Oui devint l'impératrice Frédéric
germanophile et peu porté vers la France et son souverain.
Le i5 mai i855 avait été fixé pour l'ouverture de l'Exposition et l'on voulait donner à cette cérémonie tout l'éclat possible, suivant en cela l'exemple du gouvernement anglais lors de la première exposition de Londres. L'édifice élevé dans les Champs-Elysées qu'on a connu jusqu'en ces dernières années sous le nom de Palais de l'Industrie satisfaisait suffisamment l'œil. Les contemporains lui trouvaient l'air grandiose quoique pas à comparer au Palais de Cristal, mais les calculs faits à la hâte manquaient d'exactitude. On n'avait pas tardé à s'apercevoir que, malgré les proportions dont nées, son enceinte serait beaucoup trop étroite pour pouvoir contenir tous les envois qui seraient faits. On avait donc dû construire sur le Cours-la-Reine une longue avenue pour les machines. Derrière le palais était de plus construite une immense rotonde pour l'exposition des Beaux-Arts. Dans l'intervalle de ces divers bâtiments, des jardins, des fontaines égayaient l'œil et complétaient bien l'ensemble.
L'inauguration se fit en grande cérémonie. Trois ou quatre heures aupai-avant, les personnes munies de billets arrivaient en foule aux portes de l'édifice, et les voitures s'y pressaient. Il y eut beaucoup de désordre, heureusement |)as daccideuts. A uik^ lieure le canon des Invalides annonça le départ du cortège impérial, qui se (composait de six voitures d'apparat dont la dernière attelée de huit chevaux renfermait l'I^^mj^ereur, l'Impératrice, la grande-maîtresse et le grand-maréchal du Palais. Cette dei-nière voilure était escortée par l'escadron des cent-gardes. Les cuirassiers de la garde impériale ouvraient et fermaient la marche.
i/i:x POSITION DI3 1855 207
Le prince Napoléon, comme présidenLde l'Exposition, vint en grand uniforme et accompagné de nombreux fonctionnaires recevoir, sur le seuil l'Empereur et l'Impératrice. « L'éclatante beauté de l'Impératrice était encore relevée par une toilette d'une incomparable richesse. On voyait que l'on avait, à l'exemple de l'Angleterre, cherché par toutes les splendeurs à frapper l'imagination publique et à fixer dans la mémoire du peuple le souvenir de cette journée d'inauguration.
Les souverains se dirigèrent vers le trône élevé de plusieurs degrés sur une large estrade, surmonté d'un riche baldaquin et s'adossant à une muraille de velours cramoisi. Le cérémonial se déroula. L'Impératrice salua l'Empereur avant de s'asseoir sur son fauteuil. L'Empereurdemeura debout. Alors le Prince Napoléon s'avança au pied des degrés du trône pour lire un discours très bien fait et très bien dit, exposant les travaux de la Commission dont il avait la présidence, puis les souverains descendirent de l'estrade et le cortège se reformant dans le même ordre qu'à son entrée parcourut l'avenue centrale de l'Exposition, revint par les côtés à travers les étalages encore incomplets et finalement regagna le centre de l'axe. Partout des vivats, des ovations. La journée était radieuse. La promenade terminée au milieu de l'enthousiasme de toute une foule, le signal du départ fut donné pendant que l'orchestre jouait la marche de Guillaume Tell ' .
Neuf mille cinq cents exposants français et dix mille cinq cents étrangers avaient répondu à l'appel que le gouvernement impérial avait adressé à l'agriculture et à l'industrie de tous les peuples civilisés. Par comparaison avec les chiffres établis pour les expositions qui suivirent, notamment avec les 75.000 exposants qui pri-
1. Souvenirs du vicointo de Bealmont-Vassy, de la comtesse Stéphanie de Tascher, etc.
208 LA sociktl: du second empire
reiit pari à celle de 1900, ce total paraît modeste, mais il faut se rappeler les moyens de communication existant alors et conclure que c'était à l'époque un magnifique résultat. On a souligné ce fait que la Russie elle-même avait été invitée à envoyer au Palais de Tlndustrie les produits de ses usines et de son agriculture. Si rofîre fut déclinée, les hostilités étant déjà engagées en Crimée, le fait lui-même ]irouve combien courtoises étaient restées les relations entre les belligérants. A ce propos M. G. Labadie-Lagrave, chargé de donner la synthèes des faits de Tannée i855, a excellemment dit ^ :
« La guerre de géants qui se poursuivait sous les murs de Sébastopol ne suscitait aucune haine dans le cœur des deux armées en présence ; les soldats qui, pendant la bataille, avaient reculé les limites de la bravoure humaine oubliaient pendant les armistices les coups terribles échangés la veille avec un égal héroïsme des deux côtés.
« Au début, le gouvernement avait eu quelque peine à entraîner le pays dans une guerre qui })ouvait se justifier par de hautes considérations d'équilibre européen, mais ne répondait à aucun sentiment national. La bourgeoisie parisienne, très pacifique par ses instincts et par ses intérêts, n'avait pas vu sans inquiétude Napoléon III donner un démenti à la phrase célèbre qui avait désarmé tant de préventions et rallié autour du nouveau régime des millions de sufTrage : « L'Empire^, c'est la paix. » Une campagne de presse, d'autant plus facile à diriger avec succès, que les organes de ro|>positionélaientréduits au silence, une impulsion fiévreuse imprimée aux travaux publics et le branle-bas d'une Exposition univcrsolle eurent raison des répugnances de la pi'cinière heure ; du moment où la prospérité maléliellc de la capitale, non seulement n'était pas atteinte,
1. Paris de 1800 (> l'.iou piihlir sous l;i direction de M. Ciiai-.lf.s SiMOM), iti-S, iiluslri-, IMoii, 1!M)1.
l'exposition de i855 209
mais prenait un développement inespéré, l'opinion publique cessait de protester contre cette guerre, à la condition qu'elle eût l'excuse du succès.
« Les ravages du choléra dans les rangs de la plus homogène et de l'une des plus admirables armées qui aient porté le drapeau de la France, les lenteurs du siège de Sébastopol, les dissentiments survenus entre les commandants en chef des forces alliées jetèrent parfois un voile de deuil sur les fêtes de l'Exposition, mais une revanche décisive suivait toujours de près une infidélité de la fortune, et la nation entière, sans distinction de partis, était satisfaite d'un gouvernement qui lui apportait à la fois la prospérité matérielle et la gloire. »
« L'intérêt de la France, a écrit Maxime du Camp, semblait concentrée dans les salles spéciales où Ingres, Delacroix, Decamp avaient exposé leurs œuvres. Ce fut une révélation. On vit d'un seul coup d'oeil l'elï'ort considérable que notre école avait accompli et comment partie de David, qui fut son premier chef à la fin du dix-huitième siècle, elle était arrivée, de progrès en progrès, à ouvrir des voies nouvelles où chacun avait été libre de s'engager selon ses affinités et avec son génie particulier. Nul rapport, nul point de contact entre Delacroix, Ingreset Decamps et en chacun d'eux, cependant, on sentait un artiste dontla puissancen'était pas discutable. » Suivent des réflexions sur l'art en général qui restent éternellement vraies et une théorie aussi sévère sur les nouvelles écoles :
« On apprécie dans un tableau non pas la reproduction de la nature, mais la façon dont la nature est interprétée, en un mot le sentiment personnel que l'artiste y a mis, sentiment original, distinct de celui de la foule, plus élevé, plus général, plus synthétique. L'art con- I u
211) LA SOCIKTE DU SECOND E:\IPIRE
sislc à reconnaître et à dégager la beauté immanente des choses, beauté que le public ne voit et ne comprend que si on la met en lumière devant lui. C'est pourquoi les l'éalistes, les naturalistes, les impressipnnistes peuvent l'aire des tableaux, mais ils ne feront pas de l'art ; ils seront des artisans habiles, des copistes scrupuleux, des imitateurs irréprochables, mais ils ne seront point des artistes. »
... Voici encore une conversation tenue le aO mai et dont Maxime du Camp a pris note parce qu' « elle Téclairait sur Topinion que les artistes professent les uns pour les autres. »
« Le prince Napoléon, président delà Commission de l'Exposition universelle donnait des fêtes dans les salons du Palais-Royal. La réunion était nombreuse ; toutes les catégories du monde s'y mêlaient; les ambassadeurs côtoyaient les industriels, les ministres étaient bienveillants pour les journalistes.
« .le me rappelle Louise Colet, sortant le plus qu'elle pouvait d'une robe en gaze ijleue, plantureuse, gesticulant, parlant haut, essayant d'attirer les regards et se promenant de salons en salons au bras de lîabinet qui jouait dun air grognon son rôle de sigisbée. .l'étais dans l'embrasure d une fenêtre en compagnie de .ladin, de Delacroix et d'Horace \'ernet, (|ui, frétillant et constellé de décorations, regardait les femmes avec un air vain- (pi('ur({ue ses cIh! veux blancs ne rend.-iient pas invincible.
<( Jadin a\ait longuenuMit parlédeldîuvrede M. Ingres enchevêtrant si bien, selon sa coutume, les l'ailleries et les choses gi-aves (pic Ton ne savait s'il plaisantait ou s'il était sérieux. JJelacroix dit ; « Malgré ses défauts, on doit reconnaître dans Ingres des qualités de peintre. » Horace \'ei'nel lit un bond : c Ingres, des ipialités de peintre? Dites donc (jue c'est le plus grand arli-tc du siècle. » .ladin laissa glisser son regard ironicpic sur \'ernrl aiii|ii('l l)clacroi\ denianda : <* Oue trouvez- vous
l'kxpositiu.n de i855 211
de si remai-quabie en lui? Est-ce son dessin ? — Non, il dessine comme un ramoneur. — Est-ce son coloris? — Ah ! pouah, tous ses tableaux sont en pain de seigle. — Est-ce sa composition ? — Vous moquez- vous de moi ? 11 n'a jamais su agencer ses figures. — Quoi, alors? — Est-ce son modelé, son rendu ? — Vous êtes fou ; il peint d'après le mannequin ; allez voir pour vous en convaincre son Age cVor au château de Dampierre ! )) Delaci'oix se mit à rire et reprit : « Mais, s'il n'a aucune qualité, en quoi est-il le plus grand artiste du siècle ? » Vernet répondit en bredouillant : « Je n'en sais rien, mais c'est notre seul grand peintre. J'ai proposé au jury de lui attribuer une médaille exceptionnelle, parce que c'est honorer la l'rance que d'honorer des hommes de génie. »
Vernet était fort irrité : « Si (ja ne fait pas pitié, ditil à du Camp, de voir Delacroix qui n'est pas capable de mettre un bonhomme sur ses jambes, qui prend des pieds de vache pour des pieds de cheval, nier le talent du père Ingres ! C'est de la jalousie. Moi, je ne suis pas comme cela, et mon plus vif plaisir est de reconnaître le mérite des autres. » Vernet me quitta pour aller saluer la princesse Mathilde... Je retournai vers Delacroix ; il disait à Jadin :
« Ce pauvre \'ernet ! Il s'imagine peut-être qu'il sait peindre ? »
Jadin ne répliqua pas ; il regardait de tous côtés et semblait fort occupé à découvrir quelqu'un dans la foule. Delacroix lui dit : « Oui cherchez-vous donc? » Jadin répondit : « Je cherche si j'apercevrai Ingres pour lui demander ce qu'il pense de vous. »
Delacroix aurait pu le dire, car il le savait. Ouclques jours auparavant, un banquier, peu au courant des divisions de l'école française, avait eu la malencontreuse idée de réunir plusieurs artistes à sa table, entre autres Ingres et Delacroix. Delacroix fut bien accueilli, Ingres
212 L\ SOCIETt; DU SECOND EMPIRE
fui fêté. Ce petit homme'court, au front étroit et entêté parlant mal, intolérant, arrêté dans l'histoire du monde à Raphaël, ayant les jambes trop courtes, le ventre trop gros, les mains trop larges, avait un haut sentiment de sa valeur et savait qu'il était un maître. Là où il était, il dominait, ne demandait le nom de personne, et dans ceux qui l'entouraient ne voyait que des admirateurs.
On se mit à table ; vers le milieu du repas, Ingres commença à donner des signes d'impatience; il venait d'apprendre que Delacroix était au nombre des convives. Lui, Ingres, l'adorateur du dieu Sanzio, dont il étaille grand lama, lui, l'orthodoxepar excellence, assis à la môme table que cet hérétique, ce relaps et communiant à la môme table ! Il était ému et roulait des yeux furieux. Delacroix sur lequel ses regards étaient tombés plusieurs fois, avait pris cet air gourmé qui lui était habituel quand il ne se sentait pas à l'aise. Ingres cherchait à se contenir mais il n'y réussissait pas.
Après le dîner, tenant en main une tasse pleine de café, il s'approcha brusquement d'Eugène Delacroix qui était debout devant la cheminée et lui dit : « Monsieur, le dessin, c'est la probité, monsieur ! le dessin, c'est l'honneur.» En parlant il s'agitait ; il s'agita si bien qu'il renversa la tasse de café sur sa chemise et siir son gilet ; il s'écria. « C'est trop fort ! » puis, saisissant son chapeau, il dit : « Je m'en vais. Je ne me laisserai pas insulter un instant de plus! « On l'entoura, on voulut le calmer, le retenir; ce fut en vain. Arrivé piès de la porte, il se retourna : « Oui, monsieur, c'est rhonneur ! Oui, monsieur, c'est la probité ! »
Delacroix était resté impassible. Diaz. ({ui était là, frappa sur sa jami»e de bois «4 dit à la maîtresse de la maison, loutc décontenancée : « Madame, c'est un vieux bonze. Sans le i('S|)ecl que je vous dois, je lui aui'ais pass('' mon pilon à travers le coi-|)s. »
l'icxposition de i855 213
Le principal triomphe de l'Exposition, ce fut la venue en France de la reine Victoria.
La reine d'Angleterre arriva le 17 avril presque à la nuit, et la foule désappointée ne pouvait distinguer les traits de la souveraine. On alluma les lanternes de la voiture; ce résultat ne fut pas des plus satisfaisants. « Mais on savait, dit un récit anglais, que la reine Victoria avait exprimé le désir d'être conduite à Saint-Cloud en voiture découverte au lieu de s'y rendre dans le carrosse de gala usité pour ces circonstances et qui était fermé. Les Parisiens surent gré à la Reine de son intention et ne lui marchandèrent ni vivats chaleureux ni ovations. Malgré l'obscurité naissante, la scène était vraiment belle. »
En raison des travaux entrepris à la gare du Nord et aux alentours, l'arrivée du train portant l'Empereur, la Reine, le Prince consort et leurs jeunes enfants se fit à la gare de l'Est. Le boulevard de Strasbourg était à peine bâti à cette époque, mais la ligne était libre et ininterrompue jusqu'aux grands boulevards. Le cortège suivit alors cette voie de la porte Saint-Denis à la Madeleine, puis les Champs-Elysées, le bois de Boulogne jusqu'à Saint-Gloud.
« J'ai vu dans ma vie, dit le même témoin anglais, beaucoup de ces grands spectacles de parade, mais je n'ai rien contemplé qui fût comparable aux masses pressées du peuple couvrant la route jusqu'au bois de Boulogne, dans cet après-midi du samedi. Toute la population suburbaine avait afflué dans Paris. Une ligne d'infanterie bordait les boulevards d'un côté dans toute la longueur ; de l'autre les gardes nationaux. Pas une maison depuis la gare jusqu'à l'extrémité de la rue Royale qui n'eût ses emblèmes, ses trophées, ses ins-
criptions de bienvenue. Parmi les décorations les plus remarquables des artères de Paris,, je citerai sans contredit le superbe arc de triomphe érigé par la direction de l'Opéra entre la rue de Richelieu et ce qui est aujourd'hui la rue Drouot. Il s'élevait jusqu'au quatrième étage des maisons voisines et ne semblait pas être un édifice temporaire, mais bien un monument destiné à braver les injures du temps. Aucune description ne peut donner une idée de sa grandeur. L'intérieur était entièrement garni de draperies de pourpre semées d'abeilles ; au sommet, des aigles immenses tenaient dans leurs serres d'énormes écussons portant entrelacés les monogrammes impériaux et royaux. En face du passage de l'Opéra-Comique se trouvait une statue allégorique sur un piédestal orné de drapeaux ; sur la petite place derrière l'Opéra-Comique on avait dressé un obélisque doni la l)ase était la reproduction du palais de l'Industrie. Deux autres statues allégoriques, la France et l'Angleterre, avaient été érigées aux frais d'un bataillon de la garde nationale place de la Madeleine. » Partout des illuminations, des bannières, des drapeaux français et anglais entrelacés, des écussons garnis d'inscriptions. Ceci est la monnaie ordinaire des réceptions de souverains. Ce qu'on ne peut rendre, s'accordent à (lire les témoins, c'est cet enthousiasme spontané, ces cris d'allégresse, ces vivats ininterrompus, ce désir de se montrer agréable et sympathique à la jeune reine que témoigna la population parisienne. On ne peut guèi'e (•om[)arer l'arrivée de la reine Victoria, notrealliéede i<sr>."). qu'à l'arrivée, en 1890, du czar Nicolas II notre alli('' de (piaî'anlc ans après.
La soirée étail iinli(Mise... Un pt^u avant neuf lu'ures on arriva au palais de Saint-Cloud. Les clairons sonneni, les tambours battent aux champs. Salves d'artillerie, acclamations unanimes. Au {)ied du grand escali(U' aux colonnes de marbre se tient l'Impératrice ayant à cùlé
i-'exposition de i855 215
d'elle la princesse Malhilde, sa maison cl celle <ie l'Empereui'. LaReineavecrEmpereur, l'Impératrice, leprince Albert, les princes et princesses gravissent l'escalier bordé des cenl-gardes immobiles comme des cariatides. Après les présentations, grand dîner dans la galerie d'Apollon, puis cercle dans les appartements. Du balcon on voit Saint-Cloud et Boulogne illuminés, les méandres de la Seine resplendissants de mille feux et, à l'horizon, tel un gc'ant couché dans la lumière, Paris monumental émerge.
La première journée delà Reine se passe à Saint-Cloud et aux environs. Promenade dans le parc avec l'Empereur avant le déjeuner; dans l'après-midi, au bois de Boulogne et jusqu'à Neuilly, la Reine ayant exprimé le désir de voir les ruines du château de Louis-Pliilippe livré aux flammes par les insurgés de i8''|8. Avec une mélancolique émotion, en souvenir de la famille royale qu'elle afTectionnait, la Reine contempla les petits pavillons, épaves du passé. Oui pouvait se douter alors qu'à leur tour les Tuileries et Saint-Cloud subiraient le même sort? Loin d'entraver en quoi que ce soit les désirs de la Reine en ce qui touchait la famille royale, l'Empereur allait au-devant. Quelques jours après il conduisait la souveraine anglaise en phaéton à la chapelle de la route de la Révolte et lui donnait une médaille commémorative de la mort du duc d'Orléans.
Le général Canrobert arrivé depuis peu de jours avait été invité à dîner au château. Il était venu, le dimanche, à Saint-Cloud vers 4 heures et assista au retour de la Reine à qui l'Empereur et l'Impératrice venaient de faire les honneurs du bois de Boulogne.
« La Reine descendit de voiture, a-t-il raconté luimême. Je la vois encore : malgré l'énorme chaleur, elle avait un massif chapeau de soie blanche avec bavolet par derrière et des plumes de marabout sur le haut. Sa ligure me parut aimable; sa robe était toute blanche
2ir. ' LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE
avec des volaiils, mais elle avail une mantille et una ombrelle d'un vert cru qui me parut jurer avec le blanc du reste de son costume. Quand elle posa le pied sur le marchepied, elle retroussa sa jupe qui était fort courte, et je remarquai qu'elle était chaussée de petits escarpins attachés par des rubans noirs se croisant sur le cou-de-pied et le bas de la jambe. Mon attention fut surtout attirée par un objet assez volumineux qu'elle portait au bras : c'était un énorme cabas — comme celui de nos g'rand'mères — de satin ou de soie blanche sur lequel était brodé un gros caniche en or. La reine me sembla être petite, mais d'un aspect très aimable, et surtout, malgré le choquant de sa toilette, avoir grand air. »
Ganrobert a le temps de passer l'inspection du château qui a été sjjécialement orné pour la circonstance. Louis Boulanger et Faustin Besson ont exécuté tout récemment des dessus de portes et des trumeaux, notamment deux toiles charmantes, Flore et Zépliir et Psyché el rAnioiir qui ont disparu dans rinceiulie de 1870. L'Empereuravait dirigé lui-même l'aménagementet l'ornementation des appartements de la Reine. Il avait voulu que ceux ci rappelassent à ses invités autant que possible l'appaitement de la Reine à Windsor; il en avail fait décorer et meubler les pièces en conséquence. D'un côté les fenêtres et le balcon donnaient sur Paris que l'on apercevait au delà des arbres du bois de Boulogne; de l'autre côté la vue donnait sur les parterres, les bassins et les jets d'eau du grand parc. Partout des meubles, des tableaux, (Mnprunlés au musée du Louvre, entre autres celui de la iSainle Famille, de Murillo, acheté depuis peu à la vente du maréchal Soult.
« La Reine, dil ('.anr()berl,est enchantée, ravie de tout, de l'accueil de la population, de son installation et de toutes les attentions dont elle est l'objet; elle a été émerveillée de la capitale et du chAleau de Sainl-Cloud ;
L'Impératrice Eugénie à Compiègne
l'exposition de i855 21 7
mais elle est par-dessus tout heureuse de revoir Napoléon III qui a fait sa conquête au mois d'avril lorsqu'il s'est rendu en Angleterre. Sa conversation si simple, sa voix si douce, ses prévenances, l'absence de morgue, sa simplicité, et puis sa bonté qui perce dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards, dans toute sa personne, enthousiasment la Reine qui se sent attirée, subjuguée et voit en lui un héros de roman, un prince de féerie. »
A l'heure du dîner la Reine entra dans le salon avec rEnipereur. «Tout le monde s'inclina; elle vint droit devant moi. « Le général Canrobert ? — Oui, Madame. — Je suis heureuse de vous voir. J'ai tant entendu parler de vous que vous êtes déjà pour moi une vieille connaissance. — Madame, je suis presque sujet de Votre Majesté, car je fais partie de la corporation des marchands de poisson de Londres. Ces dignes négociants m'ont fait l'honneur de me nommer l'un des leurs après Inkermann. — J'ai demandé à l'Empereur que vous fussiez à table à côté de moi ; j'ai beaucoup de questions à vous faire sur la guerre, et vous en arrivez. — J'étais dans les tranchées il y ajuste aujourd'hui quinze jours ; c'était mon tour de service et nous étions à moins de 200 mètres de Malakolï! » Le prince Albert s'approcha alors et se mêla à la conversation. Puis, le dîner fut annoncé. Le général retrace ses observations. « Je suivis les souverains et me plaç^ai à côté de la Reine. Je pus alors la dévisager mieux qu'à sa descente de voiture. Elle était en toilette décolletée blanche avec des quantités de fleurs de géranium placées un peu partout. Elle avait les mains potelées avec des bagues à chaque doigt, même au pouce ; une d'elles me parut supporter un rubis prodigieusement gros et d'un rouge sang superbe. Elle avait de la peine à se servir de ses mains chargées comme des reliques et encore plus de peine à mettre et à retirer ses gants. Sur sa tête était une gerbe
2] 8 I..\ SOCIKTE DIT SECOM) EMIMRE
(Trpis (le diaman', Irrs en arrière, l'^llo s"- coil'l'ail avec de longs bandeaux qui retombaient sur ses oreilles. Les yeux étaient beaux, regardaient franchement, intelligemment, et avec une grande douceur ; ils donnaient confiance. Elle avait un joli teint ; sa bouche dépareillait un peu sa physionomie, cpii eût été jolie sans cela... Je fus à la voir de près, et à causer avec elle dans l'inlirailé, encore plus saisi que dans l'après-midi de son air de Heine; dans la moindre de ses paroles, dans ses gestes, dans sa tenue, elle me parut être une grande souveraine, digne de gouverner des millions d'hommes. »
La Reine semldail au courant de tout. Elle avait le jugement bi(mveillanl el parlai! français dans la perfection. Canrobert est dans renchanlement.il dit à la souveraine son estime pour les soldais anglais, son alïection pour les officiers.
K On pouvait ce jour-là parler hardiment de Crimée. La Reine, comme l'Empereur, était satisfaite des nouvelles de la guerre ; on avait eu la veille la dépèche annonçant la victoire d(î la Tchernaïa, et chaque jour mon successeur informait l'Empereur des progrès du siège et de (pn^lcpie échec des Russes. On sentait maintenant que le drame touchait à son dénouement. »
Canroberl fail l'éloge des troupes anglaises à l'Aima, à Inkermann. « J'ai eu beaucoup de peine delà mort de lord Raglan. C-'esi léchée du 18 juin qui l'a tué. Parmi les officiers anglais, outre ceux (pii étaient dans mon élat-inajor comme le général Ilugg Rose, Claremont et Fooley, j'avais de grands amis, comme sir Georges Rrown el sir ('olin Campbell. Sir (leorges m'a dit combien Votre .Majesté s'inl(''ressail à ses iroiipes. Il m'a conté ([u'il avaitélé passé en revue à Windsor j)ar N'otre Majesté {;t le prince Albeil , lord des fiançailles royales. »
La Reiiu; se souvient... C/élaità Wiiulsor par un froid et une neii'e toriibles. « J'avais mis mon costume mili-
t.'kxposition DI-: 1X7)5 219
tairo, uiio sorte de redingolc avec ma b) ju;' \c Win !sor, énorme casquette précédée d'une visière non moins énorme ; je l'enfonçais sur le derrière de ma tête pour me couvrir les cheveux et me tenir chaud. C'était peu éléf^ant. Albert m'avait bien enveloppée dans un large manteau, mais j'avais peur qu'il n'eut froid; il était encore dans son uniforme saxon tout vert, en grande tenue, avec des bottes à l'écuyèrc. Il était très beau... Regardez comme il était à ce moment... >• Et la Reine me montra le portrait du Prince en miniature, fixé sur un bracelet. « Il ne me quitte jamais, x .Je vis combien elle aimait tendrement son mari. Puis elle s'étendit sur la beauté de la l'^'ance, sur l'amabilité des Français à son égard ».
De son cùlé la Reine a tracé ses impressions sur le vainqueur d'Inkermann. « Le général (lanrobert était le principal invilé. 11 était à côté de moi. .l'en fus enchantée. C'était un homme si bon, si droit, si sincère et si plein d'amitié, aimant tant les Anghiis. 11 est très enthousiaste et gesticule beaucoup en parlant; il est petit et porte ses cheveux, qui sont noirs, un peu longs derrière. Sa figure est rouge avec des yeux qui roulent. Il porte haut la tète. Il loua beaucoup nos troupes, parla des grandes difficultés de l'entreprise, des souffrances, des fautes commises et manifesta beaucoup de bonté pour nos troupes et nos généraux. »
« Le soir, continue Canrobert, il y eut concert des artistes du Conservatoire. Le prince Albert avait composé le programme par avance. Il tenait à voir la différence d'exécution des artistes anglais avec ceux de notre pays. Lui et la Reine étaient fort musiciens et tous deux avaient longtemps pris (+es leçons de Lablache. Le prince avait une très jolie voix de baryton et, ([uand il chantait dans l'intimité, la Reine l'accompagnait au piano. Il était aussi fort amateur d'orgue, en possédait un merveilleux à \\'indsor dont il jouait avec talent ; il
220 I.A. SOClErE DU SKCOXD EMPIRE
poussait la passion de la musique à tel point qu'il dirigea plusieurs fois des orchestres pour des sociétés d'art ou des œuvres de charité. »
Canroberteut l'occasion de causer le lendemain avec le prince Albert qui lui avait demandé de venir à Saint-Cloud. Au coui's de cet entretien, la Reine entra, se montra fort aimable pour le général qu'elle étonna par sa connaissance des moindres faits du siège, le questionna encore sur lord Raglan et sur son successeur ; finalement, elle se leva, sortit et rentra un moment après avec un écrin dans la main, disant : »< Général, je vous confère la grand'croix de Tordre militaire du Rain. » Surprise témoignée par Canrobert qui ne s'attendait nullement à cette distinction très haute et à laquelle ne parviennent presque jamais les étrangers, et la Reine de dire: « Vous avez été un véritable ami de l'Angleterre et de mes soldats ; je sais le service que vous nous avez rendu à Ralaklava et à Inkermann. »
Quittons Canrobert pour passer rapidement en revue les fêles données en l'honneur de la Reine et du Prince consort. C'est, à Sain t-CIoud même, la représentation des Demoiselles de Sainl-Ci/r, d'Alexandre Dumas, jouées par la Comédie-Française; c'est la visite à Versailles et aux Trianons, le gala à l'Opéra avec l'Alboni, la Cruvelli, le Godsave the qiieen chanté dans un décor représentant le château de Windsor; c'est le bal à l'hôtel de ville ', Ilcujilée à l'Opéra-Comique, le Fils de Famille
1. Le bal .s'ouvrit par un quadrille : la Reine dansait avec l'Empei-eui'; la piincesse ÎNlathilde avec le prince Albert; l'ambassadrice d'Ani^Melerrc, lady Gowiey, avec le prince Naj)oléon, et Mlle Wilentinc llaussmann, depuis vicomtesse Pernely, avec le prince de i'.avière." Tous, nous faisions cercle pour voir le «juadrille impéri.il et royal. Je donnais le bras à la cbarmanfe princesse de Meauvau (fille du comte Komar), une Polonaise vaporeuse aux clieveux blonds Irisés el au teint éclatant. Personne ne dansait mieux (]u'elle. Dès que le quadrille conunença, elle retrarda attentivement, en experle. « Oh 1 me dil-elle, la « Reine fait toutes les ligures sans manquer un pas. Nous autres,
l'exposition de i855 221
sur le petit théâtre de Saint-Cloud, les nombreuses promenades à l'exposition ', la revue du Champ de Mars, le bal féerique de la Galerie des Glaces à Versailles.
« Parmi les personnages étrangers à cette fête, raconte Canrobert,se trouvait un grand Prussien à la tête carrée, au front haut et charnu, aux traits durs. C'était un ministre plénipotentiaire du roi de Prirsse auprès d'une petite principauté allemande jusqu'ici oubliée. Il fut présenté à l'Empereur, ensuite à la Reine et au princ^e Albert. 11 s'appelait M. de Bismark.
« Le Prince consort retint le comte de Bismark auprès de lui et l'entretint sur un ton de supériorité où perçait quelque pointe d'ironie; il lui reprocha d'employer l'influence réelle qu'il avait auprès de son souverain pour le pousser du côté des Russes. Moitié sérieux, moitié gouailleur, M. de Bismarck s'excusa en disant que le gouvernement prussien n'avait aucune raison de se brouiller avec la Russie. Quant à la reine Victoria, elle lui adressa quelques mots en allemand, avec plus de courtoisie que son mari, mais comme si elle parlait plutôt à un original qu'à un homme de haute valeur. »
Quelques jours après à la légation de Prusse, on présenta à Canrobert M. de Bismarck qui causa longuement avec lui. « Il me dominait de la tète. C'était un géant avec une chevelure abondante qu'il a perdue depuis, des taches de rousseur sur toute la figure et des longs poils roux sur les mains. Il était gai, spirituel, mais peu recherché dans ses anecdotes et ses bons mots, dans sa façon de mangera table. Il me parut fort instruit de tout, delà guerre comme de notre situation
« nousescamotons les détails delà contredanse. C'est le suprême " bon ton. La Reine, elle, danse consciencieusement. » (Canrobert, passim.)
1. Pendant l'une de ces visites, le }flnnce Albert ayant manifesté une grande admiration pour la Rixe de Meissonnior, l'Empereur acbeta le tableau 25.000 francs et l'oflVit à son hôte.
iiilérioure, mais je ne me doutais pas, à causer avec lui, de Tavenir qu'il réservait à rAllemagiie et à notre pays. Lui, j'ensuis sûr, n'en avait nullement rêvé. »
Vers minuit eut lieu dans la salle de théâtre un inagnifKjue souper par petites tables. Canrobert s'y trouvait assis à côté de Lady Churcliill, dame du palais de prédilection de la Reine. Sans être très jolie, lady Churchill était charmante, gaie, aimable. Elle devint par la suite la compagne inséparable de la Reine ; sa mort ne précéda que de quelques mois celle de la souveraine ; celle-ci en conçut un chagrin si réel qu'on attribua pour beaucoup à cette perte la fin précipitée de Victoria, reine et impératrice.
Pendant ce mémorable séjour delà Renie on n'oublia ni les visites aux musées, ni les promenades dans Paris. L'acte le plus imporlani, au dire de la Reine elle-même, fut la visite au tombeau de Napoléon aux Invalides, symbole de réconciliation entre les deux peuples. C'était le jour de la grande revue aux Champ de Mars, qui par suite de la chaleur n'avait été j)assée qu'à 5 heures du soir.
Ce ne fut (ju'à 7 heures du soir que les souverains arrivèrent aux Lnalides. On ne les attendait plus, le gouverneur, le gcMiéral dOrnano, croyant la visite déconnnandée. Prévenu, il lit battre le rai)pel etdescendil dans la cour dhonneur. Le jour tondiait tout à fait et le ciel de\('nu orageux venait de; se couvrir subitement. En raison de l'obscurité' le gouvei'ucun'tit distribuer d(îs torches... On se rcMid conq)te du s|)ectacle : Les tambours — des enfants — ballant aux champs, li-s invalides s'alignanl j)eu à peu avec hnu's lances ornées de leurs llammes sous les arcailes éclairées de façon si |»ittoresque ; la Reine «-onduite par l'Empereuret suivie delà priiu;esse Mathi^le et des siens descendant <le voilure dans la gramh^ cour, gagnant l'église Saint-Louis, arri\ai!l derrière le iiiaîl rc-Mutrl d('\;uil l;i porl(> du
i.'expositio>' de iN55 22:î
caveau où les génies de bronze de Diu-et supportent Tépitaphe : k Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine... » La Reine passe devant les cénotaphes de Du roc et de Bertrand, elle regarde le caveau dont l'Empereur lui explique les détails. A cette époque le tombeau n'était pas encore dans l'excavation circulaire sous le dôme, le cénotaphe de porphyre rouge n'étant pas encore terminé. L'excavation était prèle, gardée par les statues des campagnes de Napoléon (de Pradier) qui semblaient attendre. Le cercueil et les restes de Napoléon se trouvaient dans la chapelle latérale Saint-Jérôme. Au fond de la chapelle tendue de velours violet semé d'abeilles se voyait le tombeau doré recouvert de velours noir également semé d'abeilles avec de grandes broderies d'or; au-dessus, un aigle de bronze doré sortait de la muraille av^c les ailes éployées et s'élani^ait au-dessus du cercueil. Sur un socle bas, lépée d'Austerlitz, le petit chapeau dEylau. le grand cordon et la plaque de la Légion d'honneur.
Les lueurs vacillantes des torches semblent donner la vie aux choses. Émotion de tous, silence absolu devant ce spectacle étreignant. Soudain la Reine prend son fils le prince de Galles par la main et lui dit : « Agenouille-toi devant le tombeau du grand Napoléon. » A ce moment, raconte Canrobert, un orage terrible préparé par la chaleur torride des derniers jours éclate avec fracas, les coups de tonnerre répétés faisant trembler les voûtes de la chapelle. « Des éclairs rapides et répétés sans interruption donnèrent à cette émouvante et solennelle visite un aspect presque surnaturel par la teinte blafarde que les gensetles choses revêtaient continuellement. » Canrobert tout particulièrement est ému au delà de tout par ce spectacle grandiose et impressionnant... Il est pris de vertige, éclate en sanglots, se retire dès qu'il le peut.
La Reine, dans son Journal, ne se dérobe pas à
rémotion : « J'étais là, au bras de Napoléon, devant le cercueil de l'ennemi le plus acharné de l'Angleterre, moi la petite-fille du Roi qui le haïssait le plus, et là, près de moi, son neveu, devenu mon plus proche, mon plus cher allié. Il semble que devant cette marque de respect envers un ennemi mort, les vieilles inimitiés et les anciennes jalousies se sont effacées et que Dieu a mis son sceau sur cette union qui est aujourd'hui si heureusement établie entre deux grandes puissantes nations. Puisse le ciel la bénir et la faire prospérer. >>
« De tels contrastes, dira l'Empereur dans la note qu'il fit insérer au Moniteur, confondent les prévisions de l'homme, il ne reste plus à l'esprit qu'à s'incliner devant la sagesse suprême, dont la grandeur est seule immuable et qui soumet nos passions les plus opiniâtres à l'harmonie de ses desseins providentiels. »
Sur tout le séjour le Journal de la Reine exprime une satisfaction que rien ne semble avoir troublée. Le jour même du départ, la Princesse Victoria (la future impératrice Frédéric) et le Prince de Galles, en faisant leurs adieux à l'Impératrice, lui dirent (luolle tristesse ils éprouvaient et la prièrent d'intercéder auprès de la Reine pour qu'ils pussent demeurer encore quelques jours à Paris où ils s'amusaient tant. L'Impératrice leur promit de transmettre leur requête mais sans grand espoir de réussir, parce que, disait-elle, la Reine et le Prince Albeii voulaient avoir leurs enfants avec eux, à, Balmoral où ils se rendaient. « Oh ! répondit le prince de Galles, ils n'ont pas besoin de nous deux, ils en ont encore dix autres en Angleterre 1 Le jour de son départ la Reine écrit : « Aujourd'hui dans ma chambre si bien décorée, dans ce beau palais de Saint- Cloud, au bruit des fraîches fontaines qui arrive à mon oreille, je veux écrire ([uelques paroles d'adieu. Je suis profouth-ment reconnaissante pour les huit jours si heureux (|ue j'ai passés ici. Que Dieu bénisse l'Angle-
l'exposition de i855 225
terre et la France ! qu'il protège spécialement la précieuse vie de l'Empereur ! »
La Reine ne devait jamais se départir des sentiments personnels qu'elle avait voués à l'Empereur. De ce jour elle sétait attachée à lui pour toujours. << Je me sentais en sûreté avec lui. Il est impossible de ne pas l'aimer quand on vit avec lui, et il est presque impossible de ne pas l'admirer : » Il y aura parfois des nuages politiques dans l'alliance franco-anglaise ; l'afTection personnelle ne se modifiera pas. Cette sympathie, la Reine la témoignera à l'Empereur exilé, à l'Impératrice veuve et cela jusqu'à la fin. Ailleurs il est parlé des sentiments du Prince Albert qui étaient loin d'être aussi francs et amicaux... Quant aux jeunes princes ils eurent la plus grande peine du monde à quitter l'Impératrice, qui les avait comblés d'attentions et de cadeaux.
Le départ des souverains s'accomplit avec la même solennité, le môme déploiement de troupes, les mêmes démonstrations enthousiastes qu'à l'arrivée.
Cette visite de la Reine Victoria, au moment même où elle fut rendue, fit le plus grand elTet en Europe. Un tableau de Muller représentant l'arrivée de la souverain^ à Saint-Cloud fut placé dans le grand escalier. En vain, pendant l'incendie du Palais en 1870, le Prince royal do Prusse essaya de sauver cette toile où figurait sa femme, la Princesse Victoria; attenant au mur, ce tableau ne put être sauvé.
Cette même année i855 vit deux visites princières qui avaient chacune leur intérêt.
D'abordleduc et la duchesse de Rrabant, que le prince Napoléon alla chercher à la gare du Nord pour les conduire à Saint-CIoud. L'Impératrice étant grosse, les fêtes furent intimes. « La jeune princesse, dit le général Fleury, parut enchantée des représentations et distractions offertes et le prince se montra sous un jour très favorable. Il faisait bien pressentir l'homme capable, [ 1.-,
sage et instruit qui gouverne aujourd'hui la Belgique ^ L'Empereur attachait un grand prix à recevoir le fils du roi Léopold, gendre du roi Louis-Philippe, et se montra plein d'attentions pour son hôte.
Pour le roi de Sardaigne qui arriva quelques jours après on déploya le même cérémonial que pour la reine d'Angleterre. Le colonel Ney avait été envoyé à sa rencontre à Marseille. Après de grands honneurs rendus depuis le moment du débarquement jusqu'à son départ pour Lyon où il était reçu par le maréchal de Castellane, Victor- Emmanuel se remettait en route pour Paris. A sa descente de wagon il était reçu parle prince Napoléon et le maréchal Magnan ; le régiment des guides que commandait le colonel Fleury fît entendre l'air national piémontais et la fanfare de la maison de Savoie, et le Roi sembla tout ému de l'accueil à lui fait. Le Roi était accompagné de sa maison militaire et du comte de Cavour, son premier ministre, qui avait su obtenir de l'Empereur le concours de l'armée sarde en Crimée. Pour Victor-Emmanuel il fut donné comme d'ordinaire revues et galas lyriques ; en l'honneur du roi chasseur, de grandes battues avaient été organisées et il seml)la y prendre grand plaisir. Cavour observait..., et en (juittant Paris il laissaitcomme représentantdu Piémont son ancien secrétaire, le chevalier Nigra, et comme attaché militaire le comte de Vimescati, ancien familier de la cour de Turin. Le travail de séduction allait commencer auprès de l'Empereur.
Le 27 juin i856 eut lieu à ^'illeneuve-^Élang une fête donnée en i'honneui- de la grande duchesse Stéphanie de Rade.
]. ("eci élii\i écril fil issi». ]j- ini l^éopDld II est inurl en l'.H)9.
l'exposition de i855 227
La Cour était alors à Saint- Cloud ; le choix de Villeneuve-l'Étang était d'autant plus indiqué que Tlmpératrice était obligée de prendre encore beaucoup de ménagements. L'Impératrice recevait ses invités autour du petit lac qui s'étend devant la ferme suisse. « Elle était ravissante, dit un témoin avec sa robe blanche doublée de rose. Cette robe était un cadeau de la ville de Nancy; on peut s'imaginer avec quelle perfection elle était brodée. »
Parmi les personnes présentes se trouvait la fameuse comtesse Verasis de Castiglione dont on commençait à parler.
Dès février, Nemo l'avait ainsi portraiturée dans le Nord : « La reine de la saison est nommée. C'est cette beauté incomparable que l'Italie nous a envoyée. L'Italienne à Paris, tel est le titre d'une symphonie que l'admiration chante du malin au soir et du soir au matin. C'est à qui vantera son profil, ses cheveux, ses yeux, et, suprême consécration de sa royauté, voici maintenant qu'elle a des ennemis. »
Son histoire? Virginie Oldoïni, comtesse Verasis de Castiglione, est née à Florence en iS^o. Sa mère est morte très jeune, son père, simple attaché d'ambassade lorsqu'il devint veuf, a depuis atteint les hauts grades Je lacarrière diplomatique. Parsamère, Virginie Oldoïni est la petite-fdle du jurisconsulte toscan, Antoine Lamporecchi. Elle a passé ses jeunes années dans le palais de sa mère sur le bord de l'Arno. Tout enfant elle avait déjà sa petite célébrité, tant elle étaitbelle et répandait de charme auprès d'elle ; on en a fait une femme à l'âge oi^i tant déjeunes fdlessont encore en robes courtes. A treize ans elle a sa loge à la Pergola; à quinze ans elle est fêtée dans le monde et ne tarde pas à être demandée en mariage par le comte Verasis de (Castiglione que le roi Victor-Emmanuel nomme son écuyer.
Partout à Turin, à Londres, à Paris où elle promène
sa beauté ensorcelante, elle excite un enthousiasme général. Dans son Journald' un di plomate ,\e comie Henri d'ideville écrira : « Elle est merveilleusement belle, c'est entendu; mais j'ajouterai hautement qu'elle a sur beaucoup de femmes une supériorité d'intelligence et de caractère qui ne le cède en rien à la supériorité que chacune d'elles lui reconnaît en grâce, en élégance et en beauté. » Et dans la préface de ce livre, M. Edouard Hervé, montant encore un échelon dans la gamme des louanges, dira :
« Une femme dont la (Irèce eût divinisé la beauté, et qu'elle eût réservée pour modèle à Phidias el à Praxitèle : marbre antique égaré dans notre siècle profane. »
La comtesse Stéphanie de Tascher la juge plus froidement : « Elle était assurément d'une grande beauté, belle de la tète aux pieds, mais à mon sens une beauté de chair el non d'âme. Ce genre de femmes me fait plutôt l'effet d'un objet d'art, bon pour l'ornement d'un salon et l'occupation des oisifs, mais peu capable de toucher le cœur. Ce n'est pas tout à fait dans cet ordre d'idées que se placent les hommes, et il n'est pas jus- (ju'au maître de céans qui ne témoignât d'une admiration très vive et d'un goût très prononcé pour la splendide Italienne. Quant à elle, elle me produisit l'impression d'une personne parfaitement calme el froide, préparant el ménageant ses etr(Us, el tendant sans dévier au but qu'elle s'était proposé ; ses véritables satisfactions devaient être des satisfactions d'amour-propre. Ingénieuse au suprême degré à attirer el à retenir l'attention sur elle, elle était, ce soir-là, tout en mousseline transparente, avec un chapeau garni d'une auréole de marabout blanc, et sa chevelure avait l'air de ne pouvoir être comprimée, tant elle s'étalait sur ces épaules, 'l'oilelle d'a|)parili<)n, me disais-je, pour faire un effet fou. Que de vertu il eût fallu pour y résister ! »
l'exposition de i855 229
Cependant le programme se déioulail de façon exquise. « De jolies barques pavoisées et illuminées nous invilaient à une promenade sur l'eau. L'Empereur avait la sienne, dont il était le rameur, ce qui lui a permis de promenei- quelques dames choisies par lui. La musique des Guides, magnifique rég-iment créé par le colonel Fleury, se faisait entendre pendant les promenades. Pour ceux qui craignaient l'eau, il y avait une salle de danse délicieusement ornée et éclairée. »
« Tout à coup la musique militaire cesse, et des chants se font entendre, d'une grande suavité. On fait silence pour les écouter. Deux g;randes barques, illuminées en festons, contenaient les exécutants ; c'étaient les chœurs du Conservatoire.
« Tandis que levu's chants se répandaient dans les airs, voici que tout s'éclaire de mille couleurs sous les feux de Bengale. Les barques s'éloignent lentement, et quand les chants ont cessé, la musique des Guides reprend avec une nouvelle vigueur.
« ... Pour finir, le feu d'artifice qui semble sortir du lac, grâce à un procédé aussi simple qu'ingénieux, qui avait consisté à enfermer les ditTérentes pièces dans d'immenses bouteilles. C'était le signal de la fin. L'Empereur s'est mis à la tête du brillant cortège et l'on s'est dirigé vers les salons du château de Villeneuve où un souper était servi.... »
Joie universelle à la naissance du Prince Impérial. — L'Europe monarchique et le Saint-Siège. — Les Cantates. — Le Figaro. — Signature de la paix. — Le mouvement mondain. — Les inondations. — Visites princières. — Baptême du Prince Impérial.
Au milieu de mars i856, les travaux du Congrès approchaient de leur terme et chacun pouvait prévoir la signature prochaine de la paix. C'est au mdieu de ces espérances, devenues certitude prochaine, que l'Impératrice mit au monde le prince Impérial. Les dernières semaines, elle avait dû s'effacer.
La veille du grand jour, elle souffrait beaucoup, et les médecins croyaient la délivrance proche. Le travail s'étant arrêté, la journée se passa dans l'attente.
Les douleurs recommençant le soir, l'Empereur fit prévenir les membres de la famille impériale, les présidents du Sénat et du Corps législatif, les ministres, les grands officiers et les premiers officiers de sa maison de se rendre aux Tuileries.
Chez la duchesse de Bassano, chez la comtesse de Tascher la Pagerie il y avait foule : membres du Corps
diplomatique, ainis de la Cour, parents des dames du palais et des officiers de la maison. « Chacun restait collé aux fenêtres, écrit la comtesse Stéphanie de Tascher, regardant la cour des Tuileries, dans laquelle des gens allaient, venaient, s'agitaient en tous sens ; nous fixions les fenêtres du palais, dont les taches lumineuses dans la nuit semblaient des signaux qui nous avertistissaient que le moment était proche. »
Toute la soirée se passa ainsi dans une attente fiévreuse. On savait que ITmpératrice souffrait extrêmement et ces souffrances se prolongeaient au delà de l'habituelle mesure. Le travail se faisait lentement, la nuit pouvait se passer sans amener de résultat; peu à peu les hôtes occasionnels des Tuileries — sauf ceux qu'appelaient leur situation officielle — se retiraient vers une heiu*e du matin.
Trois heures et demie ; le bruit du canon fait tressauter la capitale. Tout le monde est sur pied. Comme en 1811 chacun « attendant, prosterné, que le ciel eût dit oui )), comptait les coups de canon qui tonnaient dans la nuit... Vingt, vingt et un, vingt-deux... Dieu soit loué, et les cris d'allégresse se mêlent à la voix de bronze jusqu'au cent unième couj). Un fils, l'Empereur a un fils!
9.0 mars 1811, 3o septembre 1820, 16 mars i856, on rapprochait ces dates où les héritiers du premier Empire, de la royauté, du second Empire, vinrent au monde dans des conditions analogues, en ce même palais des Tuileries, attendus par tout un peuple, attendus par toute l'Europe! En celle demeure des rois, on vit se reproduire les mêmes adulations, on vit se répéter les mêmes joies, les mêmes acclamations, les mêmes illusions, les grands corps de l'I^lat adressèrent les mêmes félicitations et les mêmes hommages. Les poètes accordèrent leur lyre avec semblable enthousiasme. Le lendemain, en même temps qu'on apprenait que l'enfant
Un des premiers portraits du Prince Impérial (Dans le coin à droite, l'Empereur)
Photographie de Pierson.
impérial, ondoyé aussitôt sa naissance, aurait pour parrain le Saint-Père et pour marraine la reine de Suède, que l'Empereur et l'Impératrice seraient parrain et marraine de tous les enfants légitimes nés en France dans la journée du 16 mars, le Moniteur publiait une pièce devers de Théophile Gautier.
Au vieux palais des Tuileries Chargé déjà d'un grand Destin, Parmi le luxe et les féeries Un enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l'aurore Dans les rayons de l'Orient Quand la ville dormait encore, Il est venu, frais et riant...
Et le canon des Invalides, Tonnerre mêlé de rayons, Fait partout aux foules avides, Compter ses détonations
C'est un Jésus à tête blonde Qui porte en sa petite main.
Pour globe bleu, la paix du monde Et le bonheur du genre humain.
La crèche est faite en bois de rose, Ses rideaux sont couleur d'az.ur, Paisible en sa conque il repose Car fhicUial nec mergilnr.
Sur lui la France étend son aile. A son nouveau-né, pour berceau.
Délicatesse maternelle, Paris a prêté son vaisseau.
Qu'un bonheur fidèle accompagne L'enfant impérial qui dort, Blanc comme les jasmins d'Espagne, Blond comme les abeilles d'or !
Le 18 mars, l'Empereur recevait aux Tuileries les grands corps de l'État... Son discours parut empreint de mélancolie, on sentait qu'il essayait de réagir par
234 LA SOCIETE DU SECOND EMPiaE
la joie du présent el l'espérance du futur contre la tristesse involontaire que lui inspiraient les souvenirs et les leçons du passé. « Les acclamations unanimes qui entourent son berceau ne m'empêchent pas de réfléchir sur la destinée de ceux qui sont nés dans le même lieu et dans des circonstances analogues. »
Devant les marques de sympathie venues de toute part il voulait néanmoins se rassurer et ajoutait : « Si j'espère que son sort sera plus heureux, c'est que d'abord, confiant dans la Providence, je ne puis douter de sa protection, en la voyant, par un concours de circonstances extraordinaires, relever tout ce qu'il lui avait plu d'abattre il y a quarante ans, comme si elle avait voulu vieillir par le martyre et parle malheur une nouvelle dynastie sortiedesrangsdupeuple...L'histoireades enseignements que je n'oublierai pas. Elle me dit, d'une part, qu'il ne faut jamais abuser des faveurs de la fortune, de l'autre qu'une dynastie n'a de chance de stabilité que si elle reste fidèle à son origine, en s'occupant exclusivement des intérêts pour lesquels elle a été créée. Cet enfant que consacrent à son berceau la paix qui se prépare, la bénédiction du Saint-Père, apportée par l'électricité une heuie après sa naissance, enfin les acclamations de ce peuple français que l'Empereur a tant aimé, cet enfant, dis -je, sera digne, je l'espère, des destinées qui l'atlcndent. »
Aux membres du Congrès, que le même jour l'Empereur recevait en audience solennelle et qu'il remerciait de leurs félicitations, il disait : « Je suis heureux (pie la Providence m'ait envoyé un fils au moment où une ère de réconciliation générale s'annonce pour l'Europe »...
Le Saint-Père célébiait dans la basilique de Saiid- Pierre la messe pontificale du dimanche des Rameaux lorsque parvint à Home la nouvelle de la naissance du j)riiiir impérial. Aussilôl cent un coups de canon, tii'és
du château SaiiiL-Ange, rannoncèrent à la nombreuse population réunie pour la cérémonie.
Quelques jours après le comte de Rayneval, ambassadeur à Rome, rendait compte au ministre des Affaires étrangères de l'effet produit. 11 disait, de plus: « Le Saint-Père a été très vivement touché de l'heureuse pensée de Sa Majesté de mentionner dans son discours la bénédiction pontificale arrivée au jeune Prince dès sa naissance. Outre ce qui la concernait personnellement dans cette manifestation des sentiments de rEmi)ereur, Sa Sainteté a hautement applaudi à cet éclatant témoignage de l'union des deux pouvoirs et de leur sympathie réciproque. »
De plus, le Pape avait décidé que la rose d'or que chaque année il bénit pendant le Carême et qui est toujours donnée à une princesse, serait remise cette année-là à l'Impératrice. Aucun présent ne pouvait être plus agréable à la souveraine que la rose d'or, dont elle était si digne par sa foi et son dévouement aux intérêts du Saint-Siège. A cette époque les nuages qui devaient s'élever entre la Papauté et le gouvernement impérial n'existaient pas et l'accord paraissait absolu. Dès son avènement, l'Impératrice s'était montrée dévouée aux œuvres de charité, et elle s'occupait avec sollicitude des fondations placées sous son patronage: notamment de l'hospice Eugène-Napoléon dont le premier capital fut la somme de 600.000 francs destinée d'abord par la ville de Paris à l'achat d'un collier pour la souveraine; de l'hôpital Sainte-Eugénie, de l'Orphelinat du Prince Impérial, de la Charité maternelle, etc. La Société de Sauvetage des naufragés était placée ainsi que toutes les salles d'asile sous la tutelle de l'Impératrice. A l'occasion de la naissance du Prince Impérial, des comités de souscription s'organisèrent à Paris et dans les environs pour offrir un témoignage de dévouement à la souveraine. Les souscriptions dont le chiffre était limité entre 5 et
5o centimes atteignirent plus de 80.000 francs avec 600.000 signatures : on voit par là que les classes ouvrières avaient tenu à donner ce signe de sympathie.
Les présidents des comités ayant demandé quel emploi l'Impératrice désirait en faire, M. Bidault, ministre de rintérieur, répondit le 20 mai: « L'Impératrice vous remercie pour elle et son fils. Elle acceptera avec gratitude les volumes de signatures, éloquent témoignage des sentiments delà population parisienne, mais quant aux sommes produites par la souscription, vous lui permettrez d'en faire comme des 600.000 francs votés lors du mariage par le Conseil municipal, une œuvre de bienfaisance pour les enfants du peuple. Patronne des sociétés de charité maternelle et des salles d'asile, elle désire placer sous le patronage de son fils les pauvres orphelins. Elle veut que le malheureux ouvrier enlevé prématurément à sa famille emporte du moins en mourant la consolante pensée que la bienveillance impériale veillera sur ses enfants. Une commission permanente et gratuite recherchera dans Paris et les orphelins et les honnêtes ménages d'ouvriers qui, moyennant une subvention annuelle, voudront prendre chez eux ces pauvres enfants, les élever, leur donner une nouvelle famille et l'apprentissage d'un état... L'Impératrice aura ainsi réalisé la pieuse et délicate pensée d'assurer à ces pauvres petits êtres que la mort a privés de leur soutien, non pas l'abri d'un hospice, mais l'appui, l'aflection, les soins d'une nouvelle famille. «
On ne saurait cilei- toules les cantates, toutes les poésies composées en l'honneur de l'enfant impérial.
Contentons-nous de donner quelques-uns des vers de M. Camille Doucel ipii })arurent au Moni/ciir du 20 mars. L'auteur mettait en avant cette idée que le berceau du jeune prince paraissait à la plupart un gage de sécurité, et ipie cette fois, l'édifice dynastique paraissant solide.
la France après tant de tempêtes l'etrouvait enfin un ciel serein :
Trois fois depuis quarante années S'est rempli le berceau des rois Et trois fois se sont détournées Les infidèles destinées Oui l'avaient salué trois fois.
La France après mille naufrages, Impatiente de repos, S'élançait vers tous les rivages, Souriait à tous les présages, S'abritait sous tous les drapeaux.
C'est la fin des heures de doute, Des folles instabilités, Plus de périls que l'on redoute, Plus de berceaux perdus en route.
Plus de trônes déshérités...
Dors, enfant et que Dieu t'inspire!
Dormez aussi, mère sans peur.
La France qui pour vous conspire • Vous donnait naguère un empire :
Vous lui donnez un empereur.
A peine né, le Prince Impérial avait déjà comme « gouvernante des enfants de France » l'amirale Bruat, veuve du grand marin mort en Crimée, deux sous-gouvernantes, Mmes Bizot et de Brancion, veuves également de deux officiers généraux morts à la dernière guerre, il avait sa gouvernante anglaise, l'excellente Miss Shaw, bientôt son écuyer, M. Bachon... Il avait aussi ses flatteurs et ses pétitionnaires : un exemple curieux entre autres :
En ce moment le Figaro, pour irrévérences, imputations calomnieuses contre le pouvoir, venait de subir plusieurs condamnations à la prison et de nombreuses amendes. La vente du journal était interdite sur la voie publique, on croyait ses heures d'existence comptées, lorsque Villemessant, son rédacteur en chef, eut l'idée ingénieuse d'adresser au Prince Impérial cette lettre datée du 20 mars i85B, jour de la naissance du roi de Rome :
« Monseig-neur, il y a aujourd'hui quarante-cinq ans un prince naissait aux Tuileries. Quelques jours après cet événement, un solliciteur se présentait au palais pour remettre un placet au roi de Rome. L'Empereur, votre grand-oncle, voulut que la pétition fût remise à son héritier en personne. Puis il dit au solliciteur : « Qu'a répondu le roi de Rome ? — Rien, Sire, mais qui (( ne dit mot consent, je suis donc autorisé à penser que « le |)rince accueille ma demande. » Napoléon ratifia le tacite eng^agement de son fils.
« Monseigneur, sous les auspices de ce précédent, le Figaro vous remet aujourd'hui sa pétition. Les cent un coups de canon qui ont salué votre naissance nous apportaient l'espérance, car nous savions que vous entriez dans le monde les mains pleines de pardons et d'indulgence.
« Aussi, Figaro a-t-il pensé qu'en prince homme desprit, à votre entrée dans le inonde, vous vous diriez : » Je viens de sécher bien des larmes. Figaro « est à coup sûr bien moins coupable que ceux à qui « j'ai fait grâce. Rendons la vie à Figaro, et qu'il c< apprenne de nous à ôtre indulgent, même pour le « vice et le ridicule. » Voilà donc, Monseigneur, noire pétition entre vos mains. Ne dites pas non, Figaro est sauvé. » Figaro fut en ell'et sauvé. On lui fit remise des peines à subir; la vente sur la voie publique fut rétablie, et ainsi ressuscita le journal qu'on croyait mort.
Au printem[)s de i(Sr)(), a|)r6s ces deux grands événements: la naissance du Prince Impérial et la signature de la paix, Paris se montrait plein d'entrain et de gaieté. Tous étaient à l'allégresse; délente dans les partis dopposilioii ; émuliiliou partout de fêles, de luxe, de toilettes.
Sur le mouvement mondain de l'époque, en dehors des mémoires et des chroniques parisiennes, on consultera avec fruit les correspondances publiées dans quelques journaux étrangers et qu'on omet généralement de compulser.
Henry de Pêne, sous le nom de Nemo, écrivait alors dans le Nord une série de chroniques. Du bal costumé donné par la duchesse Pozzo di Borgo en* son hôtel de la rue de l'Université il faisait un récit dithyrambique.
« Maintenant, disait-il, muse des plaisirs mondains, chante le bal costumé de Mme Pozzo di Borgo, qui mettait depuis deux mois les tètes à l'envers, en dépit du carême, en dépit du Congrès et qui a mis sur le flanc tant de vaillants danseurs. » Les musiciens avaient revêtu des dominos, les gens de service portaient l'épée, la poudre, l'habit à la française... Un des plus beaux costumes était celui du duc de Fitz James, calqué sur le modèle du Roi-Soleil dansant dans les ballets de Versailles...
«A minuit et demi, dit le chroniqueur, une troupe de bohémiens, qu'on attendait à onze heures , a fait son entrée... Ils s'étaient arrêtés en route pour se faire admirer de ceux de leurs amis qui n'allaient pas au bal... Avec eux a commencé le véritable succès de la fête. A , six heures du matin, elle durait encore. Ces bohémiens des deux sexes ont dansé si bien un si charmant quadrille-ballet qu'à la demande générale il a fallu l'exécuter une seconde fois. Ils ont préalablement recommencé leur entrée au son des tambours de basque, précédée du Soleil. »
Le soir même du 3 avril avait lieu une fête en l'hôtel de la légation de Prusse, le bel hôtel de la rue de Lille qui sous le règne de Napoléon était habité par le prince Eugène.de Beauharnais et où depuis nombre de lustres est installée l'ambassade d'Allemagne. Le comte de
Hatzfeld et sa femme, fillo du maréchal de Castellane (depuis duchesse de Talleyraud et de Sagan) comme on l'a déjà dit y donnaient un grand bal en l'honneur des plénipotentiaires du Congrès.
A cette époque, comme, d'ailleurs, presque toujours, les ambassades oflVaient le terrain neutre où se rencontraient les coryphées des ditïérents partis: M. Guizot à côté du comte de Morny, M. Thiersà côté de M. Baroche ou de M. Rouher, le comte de Montalembert en face de M. Achille Fould, M. Berryer vis-à-vis du comte Walev^ski ou de M. JVIocquard, le duc de Broglie à côté du comte de Persigny. Que les membres du Congrès fussent l'objet de l'attention générale, rien d'étonnant à cela. II y avait aussi d'autres sommités étrangères comme le maréchal Narvaez, comme lord Clarendon, comme les princes Reuss, In, Olozaga, comme la comtesse de Montijo, celle-ci accompagnée d'une jeune nièce, Mlle Sophie Valera delà Paniega, qui deux ans après épousera le maréchal Pélissier, duc de Malakoll".
Nemo explique pour les lecteurs du Nord la difficulté « qui gène singulièrement les grands personnages revêtus d'un titre officiel. Ils se trouvent en face d'une société parisienne divisée en deux camps bien distincts. Ceux qui vont, ceux qui ne vont pas aux Tuileries. Des sympathies privées, d'anciens rapports, des affinités de famille rattachaient à bon nombre de Parisiens récalcitrants les représcMîtants des puissances amies de la France. D'un autre côté il est incontestable que leur milieu naturel est indispensable, c'est la Cour auprès de laquelle ils sont accrédités.
Le candide Nemo nous a exposé là des vérités qui nous paraissent aujourd'hui des vérités de la Palice. Mais à l'époque où il y avait non pas deux sociétés, comme semble le croire de Pêne, mais plusieurs, ellesmêmes divisées en fractions, l'exjjlicalion paraissait nécessaire. A maint légilimisle (jue ses traditions de fa-
ro c