CHAPITRE VI L'EXPOSITION DE
Voyage impérial en Angleterre. — Lord Cardigan. — L'Ordre de la Jarretière. — L'Exposition universelle. — Les arts à l'Exposition. — La Reine Victoria en France. — Canrobert. — Souvenirs de la Reine. — Visites du Roi Victor Emmanuel et du prince Guillaume de Prusse. — Une fête à Villeneuve-l'Étang. — La comtesse de Castiglione.
Pendant que les armées française et anglaise cimentaient en Grimée l'alliance des deux nations, l'Empereur jugea le moment opportun pour aller rendre visite à la Reine Victoria. Déjà, en septembre i854, il avait eu à Boulogne une entrevue avec le prince consort d'Angleterre, Albert de Saxe-Cobourg. L'Impératrice devait accompagner l'Empereur. « Si elle parvenait à faire la conquête de cette reine austère, nul doute, écrit le général Fleury, que sa situation en serait grandement fortifiée. »
On a dit que l'Impératrice éprouvait quelqu'appréhension à affronter cette épreuve. Ces craintes n'étaient nullement fondées. « Ce voyage que justifiaient les circonstances était très habile; ainsi qu'on le verra plus tard, il a été le point de départ de l'amitié sincère que la reine a vouée à l'Impératrice et de l'affectueuse
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solliciLude dont elle ii"a jamais cessé, quand esl venue l'heure de l'infortune, de lui prodiguer les plus gracieux témoignages.
Ce voyage élail populaire parce qu'on y voyait la confirmation de l'alliance franco-anglaise. Une escadrille de six vaisseaux conduisait et escortait les souverains et leur suite sous les ordres du contre-amiral comte de Chabannes. Il arriva que le brouillard sépara le Pélican et le Pélrel qui transporlaienl les souverains et leur suite.
Le Pétrel qui avait à son bord les colonels Ney, Fleury, de Toulongeon arriva avec près d'une heure de retard à Douvres. L'Empereur et l'Impératrice étaient partis. Les aides de camp se jettent dans un train préparé qui les conduisait à Londres, où ils devaient, changeant de gare, prendre le chemin de \\'indsor.
« Au moment où nous montions dans la daumont qui nous avait attendus à Charing Cross pour nous conduire à Paddington-stalion, je me sentis saisir par le bras par un homme à bonne figure qui me dit d'un ton suppliant : « Je vous en prie, colonel, laissez-moi monter avec les valets de pied derrière cette voiture sinon je ne pourrai jamais rejoindre et j'arriverai beaucoup trop tard pour la toilette de l'Impératrice. Ah ! colonel, c'est désolant. Si j'arrive en même temps que vous, j'aurais du moins pour excuse d'avoir fait le possible. » Cet excellent homme qui me rappelait le désespoir de Valel était Félix, le célèbre Félix, le coilï'eur de Sa Majesté qui avait fait route avec nous sur le second bateau. I>ien que je l'eusse parfaitement vu pendant la traversée, je ne le remis pas tout d'abord, tant il était bouleversé par les émotions de sa responsabilité, auxquelles, à voir son teint verdAlre, la mer n'étail pas étrangère. Il va sans dire <pie je souscrivis au désir de Félix et que, pour un peu, dans sa reconnaissance il m'aurait baisé les mains.
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« Quand nous arrivâmes à Windsor, bien longtemps après le cortège impérial, je me précipitai chez l'Impératrice pour lui expliquer les péripéties de notre voyage et surtout excuser son malheureux coifteur. Je trouvai l'Impératrice très calme : « J'espère qu'il ne se tuera pas de désespoir; nos femmes l'ont à peu près remplacé. » N'en déplaise à l'amour-propre de Félix, l'Impératrice belle comme le jour alors, séduisante, gracieuse
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Le prince Louis-Napoléon recevant, Abtiel-Kader à Saint-Cloud. Bas-relief de Carpoaux.
n'avait rien perdu à se passer du grand artiste. De ce soir même commença son immense succès '■. »
La Reine et les jeunes princesses comblèrent l'Impératrice de prévenances et lui témoignèrent de toutes sortes leur sympathie. A l'égard de l'Empereur il y eut aussi des attentions délicates. La galerie dite de Waterloo où se trouvent les portraits de tous les souverains et hommes d'Etat ayant concouru aux événements de i8i5 perdit son nom et fut appelée galerie des Tableaux.
Le lendemain, dîner de cent couverts servi dans de la
L Général comte Fleury, Souvenirs.
vaisselle d'or datant de plusieurs siècles. « Rien de plus pittoresque que la promenade autour des convives du « piper » de la Reine revêtu de son costume national et jouant de la cornemuse dont les sons mélancoliques vous transportent en idée dans les montagnes d'Ecosse.
A la revue donnée dans la journée il y eut un moment d'émotion quand l'Empereur s'avança au devant du général lord Cardigan, le héros de Balaklava.
Lord Cardigan avait été des amis du Prince Louis-Napoléon à Londres. Ils se retrouvaient dans des circonstances émouvantes. Chacun connaît l'énergique parole du général lorsqu'après avoir reçu l'ordre impérieux de lord Lucan, son chef, do charger dans des conditions qu'il savait désastreuses, il n'hésita pas cependant. Au moment de prendre son élan, se dressant sur ses étriers, il se tourna vorfi ses soldats : « Allons, s'écria-til, suivez-moi, et en avant le dernier des Cardigan ! » Rendant compte de cette rcNaie, le général Fleury loue beaucoup la tenue et la discipline de l'armée anglaise, le respect de l'autorité de la foule que les policemen suffisent à maintenir.
Après les Ecossais aux formes athlétiques qui « rappellent les zouaves par leur désinvolture etleurmarche hardie », et qui sont le clou d'une revue anglaise, le général admire fort les Life Guards, les Elue Guards et l'artillerie dont l'uniforme resseml)lait beaucoup à l'arlillerie de la garde impériale calqué lui-môme, moins les couleurs, sur l'uniforme des guides.
Puis ce fut à Windsor l'imposante cérémonie de la remise à l'Empereur par la Reine de l'ordre de la Jarretière.
(( A l'extrémité de la salle de la Jarretière dont le milieu était occupé par une grande table recouverte de velours violet, conte un témoin, s'élevait, sous un dais (lu plus riche aspccl, un lrôn(^ velours et ivoire. Dans la chambre de nuisicpie étaient placées des gardes de
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la « Yeomanry » sorte de milice d'honneur créée par Henri VIII et dont le costume n'a point depuis cette époque subi le moindre chang-ement. Dans la salle de réception et à l'entrée de la salle de la Jarretière, le service était fait par les g-entilshommes d'armes tous officiers, appartenant la plupart à l'aristocratie — répondant aux anciens j^ardes du corps.
Dix-neuf membres de l'Ordre sur vingt-cinq étaient réunis daYis la chambre de musique. Leur costume est le suivant : un grand manteau de velours bleu à queue traînante, relevé d'un collet en soie rouge autour duquel descend le collier ordinal.
L'évèque d'Oxford chancelier de l'Ordre fait l'appel nominal à 3 heures. Marche processionnelle des chevaliers qui viennent prendre place atitour de la table violette.
A 3 heures et demie on annonce l'Empereur qui entre dans la salle de musique précétlédo deux hérauts de l'ordre revêtus du manteau rouge. L'Empereur était accompagné du prince Albert à sa droite, du duc de Cambridge à sa gauche. La reine Victoria et l'Impératrice marchaient immédiatement après, suivies de leurs maisons.
L'évèque d'Oxford, après avoir pris l'agrément de la Reine, lit les statuts de l'ordre devant les princes qui se sont assis. Puis l'Empereur s'étant approché de la reine, en a reçu deux fois l'accolade ; « on a beaucoup remarqué, parmi les assistants, qu'au lieu d'une simple poignée de main que la souveraine donne habituellement au chevalier nouvellement élu, elle avait embrassé deux fois l'Empereur. »
Napoléon III a fait deux fois le tour de la table prenant la main de chacun des chevaliers... La cérémonie était terminée, et l'Empereur était reconduit dans ses appartements par le marquis de Breadalbane, grand chambellan. La journée se terminait par un
banquet de toute magnificence où le prince Albert porta la santé de l'Empereur et de l'Impératrice.
Après les solennités de Windsor, les fêtes de Londres : concert et bal à Buckingham palace, gala à Covent Garden, banquet olTert par le lord maire à Guild Hall. Au moment où les souverains entrèrent dans la cité, la foule ivre de joie et d'enthousiasme voulait dételer les chevaux de la voiture. Au discours du lord maire, l'Empereur répondit en anglais et son discours fut salué d'acclamations prolongées.
Puis la présentation du Common Council et des Aldermen ; .ceux-ci tenaient à la main une sorte de baguette dorée terminée par un aigle dont les serres laissaient échapper deux banderolles dorées où étaient inscrits en toutes lettres les noms de Napoléon et d'Eugénie.
Après la présentation, l'Empereur et l'Impératrice précédés de la lieutenance du lord maire et suivis de leur maison, de l'ambassade de France et dune grande partie du corps diplomatique étaient introduits dans la salle du banquet. A 4 heures le cortège montait en voiture au milieu des acclamations populaires.
Après les ouvriers, ce furent les commerçants de Strand, puis les classes riches et aristocratiques dans Piccadilly, dans Hyde Park, en face la statue de Wellington. « Sur quatre ou cinq rangs, dit un récit anglais, se tenaient immobiles les riches voitures armoriées de l'aristocratie anglaise. Là aussi, Leurs Majestés ont été saluées par des vivats énergiques. L'enthousiasme était aussi universel que spontané. La nation tout entière, peuple, bourgeoisie, noblesse, a prodigué à l'envie les témoignages les plus éclatants de sa vive sympathie. »
A Covent-garden le gala fut une merveille. La loge royale tendue de satin blanc avec bouquets de Heurs était surmontée d'un dais gigantesque en soie rose voilée de dentelles, t<M'minée par une couronne royale velours et or.
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La salle était merveilleusement parée ; l'auditoire se composait de toutes les solennités de l'Etat, 'de la Cour, de la Société, toutes les femmes ruisselantes de pierreries, les hommes en uniforme ou en costumes de cour.
« Le succès de Tlmpératrice dans ces différentes solennités, ajoute le général Fleury, fut affirmé et consacré par l'admiration enthousiaste qu'elle inspira. Quant à l'Empereur, sans être trop flatteur, l'on aurait pu faire ce compliment qu'il semblait le roi de France et d'Angleterre présentant sa nouvelle épousée à ses peuples... Ces ovations, loin d'être banajes,avaientmis Napoléon 111 et l'Impératrice en lumière, dissipé toutes les préventions et jeté les bases de cette amitié royale qui, malgré les vicissitudes des temps, ne s'est jamais démentie. L'écho de leur triomphe de l'autre côté de la Manche avait eu en France un retentissement considérable. »
Au moment de quitter Buckingham palace, le malin du départ, « une petite scène d'attendrissement montra plus éloquemment que les paroles, le chemin que l'Impératrice avait fait dans le cœur de la famille royale. »
Ce fut les yeux mouillés de larmes que la reine fit ses adieux à ses augustes hôtes et ce fut avec des sanglots que la princesse Victoria ^ se jeta dans les bras de l'Impératrice Eugénie. Quant au prince Albert, il avait subi, lui aussi, le charme de l'Empereur et lui témoignait une grande sympathie. Dans un écrit publié par le prince à la suite de son voyage en France il a fait de Napoléon III un portrait qui témoigne de son estime pour le jugement et l'esprit supérieur de l'Empereur. 55 n'est pas 58, comme on le verra, et trois ans après le prince Albert ne se montrera pas si aimable pour Napoléon III. Des événements, des complications auront surgi, à la suite de l'affaire Orsini, de Valien bill et de ses conséquences, et le prince sera redevenu bien