fut pas plus aimée. On l'accusait de favoritisme pour certains fournisseurs, ce qui était contraire aux idées de l'Impératrice, on l'accusait de profiter de ditTérentes combinaisons, de trafiquer de son infiuence et d'ag-randir outre mesure son pécule. Beaucoup d'exagération en tout cela, disent les gens impartiaux. Ce qui n'est pas douteux c'est que beaucoup de personnes haut placées lui faisaient la cour, pensant plus politique d'être bien plutôt que mal avec la Irésorière. Une autre, à la tête d'un service aussi rempli d'embûches et excitant de continuelles convoitises, se serait-elle montrée plus franchement régulière dans ses fonctions, voilà ce qui reste à savoir. On assurait que l'Impératrice la savait intéressée mais dévouée à la fois, et qu'elle reconnaissait ce dévouement par une grande indulgence. D'ailleurs Pepa n'avait aucune influence en dehors de son domaine et c'est bien à tort qu'on s'imaginait qu'elle pouvait obtenir des faveurs, des nominations. Légende à mettre de côté comme tant d'autres.

11 y avait beaucoup d'ordre dans l'aménagement des atours, composés de plusieurs chambres garnies de grandes armoires. Plusieurs mannequins faits à la taille exacte de l'Impératrice diminuaient le nombre d'essayages et permettaient aussi de se rendre compte d'avance de l'eflet d'une toilette, quand la souveraine avait fait son choix. Par un monte-charge, les mannequins descendaient tout habillés.

Le budget particulier de l'Impératrice était de 1. 200.000 francs dont cent mille francs consacrés à la

loilelle ; le reste allait aux dépenses particulières de l'Impératrice et à ses innombrables charités.

Les détails que donne miss Bicknell sur Mme Pollet et son domaine sont exacts dans leur ensemble et concordent avec ceux fournis par Mme Caretle. Ellle finit par ceux-ci :

a Deux fois par an, un certain nombre de robes de l'Impératrice étaient mises de côté et divisées entre Pepa et les deux femmes de chambre, Pepa ayant à eHe seule la moitié. Cela était foi-cément très profitable car souvent on n'avait pas enlevé des robes les garnitures et même les dentelles ordinaires. »

Miss Bicknell a vu Pepa une fois entre autres avec une magnifique robe qui devait provenir de la garde-robe de l'Impératrice. Elle avait l'air fort commun, cette petite noiraude et osseuse femme, au type espagnol, avec des gants blancs sur ses grosses mains. Elle parlait un détestable français. Après la chute de l'Empire elle suivit l'Impératrice en Angleterre mais mourut peu de temps après.

La maison de l'Impératrice était, sous l'Empire, composée de la façon suivante :

(irande-maîtresse : princesse d'Essling, duchesse de Puvoli; dame d'honneur : duchesse de Hassano, qui, à la fin du règne, remplaça la comtesse Walewska ; dames du palais : comtesse Gustave de Montebello, née Villeneuve-Bargemont ; baronne de Pierres; comtesse Eélay Bugeaud d'Isly, qui ne resta pas longtemps en fonctions; marquise Las Marismas (vicomtesse Aguado en deuxièmes noces, ayant épousé son beau-frère) ; marquise de La Tour-Maubourg, née Trévise; comtesse de Lourmel, veuve du général tué en Crimée ; comtesse de J.i Bédoyère et comtesse de la Poèzç, nées La Roche-

Lambert; comtesse de Rayneval ; Mme de Sancy de Parabt're, née Lefèvre-Desnouettes; Mme de Saulcy, née Billing; baronne de Viry-Cohendier; baronne de Malaret ; enfin Mme Garetle, qui remplaça la comtesse de Lezay-Marnésia, malade.

Lectrice : Mme Pons de Wagner, puis Mme Lebreton- Bourbaki.

Les demoiselles d'honneur furent : Mlle Bouvet (Mme Carette), Mlle de KIoecker (Mme Basset de Belavalle), Mlle Marion (comtesse A. Clary), Mme de Larminat (comtesse des Garets). /

(jrand-maître : général comte de Tascher de la Pagerie; premier chambellan : comte Charles de Tascher; chambellans : vicomte de Lezay-Marnésia, marquis d'Havrincourt, qui passa ensuite au service de l'Empereur; marquis de Piennes, comte A. de Cossé-Brissac.

Secrétaire des Commandements : AL Damas-Hinard; bibliothécaire : >L de Saint-Albin.

La grande-maîtresse venait tous les jours vers une heure aux Tuileries, dans sa berline à housses, et se faisait annoncer à ITmpératrice par la lectrice ou par une demoiselle d'honneur. Elle prenait les ordres de l'Impératrice, puis se retirait pour revenir le lendemain à la même heure. Elle assistait auprès de l'Impératrice à toutes les cérémonies, à toutes les fêtes, à tous les grands dîners officiels; elle présentait et nommait les dames invitées.

La dame d'honneur suppléait la granule-maîtresse dans ses fonctions ^

Les dames du palais ne couchaient pas aux Tuileries, quand la Cour résidait à Paris. Un coupé des écuries

1. Sur les détails des dilTérents services on consultera avec fruit : La Maison de l' Empereur par le duc de Conegliano.

de rEmpercur allait les (;hercher tous les jours, au moment où commencjait leur service, à deux heures. Elles attendaient les ordres de l'Impératrice dans le salon vert où le service d'honneur était rassemblé et où elles avaient le droit d'avoir leurs livres, leurs broderies, etc. Après la promenade habit uelle en voiture, les dames du palais étaient reconduites chez elles, puis revenaient au château en toilette décolletée pour le dîner qui avait lieu d'abord à 7 heures, puis, plus tard, à 7 heures et demie.

Le déjeuner avait lieu à onze heures et demie. Aux Tuileries l'Empereur et l'Impératrice déjeunaient seuls. Le service d'honneur était donc servi à part. Il n'en était pas de même à Saint-Gloud, et dans les autres résidences où la « maison » partageait les deux repas de leurs Majestés. Après le déjeuner, l'Empereur se rendait d'ordinaire chez l'Impératrice où l'on amenait le Prince Impérial, et pendant quelques moments c'était la vie de famille de simples mortels.

L'Impératrice examinait ensuite avec son secrétaire des commandements les nombreuses pétitions reçues quotidiennement et donnait ses ordres en conséquence. On sait que l'Empereur et l'Impératrice donnaient beaucoup. On a calculé d'après les listes de dons et de secours que l'Empereur donnait en moyen ne 10.000 rrancs par jour (sans compter les dons extraordinaires et importants).

Quand l'Impératrice sortait en dautnont, un écuyer se tenait à iuk; des portières. On la voyait toujours souriante, saluant très gracieusement. La dame du palais (jui était de grand service était assise à sa gauidie dansla voiture ; la deuxième voiture contenait la seconde dame el un c!iaml)ellan.

* Mes jeunes élèves, dit Miss Bicknelb couraient toujours à la fenêtre (piand h' tambour battait aux champs, et si on vov.iil le ili.iinbclhui très occupé à se «-ouvrir de

plaids et de manteaux, elles s'écriaient en riant: « C'est papa ! » Car le duc de Tascher, très rhumatisant, avait l'horreur des voitures découvertes en hiver.

« Le jeune Prince Impérial accompagné d'une de ses gouvernantes, ensuite de son précepteur, était toujours escorté d'un peloton de cavalerie ; tous les cœurs battaient pour le joli enfant qui soulevait si gracieusement sa petite casquette et souriait avec tant d'abandon et de bonheur.

« Le diner était servi dans le salon de Louis XIV. Le service d'honneur se rassemblait d'abord dans le salon d'Apollon où se passait d'ordinaire la soirée, pour attendre l'Empereur et l'Impératrice qui entraient ensemble.

« Quand le préfet du palais était venu prévenirque le diner était servi, il prenait les devants. L'Empereur et l'Impératrice se donnant le bras passaient dans la salle à manger, chacun suivant à son tour. D'ordinaire, seules les places auprès de l'Empereur et de l'Impératrice étaient indiquées : d'ailleurs quand il n'y avait pas d'étrangers, la dame du palais de grand service s'asseyait à côté de l'Empereur, la dame de petit service à la droite du préfet du palais lequel était en face des souverains, à moins que le général Rollin, adjudant général, ne fijt présent.

« Les officiers de la maison militaire et civile étaient en uniforme ou en frac de cour (celui-ci se distinguant de l'habit ordinaire par un revers de moire blanche). Les dames étaient en robe basse. Il y avait néanmoins plus d'indulgence de la part des hôtes impériaux que dans la plupart des cours ; si c'était réellement nécessaire par suite d'une indisposition, une pèlerine de satin, même des manches de même étotre étaient exceptionnellement tolérées. Les petits jours, c'est-à-dire quand il n'y avait pas dîner d'apparat, l'Impératrice portail une robe de velours ou d'élofïe sombre qui

168 \.\ SOCIETK DU SECOND EMI'Ilil-:

seyait parfailemenl à son délicieux teint de blonde. L'Empereur aimait à la voir richement habillée et faisait quelquefois des objections sur la grande simplicité de ses robes du matin.

••■ Tout ce qu'elle portait avait bonne façon et bon air. Elle était parfaitement coiffée. Ce qu'elle aimait beaucoup, par exemple, c'était le confort de ces blouses de flanelle rouge appelées g-aribaldis avec une jupe de soie noire unie sur une autre jupe de flanelle rouge : tout cela d'ailleurs disparaissait quand elle sortait sous un manteau très élégant et les couvertures fourrées qui étaient l'accompagnement habituel des voitures ouvertes.

« Après le dîner, le cercle se tenait dans le beau salon d'Apollon où était servi le café. L'Empereur prenait sa tasse debout tout en fumant une cigarette. Les dames présentes restaient debout jusqu'à ce ([u'elles fussent priées de s'asseoir ; mais cette autorisation ne tardait jamais. »

« Quant aux hommes, ajoute miss Bicknell, qui tient ses renseignements des Tascher, ils restaient debout tout le long de la soirée, ce qui pour (pielques-uns était vraiment un supi)lice cl ces après-dîners de cour paraissaient d'une longueur interminable. »

Ce qui était vrai en principe ne l'était pas toujours en réalité. Une fois l'Impératrice assise autour de la table ronde, entourée de ses dames, il était rare qu'elle n'appelât pas auprèsd'elle soit l'aide de camp de service, soit un des chandtcllans et aussitôt elle le ])riait de s'asseoir... Souvent on organisait une partie de caries ou de loto et tout le monde alors s'asseyait. A la fin de lEinpire, le prince Impérial dînait à la table des souverains avec ses petits compagnons le jeudi et le dimanche, ou bien il montait avec eux après le dîner pris dans ses appartements ])arti<'uliers. Celte première partie de la soir('-e (ioiinail un peu d "animation au cercle de la cour

fO nj ^

LES TUILERIES ET SAINT-CLOUD lf>9

et plusieurs des officiers de service venaient suivre les jeux du prince et de ses amis dans la salie du Trône voisine du salon d'Apollon. Enfin, sous un prétexte ou un autre, plusieurs des officiers de la maison pouvaient parfaitement se rendre au salon de service, naturellement pas tous à la fois. f^ASaint-Cdoud parcxemplc où les hôtes étaient plus nombreux, une partie des officiers avait la faculté de descendre au billard.) Il y avait le jour du dîner de famille oi^i l'Empereur recevait les princesses Bonaparte (de la famille civile) et leurs maris; il Y avait les jours de grands dîners, de concerts, de réceptions, de petits bals, les jours d'opéra...

Forcément les soirées « creuses » étaient longues à passer, et parfois la conversation que l'Impératrice entretenait presque toujours avec esprit et vivacité venait à mourir. L'Empereur se relirait généralement de bonne heure, l'evenait parfois pour l'heure du thé mais souvent, soit qu'il travaillât dans son cabinet, soit qu'il sortît, on ne le revoyait plus. Il fallait donc s'ingénier les jours où aucun élément étranger ne venait rompre la monotonie de la soirée de cour.

Nous redonnons la parole à miss Bicknell puisque son récit apporte une anecdote nouvelle.

« Parfois, aux premiers temps de l'Empire, l'Impératrice proposait un peu de danse et l'un des officiers présents jouait des airs en tournant la manivelle d'un piano mécanique. Je me rappelle qu'un soir, peu après mon arrivée au palais, nous étions tous assis tranquillement dans le salon de la princesse-comtesse de Tascher. après le dîner, quand soudain apparut le chambellan de service.

« L'Impératrice désirait voir danser les « lanciers », le nouveau quadrille à la mode et personne n'en connaissait les figures. Quelqu'un avait suggéré que Mlle de Tascher qui suivait les leçons de danse de l'ambassade d'Angleterre, était sans nul doute initiée aux mystères

de la nouvelle danse et il lui élait demandé de venir sur l'heure pour enseit;:ner sa science.

« La duchesse qui allait partir pour un bal particulier protesta avec énergie, disant que sa fille était encore une écolière ({ui navait pas fait ses premières armes dans le monde ; sa toilette n'était pas en rapport avec l'honneur inattendu qui lui était fait, etc. Le chambellan ne se laissait nullement influencer par ce flux de paroles et avec une parfaite indillerence iL répondit froidement :

— Tout ce que je sais c'est qu'il faut que Mlle de Tascher vienne tout de suite, etsans faire une nouvelle toilette. Je suppose que vous pouvez venir aussi, si cela vous plaît, mais avant tout, ne faites pas attendre Sa Majesté.

« La duchesse et sa fille se résignèrent donc à suivre le chand^ellan, Mlle de Tascher tout à fait contrariée de ne pas avoir eu le temps de changer sa robe de soie vert foncé contre une toilette plus élégante, mais il n'y avait rien à faire si ce n'esta obéir. FA\c fut chaleureusement reçue par l'Impératrice (qui portait ce soirlà une robe de velours violet avec des diamants dans les cheveux), elle donna la leçon demandée, dansa les lanciers avec l'Empereur qui brisa par mégarde son éventail, s'excusa longuement tandis que la jeune fille s'exprimant plus en courtisan qu'en écolière, déclarait ([u'elle était troj) heureuse d'avoir ce souvenir de Sa Majesté.

u A 10 heures on apporta le thé et (juelques boissons fraîches. L'Impératrice de très belle humeur se mit à faire le thé elle-même. Chacun se retira enchanté, Mlle de Tascher ravie de la petite aventure.

« L'Impératrice aurait désiré passer parfois la soirée dans la famille de Tascher « dont la gaîté, disait-elle, saurait guéri la jaunisse ». Mais la queslion des jalousies de cour l'en l'empêchait et ce n'était (juà <le longs in-,

tervalles et quand un prétexte juslifiait cette exception qu'elle pouvait le faire... »

Le duc de Tascher, atteint de rhumatismes et n'aimant ni à veiller, ni à se tenir debout, usait de petits stratagèmes qu'on connaissait et qu'on tolérait pour aller s'asseoir dans une pièce à côté. Il s'était assis, un soir, écrivant une lettre, quand l'Empereur, soudainement, entra. Le duc sauta immédiatement sur ses pieds, mais l'Empereur, avec une exquise bienveillance, désira qu'il ne se dérangeât point et terminât sa lettre.

C'est la règle en pareille occurrence d'obéir à la volonté souveraine. Leduc se rassit donc et continua sa lettre bien qu'un peu gêné par la présence de l'Empereur qui parcourait la pièce en tous sens en fumant sa cigarette et en chantant un air. Le duc cependant termina sa lettre, la plia, la scella d'un beau cachet de cire rouge aux armes impériales. L'Empereur s'approchant alors : « Avez-vous fini, Tascher? — Oui, sire. — Tout à fait fini ? — Certainement, Sire, dit le duc en s'inclinant respectueusement. — Alors, je puis maintenant me servir de l'encrier.

C'était bien là un trait caractéristique du charmant naturel de l'Empereur. Il n'y avait pas, dans la vie privée, d'homme plus aimable et plus dénué de prétentions que Napoléon III. Son amabilité constante, sa patience à toute épreuve n'étaient peut-être que trop mises à contribution par quelques-uns de ceux qui l'entouraient, mais il était certainement aimé de façon sincère et profonde par ceux qui étaient en rapports constants avec lui.

L'Empereur sortait d'ordinaire dans un phaéton qu'il conduisait lui-même, accompagné d'un aide de camp —

172 I A SOCIÉTK DU i=iECOND EMPIRE

deux grooms sur le siège de derrière. Quand le roulement de tambours habituel annonçait le passage d'un membre de la famille impériale, une grande loule se groupait devant les grilles — maintenue par des agents de police. Les tambours battaient aux champs, des cris de « Vive l'Empereur », retentissaient. Napoléon III passait, impassible en apparence, touchant légèrement son chapeau...

« Le vieux comte de Tascher de la Pagerie. dit Miss Bicknell, m'a raconté qu'au début du règne, comme il accompagnait l'Empereiu- en voitiu-e, il remarqua, non sans surprise, son altitude froide et calme au milieu de l'enthousiasme absolument délirant avec lequel la foule l'accueillait. Usant de sa situation privilégiée de parent et d'ami de longue date, il exprima son étonnement de voir l'Empereur si peu ému ou touché de telles démonstrations. Le souverain, souriant gravement, se contenta de répondre : « C'est que je connais les hommes, Tascher. » La tempête d'outrages et de calomnies qui s'abattit sur le souverain après ses revers, prouve combien vraie était son appréciation en face des démonstrations populaires.

Tous ceux qui habitaient le palais à (juelquc rang qu'ils appartinssent étaient soumis à une sorte de discipline militaire. Les grilles, loujours gardées par des factionnaires, étaient feriiK-es à minuit. Ouiconque rentrait après cette heure donnait son nom à l'officier de garde (pu faisait son raj)porl.

« Feu de temps après mon arrivée aux Tuileries, dit encore l'institutrice des demoiselles de Tascher, je m'étais rendue, avec l'autorisation de la <luchesse, accompagnée de quelt|ues amis, à une soirée et je reutrai a|)i'ès l'heure fatale dont d'ailleni-s j(> ne eoiin.iissais pas

le règlement. Le lendemain malin, le duc me taquina avec bonne humeur sur mon délit. Il lui avait été rapporté que j'étais rentrée « après la fermeture des grilles», et en disant cela il avait pris un air solennel. »

Explications de la délinquante sur la permission accordée, sur la sécurité de l'escorte d'honneur, et le premier chambellan de se mettre à rire, exposant que c'était une règle de mettre les chefs des diflerents services au courant des faits et gestes de ceux qui dépendaient d'eux, mais qu'en semblable occasion liberté entière était accordée. Il y avait cependant tant de complications à se faire ouvrir la grille, à faire inscrire son nom, etc., que la dame de compagnie se dispensa souvent de soirées quand elle n'était pas sûre de pouvoir rentrer avant l'heure fatale.

« En dehors des sentinelles et des postes militaires et de police, continue miss Bicknell bien renseignée, il existait aux Tuileries un important service d'agents de police en bourgeois. Ceux-ci se tenaient auprès des portes principales, en groupes, causant entre eux de façon négligente en apparence tandis que leurs yeux perçants examinaient avec minulie tous ceux qui allaient et venaient. Tous les habitants du palais étaient forcément bien connus de ces hommes, mais tous ne connaissaient pas ces agents, bien qu'à leur tenue particulière et trop correcte, à leur air sombre, à leur regard ombrageux on pût les deviner assez aisément. 11 arrivait que des dames du palais recevaient dans la rue des coups de chapeau de gens qu'elles ne remettaient pas et qui offraient leurs services pour les tirer d'un léger embarras. En pareille occurrence il était de règle d'accepter gracieusement les otï'res de service. C'était de ces hommes qu'il n'eût pas été prudent de mécontenter par une hauteur déplacée, et il était vraiment parfois assez agréable d'entendre prononcer par une bouche inconnue l'impératif et inattendu : « Laissez passer

174^ T.A SOCILTK nu SECOND E-\IPinE

madame », alors qu'un agent de police ordinaire et non au courant ou un factionnaire se montrait tracassier... »

Avec le duc de Tascher, miss Bicknell a visité les Tuileries en délai! peu après son airivée. Ce sont donc des impressions bien personnelles et non édifiées après coup, et il est intéressant d'en noter la plupart.

« Il faut reconnaître que les Tuileries, bâties à des époques difTérentes et aménagées suivant les nécessités du moment, n'étaient pas une résidence bien commode. Plusieurs des vastes galeries avaient été coupées en appartements afin de loger les nombreux enfants du roi Louis-Philippe; ces appartements étaient séparés les uns des autres par des corridors qui ne recevaient de l'extérieur ni ventilation ni lumière, et où brûlaient nuit et jour des lampes qui rendaient l'air pesant. Les ditîérents étages communicpiaient dans l'intérieur par d'étroits escaliers en colimaçon, également éclairés en tout temps; cela donnait un aspect plutôt lugubre qui frappait les visiteurs venant pour la première fois. »

Acertainsendroits on avait, d'un seul, fait deuxétages; dans ces cas particuliers les plafonds tombaient assez bas et, de plus, la profondeur des fenêtres empêchait la lumière d'entrer franchement. Du côté du nord, sur la rue de Rivoli, les salles en étaient rendues presque obscures. Le confort n'était nullement arrivé alors à sa perfection et on ne connaissait j)as les raffinements d'aujourd'hui. Au début du règne, l'eau n'était pas installée partout et c'élaienl les porteurs d'eau aujourd'hui légendaires qui amenaient dans les appartements le liquide nécessaire.

Dans les étages supérieurs le cubage et le renouvellement d'air étaient tout à fait insuffisants. Miss liicknell a |)u s'en rendre compte par elle-même puisque sous les combles, à l'étage des domestiques, se trouvait l'alelier de Mlle Ilortense de Tascher. Là, plusieurs fois par semaine, la jeune liili' prcnail des leçons de peinture

d'un jeune artiste depuis célèbre pour qui la " gens « Tascher éprouvait amitié et estime.

« Pasini, quand je l'ai connu pour la première fois, était un jeune peintre qui luttait encore pour la vie. Il revenaitde Perse où il avait suivi la lég-ation de France, ayant été invité par M. Bourée, le ministre, à esquisser des vues du pays. C'est là qu'il avait développé si heureusement son art d'interprétation des scènes orientales qui plus lard devaient lui apporter r<'*putation et fortune ; mais alors il était fort peu connu, et nous fûmes à même de suivre pas à pas et avec beaucoup d'intérêt sa carrière ascendante, tout en voyant s'augmenter chaque jour notre profonde estime pour son caractère aussi bien que pour son talent de peintre... »

«L'Impératrice occupait le premier étage surle jardin si beau alors avec ses marronniers, ses arbres de tout genre détruits aujourd'hui en grande partie etreplantés après les ravages du siège et de la Commune. A cette époque, les vieux beaux arbres formaient sur la tête un impénétrable et superbe berceau, et l'avenue centrale conduisant aux Champs-Elysées, avec, dans le lointain, l'Arc de Triomphe, était bordée à -partir du mois de mai d'une haie gigantesque de floraisons variées. Il est impossible à l'heure présente de se faire une idée de ce qu'était alors le jardin avec le palais à l'arrière-plan, les allées ornées sur les côtés de caisses d'orangers, les parterres si bien tenus, les terrasses, les statues, l'élégance qui présidait aux concerts militaires fréquentés par la meilleure société. »

« C'était une institution compliquée que la police sous le second Empire, mais on ne peut nier qu'à cette époque la vie et la propriété n'aient joui d'une sécurité qui depuis a disparu.

17li L\ SOCIKTK DU SECOND EMPIRE

Un exemple de rare finesse nous a élé raconté par un personnage qui joua un rôle clans certaine atïaire et était fort connu alors dans la société parisienne.

Le comte de G. était des amis intimes d'une vieille marquise du faubourg- Saint-Germain ; il la connaissait depuis nombre d'années et avait même l'habitude de lui adresser la parole sous le terme alîectueux de « maman ».

Un jour en rendant visite à « maman » il la trouva en proie à une g-rande ag^itation, elle venait de découvrir qu'on l'avait volée d'une somme considérable d'argent qu'elle avait enfermée dans son bureau en vue d'un ordre de bourse à faire exécuter par son ag^ent de change.

Le comte de G. la remonta le plus qu'il put, puis, s'étant assuré qu'elle n'avait parlé à personne de sa fâcheuse découverte, il l'engagea à garder le secret le plus complet sur l'affaire et à lui en laisser la complète direction, ce à quoi elle acquiesça.

Aussitôt le comte se rendit chez le préfet de police qui l'écouta attentivement, faisant- remarquer que le vol avait dû être commis par quelqu'un connaissant bien les usages de la maison. Il demanda ((uelques détails sur les habitudes de la marquise. Le comte répondit qu'elle menait l'existence tranquille d'une femme âgée, seulement égayée par un dîner hebdomadaire — lequel devait avoir lieu ce jour-là même, mais selon toutes probabilités en raison de l'état de trouble où elle se trouvait les convives allaient être décommandés.

— A aucun prix, répliqua le préfet de police. Il faut ([ue le dîner ail lieu comme d'ordinaire... seulement il faut (jue la marquise me permette de lui envoyer un convive.

— Quoi ! un détective ! Mon amie ne sourii-a pas beaucoup à cette idée !

— Si elle a envie i\o rentrer dans l'argent volé il faut qu'elle me laisse man(Lnivrer à ma giiisc. Soyez, assez

LES TLlLEIilF.S ET SAINT-CLOUD 177

aimable pour vous rendre ce soir à cinq heures au passage Delorme, presque en face des Tuileries. Vous vous trouverez devant un jeune homme qui vous appellera par votre nom et vous dira qu'il est M. de Saint- Julien. Vous l'amènerez chez votre amie et il fera partie des convives.

Tout troublé, le comte se rendit d'abord auprès de la marquise qui se montra terrifiée à l'idée d'avoir un agent de police pour hôte ; finalement elle céda, et le comte se rendit, comme convenu, passage Delorme. La galerie était vide et M. de G. commença par regarder les jouets aux devantures pour passer le temps. Bientôt un jeune homme très bien habillé et de tournure parfaitement comme il faut se mit également à examiner les jouets. Puis il accosta le comte.

— Monsieur, vous attendez quelqu'un, à ce que je crois.

— En effet. Monsieur, répondit M. de G., j'attends quelqu'un, mais je serais bien surpris que cette personne fût vous-même.

— J'ai l'honneur de parler à M. le comte de G.

— Oui.

— Je suis M. de Saint-Julien.

Très étonné, M. de G. s'inclina, et tout aussitôt se mit à arpenter le passage avec le nouveau venu qui le questionna avec une rapide adresse sur les circonstances où le vol avait dû se commettre et, après avoir affirmé tranquillement que le voleur était sans nul doute quelqu'un de très au courant des habitudes de la marquise, il ajouta :

— Maintenant ayez l'obligeance. Monsieur, de me conduire auprès de votre amie.

— Mais, dit le comte, comment saurai-je si vous avez découvert quelque indice ?

— Je ferai ce geste.

Et le policier décrivit rapidement un cercle avec sa main droite tendant l'index étendu.

Le point étant réglé, M. de Saint-Julien fut présenté à la marquise. Les convives arrivèrent. Il les eut bientôt charmés par la parfaite aisance de ses manières et par sa brillante conversation.

Le comte s'était assis gravement, surveillant « son » invité, peu satisfait de voir avec quelle apparente insouciance il négligeait la seule raison qui fût l'excuse de sa présence en ce lieu. Mais, à la fin du dîner, M. de Saint-Julien qui causait et riaitavec une parfaite désinvolture, se tourna du côté du comte, et fit rapidement un cercle autour du verre placé devant lui, mais de façon que ce signe semblait le complément naturel de sa démonstration. Après le dîner le comte s'approcha de l'agent et murmura :

— Vous avez fait le signe?

— Oui, certainement.

— Vous êtes sur la piste?

— Je sais qui c'est.

— Qui donc ? dit le comte.

— Le domestique qui se tenait derrière votre chaise.

— Gomment pouvez- vous en être sûr? dit M. de G. grandement étonné.

— Je supposais que le larcin avait été commis par un voleur de profession ; je nie servis donc de certaines expressions, qui, tout en n'attirant pas autrement votre attention, se trouvaient avoir une signification particulièic ilans l'argot des voleurs. J/honinie devina en moi un officier de police et devint très pâle. G'est bien lui le voleur.

— Mais alors, il va maintenant tenter de s'échapper.

— Me prenez-vous pour un imbécile ? Toutes les issues de la maison sont gardées.

Le voleur en ellVit essaya de s'échapper, mais on lui mit la main au collet. On fouilla sa chambre et, à l'exception de (juehpies francs, on Irouva lu somme tout entière. »

Dans l'hiver de 1857-1808 un singulier personnage séjourna à Paris qui ne laissa pas d'intéresser et d'étonner la cour et la ville; il prétendait avoir le don de seconde vue et un pouvoir divinatoire. Inutile de discuter bien longuement sur ces êtres d'exception que la religion déclare possédés du malin esprit, malades dont l'imagination a parfois une clairvoyance insolite, la plupart du temps imposteurs qui, grâce à leur adresse, se jouent plus on moins longtemps de la crédulité de leurs auditeurs.

De Dunglas Hume on racontait mainte histoire d'évocation curieuse, dont les uns riaient, que les autres niaient, mais enlin, raconte un témoin, il excitait assez de curiosité pour qu'on fût tenté de le connaître et d'entrer à sa suite dans le mystérieux et le surnaturel dont nos imaginations sont toujours si avides. Oui n'a rêvé de ce monde inconnu, peuplé de fantômes et d'esprits qui, suivant la croyance populaire, sont les âmes encore errantes des trépassés ?

« ... J'étais comme tout Paris, continue la comtesse Stéphanie de Tascher, et je brûlais de l'envie de rencontrer M. Hume. Le sort m'a favorisée en me le faisant connaître chez mon amie la duchesse de Bassano.

« M. Hume m'a paru un jeune homme de vingt et un à vingt-deux ans tout au plus, très blond, une appa" rence chétive et même maladive. Les traits sont agréables mais insigniliants... II se dit Ecossais, son extérieur m'a semblé celui d'un homme doux, modeste, comme il faut. »

Avec un accent anglais très prononcé Hume s'énonce fort bien en français. Il parle également italien et allemand. Il se livre du reste le moins possible et parle fort peu. La comtesse Stéphanie est curieuse ; elle ques-

lionne Hume et en obtient des réponses qui l'intriguent. « Je n'ai pas laissé échapper une aussi bonne occasion de l'interroger sur ce pouvoir de seconde vue qu'on lui atribuait. Je lui ai posé nettement la question, et il n'a pas hésité à me répondre affirmativement, me déclarant que c'était vrai de tous points. Il ajouta qu'il tenait ce juste iiéritage de sa mère qui avait été médium comme lui. » Sa mère est morte ; Hume prétend la voir apparaître souvent. Il lui parle, elle lui communique ses pensées et ses volontés. C'est elle qui lui a ordonné de se convertir du protestantisme au catholicisme. Il a abjuré à Rome; depuis, il n'a ni plus ni moins de visions qu'auparavant.

— Que vous prouvent-elles ? interrogea la comtesse de Tascher.

— Elles m'inspirent le sentiment de l'immortalité de l'âme.

— Vous causent-elles quelque peur?

— Non, ni peur ni horreur. .Mais souvent elles m'obsèdent et me fatiguent. J'éprouve une grande tristesse de cetétat, caril m'a enlevé toute jeunessse, toute gaîté, et ma santé en est plus qu'ébranlée.

— Ces manifestations sont-elles permanentes?

— Non. Je reste (juchiuefois des mois entiers sans en avoir. Ce sont dailleurs les meilleurs pour moi.

— Quel est votre sentiment sur ces apparitions ? Que sont-elles à votre avis?

— Je crois que ce sont des âmes du purgatoire qui errent encore sur cette terre, avant d'avoir le repos du ciel.

— Comment les voyez-vous ?

— Je les vois comme je les voyais sur la terre, si je les ai connues ; autrement ce sont dos apparitions aux- <iuclles je ne puis donner aucun nom.

Mme de Tascher pousse son interrogaloireet demande au médium s'il a une idée de l'enfei".

11 répond : « Oh,, madame, laissez-moi vous dire

que j'ai vu des damnés et que c'est si al'iVeux que je n'ose y penser sans frémir. Tous les malheurs de la terre réunis exprimeraient difficilement le malheur de ces âmes. » Il raconte aussi qu'il a appris ainsi d'avance la mort de son frère, en Ecosse, qu'il a pris le deud et qu'une lettre est venue peu de temps après lui confirmer la nouvelle.

'< Je lui ai demandé encore si les manifestations de ces esprits étaient imprévues, ou si elles arrivaient selon ses désirs ou par une évocation.

« Il m'a répondu qu'il se sentait rarement seul, mais qu'il entendait les esprits plus qu'il ne les voyait, qu'il en avait été délivré pendant six mois de suite, puisque cet état de choses avait recommencé malgré les prières faites sur lui par le R. P. de Ravignan. Cette rechute, bien involontaire, lui avait aliéné le Père qui s'était éloigné de lui, mais sans l'excommunier, comme on le disait dans tout Paris.

« J'ai su depuis que l'opinion du P. de Ravignan était que les possédés du malin esprit avaient existé et pouvaient exister encore; que les esprits prenaient toutes les formes possibles poumons séduire ou s'insinuer auprès de nous, que la fréquentation de M. Hume pouvait être dangereuse pour qui s'exaltaitfacilemeut ; de plus qu'il trouvait inutile de chercher à sonder, même en pensée, des secrets qui tenteraient à nous mettre en rapport avec le malin esprit. Je sais qu'il a interdit toute communication avec M. Hume aux personnes dont il est le père spirituel. »

Quant à elle, la comtesse Stéphanie était persuadée que M. Hume n'était pas si possédé qu'il le disait ou qu'on pouvait le croire et que c'était un malade.

Voici maintenant quelques renseignements sur les séances qui ont eu lieu aux Tuileries. « Les tables tournantes y jouaient le rôle principal. M. Hume avait sur elles un pouvoir extraordinaire. »

182 LA SOCIETl-: 1)1' SECOND EMPIRE

Magnétisme, fluide, quoi qu'il en soit, Téloquence des tables a été jusqu'à prédire à l'Emperenr un événement qui devait arriver dans deux ans, et la table a de plus battu la générale, comme lorsque les troupes se mettent en marche. On en a conclu-que l'événement serait une guerre. C'était en 1837, et assurément personne ne songeait à la guerre d'Italie. La communication émanait de haut ; la réunion des lettres avait tracé la signature de la reine Hortense.

Napoléon I"' n'avait pas dédaigné de répondre à une question posée... ("e qui, plus que les tables, impressionna à une époque où l'on n'avait pas encore vu toutes les fumisteries des frères Davenport ni les jongleries de leurs congénères, où les effets du magnétisme, de la suggestion, de la transmission de la pensée étaient bien moins connus qu'aujourd'hui, ce sont d'autres faits qui semblaient appartenir au domaine extraordinaire.

« On a vu, dit encore la comtesse Stéphanie et je le tiens d'un témoin oculaire nullement exalté dans son opinion sur Hume, on a vu une sonnette aller d'une main à l'autre par-dessus la table, se glisser malgré la résistance de la main qui la repoussait, la quitter ensuite contre sa volonté, s'arrachantà l'étreinte avec une force irrésistible. Ces manifestations, toujours accompagnées de coups fi'appés dans les boiseries, dans les murailles, l'étaient parfois d'autres phénomènes. Des mains tiraient les robes des dames ; on se sentait touché au moment où on s'y attendait h^ moins el l'on ne parvenait pas à saisir ces mains invisibles. De ceci j'ai été témoin. Quehjues-uns crurent voir des mains visibles pendant un instant. La duchesse de Vicence, femme de tète et ayant en horreur les siqierstitions,a juré à Mlle de Tascher avoir vu im lourd candt'labre enlevé de la cheminée se placera côté d'elle |teii(lanl (pie sa chaise se toin-nnil d'elle même.

T,ES TriLi:Rir:s et s.mnt-cloud is-i

« M. de Komar qui avait perdu quelques années auparavant une fdle aimée, a vu, dit-on, les mains de son enfant tirant quelques accords mélancoliques sur le piano devant lui, et, ensuite, il aurait senti un doux baiser sur ses mains. »

Voici qui, aux Tuileries, causa une certaine émotion : « Aune séance chez l'Empereur, entre cinq ou six heures du soir, où les mains s'étaient montrées fort souvent, une des dames présentes, veuve d'un officier général mort en Crimée, Mme de Lourmel, avait, durant ces manifestations, désiré avec ardeur recevoir un serrement de main de son mari, et l'avait dit à M. Hume.

« Or une lourde chaise dorée s'est dérangée de la muraille ; on l'a vue arriver en se dandinant jusqu'à une couture du tapis puis s'arrêter. On fit remarquera haute voix qu'il y avait une couture. La chaise s'est soulevée toute seule, a passé par-dessus l'obstacle, et a été se placer à la table, en continuant à se dandiner comme si une personne ayant cette habitude eût été assise dessus.

« Le général de Lourmel ne pouvait rester assis sans se dandiner de la sorte. Sa femme en a fait aussitôt la remarque. M. Hume a déclaré alors qu'il voyait le général et l'a dépeint sans l'avoir jamais vu de la vie. Il a même signalé les blessures qui le couvraient de sang, l'une à la tête, l'autre à la poitrine.

Mme de Lourmel, fort émue, comme bien on pense, a senti la pression d'une main contre la sienne et si elle en a été quelque peu effrayée, il paraît cependant que ce n'a pas été sans un certain contentement. »

Mlle de Tascher raconte encore bien des anecdotes; la plus curieuse est celle-ci :

«Aune soirée chez la marquise deFontenilles on avait fait tourner des tables, des mains s'étaient montrées, mais pas d'évocation lugubre et chacun, se déclarant satisfait, était passé dans la salle à manger.

« Par hasard, un des fils de la maison rentra dans la pièce où les expériences avaient eu lieu. A son grand étonnement, il trouve la table qui remuait encore et frappant des coups comme pour écrire. Il appelle aussitôt. La première qui entre est Mme de Bonvouloir. A peine entrée, comme frappéed'une vision, elle recule, et va tomber toute pale et agitée sur un canapé. On l'entoure, on la frictionne, elle refuse de répondre.

Alors Hume s'écrie :

— La table nous le dira, puisqu'elle frappe et veut parler.

Les coups forment le mot : Jeanne. — Que veut Jeanne'^, demande Mme de Fonlenillcs.

— Je t'aime, répond la table.

Mme de Bonvouloir n'y lient plus et fond en larmes. Sa meilleure amie s'appelait .Jeanne, et en mourajit dans ses bras, elle lui avait dit '.je l'aime.

Et alors Mme de Bonvouloir a juré avoir vu la tête de son amie près de la table, la regardant en souriant ; le corps semblait perdu à travers l'espace. »

Il y aurait encore noml)re d'histoires à raconter sur Hume et ses mystifications, qui troublèrent tant de gens à l'époque. Le baron Morio de l'Isle, préfet du palais, qui le surveillait depuis longtemps, se chargea un soir à Biarritz de dessiller les yeux de l'Empereur et de l'Impératrice et de montrer à tous que le prétendu surnaturel de Hume, auquel les apparences prêtaient parfois une vraisemblance, n'était que de la pure (^harlatanerie.

Un soir, à Biarritz, llurae proposa à l'Impératrice d'évo([uer I'esj)ril de la duchesse d'Albe. La souveraine s'y i-efusa.

Une des personnes présentes demanda alois.^ un ami mort de venii' lui serrer la main.

Hume, renversé sur le dossier de son fauteuil, agité de mouvements convulsifs, ne se doutait guère qu'il était l'objet d'une atlenliou Idute parlifulière.

Le baron Morio de Tlsle s'était placé de façon à suivre les moindres gestes du médium et, en se baissant pour tâcher d'apercevoir sous la table l'apparition de l'Esprit, il fut saisi de surprise en voyant, à côté de la place occupée par Hume, un soulier vide.

Un soulier d'homme remarquablement étroit et qui avait dû être furtivement abandonné par son propriétaire.

Aussitôt il fit un signe au général de Waubert de Genlis et, sans échanger une parole, il lui désigna sous la table cette singulière découverte.

Au moment même, le prodige s'opérait, et la personne intéressée déclai:a qu'elle avait senti sous la table la pression d'une main glacée. Hume se calma. Ces messieurs, qui ne le perdaient pas de vue, le virent se redresser et glisser doucement son pied dans la chaussure vide.

Immédiatement, M. Morio de l'Isle alla trouver l'Empereur :

— Sire, lui dit-il, on joue ici une comédie qui a trop longtemps duré. Qu'on rapporte les lumières, je vous en supplie, et faites dire à Hume de se retirer. Je vous expliquerai tout.

L'Empereur acquiesça à ce qui lui était demandé. Il prétexta que la soirée s'était suffisamment prolongée et on congédia Hume.

Le baron Morio de l'Isle, alors, expliqua la petite scène qu'il avait surprise. On n'eut pas de peine à comprendre que, grâce à une conformation particulière, Hume sortait de sa chaussure son pied ganté, sans doute, d'une peau moite, et offrait cette pression peu sympathique aux plus jolis doigts du monde.

Dans la nuit même, on lui fit dire que ses ruses étaient découvertes et qu'il eût à quitter immédiatement la France, avec l'ordre exprès de n'y jamais rentrer.

Le médium était en proie à une violente attaque de

ISfi LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

nerfs. Les Esprits troublés, prétendait-il, se vengeaient sur lui. Mais, dès qu'il eut compris, il se calma et décampa.

11 s'embarqua pour l'Amérique et on ne le revit plus.

L'hiver el le printemps de 1857 consacrèrent définitivement la vogue du bal costumé avec ou sans dominos.

11 y en eut un restreint, aux Tuileries. Le costume était de rigueur pour tous, aucune exception faite même pour les personnages politiques.

Le duc de Tascher avait été chargé d'organiser un quadrille militaire de vivandières Louis XV dansant avec des gardes françaises, des dragons et des hussards poudrés.

Tous firent leur entrée avec musique, drapeaux, tambours, etc. L'Impératrice au cours de la soirée revêtit deux costumes : l'un de Diane chasseresse poudrée et couverte de diamants, le casque et les flèches scintillant de pierres précieuses ; l'autre de dogaresse, non moins riche et éclatant que le premier. L'Empereur était costumé en chevalier noir et rouge. Le vieux général de Tascher était en Sully, la comtesse avait copié le costume d'une princesse de la Leyen son aïeule. Comme autre costume historique, on sourit un peu de voir M. Fould en chevalier du moyeu âge, sa femme lui donnant le bras eu grande dame du quatorzième siècle.

Un autre quachille avec nia/.urka riail dansé principalement par des Polonais.

Un incident lAcheux marqua ce bal d'ailleurs si réussi : le comte de Galve, frère du duc d'Albe, beaufrère de l'Impératrice, en tombant malencontreusement, se cassa le bras.

LiiS Tunj;ruES et «aint-cloud 1S7

Le 17 février, grand bal au ministère des Affaires étrangères, une des plus belles fêles qu'on ait eu à enregistrer à une époque où le nombre pourtant en était grand.

Le comte Walewski sous le costume du ministre Choiseul, la comtesse, ravissante en chasseresse poudrée comme les divinités mythologiques des ballets Louis XV, un croissant de diamants sirr les cheveux, reçoivent leurs hôtes en maîtres de maison suprêmement aimables. Les salons resplendissent de mille feux, le coup d'œil est féerique : toutes les femmes ayant marqué dans l'Olympe impérial sont là. La princesse Mathilde est superbe en robe de damas bleu ; la charmante princesse Gzartoryska, fdle de la reine Christine d'Espagne et du duc de Rianzarès, qui doit mourir si jeune en ce curieux mais sombre hôtel Lambert de l'île Saint-Louis appartenant à son mari, s'est modestement cachée sous un costume de bourgeoise du temps de Louis X'V^I avec chapeau à la Necker. La maréchale Serrano toute jeune et gracieuse a revêtu un costume moyen âge de belle allure; lady Cowley est en reine Anne, la baronne de Seebach, fille du chancelier Nesselrode, femme du ministre de Saxe à Paris, en boyarde du temps de Pierre le Grand; la princesse Callimaki en Marie de Médicis. La princesse Joachim Murât, en marquise de l'ancienne cour, porte une robe de damas blanc, ornée de diamants et roses.

Une des femmes qui fait le plus de sensation est la conxtesse de Brigode, fdle du marquis du Hallay-Coetquen (depuis baronne de Poilly). Très pittoresque, le costume de la belle et opulente jeune femme. Elle est en amazone indienne : corsage en cuir rouge recouvert de verroteries, jupe de gaze brodée de fleurs et de feuillage, tous deux frangés de plumes d'oiseaux. Une tête et une peau de panthère complètent cet étrange costume ; de la tête de la bête fauve campée sur le front s'échap-

188 LA SOCIETK nu SECOND EMPIRE

peut les cheveux noirs de la comtesse, tandis que sa taille est contournée par la peau de la panthère.

Ceci est un costume d'exception. Presque partout domine le Louis XV et le Louis XVI qui permet d'outrer les paniers. C'est toute une théorie de IMoreau le jeune et de Saint- Aubin, telles la générale Fleury, Mlle Louise Magnan, Mme Dubois de l'Estang, la princesse Poniatowska ; en costume gris perle de chauve-souris passe Mme Taigny; voici un quadrille de pierrots et de pierrettes où l'on remarque la princesse Lobanoff, née Paskiewitch, Mme de Grétry, Mlle de Rivas, et parmi les cavaliers le prince Georges de Groy, le comte Hoyos, M. Alfred de (irote, le baron Charles de Behr...

Une femme s'est affranchie des paniers ou crinolines, c'est la comtesse de Castiglione qui porte le costume d'une châtelaine dame de cœur — dame des cœurs devrait-on dire, car elle entend être symbolique, et faire comprendre qu'elle traîne les cœurs après elle. Des chaînes de cœurs sont entrelacées sur les jupes et le corsage, sur sa tète brille une couronne formée de cœurs, et sa l)elle chevelure retombe en cascades sur son cou. (Ju'elle ait fait sensation, nul n'en doute, et d'ailleurs elle y tâche, tant qu'elle peut, la modestie n'étant |)asla vertu dominante de cette femme superbe et tant soit peu encombrante.

Un jeune diplomate, le comte Amelot de Chaillou porte un élégant costume de chiffonnier de satin blanc ; sa hotte est d'osier doré et, aux dames, il distribue galamment des gardénias. Dans sa main droite un crochet d'argent, dans sa main gauche une lanterne allumée. C'est la lanterne de Diogène. Et comme il n'est pas de bal de cour sans flatterie, le chitTonnier reconnaissant l'Empereur sous son domino bleu, s'arrête et lui dit: » Je cherchais un homme, je l'ai trouvé » et il souflle sa lanterne.

D'autres costumes d'hommes: le baron Alphonse de Rothschild en Macédonien moderne, le baron de Chassiron en seigneur de la cour de Henri IIl, M. de Vatimesnil, pourpoint violet Charles IX, le comte Olympe Aguado en valaque, le vicomte de Bresson en Espagnol, le comte Armand en mousquetaire.

Deux dominos se promènent sans être reconnus d'abord. C'est l'Impératrice accompagnée d'une de ses dames, la comtesse Gustave de Montebello. Un page de Marie-Antoinette les reconnaît, c'est le jeune baron Imbert de Saint-Amand, qui se met aux ordres de la souveraine, se charge d'aller chercher les personnes avec qui elle veut s'entretenir : le général Khérédine, envoyé du bey de Tunis, le maréchal Canrobert... Les dominos disparaissent. Un peu plus tard on reti'ouve l'Impératrice masquée toujours, avec un costume de bohémienne. Et Saint-Amand la encore reconnue à son éventail...

Dès i85o, le prince Louis-Napoléon, président de la République, inaugurelesséjoursà Saint-Cloud. Le Prince n'est pas encoremarié, c'est donc, alors, une cour toute restreinte, que présidera souvent la princesse Mathilde qui habite, dans le parc, le pavillon de Breteuil ; on y voit aussi la princesse Murât et quelques dames amies de la veille, qui formeront la cour du lendemain. Pendant l'été de i852 on y apercevra celle dont le prince Louis-Napoléon est tombé éperdument amoureux et qu'il se jurera bientôt d'épouser, Mlle Eugénie de Guzman, comtesse de Teba, fdle de la comtesse de Montijo.

A l'automne de cette même année se passa à Saint- Cloud une cérémonie émouvante : la visite d'Abd-el- Kader, venu pour remercier le Prince-Président de sa mise en liberté.

190 LA. SOCIETE DU SECOM) E.MIMHE

Malgré la promesse du duc d'Aumale qu'un sauf-conduiLlui seraitdonné pour l'Orient, l'émir, toujoursdétenu à Pau depuis 18^7, avait été transféréen 18^9 au château d'Amboise.

Quelques jours avant de monter sur le trône, le prince Louis-Napoléon voulut faire cesser sa captivité et se rendit à Amboise.

« Je tiens à honneur, lui dit-il, de faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans voti'e parole. Je viens vous annoncer votre mise en liberté. Vous serez conduit à Broubse dans les États du Sultan et vous y recevrez du gouvernement français un traitement digne de votre rang. »

L'émir avait montré beaucoup de résignation dans le malheur et avait supporté avec une admirable grandeur d'ame une inique captivité ; il se montra plein de reconnaissance envers le Prince qui ouvrait les portes de sa prison.

. Paris fit grande fête à l'émir qui, le 3o octobre, suivi d'une brillante escorte, ayant à ses côtés le ministre de la Guerre et le général Daumas, directeur des alVaires d'Algérie, venait rendre à Saint-Cloud la visite d'Amboise. Le Prince l'attendait, entouré des officiels de sa maison, et comme lémir voulait lui baiser la main, il lui ouvrit les bras. En son discours, Abd-el-Kader témoigna la plus vive gratitude. A plusieurs reprises il protesta contre Terreur souvent accréditée (ju'un musulman n'était pas tenu de respecter le serment fait à un chrétien. Sa harangue se terminait par ces mots :

« Mes os sont vieux, quant au reste de mon corps il a été renouvelé par tes bienfaits. »

Après la visite du palais, l'émir se rendit aux écuries qui rémerveillèrent. Un cheval arabe à la robe blanche excita particulièrement son admiration.

« Je le mets à la disposition, lui dit le Prince, lu viendras l'essayer avec moi dans le parc et tu le monteras

LES TL'imiUlES ET SAINT-CLOUD l'Jl

à la revue de cavalerie qui aura lieu à ton inleuLion. » La promenade eut lieu quelques jours après. Les chevaux arabes destinés à Témir et à ses compagnons étaient parés de hanarchements orientaux du plus grand prix. La selle de l'ancien grand chef africain était un présent fait au Prince par le Sultan. A un moment donné le Prince eut l'inspiration de demander à l'émir des nouvelles de sa mère. Alors les yeux d'Abd-el-Kader s'éclairèrent soudainement : « Pondant ma captivité, ma mère avait besoin d'un bâton pour soutenir son corps courbé par les ans ; depuis que je suis libre, le bonheurrarajeunie,elle marche sans bâton etelle aretrouvé sa santé et sa jeunesse d'autrefois. »

Une grande réception après un dîner de gala où assistaient les ministres et l'ambassadeur de Turquie, le prince Kallimaki, fui également donnée à Sainl-Cloud en l'honneur d'Abd-el-Kader. Puis une fête à Paris et enfin une revue à Salory qui sembla l'intéresser pleinement. A Versailles se trouve une toile de Tissier représentant le Président ouvrant les portes d'Amboise à notre ancien adversaire. Il y a quelques années, M. de Nolhac retrouva un bas-relief de Carpeaux, de fort belle allure, qui représente le prince Louis-Napoléon recevant Abd-el-Kader à Saint-Gloud ^

1. ("f. le livre du comlc Eugène de Civry, Ahd-el-Iûider el Napoléon ///, 18ô3; Gazelle des heaux-arls, IHTS; Versailles illustré, 1898, et, le Palais de Suinl-Cloud, grand iii-S .illuslré, pur le comte Fleury, 1901, Laurens.)

Abd-el-Kader se montra reconnaissant envers tous ceux qui s'étaient entremis pour faire cesser sa captivité. Le général Fleury recevait tous les ans, au début de l'année, une lettre de gratitude en souvenir des eflorts faits en sa faveur. Au cours de ses visites, l'émir eut des phrases heureuses. Sétant rendu chez le roi Jérôme, il fut frappé de sa ressemblance avec les portraits de Napoléon. « C'était, suivant lui, la vivante image fie l'homme merveilleux qui a régné sur l'Europe et qui, du fond de sa tombe, règne aujourd'hui sur le monde. » Apprenant que c'était chez le comte Vigier qu'était mort le maréchal Bugeaud, il lui dit : c L'homme i[ui a eu l'honneur de donner

A Saint-Cloud la cour vivait assez simplement. En dehors du service d'honneur et des ministres qui venaient deux fois par semaine pour le Conseil, peu d'invités : la comtesse de Montijo, le duc et la duchesse d'Aibe, et après la mort de celte dernière ses trois enfants : le duc de Huescar et Mlles d'Albe ; vers le milieu de l'Empire la princesse Anna Murât avant son mariage avec le duc de Mouchy, la duchesse de Malakolï" après son veuvage, puis Prosper Mérimée qui, en vertu de très anciennes relations avec la famille de l'Impératrice, passait des semaines à Saint-Cloud. C'est de là qu'il se croyait en droit d'écrire à des étrangers avec esprit, mais non sans indiscrétion, ce qu'il entendait dire, ce qu'il devinait... ou ce qu'il inventait.

Peu d'audiences ; (pielqiies visites : les dames appartenant indirectement à la cour comme la comtesse Stéphanie de Tascher qui séjournait avec les siens une partie de l'été à Saint-Cloud, les femmes des grands officiers ou quelques rares dames comme la comtesse de Nadaihac, relations d'autrefois admises dans l'intimité de l'Impératrice. Aux Tuileries, l'Empereur et l'Impératrice déjeunaient seuls. A Saint-Cloud le service d'honneur déjeunait et dînait avec eux. L'Empereur et l'Impératrice étaient assis au milieu de la table ; à la gauche de l'Empereur prenait place la tlame du palais de jour, à moins qu'il n'y eùl une dame étrangère ; à la droite de l'Impératrice se trouvait Taide de camp de service ou un invité de marque ; en face d'eux s'asseyait le préfet du palais ayant à ses côtés la seconde dame

l'tiospil.ilih- il II' iri-jinil cipilMitic mourjiiit, et qui a éli' diij;ni' (Je recoMiir son deniier soii])ir, est mon ami. » Kn 18(i.ô l'émii' vint en France el lui reru avec grand lionneiir.

La Ville de Paris veille sur le Prince Impérial

A son nouveau né pour lieireau, Délicatesse maternelle.

Paris a prêté sou vaisseau.

Théophile Gautifr.

LES TllLKRlES ET SALM-CI.OUD 193

du palais et la demoiselle d'honneur. A leur guise s'asseyaient les autres convives, officiers d'ordonnance, écuyers. chambellans, officiers de garde invités, secrétaires du Cabinet civil; puis plus tard le précepteur ou les officiers de la maison du Prince Impérial quand celui-ci dinaît à la table de l'Empereur avec Louis Conneau qui ne le quittait jamais, ou d'autres de ses petits camarades, les jeudis et dimanches.

Déjeuners et dîners, assez simples mais très bien servis, ne duraient que le laps de temps absolument nécessaire. Dans la journée, excepté le service d'honneur de jour, les hôtes de Saint-Cloud jouissaient d'une liberté relative. La soirée était partagée en deux. Les hommes allaient fumer dans la salle de billard où l'Empereur faisait une apparition avant de se rendre dans son cabinet de travail. On rentrait ensuite dans le grand salon. L'Impératrice était g'énéralement assise autour d'une grande table ronde et faisait des patiences tout en causant avec l'un ou avec l'autre. Quand le Prince Impérial avait été autorisé à rester jusqu'à neuf heures et demie on organisait une partie de loto. L'Empereur allait chercher lui-même de petits rouleaux de pièces de cinquante centimes toutes neuves qui servaient de jetons etd'enjeu. A dix heures, on apportait des plateaux et du thé que les dames du palais préparaient elles-mêmes. Il y avait aussi de la fleur d'oranger fort prisée des aides de camp et un plateau avec des sirops. L'Empereur se retirait d'ordinaire après avoir pris une tasse de thé. L'Impératrice, qui aimait à causer et causait fort bien, dirigeait alors la conversation qui durait jusqu'à onze heures. Les Conseils des ministres avaient lieu généralement deux fois par semaine dans la matinée, et les membres du Cabinet ou du Conseil-privé étaient toujours retenus à déjeuner. Parmi eux il y avait des causeurs agréables qui, les atïaires terminées, se délassaient par des conversations pleines de verve : le maréchal I 13

194 i.A sociktl: nr sncoNo KMPinR

Vaillanl et M. Duniy, le duc do Persigny, le marquis de Chasseloup, le duc de Morny, M. Drouyn de Lhuys, M. de Forcade étaient parmi les plus goûtés ; les dames du palais en faisaient leur proie. Toutes avaient une recommandation à faire : beaucoup de sinistrés, de vieux militaires, de curés de village, de veuves intéressantes obtinrent ainsi subsides ou pensions et avec une célérité qui en doublait le prix '.

Les appartements occupés par l'Empereur et l'Impératrice occupaient toute l'aile droite du palais.

La salle du Conseil des ministres, qui avait reçu cette alïeclation sous Louis-Philippe, était l'ancienne chambre à coucher de Marie-Antoinette, de Joséphine, de Marie- Louise et de la duchesse d'Angoulème. Des vues d'Italie et du Midi, par Chauvin de Crissé, le comte de Forbin et Louis Robert, ornaient cette pièce.

Le cabinet de travail de l'Empereur était lancienne chambre de toilette du roi Louis-Philippe. Comme tableaux il renfermait un Jordaens, un portrait de Napoléon F', un de Napoléon III enfant à Saint-Cloud par un inconnu, deux portraits de l'Impératrice Eugénie et de la duchesse d'Albe par Winterhalter, puis une série d'objets d'art (pii appartenaient au musée du Louvre et y fui'cnt réintégrés le S scplembrc 1S70.

Dans la chambrer à coucher, des portraits de famille : le prince Impérial, le icti Louis, la icine lloilense, un buste en marbre de Mural. La chambre à coucher de l'Impératrice, ancienne salle de musique de Marie- Louise, puiscabinetde travail dn roi Louis-Philippe, était placée àl'extrémilé. De ses cinq fenêtres on embrassait

1. Mme CAur.TTt:, Souuenirn de la C.our des Tuileries. C.omto l''Li;eitY, le P(dois de Sainl-CJoud.

un immense panorama. Au-dessus des portes les portraits de madame Henriette et de la Princesse Palatine, les deux femmes de Monsieur, frère de Louis XIV. L'ameublement était en soie brochée couleur vert d'eau que le temps avait fait passer ; celui du cabinet de toilette renouvelé sous le second Empire était en toile perse. Dans la chambre on remarquait des commodes Louis XVI au chiffre de Marie-Antoinette et un guéridon en porphyre vert. Le cabinet de travail et le salon de réception de l'Impératrice donnaient sur le fer achevai. Dans le cabinet de travail se trouvait un bureau de marqueterie à cylindre de femmes chimères d'un remarquable travail. Ce meuble magnifique avait appartenu à Marie- Antoinette, et il fut transporté à Paris en août 1870 par ordre de l'Impératrice.

A la suite de ce cabinet, le salon où l'Impératrice donnait ses audiences. Aux murs des tapisseries de Beauvais, le portrait de Marie-Antoinette d'après Mme Vigée Lebrun en Gobelins, une fille de Louis XV par Nattier, un portrait de la princesse de Lamballe. Dans cette pièce très artistique se trouvaient aussi des dessus de portes en Gobelins d'après Boucher, des médaillons annonçant les heures et les saisons; les serrures, de vrais bijoux, avaient été ciselées par Louis XVI.

Au-dessus de la cheminée une glace sans tain laissait apercevoir la lanterne de Démosthène, les futaies qui l'entourent et le bassin du fer à cheval.

A cette glace sans tain se rapporte une anecdote transmise par la tradition et qui se serait passée sous Louis XVI peu après que Marie-Antoinette eut fait l'acquisition de Saint-Cloud. Un jour le Roi est prié de passer chez la Reine qui lui montre des costumes destinés à une comédie. Tandis que le Roi donne son avis, la princesse tout en causant a posé quelques ajustements, entre autres une parure de sequins sur la cheminée dominée par une glace avec tain reflétant les moindres

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détails de la chambre mais cachant complètement la perspective du parc. Tout à coup la Reine prie Louis XVI de lui passer la parure de sequins; le roi s'empresse, mais les pièces d'or sont emmêlées dans les soies. Marie-Antoinette s'impatiente, la même irritation gagne le prince qui était de naturel colère. Dans un mouvement brusque il secoua parure et sequins et fait voler le tout au loin dans la chambre. Le malheur veut que le « projectile » aille frapper la glace qui forcément se brise en mille morceaux. Le Roi se montre un peu honteux en apercevant, à la place de la glace et à travers l'ouverture, les allées et les eaux du parc. Il se retourne consterné du côté de la Reine et de son entourage; à son grand étonnement au lieu de visages contrariés, il n'aperçoit que des sourires: Marie-Antoinette et ses dames montrent la plus grande gaieté. C'est en efîct une surprise de l'invention de la Reine. Courant à la cheminée, elle fait jouer un ressort et la glace étamée revient bientôt recouvrir la glace sans tain. En sa qualité de ciseleur-mécanicien, le Roi admira fort l'invention; l'année suivante il rendait à Marie Antoinette surprise pour surprise. Il faisait poser derrière les deux glaces dans la profondeur du mur, un cadran avec les quatre points cardinaux. L'aiguille de ce cadran correspondait avec la girouette placée sur les toits et indiquait la direction du vent sans qu'on eût besoin de sortir. Ce mécanisme ingénieux était l'œuvre de Louis XVI '.

A la suite de cette pièce se trouvaient les salons des dames et des chambellans. Dans l'un deux appelé salon vert, s'était passée en juillet i83o une scène dramatique célèbre entre le duc. d'Angoulème et le maréchal Marmont. Aux murs un poitrait de l'impératrice en costume Louis XV par Winlerhalter. Dans le salon rouge se trouvaient entre auties tableaux le fameux Henri III cl

\. llisloirc du l'alais tic Sainl-l.lotnl, p.ir !<• coiuIl' Flk.L'Iîv.

le duc de Guise de Couder, rapporté à Paris avec d'autres toiles au début d'août en 1870. Si, à l'ordinaire, la vie menée au château de Saint-Cloud était fort simple, il y avait des exceptions pour les visites de souverains ou de princes à cette époque. Une des plus intéressantes et plus importantes au point de vue politicpie, est la visite faite en août i855 par la reine Mctoria dont il sera parlé plus loin.

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