‹ La société du second empireChapitre 11 sur 56 · Souvenirs de la princesse Pauline de Meliernich · texte numérisé non relu

Souvenirs de la princesse Pauline de Meliernich

qu'on espérait de lui que pour ce qu'il y avail d étrange et de mystérieux dans son existence de despote oriental. On se demandait s'il amènerait avec lui les femmes de son sérail ou bien s'il se contenterait des odalisques que Paris fournit à volonté aux souverains aussi bien qu'aux étrangers de moindre envergure. Question oiseuse, puisque le grandTurc — comme disaient encore les bonnes gens — avait récemment licencié son harem pour ne garder qu'une sultane favorite. Et puis comment va-l-il faire, insinuaient les personnes au courant, puisque la loi de son pays lui interdit de jamais poser le pied sur une autre terre que la terre musulmane ? Les malins répondaient qu'on avait tourné cette difficulté au moyen d'un traité secret qui annexait provisoirement l'empire français à l'empireottoman. D'autres assuraient gravement qu'avant de partir, Abdul-Azis avait fait vœu de ne quitter ni ses babouches ni son fez préalablement saupoudrés de sable empi-unté au rivage du Bosphore sur lequel, e^râce à cet artifice, il serait toujours censé marcher ou dormir pendant tout le temps de son absence.

Quoiqu'il en fût, il se trouva installé à l'Elysée de façon à pouvoir satisfaire à toutes les obligations du parfait croyant. On poussa même le respect de sa religion mahométane jusqu'à confier la garde du palais au balaillon de tirailleurs algériens qui se trouvait en garp,ison à Paris. Le sultan ne fit nullement mystère de sa-présence. Ce gros homme au regard apathique, à la barbe broussailleuse et peu soignée se montra partout et nous avons vu qu'il assista à la distribution des récompenses de l'Exposition. A la Cour il fit assez l'effet d'un sauvage. On l'accusa de n'avoir pas voulu donner le bras à l'Impératrice, ce qui était peut-être contraire aux habitudes musulmanes. A table, il regardait à droite et à gauche pour voir comment on mangeait chez les « roumis », et il retroussait les manches de

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sa tunique toutes couvertes d'or pour ne pas les salir.

ATinstar des autres souverains, Abdul-Azis fut traîné de solennité en solennité et il fit partout bonne contenance. A la revue qui fut donnée en son honneur assista également un souverain nouvellement débarqué, le roi Charles P' de Wurtemberg, beau cavalier à la figure ouverte, aux traits réguliers, à la moustache et aux favoris blonds. Allemand de type, il ne Tétait pas trop par le caractère, car il ne pratiquait guère l'esprit de caporalisme et semblait préférer aux choses delà guerre la culture des lettres et le goût des arts.

Le sultan avait été précédé à Paris par son fastueux vassal, le vice-roi d'Egypte Ismaïl-Pacha, l'ami de Ferdinand de Lesseps, le protecteur de ce canal de Suez auquel s'intéressait alors si fortement le monde entier. Pour ce ventripotent personnage d'âge mûr au regard bridé, à la courte barbe blonde encadrant une large figure, notre capitale était une vieille connaissance, car il avait été jadis élève à l'École polytechnique au titre étranger. Il parlait admirablement français et l'on vantait la facilité qu'il montrait à Londres et à Paris pour porter des toasts dans la langue des deux pays.

Puis arrivèrent le roi de Portugal Louis P"" et sa femme. On trouva généralement bonne mine à ce souverain de vingt-neuf ans à l'expression affable, à la fine moustache, dont le règne avait ouvert pour son pays une ère de tranquillité, après de nombreuses années de troubles et de révolutions. Pour lui aussi les réceptions se multiplièrent. Le prince Napoléon donna notamment une grande fête en son honneur au Palais-Royalet on y admira la magnifique toilette de la reine de Portugal, toute couverte de diamants et de dentelles rares, qui ne laissait pas de contraster avec la mise si simple et quasi austère de la maîtresse de maison, cette princesse Clotilde discrète jusqu'à l'effacement et modeste en sa mise jusqu'au jansénisme. Ce malheureux Louis I*""

devait mourir quinze jours après être rentré à Lisbonne.

Les rois du Nord rejoignaient ceux du Midi, car Paris reçut aussi la visite de Charles XV, roi de Suède et Norvège, et celle de son frère, le prince Oscar, duc d'Ostrogothie, tous deux grands, barbus et pleins d'aménité. Il était indiqué que ces descendants d'un F'rançais, le maréchal Bernadotte, trouvassent chez nous le meilleur accueil. On fit même remarquer (fu'en dépit de son titre barbare, le prince Oscar avait conservé très pur le type béarnais. Il dirigea avec beaucoup de compétence et de courtoisie une promenade nautique sur la Seine dans une flottille de petits bateaux construits en France à destination de Stockholm. Les deux frères admirèrent d'autant plus l'Exposition que Charles XV y était exposant et qu'il put constater avec plaisir, dans la section des Beaux-Arts, le succès de ses paysages de Norvège.

Il faut encore mentionner le séjour dans la capitale d'une souveraine qui y mena une vie un peu plus calme et plus retirée que les autres têtes couronnées. C'était la reine Sophie de Hollande, une amie ancienne et dévouée de l'Empereur et de l'Impératrice. Les ressources de cette Majesté aimable, intelligente et bonne, passaient à peu près complètement en œuvres de bienfaisance. Si bien qu'on ne lui connaissait guère qu'une toilette de cérémonie. Cette robe de soie cerise, dont on variait les^aspects en changeant la garniture, était bien connue aux Tuileries. On disait : « C'est le tour des dentelles noires. A bientôt l-es blanches. » A cette époque, on attendait également à la Cour l'ari-ivée du Shah de Perse et celle du sultan du Maroc. Ils ne purent venir, retenus dans leurs États par d^s difficultés intérieures.

Les princes héritiers avaient suivi l'exemple de leurs parents. Outre le prince royal de Prusse, on avait vu

débarquer presque en même temps le prince royal de Saxe, le prince de Galles, bien connu comme un grand amateur de plaisirs et de voyages et qui représentait à peu près seul la jeunesse et la belle humeur dans l'austère cour de Saint-James ; le prince Humbert dltalie, fils de notre ancien allié Viclor-Emmanuel, un jeune homme de trente-trois ans bien pris dans sa petite taille et portant avec beaucoup de désinvolture Tuniforme de couleur foncée sous lequel il avait vaillamment combattu à Custozza.On aurait pu leur adjoindre le prince d'Orange, plus notoire dans le monde où l'on s'amusait sous le nom de prince Citron, mais celui-ci n'était point pour Paris un hôte de passage, mais un véritable habitant.

lisse laissèrent joyeusement entraîner dans la chaîne ininterrompue des bals et des fêtes dont la société parisienne commençait à se sentir lasse sans être rassasiée. 11 ne fallait pas démander à une mondaine de faire le sacrifice d'une soirée de gala. On prêta à l'une d'e^^es ce mot quelque peu renouvelé du général Hoche :

— Docleur, donnez-moi contre la fatigue un remède qui ne m'empêche pas d'aller au bal des Tuileries.

Et Ton se montra encore, dans ces réunions sans cesse renouvelées, un personnage étrange, un prince d'Asie : le frère du Mikado du Japon qu'on appelait alors le Taïcoun, Son pays ne s'était pas encore européanisé et au lieu du banal et morne habit adopté depuis par ses compatriotes, il portait, à l'admiration de tous, de magnifiques robes d'apparat brochées d'or et 'richement brodées.

Dans cette longue suite de souverains et de princes voyageurs, il ne faut pas oublier deux rois : Louis V'^ et Louis II de Bavière, le grand-père et le petit-fils, qui vinrent ensemble. Le premier intéressa tous ceux qui l'approchèrent par la prodigieuse vivacité qu'il avait

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conservée à quatre-vingt-un an, par la verdeur de son esprit et aussi par les souvenirs qui couraient encore sur son règne. N'avait-il pas dû, en 1848, après vingttrois ans de règne, abdiquer au profit de son fil? Maximilien P"", parce qu'on l'accusait d'avoir trop protégé les artistes et notamment la fameuse Lola Montés qui avait tenu une place excessive dans sa vie ? Il avait conduit les affaires de l'Etat à la façon d'une sorte de Médicis, épris d'art, poète, romancier, auteur d'une évocation de la mythologie germanique qu'il avait intitulée : Les Compagnons de la Walhala, très aimé, d'ailleurs, de son peuple. Tout juste âgé de vingt-deux ans, mince et élégant sous la tenue militaire qu'il aimait à porter, son petit-filë Louis II, qui régnait actuellement sur la Bavière, avait hérité de lui celte culture artistique qui fit de lui l'intime ami de Wagner, le constructeur de châteaux éperdument romantiques, et ne cessa de le dominer même au plus fort de celte démence qui devait le conduire à une fin mystérieuse et tragique.

Maigre et de haute taille, très sourd en même temps que fort laid, Louis P"" avait une mise des plus négligées et semblait un pauvre professeur d'une chaire délaissée. Une énorme loupe déparait son front. 11 se rendait compte de ce physique peu avantageux et vous demandait à brûle-pourpoint : a Croiriez-vous que j'ai été joli comme enfant? » Il montrait, en toute occasion, une franchise brutale faite surtout de sans-gêne et l'on ne comptait plus les « gaffes » semi-volontaires auxquelles il paraissait se complaire. Ce genre d'excentricité assez dangereux plaisait, d'ailleurs, à certaines personnes, notamment à la princesse Mathilde qui traitait Louis I" d' « adorable vieillard ».

Pendant son séjour à Paris, il fut invité à Saint-Cloud et, dînant à côté de l'Impératrice, il entreprit de lui parler espagnol. Ce fut un charabia si épouvantable

qu'elle ne put s'empêcher de rire. Il ne se démonta nullement et ajouta :

— J'aime l'Espagne : j'en aime la langue et j'ai toujours admiré les Espagnoles.

Se rappelant les aventures de son voisin avec Lola Montés, l'Impératrice jugea inutile d'insister. Mais ce Saint- Jean-Bouche d'or de Louis P"" n'avait de mystère pour personne. Au milieu du silence général il s'écria :

— Ah ! les Espagnoles, j'en sais quelque chose. Il y en a une qui m'a coûté ma couronne.

Cet aveu nullement déguisé jeta un froid.

Une autre fois, le vieux roi, voyant le prince Joachim Murât causer avec le prince de Metternich avait demandé son nom à la femme de ce dernier. Elle dut le lui crier si fort que tout le monde entendiL Le silence se fit dans la salle et Sa Majesté, paraissant ravie d'avoir enfin compris ce qu'elle désirait savoir, s'écria :

— Oh ! Murât I Je me rappelle l'époque à laquelle feu le prince de Metternich était l'amant de la reine Caroline !

L'ambassadeur d'Autriche baissa modestement les yeux. Quant au prince Murât, il prit gaiement la chose et se tournant vers son interlocuteur, il lui dit :

— Eh bien, comme nous n'y pouvons plus rien changer, rions-en ^

L'empereur d'Autriche fut le dernier des souverains à visiter l'Exposition, retenu qu'il avait été à Vienne par le deuil de son malheureux frère Maximilien. Et puis il avait reçu, au mois d'août, à Salzbourg la visite de Napoléon Illet de l'Impératrice, visite où fut esquissé

1. Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich. — La reine Caroline de Naple3,sœur de Napoléon I", avait eu, en eflet, une liaison orageuse avec le futur chancelier d'Autriche pendant son ambassade à Paris.

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un plan d'alliance entre la France et l'Autriche qui, s'il avait été conclu, nous aurait probablement sauvés en 1870^ Le plan de campagne ultérieurement concerté entre l'archiduc Albert et le général Lebrun, lors de sa mission à Vienne, prouve à quel point Napoléon III se croyait en droit de compter sur la coopération de l'Autriche en Cas de guerre avec la Prusse.

Ce fut seulement le 28 octobre que François-Joseph II débarqua à la gare de l'Est accompagné de ses deux frères, les archiducs Charles-Louis et Louis-Victor, après s'être arrêté à Nancy pour y visiter les tombeaux des ducs de Lorraine, ses ancêtres. Il fut accueilli par le plus sincère et le plus ardent enthousiasme. On pensait saluer en lui un véritable ami de la France. Le jour de son arrivée aussi bien qu'au cours des prometiadeâ qu'il fit ensuite à traversées quartiers populeux de Paris, il se vit acclamé par la foule plue que ne l'avait été aucun des visiteurs couronnés de l'Exposition. Il y avait au fond de cette explosion des sentiments populaires Côrnme une pensée de revanche de Sadowa qui avait blessé la France presque autant que l'Autriche. En outre, les manières si nobles dece souverain encore jeune issu d'une antique maison, s& belle prestance militaire sous la tunique blanche, l'expression de son visage fin et régulier avaient tout ce qu'il fallait pour lui conquérir les sympathies.

On s'était promis de ne pas donner d'aussi grandes fêtés que les précédentes à cause de la perte douloureuse faite par notre nouvel hôte. L'impératrice s'efforça de l'entourer des souvenirs laissés en France par des membres de sa famille. Elle le conduisit à Ver^ sàilles et à Trianon où, fidèle à son culte pour la mémoire de Marie-Antoinette, elle avait pieusement réuni de nombreux objets ayant appartenu à l'infortunée fille de Marie-Thérèse. Une chasse dans les bois de Compiègne donna à François-Joseph II l'occasion de

LES SOUVERAINS ETRANGïhS A t>Al\ÎS

connaître celte résidence où s'étaient célébrées les fiançailles de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon ^^

Napoléon III a pris à lâche d'effacer auprès de son hôte les pénibles souvenirs de i85g par la bonne grâce

L'empereur d'Autriche félicite le maréchal Canrobert après une revue donnée en son honneur (Monde illustré).

et la simplicité affectueuse de soti accueil. Après un dîner à Compiègne, la soirée revêt Un caractère presque intinie. On fait chanter M. de Braun, chef de cabinet de François-Joseph II qui possède une voix superbe sans que son empereur Tait encore soupçonné. Puis la j)rincesse de Metternich signifie à son mari : « Richard, au piano I » Et, accompagnée par lui, elle obtient à son tour le plus vif succès dans son joyeux répertoire de chansonnettes que, malgré de perfides on-dit, elle ti^a point appris avec Thérésa. On fait même siffler un écuyer de l'Impératrice, le marquis de Castelbajac, ce qui stupéfie profondément l'auguste héritier des Habs-

bourg, qui, de sa vie, n'a certainement jamais entendu siffler qui que ce soit de son entourage. Mais il paraît que M. de Castelbajac était un artiste consommé dans son genre et qu'il possédait sur son bizarre instrument un art subtil des nuances. Un peu revenu de sa stupeur, Tempereur d'Autriche tint lui-même à le féliciter.

Celui-ci partit de Compiègne même, le 27 octobre, pour rentrer dans sa capitale. Durant son court séjour, il avait fait plusieurs visites à l'Exposition et s'était/ montré émerveillé. Sans doute conçut-il dès lors le projet de celle qui devait, peu après, être organisée à Vienne. Il n'avait pas été, comme le czar, applaudir les divettes de nos petits théâtres. L'opinion publique l'en loua, ce qui prouve que cette époque, si souvent accusée de corruption, pratiquait une étroite morale des convenances qui nous fait sourire aujourd'hui. Ce souverain, qui fut, toute sa vie, si terriblement ballotté par le sort, mais qui sut éviter l'abîme où devait sombrer son successeur, avait paru bien intentionné à notre égard. Ses gestes et ses paroles durant son séjour reçurent une unanime approbation. On lui sut particulièrement gré du toast chevaleresque qu'il prononça au banquet de l'Hôtel de Ville.

« En voyant à Nancy les tombeaux de mes ancêtres confiés à la garde d'une généreuse nation, j'ai oublié toutes les rancunes du passé. »

Tel fut cet extraordinaire défilé d'empereurs et de rois qui donna à la France l'illusion d'une puissance qu'elle ne possédait plus et une confiance trompeuse dans la paix. Leur séjour dans ce Paris de l'Exposition peut-être trop heureux n'influa guère sur leurs desseins politiques, ils s'étaient laissés docilement et gracieusement amuser et ils rentrèrent dans leurs^ Étals avec cette humeur des gens qui, au retour d'une fête, rapportent plus de satisfaction du plaisir savouré que de econnaissance à celui qui le leur a fait goûter.

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