‹ La société du second empire (volume 3)Chapitre 71 sur 84 · RÉSIDENCES IMPÉRIALES · texte numérisé non relu

RÉSIDENCES IMPÉRIALES

Le noble lord a des châteaux tout installés en Angleterre ; il n'y met jamais les pieds et demeure à Paris dans l'entresol d'un hôtel qu'il a acheté pourn'avoir pas à déloger... C'est un type de richard qui, sans aucune avarice, ne jouit nullement de sa fortune... Sa physionomie est le reflet de tous les contrastes de son caractère fantasque. Il semble sombre, sérieux, par moments même il roule des yeux furibonds comme un tyran de mélodrame, et, si on l'approche, on se convainc qu'il a un tour d'esprit fort aimable, qu'il est gai, spiriluel, abonde en bonnes saillies et en bons mots ; sa conversation est plutôt d'un Français que d'un Anglais, et l'on voit alors se dissiper les noirs et sombres nuages de son visage pour faire place à une expression tout à fait agréable. »

Le marquis d'Hertford eut de nombreuses aventures féminines. L'une d'elles, on n(! l'ignore pas, eut un résultat : Sir Richard Wallace, grand collectionneur, grand philanthrope qui lui aussi habita toujours Paris, Mais le marquis ne fut jamais marié ; à un indiscret qui lui demandait pourquoi, il répondit: « Je l'ai oublié. »

Se rappelle-t-on que lord Henry Seymour était le frère du marquis d'Hertford ? Sur cet homme de sport, un instant président du Jockey-club et que ses excentricités qui atteignaient parfois carrément le mauvais goût avaient fait surnommer Milord l'iVrsouille, il faudrait un chapitre entier. On le trouvera peut-être quelque part en ce damier d'anecdotes, mais ce n'est pas au sujet de Compiègne que son souvenir doit être évoqué.

N'abandonnons pas cette l'ésidence, en cette première partie de notre moisson historique sans donner les impressions si bien rendues de Mme Octave Feuillet sur son séjour en novembre i858.

■ « Le Jeune homme pauvre venait d'être joué avec un immense succès au Vaudeville, lorsque mon mari fut in-

vite à passer quelque temps à la Cour qui était alors à Compiègne. J'étais désolée de n'avoir pas reçu d'invitation pour mon compte et, pour me consoler, mon mari me permit de m'installer dans la ville à l'hôtel de la Cloche.

«A la fin du joui- je m'acheminai vers le palais. Je traversai la galerie qui servait de salle à manger et je restai éblouie devant l'éclat du dessert tout préparé pour le repas du soir. J'aurais voulu marquer ma place à cette table magnifique, respirer pour longtemps ce parfum de lete; je jetais des regards charmés sur les peintures, sur l'or des plafonds, sur les glaces où je me voyais passer. Il me prenait une soif de luxe et de grandeur qui me faisait oublier le petit quatrième de la rue de Tournon.»

Après avoir traversé la galerie Mme Octave Feuillet alla voir Mme Bizot, veuve du général du génie tué en Crimée, sous-gouvernante du Prince Impérial. Celle-ci la reçut dans un salon orné de tapisseries. Par la porte arrivait une voix d'enfant. C'était celle du Prince Impérial (pii jouait dans une chambre voisine.

« Bientôt, continue Mme Feuillet, on entendit le bruit d'une scie et d'un marteau; et comme je prêtai l'oreille, Mme Bizot me mena discrètement près de la porte de celle chambre. « Regardez » dit-elle, parlant tout bas et entr'ouvrant la porte un peu davantage. Alors je vis l'Empereur assis sur le tapis et confectionnant des joujoux pour son fils. Mme Bizot m'apprit (|u'()m allait jouer le Jeuiw hoininc pauvre au palais, et (jue je serais invitée à la représentation ainsi qu'aux chasses qui allaientavoir lieu. Je rentrai à l'hôtel de la Cloche, le cœur palpitant, et cette nuit-là je dormis dans ma vilaine chambre, comme si j'eusse été dans la grotte d'Aladin. «

A la chasse, Mme Feuillet était un instant descendue de voilure pour se réchaulïer. Au milieu du calme cpii l'enveloppait elle entendit de bruyants éclats de rire. « Ces rires, dit-elle, venaient d'un endroit défriché, en-

RESIDENCliS IMPERIALES 295

touré duiîe clôture de pelils sapins qui cachait, à demi une cabane abritée par un grand chêne. Devant la porte de la maisonnette, des femmes qui me paraissaient être celles des breacks, battaient la terre de leurs petits pieds et se tapaient mutuellement dans les mains pour y ramener la chaleur: c'étaient celles qui avaient ri si bien. Au milieu du groupe un homme de petite taille, portant le tricorne Louis XV, alimentait une tlamnie bleuâtre qui sortait d'un vase posé sur un trépied. Cet homme, c'était l'Empereur. 11 me parut plus animé qu'à l'ordinaire; cette halte dans les bois, ce punch qu'il préparait aux femmes, ce retour à la vie libre semblait avoir rajeuni son front; il était charmant dans sa souveraineté champêtre. Après l'avoir admiré par-dessus les clôtures je me sauvai sans être aperçue. »

Le lendemain 24 novembre, le Roman dun Jeune homme pauvre d'Octave Feuillet joué par les artistes du Vaudeville, La Fontaine, Félix, Parade, Jane Essler, remporta un succès éclatant ; à l'acte de la tour, l'Impératrice fondit en larmes.

Page 1