‹ La société du second empireChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE III VICTOR HUGO EN EXIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE III VICTOR HUGO EN EXIL

Rayonnement de Victor Hugo en exil. — Son concours au culte napoléonien. — Sa fuite au 2 Décembre. — Le poète à Bruxelles. — Napoléon le petit et la bouteille d'encre. — Les proscrits de Décembre chez Hugo. — Débarquement à Jersey. — Marine-Terrace et ses habitants. — Caractère et usages des Jersiais. — Victor Hugo à table. — Ses promenades. — La bosse de Victor Hugo. — Occupations de sa famille. — Propos politiques. — Tables tournantes et fantômes. — Combativité de Victor Hugo. — Publication des Châtimenls. — Victor Hugo et les proscrits attirent l'attention de l'autorité. — L'Homme. — Vive alerte. — L'expulsion. — Arrivée à Guernesey. — Aspect de l'île. —Accueil favorable des habitants. — Hauteville-house. — Victor Hugo décorateur. — Mme Drouet à Guernesey. — Amour de Vi( tor Hugo pour les animaux. — Les visites. — Opinions littr-raires de Victor Hugo. — Sa correspondance. — Ses multiples intei*ventions, — Ses déplacements. — Le poète au travail. — Ses dessins. — Lés Travailleurs de la men. — Les Misérables. — Le dîner des enfants pauvres. — Influence de Guernesey sur Hugo. — Le retour en France.

Le plus grand nom de la littérature française sous le Second Empire est incontestablement celui de Victor Hugo. Son nom, son œuvre, son influence ont joui alors d'un prestige trop considérable dans le monde entier pour que nous ne lui consacrions pas un chapitre. Ce fut la période la plus éclatante de sa vie. Dans son exil hau-

tain, sur ces rochers battus par la houle que sont Jersey et Giiernesey, il n'a cessé de faire entendre sa puissante voix. Son magnifique isolement a ressemblé à celui de Saint-Jean à Pathmos et de Napoléon à Sainte-Hélène. Un de ses familiers, qui resservait évidemment ses sévérités pour le ^rand empereur, a même appelé Guernesey un Sainte-Hélène sans remords. Très occupé de sa gloire, rivé à son opiniâtre labeur, soumise son besoin de produire, le poète irréconciliable avait fort bien choisi sa retraite. Si modeste qu'elle fut, il y apparaît comme sur un piédestal d'où il parle, frappe et rayonne. Jamais il n'est apparu plus grand que dans celook-oiit de Hauteville-house qui, selon les beaux vers de M. Fernand Gregh,

Fut pendant dix-huit ans sur l'infini du beau Le plus haut phare de la terre.

En raison de l'ampleur de son génie, Victor Hugo avait fait plus pour le culte napoléonien que n'importe quel écrivain de son temps. Les merveilleux morceaux lyriques qui s'intitulent VOde à la Colonne, Lui, Napoléon II avaient eu encore plus de portée sur l'opinion que les chansons de Béranger ou Le Colonel Chahert et tel chapitre du Médecin de campagne de Balzac. Après la révolution de Février, il avait applaudi avec enthousiasme au retour de Louis-Napoléon, dont le nom symbolisait pour lui un idéal de démocratie et de liberté. Dans son journal L'Evénement, il attaqua le général Cavaignac dont il redoutait la candidature à la présidence et il défendit vigoureusement celle du neveu de l'Empereurpour lequel il vota et dont il favorisa l'élection. A latribunede l'Assemblée nationale il prononça plusieurs discours en faveur des idées du Prince-président et notamment du suffrage universel que les partis de droite s'apprêtaient à mutiler. S'adressant au peuple, il disait dans l'un d'eux: « Quand tu auras le droit de vote, tu

seras sauvé, tu ne feras plus d'émeutes. » Ses premiers rapports personnels avec Télu du lo décembre, qui l'admirait beaucoup, furent empreints de cordialité. Onadit qu'il s'était brouillé avec lui par dépit de n'en avoir pas reçu le portefeuille de l'Instruction publique sur lequel il comptait. Les blessures d'orgueil atteignaienttoujours une grande profondeur chez Victor Hugo et peut-être celle-ci explique-t-elle en partie la haine inextinguible qu'il voua à Napoléon III.

Quoi qu'il en soit, lors des arrestions du 2 Décembre, le poète, sachant la sienne imminente, avait quitté son appartement de la rue de la Tour-d'Auvergne et il s'était mis à errer en fiacre à travers Paris à la recherche d'un asile. Une femme l'accompagnait. Ce n'était point Mme Victor Hugo, mais celle qui resta toujours une rivale acceptée par elle. Elle s'appelait Juliette Gauvain * et l'auteur d'Hernani l'avait connue dix-huit ans auparavant, alors qu'elle tenait, sous le nom de Juliette Drouet, les petits rôles dans les drames de la Porte-Saint^ Martin et qu'elle était la maîtresse richement entretenue ^du prince Demidoff. Elle possédait encore cette sculpturale beauté qui l'avait fait choisir comme modèle pour la statue de Lille de la place de la Concorde. Après s'être longtemps montrée rebelle à une domination que l'olympien Hugo exigeait absolue, elle finit par complètement la subir et il en résulta cette liaison qui, jusqu'au dernier jour de celui dont elle aidait la fuite, devait accoupler, comme une ombre modeste, à son nom grandiose celui de Mme Drouet.

En ces jours d'épreuves, elle mit tout son cœur, toutes ses forces au service de celui qu'elle adorait comme un dieu. 11 finit par trpuver le refuge désiré dans la maison d'un marquis qui était son parent et qui dirigeait un

1. Victor Hugo a donné ce nom a un des personnages de son roman Quaire-vingi-ireize.

journal légitimiste. Il y demeura plusieurs jours sans subir d'alerte trop vive. Puis la dévouée Juliette lui procura un passeport et, le 12 décmbre, elle accompagnait à la gare du Nord le fugitif déguisé. Avec une angoisse, que partagea la famille Hugo, elle attendit de ses nouvelles. Bientôt des lettres arrivèrent, annonçant qu'il avait pu sans accident gagner Bruxelles et qu'il venait de s'y installer.

Comme avec lui, môme au milieu des pires alarmes, ia beauté et Tart ne perdaient jamais leurs droits, il avait loué une chambre qui ouvrait *ses fenêtres sur le plus admirable ensemble architectural de la ville : cette Grande Place qui constitue le plus pur joyau de la Renaissance flamande. En face, le vieil hôtel de ville dressait ses pignons finement sculptés et ajourés. Haute de plafond et assez vaste comme toutes celles des vénérables demeures qui forment cette glorieuse enceinte, la chambre du proscrit était simplement meublée d'un divan qui servait de lit, d'une table destinée au repas aussi bien qu'au travail et d'un vieux miroir surmontant une cheminée.

Sur cette table, sans plus attendre, Hugo se mit à épanchera grands traits de plume son indignation bouillonnante. Il employa ses premiers mois d'exil à jeter violemment sur le papier quelques-unes des plus cinglantes pièces des Châtiments et toute VHistoire d'un crime. Mais il remit à plus tard la publication de ce dernier ouvrage qui, en raison du caractère historique qu'il avait la prétenlion de lui donner, lui parut avoir besoin du recul du temps K En revanche, il avait conçu à la façon d'un pamphlet Napoléon le petit et, quand il reprit la plume pour l'écrire, il y mit une telle fougue qu'au i4 juillet de cette année 1802 — date symbolique

1. L'Histoire d'un crime n'a été publiée qu'en 1877, à la veille du 16 Mai.

pour ce grand amateur de symboles — l'œuvre était complètement terminée. Il s'aperçut que sa bouteille d'encre Tétait également et, toute boutade prenant chez lui la forme rimée, il écrivit sur l'étiquette:

La bouteille d'où soHit Napoléon le petit.

A cette époque, Mme Drouet était venue le rejoindre à Bruxelles et elle avait repris auprès de lui l'exigeante besogne de secrétaire à laquelle il l'avait pliée depuis quelques années et qu'elle accomplissait avec une inlassable soumission. Quand Hugo eut tracé ce distique sur la bouteille d'encre, elle lui dit:

— Ah ! par exemple, voilà un cadeau que vous devriez me faire.

— Prenez, répondit-il, c'est le moins que je puisse payer la copie que vous avez faite de l'ouvrage ^

Victor Hugo avait retrouvé à Bruxelles plusieurs de ses amis politiques, en butte comme lui aux sévérités du nouveau gouvernement français. Ils vinrent lui faire de fréquentes visites à son premier étage de la Grande Place, situé au-dessus d'un bureau de tabac. C'étaient surtout Gournet, Paul Parfait, Victor Schœlcher, qui avait réussi à quitter Paris déguisé en prêtre, le colonel Gharras, Camille Berru, ancien védsicleur k U Evénement^ l'important Ledru-BoUin, l'intarissable et creux bavard

1. Quelque temps après, Mme Drouet donna celte bouteille à un proscrit de Décembre, le docteur Yvan, fils d'un médecin de Napoléon I«', qui l'avait soignée. Revenu en France, après l'amnistie, celui-ci devint le médecin du prince Napoléon. Un jour, le prince vit chez lui le cadeau de Mme Drouet et s'écria aussitôt: « Vous allez me donner cette bouteille. — Prince, c'est impossible. Tout ce que vous voudrez, excepté cela. — C'est cela que je veux pourtant, repartit le cousin de l'Empereur que n'effarouchaient pas les charges contre le régime. Vous savez que je suis un admirateur de Victor Hugo. Il ne fallait pas me la montrer, » Et il la mit dans sa poche.

Michel de Bourges, Hetzel, le futur éditeur, l'aimable et disert Emile Deschanel. La porte du poète n'était jamais fermée. Le visiteur entrait à son^gré et l'apercevait courbé sur les feuillets qu'il couvrait de sa ferme écriture. Il ne détournait pas la tète, faisait signe à l'entrant de s'asseoir, continuait son chapitre, puis, arrivé au point voulu, il se redressait et se meltait à causer de bonne humeur. Souvent aussi venait legénéralde Lamoricière qui s'asseyait sur le lit-divan et, tout en frisant sa grosse moustache ou en allumant une pipe, se mettait à vociférer et à sacrer contre le coup d'État. Son hôte îui lisait alors quelque passage de Napoléon le petit auquel il donnait de violents signes d'approbation. On vit souvent aussi dans cet intime foyer des colères républicaines le général Bedeau, Louis Blanc, Barbes, Pauline Roland et desvisiteurs de passage comme Eugène Sue, Emile de Girardin et Alexandre Dumas, brouillé lui aussi avec le Prince-président, mais sans autant d'intempérance haineuse et irréductible. En outre, dès le mois de janvier 52, les habitués les plus constants et les plus chers furent les deux fils du poète, Charles et François, qui étaient venus le rejoindre, aussitôt libérés d'une courte captivité.

Victor Hugo aurait peut-être passé à Bruxelles tout le temps de son exil, ce qui eût été moins propice à ses attitudes aussi bien qu'à sa gloire, mais la chambre belge vola une loi d'exception, la loi Feider, qui l'obli" gea ^ quitter le pays. 11 dut s'embarquer à Anvers pour l'Angleterre. Un groupe d'amis, Madier de Montjau, Charras, Deschanel, Dussoubs, Perdiguier, l'accompagna jusqu'au quai de départ. Là, conformément aux airs de pontife miséricordieux qu'il aimait à se donner, il leur déclara que, malgré ce nouveau bannissement, sa reconnaissance ne manquerait point à la terre hospitalière qui l'avait accueilli. Il ne resta que fort peu de temps à Londres où il vit Mazzini qu'il chercha à dissua-

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4er de ses projets d'agitation révolutionnaire dans les États pontificaux. On sait que celui-ci ne se laissa pas convaincre. D'ailleurs, il n'aimait pas Hugo qu'il avait )3aptisé a le chef des endormeurs ».

Le 5 août i852, Victor Hugo débarqua à Jersey et fut reçu sur le quai de Saint-Hélier par un groupe de proscrits français, ceux-ci étant assez nombreux dans l'île. Mais, plus qu'eux, la vue de cette terre fleurie et riche, de cette forêt transformée en jardin au milieu du cirque mugissant des vagues l'enchanta et lui mit tout de suite de la joie au cœur. La vue d'un orme, en particulier, éveilla en lui une délicieuse vibration. «Quelle douce chose ! s'écria-t-iL Je retrouve l'orme : c'est un arbre de France. » 11 s'arrêta à cet hôtel de la Pomme d'or, où un autre exilé, le général Boulanger, devait loger quarante-deux ans plus tard. Quelques promenades aux environs lui firent aimer de suite le pays où il allait vivre. Avec sa facilité à laisser pénétrer parles impressions extérieures son « âme de cristal » et à se fondre dans les paysages qui parlaient à cette àme, il oublia un peu l'exil pour savourer la beauté de ce Jersey qu'il appellera « une idylle en pleine mer » et dont il traduira si justement l'irrésistible séduction dans ces vers:

Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs, Et, dans sa petitesse, elle a les deux grandeurs. Ile, elle a l'océan ; roche, elle est la montagne. Par le sud Normandie et par le nord Bretagne, Elle est pour nous la France et, dans son lit de fleurs. Elle en a le s-ourire et quelquefois les pleurs.

Saint-Hélier charma son nouvel habitant par ses vieilles tours massives, ses rues éclatantes de propreté, ses façades peintes de couleurs vives, ses églises avenantes et rustiques consacrées aux cultes les plus différents.

Il choisit comme logis un cottage à toit plat et à un seul étage situé à l'extrémité de la ville, dans un endroit un peu isolé. La maison, baptisée Marine-Terrace, disposait ses balcons, ses terrasses et son jardin devant la mer. Victor Hugo sV installa avec sa femme, ses deux fils, sa fille et Auguste Vacquerie, le frère du mari de sa fille aînée, celle qui s'était noyée si tragiquement, quelques années auparavant, à Villequier, dans la rade du Havre. Vacquerie devait vivre longtemps à ce foyer, à la façon d'un fils aîné et aussi d'un infatigable thuriféraire, attentif aux moindres gestes du maître, recueillant ses mots et grisé de l'orgueil de respirer le même air que lui.

Ce fut dans ces termes étranges qu'un journal de Jersey apprit aux habitants de l'île l'arrivée d'un hôte illustre : u Avant-hier débarqua M. Victor Hugo, une de nos muses les plus distinguées. » Indépendamment de sa gloire littéraire, le proscrit possédait de sûrs titres à la considération des Jersiais. N'était-il pas pair de France ? Au sein de cette population candide, toujours fidèle à ses archaïques traditions, cette dignité lui mérita d'être appelé milord et fit du gouverneur de l'île son inférieur. Elle lui valait aussi le droit de ne pas faire balayer le devant de son seuil ni arracher Therbe qui croissait le long de sa façade. Elle lui conférait un droit plus cocasse encore dont il ne se sentit guère l'envie d'user : celui de mettre la jambe dans le lit de la Reine- En revanche, il avait à payera celle-ci, suzeraine du duché de Normandie, une redevance annuelle de deux poules que le dîmeur ne manqua jamais de venir réclamer en personne.

Ce qui intéressait davantage les habitants de Marine- Terrace, c'est que l'île de Jersey jouissait d'une constitution à elle propre qui assurait leur sécurité et que les lois locales semblaient de nature à protéger les droits des bannis. Mais aussi quel esprit d'étroit rigorisme,

quel respect servile des usages, quel cant oulrancier courbaient tous les citoyens sous une règle inflexible ! Pour n'en avoir pas tenu compte et être, un jour, sorti en tenue assez débraillée, sa chemise débordant quelque

Victor Hugo.

Photographie prise à Jersey, par son fils Charles.

peu la ceinture de son pantalon, Vacquerie se vit rappeler à l'ordre par un passant qui lui dit: « Monsieur, votre vêtement est en désordre. » Très gavroche d'humeur, le dit Vacquerie se faisait, d'ailleurs, un malin plaisir de scandaliser ces Jersiais que Charles Hugo appelait des « moutons à tête de canard ». Un jour qu'il venait de se baigner dans le seul costume possible à Jersey, celui du

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père Adam, car un inimaginable puritanisme y interdisait alors la vente des caleçons, il poussa la plaisanterie un peu loinendemandantrheure à une miss d'âge mûr. Ça fit Un beau tapage dans Tlle. Toiis les journaux en parlèrent.

La vie s'écoulait calme et régulière à Marine-Terrace. La chambre de Victor Hugo avait sa fenêtre sur la mer et de là il voyait la côte de F'rance. Dès que paraissait le jour, il c|uittait sa couchette de fer et jusqu'à midi, sans le moindre répit, il travaillait debout devant un haut pupitre. II déjeunait ensuite en famille et toujours de fort bon appétit. Il appréciait tout "particulièrement les viandes rouges. Sa grande pitié pour tous les êtres s'arrêtait là. « Que ferait-on des moutons, disait-il, si l'on ne les mangeait pas ? » Il avait conservé des dents excellentes et il en abusait, brisant avec elles noix et amandes, croquant à grands coups pommes et oranges. Il adorait les plats sucrés, les entremets, les glaces. Mais à Jersey la simplicité était devenue obligatoire dans les menus, car, avec l'exil, les ressources du poète s'étaient considérablement réduites. Au début, il lui fallut vivre, lui et les siens, avec tout juste sept mille francs de revenu annuel. Malgré la publicité que lui procura un feuilleton de Théophile Gautier, la vente de son mobilier de Paris ne lui rapporta qu'une faible somme.

Après le déjeuner, tandis que sa femme faisait la sieste tlans une petite serre, venait pour lui l'heure de la promenade. Grand marcheur, il arpentait d'un pas rapide les plages unies, les plus hautes falaises ou ces routes fleuries de Jersey qui ressemblent à des allées de parc. On le voyait aller, le front en avant, comme si son cerveau entraînait le reste derrière lui. Son allure rapide facilitait chez lui le travail de la composition. Il se réjouit fort de trouver sous ce nouveau ciel une température clémente et souvent ensoleillée. Il n'avait pu

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se plaire ni en Belgique ni à Londres où le mauvais temps et les brouillards le chagrinaient sans cesse. « Le bon Dieu, écrivait-il alors, qui nous a ôté la patrie, devrait bien ne pas nous enlever le soleil. »

Les habitants de l'île le regardaient passer d'un œil curieux et parfois inquiet. C'est que certains journaux conservateurs de France et de l'étranger le représentaient comme un forcené prêchant l'assassinat et comme un ivrogne qu'on ramassciit sous la table. L'un d'eux avait même affirmé qu'il était bossu et qu'en idéalisant Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, il avait cédé à un sentiment d'intérêt personnel. Ces accusations firent beaucoup rire Hugo et lui inspirèrent les deux vers suivants :

Voici les quatre aspects de cet homme féroce : Folie, assassinat, ivrognerie et bosse.

Ce distique, dont il s'était marqué dans un moment de joyeuse imprudence, amena, un jour, une scène aussi amusante qu'imprévue. Victor Hugo venait de se baigner avec quelques amis sur la plage de Jersey, dans le simple appareil que nous avons déjà signalé comme obligatoire. Rassemblé sur une éminence voisine, un groupe déjeunes miss braquait fort indiscrètement sur eux des lorgnettes de spectacle et semblait discuter avec la plus vive animation. Un ami du poète, qui ne se baignait pas, entra en conversation avec l'une d'elles et elle lui demanda lequel des baigneurs était M. Victor Hugo. Quand il le lui eut montré, elle poussa un soupir de satisfaction en criant :

— Mais nô, il n'était pas bossu.

Se rappelant les deux vers cités plus haut, son interlocuteur lui demanda en riant :

— Alors, miss, c'est la bosse que vous regardiez ?

— Oh! uniquement, fit-elle avec un petit air pudique *.

En dépit de ce tribut accordé à la fantaisie, l'atmosphère se maintenait fort studieuse à Marine-Terrace. Charles Hugo écrivait des romans et des pièces. Son frère François traduisait Shakespeare. Mme Victor Hugo recueillait des notes sur son mari. Auguste Vacquerie amassait au jour le jour les souvenirs littéraires et pittoresques qu'il a réunis depuis sous ces titres : Les Miettes de t'histoire et Profits et grimaces. La fille du poète composait de la musique, ce qui ne laisse pas démettre en défaut les lois de l'hérédité, car cet homme si richement doué pour tous les autres arts se montra, toujours rebelle à celui des sons. Dans ses heures de loisir, le fils aîné, Charles, s'adounait à la photographie et cultivait avec succès le daguerréotype. 11 a fait à Jersey plus de cent portraits de son père. Dans l'un d'eux le poète sommeille au cours d'une lecture à haute voix faite par un des siens et Vacquerie a malicieusement écrit au dos : Effet de Phèdre sur le génie, tandis qu'une autre photographie montre le chat de la maison non moins endormi et porte la mention Effet de Phèdre sur lès bêtes. Ce sommeil de Victor Hugo était-il une opinion ? On sait qu'il ne goûtait pas beaucoup Racine et la raison de ce peu de goût, c'était surtout qu'on le lui avait opposé et à peu près seul, lors de ses bruyants débuts dramatiques, en i83o. 11 lui en avait gardé rancune et ne pouvait s'empêcher de voir en lui, si l'on peut dire, un silTleur à^Hernani.

Il y avait à Maritie-Terrace un billard sur lequel on jouait presque tous les dimanches. Mais il fallait le faire doucement, sous peine de s'attirer l'hostilité des Jersiais, dont l'austérité religieuse n'aurait pas admis cette distraction en un jour strictement réservé au Seigneur.

1. Les Propos de table de Victor Hugo en exil, publiés par Octave UzANNE. (Administration de l'Art et l'Idée, 1892.)

Ne refusèrent-ils pas, un de ces dimanches, de saluer leur reine débarquée à Saint-Hélier, parce qu'elle violait le repos sacré du jour ? Elle ne trouva sur le quai qu'une foule muette et un seul front se découvrit devant elle : celui de Victor Hugo qui, dit-il : « ne saluait pas la Reine, mais une femme ^ » .

Il avait retrouvé à Jersey un certain nombre d'amis politiques, proscrits comme lui après le coup d'État, entre au très Paul Meurice, Schœlcher, le général Le Flo, Pierre Leroux, Théophile Guérin, Sandor Téléki, Mézaise, Bonnet-Duverdier, Ribeyrolles. Avec eux il causait souvent des événements qui les avaient forcés à quitter la France et il lui arrivait de mêler à l'évocation de ses haines exaspérées des paradoxes qui ne manquaient pas de piquant. On a retenu de lui un exposé de la conduite qu'il aurait voulu voir tenir à Napoléon III :

— Si, disait-il, Louis Bonaparte eût été un ambitieux intelligent au lieu d'être un misérable intrigant armé du nom si populaire de Napoléon, il aurait eu un rôle magnifique et unique à remplir... Renoncer à tous les pompons et à tous les clinquants de la vanité, renoncer à l'argent et au luxe, renoncer au titre de prince inutilement ajouté à celui de président, tout en traitant de haut les souverains d'Europe ; faire le bien du peuple, rendre la liberté, réaliser toutes les améliorations possibles, encourager l'art, rehausser la France tout en se faisant humble, vivre pauvre et dignement ; respecter la constitution; enfin, le terme de quatre ans écoulé, s'en aller et dire : « Je résigne le pouvoir que le peuple m'a (( donné et je le laisse à celui que le peuple jugera être « plus digne que moi. )> Et tous auraient dit à Bonaparte : « Restez! Nous vous garderons malgré vous^. u

2. Lea Propos de table de Victor Hugo en exil, publiés par Octave Uzanne.

Il parlait toujours avec une extrême politesse deTImpératrice qu'il avait reçue chez lui, au temps où elle était jeune fille, et il la mettait en dehors de ses anathèmes. On a dit que quelque temps avant son mariage, elle l'avait fait consulter au sujet dudit mariage avec l'espoir naïf et bien féminin de le rallier. Non moins naïvement le poète lui fit tenir par une main sûre les Châtiments et Napoléon le petit dont la lecture, si elle eut lieu, n'offrait guère de chances de la faire revenir sur une décision que nulle femme au monde n'aurait manqué de prendre à sa place. Dans ses entretiens politiques, on remarqua qfue Victor Hugo parlait également avec une nuance de respect de Saint-Arnaud. Hommage bien naturel rendu au vainqueur de l'Aima et à l'héroïque victime du choléra. « 11 a suffisamment expié, disait-il. J'aurai pitié de lui. J'ôterai son nom de mes vers. » Ce qu'il a oublié de faire, d'ailleurs.

Avec certains proscrits de condition plus modeste, comme l'épicier Asplet, la conversation présentait assurément moins d'intérêt. Néanmoins le poète avait plaisir à les revoir, à causer avec eux, à assister à leurs réunions. A l'une de celles-ci, on avait fait tourner les tables. L'esprit de Marat s'était trouvé, paraît-il,, dans le pied de l'une d'elles et celle-ci s'était inclinée profondément en voyant entrer Victor Hugo. Puis elle déclara que ce nouvel assistant avait été antérieurement un des conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, ce qui ne laissa pas de désobliger extrêmement l'auteur du Dernier jour d'un condamné.

Les pratiques spirites avaient vivement frappé son esprit t,oujours prompt à s'émouvoir en présence du merveilleux. Il avait été jusqu'à dire : « Le phénomène des tables a pour but de ramener l'homme au spiritualisme et de l'y ramener immédiatement. » Il passa plus d'une soirée à interroger ces tables, surtout lorsque Sandor Teleki, ce Hongrois exalté, très îamiher avec

les désincarnés, élaillhôle du salon de Marine-Tenace. La maison avait, d'ailleurs, sa légende, son specire, comme beaucoup de demeures, de ruines et de roches du pays. C'était un spectre charmant et éminemment romantique qu'on appelait la Dame blanche. On l'évoqua plus d'une fois, mais on n'obtint de lui que des réponses équivoques ou capricieuses.

Un vent d'occultisme angoissé n'en passa pas moins sur la maison pendant quelque temps Victor Hugo entendit dans sa chambre des bruits étranges, des coups frappés contre la muraille ; ses fils constatèrent ou crurent constater de bizarres phénomènes d'illumination spontanée derrière les vitres du logis. Durant une, certaine période, il se sentit pris de terreur à l'heure du coucher et se réveilla, la nuit, en proie à d'incompréhensibles frissons. Quelle qu'en fût la forme, hautement impressionnante ou ridiculement puérile, le fantôme de l'au-delà provoquait chez ce puissant esprit de véritables frayeurs. Il était, d'ailleurs, superstitieux et ne pouvait supportc^r qu'on se trouvât treize à table, assurant qu'il avait plusieurs fois remarqué dans sa vie les funestes elVets du nombre treize.

On lit dans Pendant l'exil de Victor Hugo ces lignes exquises ; « Un exilé est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le va-et-vient des papillons. L'été, il s'épîinouit dans la douce joie des êtres ; il a une foi inébranlable dans la bonté secrète et infinie, étant puéril au point de croire en Dieu ; il fait du printemps sa maison ; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres verts, sont la demeure de son esprit. » S'il s'en était tenu à cette existence bucolique, il est probable que le poète serait demeuré à Jeisey jusqu'à la fin de son exil et qu'il n'aurait pas eu maille à partir avec les autorités de l'île. Mais ses rancunes politiques ne cessaient de le dominer et il ne manquait pas une occasion de leur donner libre cours. Bien loin de se ré-

signer à son sort* il se répandait en gestes agressifs, combatifs et se donnait toutes les allures d'un agitateur. Comment, avec son tempérament de lutteur vindicatif, eût-il pu en être autrement ? Les proscrits français avec qui il entretenait dans Tîle des rapports suivis avaient adopté la même attitude en l'exagérant et ils achevaient de le compromettre. Leur groupe était très espionné. Un mouchard nommé Damascène Hubert envoyait régulièrement à la police de Paris des rapports sur Hugo et ses amis. Ils s'en débarrassèrent en le faisant mettre en prison pour dettes aux frais du poète. Mais, comme celui-ci cessa très vite de payer la rente demandée pour rentreticn du prisonnier, on le libéra et il quitta l'île. C'était tout ce que souhaitaient ses victimes.

Victor Hugo avait terminé à Marine-Terrace Les Châtiments, cette farouche et magnifique explosion de haine où il dépasse Juvénal par la violence lyrique de l'imprécation et l'orageuse puissance des images. Il avait hésité quelque temps sur le titre à lui donner et avait pensé à ceux-ci : L'Empire au pilori et // faut rendre à César ce qui est à Mandrin. Son fils François lui avait fait remarquer que celte dernière appellation paraîtrait bien longue et qu'il vaudrait mieux s'en tenir à César-Mandrin. Mais Vacquerie insista pour l'adoption du titre Les Châtiments qu'il jugeait avec raison d'un effet sûr dans son impressionnante simplicité. Le livre fut introduit en France sous les déguisements les plus bizarres, caché, tantôt en entier, tantôt en morceaux, dans des pelotons de laine, des boîtes à sardines, des pendules, des bustes de plâtre. On le cousait sous les robes des femmes, on le dissimulait entre une double semelle au fond des. bottes des hommes. Il donna souvent lieu à la douane d'exercer ses rigueurs. On le lut beaucoup en France et à l'étranger, mais, à cette époque, il ne put riapporter de droits d'auteur.

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Hugo entendait passer des mots aux actes. 11 répandit tant qu'il put à Jersey et au dehors son idée, fort peu réalisable heureusement, de réunir l'ancienne Assemblée nationale en Angleterre. Si celle-ci refusait de lui donner asile, on irait en Amérique. Les Américains, assurait-il, seraient tout heureux de donner ce soufflet à l'Angleterre. Puis, l'Assemblée ayant délibéré, les députés reviendraient et débarqueraient à Nantes où ils se fortifieraient et d'où ils lanceraient des proclamations et des appels à l'insurrection . Ainsi, au sein de ce tranquille Jersey, « bosquet où tinte la voix de Tocéan », le vindicatif proscrit si possédé de l'horreur des coups d'État ne songeait à rien moins qu'à déchaîner dans sa patrie la guerre civile.

En toute circonstance favorable, il ne manquait jamais d'exprimer ses vœux politiques et ses colères républicaines, notamment aux funérailles des proscrits où il prenait toujours la parole. Les injures pubhques auxquelles il se livrait contre Napoléon 111 avaient fini par provoquer dans l'île un tel retentisse-, ment que celui-ci parvint jusqu'à la Chambre des Communes où le ministre Robert Peel tint le discours suivant : « Un individu a une sorte de querelle personnelle avec le distingué personnage que le peuple français s'est choisi pour souverain et il a dit au peuple de Jersey que notre alliance avec l'emperenr des Français était une dégradation morale pour l'Angleterre. En quoi tout cela regarde-t-il M. Victor Hugo ? Si de misérables niaiseries de ce genre doivent encore être dites au peuple anglais par des étrangers qui ont trouvé asile dans ce pays, je croirai devoir demander au secrétaire d'État à l'Intérieur s'il n'y aurait pas de moyen possible d'y mettre un terme. »

Déjà l'arrêté d'expulsion se dessinait. Les proscrits de Décembre firent tout ce qu'il fallait pour le rendre inévitable. Hs faisaient paraître à Saint-Hélier un jour-

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nal inlilulé V Homme, dont le rédacteur en chef élail Ribeyrolles. Un de ses articles déclara que les réfugiés étaient prêts à partir, mais que, s'ils partaient, du haut des navires qui les conduiraient à un second exil, ils jetteraient ce dernier adieu : « Il n'y a plus d'Angleterre. » L'Homme ne s'en tint pas là. Peu de temps après que la reine Victoria eut décerné au maréchal Canrobert Tordre du Bain, il publia une lettre de Félix Pyat à la reine où celui-ci la plaisantait lourdement pour avoir « mis Canrobert au bain ». L'île pudibonde et bourrue s'émut et un meeting tenu sous la présidence du connétable de Saint-Hélier se termina par trois hourras pour la reine Victoria, trois hourras pour l'empereur des Français et trois grognements pour UHomme. La solidarité de Victor Hugo avec le journal français était trop connue pour qu'il fût à Tabri de ce mouvement de réprobation. Son impopularité s'en augmenta. Lorsqu'on fêla la prise de Sébastopol, on l'avertit que sa maison serait saccagée s'il n'illuminait pas. Mais son patriotisme suffit à le faire illuminer.

Les Jersiais n'en persistèrent pas moins dans l'hostilité de plus en plus déclarée qu'ils lui avaient vouée. Nul n'était plus prompt à s'alarmer que le poète, auquel Fourrier avait donné le surnom de « roi des trembleurs ». Il crut qu'on en voulait à sa vie. Mais il pensa, avant tout, à sauver ses manuscrits. Un condamné à mort du 2 Décembre, Préverand, se déguisa en ouvrier, se' procura une charrette à bras et vint, à la faveur de la nuit, chercher la lourde malle noire bordée de fer où Hugo serrait précieusement le travail de vingt années. Là s'entassaient les feuillets des Contemplations y de La Légende des siècles et des premiers livres des Misérables. L'alerte n'eut pas de suite, mais le temps était compté à Jersey pour les habitants de Marine-Terrace. Un jour, un monsieur cravaté et boutonné comme on

savait l'être dans Tîle se présenta à la porle du logis. Mme Hugo dit plaisamment à son fils aîné : « Charles, va devant, tu es le faux-col de la famille. » Le visiteur inconnu n'était autre qu'un envoyé du connétable qui apportait l'ordre de quitter Jersey avant le 2 novembre- La plupart des proscrits français reçurent la môme signification. Ils prirent leur infortune avec sérénité, se contentant d'imiter l'accent du policier qui était venu leur en déclarer l'arrêt : Expioulcheune ! Comme eux, Victor Hugo se résigna, maigre son vif regret de quitter Jersey, « ce bouquet grand comme la ville de Londres, oij tout est parfum, rayon et sourire». Heureusement qu'à peu de distance Guernesey s'offrait à lui comme une sœur jumelle disposée à Taccueillir. Le 3i octobre, il prit le packet avec sa famille et ses amis pour aller y aborder. Et Vacquerie se montra l'interprète de tous en formulant cet adieu ému : « Cela n'est point la faute de Jersey. Sois donc acquittée de l'expulsion et sois remerciée des trois ans que tu nous as donnés, île charmante, fleur de la mer, patrie des expatriés, qui te tiens à la porte de France pour être la première à offrir un asile à ceux qui en sortent. ))

Victor Hugo débarqua à Guernesey par une mer furieusement houleuse qui faillit engloutir la précieuse malle aux manuscrits. On était au jour des Morts de l'année i855. Le temps gris et brumeux, traversé de souffles de tempête, achevait d'attrister l'âme du poète sur qui la sensation de l'oxil pesait plus lourdement après l'expulsion de Jersey. La perspective de l'isolement sur un sol étranger et inconnu la remplissait d'amertume. Il éprouvait « ce deuil intérieur qui commence la nostalgie ». Soudain il entendit une voix fraîche qui chantait une vieille chanson française et

S2 LA SOCIETE DU SECONb ÈMPlftË

dans celte atmosphère sombre et morne il lui sembla que cette chanson, où l'on reconnaissait l'accent traînant des îles, lui apportait un rayon de chaude lumière.

Comme il avait aimé Jersey, il aima vite cette autre île, plus petite, plus rustique, peuplée d'à peine trente mille habitants et où il retrouvait encore davantage la France. N'y plaidait-on pas en français et les fermiers du pays n'avaient-ils pas conservé l'usage des fenêtres françaises ? Et puis ici aussi il fut conquis par la beauté du paysage. L'île riante et sauvage l'enchanta par ses épais bosquets d'aloès, de camélias, de figuiers et de fuchsias, ses énormes blocs de rochers, ses pentes abruptes et fleuries et l'infini chapelet des îlots de pierre qui l'entouraient et en rendaient Tabord difficile et périlleux. Il fut séduit également par l'aspect pittoresque de sa petite capitale Saint-Pierre-Port, bâtie en amphithéâtre et où les maisons se superposent en plusieurs étages jusqu'à une grande hauteur, en rappelant par leur aspect celles de notre côte normande. « On dirait Gaudebec sur les épaules d'Honfleur », écrivait Vacquerie.

Le bienveillant accueil des habitants acheva, pour le ^poète, de changer en belle humeur la tristesse de son arrivée. Il le dut en partie à son expulsion de Jersey, car les deux îles anglo-normandes ont toujours montré la plus vive inimitié vis-à-vis l'une de l'autre et la conduite des Jersiais à son égard constituait un titre à la sympathie des Guernesiais. Ce nouvel asile s'ofTrait à son hôte avenant, simple, paré de bois et de parterres, habité par une franche et rude population qu'il célébrera dans Les Travailleurs de la mer. Bientôt il écrira : « Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que de bons souvenirs. Mais l'exil existe en dehors du lieu d'exil. Au point de vue intérieur, on peut dire : il n'y a pas de bel exil. » Et, unissant le récent séjour à l'an-

Victor Hugo

Statue de Jean Boucher élevée à Giieriiesey

Vlctok iiVGb ëN fe)tiL

clen, il dira : u Oui a vu Tarchipel normand l'aime ; qui Ta habité l'estime. »

Il alla se loger dans une assez vaste habitation qui, ainsi que son nom l'indiquait, se dressait au sommet de Saint-Pierre-Port, llauteville-house attendait des

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Croquis de Victor Hugo pour la décoration d'Hauteville-house.

locataires depuis neuf ans. Élail-ce parce qu'on disait qu'une femme assassinée y revenait toutes les nuits ? Victor Hugo, qui avait déjà subi à Jersey la fiéquenlation des fantômes, ne se laissa pas arrêter par celui-ci. Il loua la maison, en se proposant de l'acheler si ses affaires prospéraient. Un peu plus d'un an après, le grand succès des Contemplations le lui permit. Pour une fois, la poésie la plus pure, la plus éloignée de toute concep-

tien commerciale valait à son auteur un abri de son choix, qu'il installa suivant son goût et para de toutes les trouvailles de son imagination. Lorsque, après trois ans d'efforts et d'embellissements de toutes sortes, elle devint enfin telle qu'il l'avait rêvée, il écrivit à son vieil ami Julês Janin : « La maison de Guernesey avec ses trois étages, son toit, son jardin, son perron, sa crypte, sa basse-cour, son look-oiit et sa plate-forme sort tout entière des Contemplations. Depuis la dernière poutre jusqu'à la dernière tuile, Les Contemplations paieront tout. Ce livre m'a donné un toit et, un jour que vous aurez du temps à perdre et à nous faire gagner, vous qui avez aimé le poème, vous viendrez voir le logis. »

Hauteville-House était situé sur une falaise, dans une petite rue tortueuse. De ce côté, la mai-on présentait une façade nue, peinte de couleur sombre et d'une appar-ence banale et triste. De l'autre côté, elle donnait sur un grand jardin qui dominait de haut la mer. Mais Victor Hugo en avait complètement transformé l'intérieur au gré de son opulente fantaisie. Doué comme il l'était pour les arts du dessin, il s'était fait architecte, peintre, sculpteur, décorateur. Et l'aménagement du logis le révélait encore menuisier habile, tapissier plein de goût et collectionneur patient. Du haut en bas, Hauteville-house portait son empreinte et aurait pu être signé de son nom. II avait fait le plan des pièces, indiquant par ses croquis les moindres détails d'ornementation, esquissant les frises, inventant de Tantastiques décorations. Sur les armoires il avait dessiné des fleurs, partout il avait semé des devises et des inscriptions latines dont il était l'auteur. Il avait travaillé le chêne et l'avait combiné dans d'énormes meubles avec la mosaïque et la faïence. De tout cela était résulté un assemblage bizarre, coloré et grandiose où l'Orient rejoignait le moyen âge et qui constituait a maison la plus romantique de la terre.

On reconnaissait tout spécialement la marque du maître de la maison dans ces sculptures en creux dont il avait illustré les panneaux des appartements. Il n'avait employé pour leur confection d'autre burin qu'une longue tige de fer à remuer les feux de coke que les Anglais appellent po/cer. C'est avec cette barre rougie au feu qu'il avait creusé le sapin ou le chêne de lignes flamboyantes carbonisées. Il était arrivé ainsi à des effets prodigieux. Getle gravure incendiaire se colorait de teintes polychromes et des fleurs merveilleuses s'y épanouissaient, sorties toutes vives de l'imagination du poète.

On entrait dans la maison par un vestibule au milieu duquel une élégante colonne corinthienne en chêne soutenait un panneau sculpté représentant des scènes de Noire-Dame de Paris. Sur ce vestibule donnait la salle à manger dont les murs étaient revêtus d'une blanche faïence ornée de quatre grands motifs représentant des vases de fleurs. Au centre s'élevait une cheminée monumentale dont la décoration avait été minutieusement réglée par Hugo. Il avait d'abord eu l'idée de la surmonter d'un V. H. gigantesque; mais il préféra, par la suite, la marquer du chiffre du lieu : Hauteville-House, H. H. Voulant que l'apposition des matériaux jetât un éclat particulier sur cette décoration, comme l'antithèse dans ses œuvres, il avait bien spécifié : « Le premier H en relief et en couleur sur fond blanc ; au-dessous deux figures chinoises en creux; le deuxième H, au contraire, en blanc et en creux sur fond de couleur. » Tout autour de la pièce, se poursuivait une garniture de bancs de chêne aux dossiers élevés sur lesquels étaient appliqués de vieilles peintures flamandes auxquelles Hugo avait donné pour titres : la Mort du soldat, la Mort du prêtre, la Mort du seigneur. L'ensemble se complétait avec des émaux précieux, des a.ssiettes rares et des inscriptions latines :

86 Là société btT sfecôNt) È^iMfeË

Crux, lux, dux. — Post nocteni crax, post crLicein liioô. El, sur le fauteuil du poète, on lisait ces mots dictés par le souvenir de sa chère Léopoldine emportée à dixneuf ans par le terrible accident de Villequier : Absentes adsunt.

Dans les deux salons du rez-de-chaussée : le bleu et le rouge, se groupaient harmonieusement les meubles de toutes les époques, les larges divans, les précieuses tentures italiennes en perles tissées, les vieilles et magnifiques tapisseries. Dans l'un d'eux, une table in> triguait par les quatre encriers qu'elle portait vissés à ses quatre coins. Ces encriers étaient ceux de Lamartine, George Sand, Alexandre Dumas et Viclor Hugo lui-même. On les avait demandés jadis à ces écrivains illustres pour faire confectionner celte singulière table destinée à une vente de charité. Grâce à leur don opportun, elle y avait été vendue fort cher. Puis le futur propriétaire d'Hauteville-House l'avait rachetée à un plus grand prix encore

Au deuxième étage, s'étendait une longue galerie tout entière recouverte de chêne dans laquelle cinq grandes portes-fenêtres permettaient d'embrasser une vue superbe sur la mer. Au centre, un immense chandelier de chêne se dressait, portant un grand nombre de branches et surmonté d'une statuette de bois sculptée par Victor Hugo. A l'une des extrémités, derrière une balustrade également en chêne et découpée à jour, un v-aste divan offrait sa mollesse et l'entassement de ses coussins. La petite pièce ainsi formée porta dans la maison le nom de « chambre de Garibaldi », lorsque son grand admirateur Hugo offrit au héros de l'indépendance italienne un abri hospitalier que celui-ci ne put jamais accepter.

Au troisième, enfin, se trouvait le cabinet de travail du poète, ce fameux look-out qui allait bientôt jouir d'une réputation universelle et qui était une sorte de

belvédère garni de glaces sans tain, grande cage de verre où, de tous côtés, son regard pouvait s'étendre sur la mer immense. Une des chambres placées auprès de ce cabinet de travail était de façon permanente offerte à tout homme de leltres français qui désirait écrire un livre dans la tranquillité de la retraite et de l'exil. Plusieurs poètes, et notamment le doux bohème Glatigny, habitèrent cette chambre réservée en principe aux naufragés de la vie littéraire et que Victor Hugo avait baptisée pour celle raison le « Radeau de la Méduse ».

Quant aux ordinaires habitants d'Iiauteville-House, c'étaient les mêmes qu'à Marine-Terrace. Au bout de quelque temps, un nouveau visage se joignit à eux. Ce fut le visage toujours pur, mais maintenant encadré de cheveux blancs, de Mme Drouet. Victor Hugo reçut avec des transports de joie celle qui tenait une si grande place dans son cœur depuis le temps déjà lointain oii elle avait créé la comtesse Négroni de cette Lucrèce Borg ia qui s'était d'abord appelée le Souper de Ferrare. Avec une abnégation qu'il est permis de trouver excessive, Mme Victor Hu^o ne fit aucune difficulté pour abriter sous le toit conjugal cette vieille liaison qu'au dire de certains, elle aurait elle même provoquée jadis. Mme Drouet reprit auprès du poète sa place de secrétaire dévouée et patiente. Elle devint pour lui une quotidienne collabo .al rice zélée et axertie dont les nombreuses connaissances ne manquaient pas d'utilité. C'est elle notamment qui lui donna, pour Les Misérables, tous les détails relatifs au couvent du Petit-Picpus où elle avait été élevée et où elle avait été à la veille de prendre le voile.

Il y avait à la maison plusieurs domestiques, mais la confiance des maîtres allait surtout à Mariette, brave fille qui devait élever les petits-enfants de Victor Hugo et à quiilafaitrhonneur.de citer plusieurs fois son

nom dans L'Art d'être grànd-père. On y voyait aussi de plus humbles hôtes, très aimés, très choyés. C'étaient Ponto, un bel épagneul aimable et peu fidèle, Chougna, la chienne de garde, à qui on ne pouvait reprocher qu'un peu trop de brutalité dans l'expression de sa tendresse, Mouche, la chatte blanche et noire à qui le poète cédait toujours la place sur son fauteuil quand il l'y trouvait installée avant lui. Il faut leur joindre Lux, la chienne favorite de Charles Hugo, et le beau lévrier Sénat, ainsi nommé à cause de ses allures couchantes dans lesquelles son maître Hugo assurait retrouver celles du Sénat de l'Empire vis-à-vis du souverain. Il avait fait graver ces deux vers sur son collier :

Je vou Irais qu'au logis quelqu'un me ramenât.

Mon état ? Chien. Mon maître ? Hugo. Mon nom ? Sénat.

Ainsi la maison du génie était en même temps la maison des bêtes. Mais la tendresse du poète allait encore à toutes celles qu'il rencontrait sur son passage, n parlait souvent aux siens d'un chien de ferme qui l'accueillait toujours avec des démonstrations d'amitié et d'un chat qui ne manquait jamais de venir se frotter entre ses jambes et de le suivre.

— Ce chien, ce chat, disait-il en plaisantant, et tous ces animaux qui me témoignent soudain tant d'affection, ce sont d'anciens décembriseurs métamorphosés et repentis.

Un jour, dans la campagne, il rencontre un âne et il rentre au logis en disant :

— Pourvu qu'il ne soit rien arrivé là-bas à l'Académîe 1

— Pourquoi donc cela ?

— Mais cet âne avait Tair de solliciter ma voix.

On rit : le lendemain, le courrier de Paris arrivé à Hauleville-house annonce la mort de M. de Barante. G qu'il faut retenir de cette saillie un peu grosse,

c'est que les moindres gestes des animaux intéressaient Hugo et qu'il y trouvait un sens. Il n'aurait pas été le poète qu'il était s'il ne les avait aimés. Et il les aimait au point de croire en leur âme. C'était une conséquence toute naturelle de son panthéisme.

— Je crois à l'âme des animaux, disait-il, mais entendons-nous sur le mot âme. Quand je dis : âme de

Le looli-oul de Victor Husro à Hauteville-house.

la matière inorganique, je crois que l'âme enfermée, enfouie est complètement passive. Quand je dis : âme des animaux, je crois que l'âme, moins enfermée, moins enfouie que dans la matière inorganique, y est encore pourtant aux trois quarts passive et ne laisse passer que l'instinct. L'âme de la bête assiste donc d'une manière confuse aux actes de la bête ^

Saint-Pierre-Port vit débarquer un grand nombre de voyageurs venus pour rendre visite au grand poète qui l'honorait de sa présence. Son beau-frère Paul Foucher et son cousin Alfred Asseline séjcuirèrent' à Haute

(1) Lea Irofoa de lallede Viclor Hi go à Gueine^ey^ recueillis par Octave Uzanne.

ville-house. Mais on ne peut énumérer tous les admirateurs, toutes les personnalités connues ou inconnues qui accomplirent, comme un pèlerinage, la traversée de Guernesey. Parmi ces dévots se trouvaient des humbles et des naïfs, tel ce brave homme qui sonna un jour d'une main tremblante d'émotion à la porte de rillustre, puis déclara à la servante qui vint lui ouvrir : « Je voudrais voir M. Victor Hugo si digne de ce nom. » Les visites d'amis littéraires apportaient à l'exilé le meilleur des réconforts. Jl lui semblait qu'il respirait auprès d'eux un peu de l'air de Paris. Presque toujours il les retenait à sa table et montrait alors plus de verve encore dans ses propos. Tout en dégustant ce bordeaux qui était son vin favori et dont il faisait à table sa boisson ordinaire, il se laissait aller à exprimer librement ses opinions littéraires.

Il chantait les louanges de Shakespeare que, selon son expression, « il admirait comme une brute ». Ses autres grandes préférences littéraires, il les consacrait à Homère, à Lucrèce, à Plante, à Juvénal, à Dante, à Horace. Il savait ce dernier par cœur et disait que, sans être très grand, il vivrait éternellement parce que son exécution était parfaite. Les hommes du dix-septième siècle qu'il estimait le plus étaient Molière et, si étrange que cela paraisse, Boileau. Mans ce qu'il goûtait dans ce dernier, ce n'était pas le didactique ni le satirique : c'était le réaliste, le Téniers de la Satire sur les femmes et du Lutrin. Il n'aimait pas Gœthe à qui il ne pardonnait pas une critique très acerbe de Notre- Dame de Paris.

— En somme, qu'est-ce qu'il a fait ? demandait-il. Les Brigands, oui...

— D'autant plus, faisait remarquer son fils Charles, que Les Brigands sont de Schiller.

— Précisément, répétait Hugo sans broncher, d'autant plus que Les Brigands sont de Schiller.

VICTOR HUGO EiN EXIL 91

En bon romantique, il estimait peu ceux qu'il appelait les poètes bourgeois, dont la famille, d'après lui, .commençait à Racine et finissait à Emile Augier, en passant par Casimir Delavigne et Ponsard. Il ne comprenait pas la grandeur de Bossuet et ne lui reconnaissait que le mérite d'avoir fait «de bons devoirs ». Le côté pathétique de Musset lui échappait. « C'est un poète charmant, reconnaissait-il simplement, de la famille d'Horace et de La Fontaine. » Il rendait hommage à la puissance créatrice de Balzac, mais l'accusait d'écrire mal. Chose étrange et digne d'être notée pour son impartialité, un des auteurs contemporains auxquels il ne refusait pas son estime était Napoléon III.

— J'ai lu ses livres, disait-il. Il ne manque pas de talent. C'est un assez bon écrivain.

Si les visites se multipliaient à Hauteville-house, les lettres y affluaient encore plus nombreuses, adressées de tous les coins du monde et ne manquant jamais de parvenir, alors même que leur suscription était plus grandiloquente que précise, comme celle que libella Alexandre Dumas père : « A Monsieur Victor-Hugo. — Océan. » Une de celles qui le touchèrent le plus profondément fut celle-ci qu'il reçut de Paris, en 1867, après la reprise û'Hernani par la Comédie-Française :

« Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la réapparition au théâtre de votre Hernani. Le nouveau triomphe du plus grand poète français a été une joie immense pour toute la jeune poésie ; la soirée du 20 juin fera époque dans notre existence.

« Il y avait cependant une tristesse dans cette fête. Votre absence était pénible à vos compagnonsde gloire de i83o qui ne pouvaient presser la main du maître et de l'ami ; mais elle était plus douloureuse encore pour les jeunes à qui il n'avait jamais été donné de toucher cette main qui a écrit La Légende des siècles, »

92 LA SOCIÉTÉ nu SECOND EMPinË

« Sully-Prupuqmme, Armand SiLVESTiiE, François GoppÉE, Georges Lafenestue, Léon Valade, Léon DiERX, Jean Aicard, Paul Verlaine, Albert Mérat, André Theuriet, Armand Renaud, Louis-Xavier de Ricard, H. Gazalis, Ernest d'Hervili^y. »

Victor Hugo adressa aux jeunes poètes une réponse émue qui se terminait par ces mots : « Il m'est précieux de recevoir votre lettre éloquente qui me fait rêver une rentrée parmi vous et m'en donne l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me souhaitez la bienvenue, à moi qui m'apprêtais au grand adieu. Je suis fier de voir mon nom entouré des vôtres. Vos noms sont une couronne d'étoiles. »

De sa retraite de Guernesey le poète entretenait une énorme correspondance non seulement avec ses amis personnels, mais avec les journaux, les personnalités à l'ordre du jour, les chefs d'État et les nations ellesmêmes. Il s'était attribué une sorte de magistrature universelle sur les hommes et sur les événements par laquelle il intervenait dans tous les grands conflits, prenait en main tous les causes qui lui semblaient généreuses et élevait la voix en toute occasion pour accuser ou pour défendre. C'était le rôle de Voltaire décuplé et grandi encore par sa solitude d'apothéose au milieu de l'océan. Il avait commencé par envoyer à Paris presque quotidiennement des lettres de protestation ou de menace que ne manquait jamais de reproduire quelque journal du soir. Puis il fit paraître toute une série de manifestes : aux Français à propos de l'Empire, aux proscrits de Pologne, à l'Italie, à la Grèce, au peuple de Guernesey à propos d'une condamnation à mort, à l'armée russp, à Garibaldi, aux Américains^à propos de l'exécution de John Brovvn, aux Mexicains, à bien d'autres encore. Son âme innombrable ressentait l'intense vibration de tout ce qui se passait dans le mmde et il s'en était arrogé le droit

de parler à tout le mon(Je. Il ne mettait ni façon ni hésitation à adresser des lettres véhénientes et comminatoires à quiconque lui semblait coupable de ne pas professer les mêmes idées que lui. Napoléon III, qui était le principal sujet de ces violences, avait pris le parti d'en sourire en disant : ( Victor Hugo le grand s'occupe de Napoléon le petit. »

A propos de la pendaison d'un certain Tapner à Guernesey, le ministre d'Angleterre, ford Palmerston, éprouva, lui aussi, la vindicte du poète érigé par luimême en universel redresseur de torts. 11 reçut de lui une verte remontrance où il le traitait de « poussière » et terminait par ces mots : « Les rabâchages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau, c'est une légèreté d'homme d'Etat, rien de plus. Monsieur, gardez vos étourderies pour la terre ; ne les offrez pas à l'éternité. » Mais la plus éloquente comme la plus retentissante de ces interventions poliliques et sociales par le déchaînement de son verbe indiscret et grandiose, ce fut le poème intitulé La Voix de Guernesey qu'il fit paraître en faveur de Garibaldi, après le combat de Mentana. Il lui offrait l'hospitalité en ces termes :

Qu'il aille donc ! qui! aille, emportant son manilat, Ce chevalier errant des peuples, ce soldat, Ce paladin, ce preux de l'idéal ! qu'il parte ! Nous, les proscrits d'Athènes, à ce proscrit de Sparte Ouvrons nos seuils ; qu'il soit notre hôte maintenant, Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant! Oui, viens, chacun de pous, frère à l'âme meurtrie, Vent avec son exil te faiie une patrie *.

Victor Hugo se contentait d'agir par la parole et ne quittait, pour ainsi dire, jamais Gqernesey. Son déplacement le plus fréquent le menait tout juste à quelques milles en mer, dans l'île de Serk, dont l'aspect tantôt

.1. La Voix de Guernesey. Ghisletty, éditeur, Genève, 1867.

sauvage, tantôt riant s'adaptait si bien à sa propre nature éprise de contraste. Il allait à peu près tous les ans k Bruxelles, en passant par l'Angleterre. En 1862, il y fut le héros d'un grand banquet que lui offrirent ses éditeurs Lacroix et Verbœckhoven et où il retrouva avec beaucoup de joie des amis comme Louis Blanc, Eugène Pelletan, Nefftzer, Théodoi-e de Banville et Champfleury. Il termina ainsi le toast ému par lequel il répondit à celui de Champfleury au nom des prosateurs et de Banville au nom des poètes : « Il y a onze ans, vous avez vu parlir presque un jeune homme: vous retrouvez un vieillard. Les cheveux ont changé, le cœur, non... Il me semble que chacun de vous m'apporte un peu de France. » Le seul voyage un peu important de ses dix-huit années d'exil fut une tournée de tourisme à travers la Zélande qu'il accompHt, en 1866, avec ses deux fils. Partout les habitants lui firent une ovation. Et, sur un petit vapeur qu'il prit à Dordrecht, le capitaine ordonna de hisser tous les pavillons, drapeau français au sommet du màt, comme pour un souverain.

Le formidable labeur assumé par le poète aurait suffi à le retenir au logis. Chaque jour, debout devant son haut pupitie, dans ce look-oiit où l'azur ou la tempAte lui dictaient leurs inspirations, il abattait ses trois cents alexandrins ou de longs chapitres de prose. Il jetait derrière lui, comme au hasard, chaque feuillet terminé et en commençait aussitôt un autre. Tout le monde avait défense absolue d'entrer. Toute la journée, il demeurait ainsi solitaire et acharné au travail devant la perpétuelle agitation des vagues chantantes. Tant que durait la composition d'un morceau, il allait, venait et sortait parfois pour marcher au dehors, le regard fixe et l'esprit absorbé. Puis, lorsque le travail qui le captivait était enfin mûr, lorsque l'œuvre qu'il rêvait était achevée dans son cerveau^ il

prenait sa longue plume d'oie el se mellait à tracer les lignes sans désemparer sur des feuilles de papier de Hollande. Celles-ci ne portaient que peu de ratures. Mme Drouet faisait ensuite les copies avec un soin méticuleux, les contrôlant ensuite point à point, virgule à virgule. Puis, quand arrivaient les épreuves d'imprimerie, le poète, les corrigeait lui-même avec

Dessin de Victor Hugo, portant cette inscription ; Ma Deslinée. Appartient à M. Louis Barlliou.

une attention qui ne laissait rien passer. Rien que pour les virgules, il se fit envoyer onze cartons successifs de La Légende des siècles.

Parfois, pour se délasser, il se mettait à dessiner, toujours avec la même fantaisie originale et hardie ef cette débauche d'imagination qui lui permettaient, à l'occasion, de si étonnantes illustrations de son œuvre. Dessinateur, il â des ressources de coloriste effréné. Il opère ordinairement entre le noir et le blanc, deux points extrêmes qui ne sont pas des couleurs, mais des limites. Entre elles se déroule une gamme inter-

96 LA SOCIETE DU SECÔNÛ EMPIRÊ

médiaire d'une prodigieuse richesse, mais donl il n'est pas facile de distinguer tous les tons II emploie indifféremment le fusain, le graphite, la mine de plomb l'encre de Chine, l'encre ordinaire, le jus de mûres et généralement tout ce qui se trouve sous sa main. La sépia, loignon brûlé, la cendre de cigare, celle du foyer, le charbon, la fumée de la lampe, les dentifrices lui fournissent au besoin des nuances précieuses. Et ces éléments disparates, loin de hurler de se voir accouplés, se fondent au contraire dans des teintes d'un effet intense et étrange ^ Hugo disait de lui-même avec son ordinaire absence de modestie :

— Plusque poète, je suis né, peintre.., et surtout graveur. Je vois la nature en blanc et en noir. J'aurais voulu être, j'aurais dû être un second Rembrandt.

Mais l'artiste aux mille artifices ne tarde pas à revenir à son poème ou à son roman. Quelle œuvre magnifique et immense est sortie du look-out d'Hautevillehouse! Hugo a écrit là une partie des Châtiments et, à peu près dans leur entier, Les Contemplations, La Légende des siècles, Les Chansons des rues et des bois, Les Travailleurs de la mer et les copieux volumes des Misérables. Les Travailleurs de la mer représentent une action de grâce du poète envers Tîle qui l'avait accueilli et il a écrit sur la première page : « Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande ou vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey sévère et douce, mon asile actilel, mon tombeau probable. » L'œuvre obtint un immense succès. En moins de quarante-huit heures cinq mille exemplaires furent enlevés rien qu'à Paris.

Les Misérables furent publiés à Bruxelles par lès éditeurs Lacroix et Verbœkhoven. Le premier de ceux-ci

1. Les Propos de fable de Victor Hugo à Gaerne$ey, recueillis par Octave LIzannë.

ViCtÔR MtJGO EN ËXtL 97

s'était rendu à Guernesey et, sans avoir lu une ligne du manuscrit, il avait traité avec Hugo pour unesomme de Soo.ooo francs. Un immense concert de louanges salua l'apparition de l'ample roman. Lamartine demeura à peu près seul à le juger sévèrement : il critiqua avec âpreté les idées fondamentales du livre et le système social qui semblait en dériver. Le public fut loin de se ranger à son avis. Le succès du nouveau roman à l'action si ample et si variée* éclata dans le monde entier comme une traînée de poudre. On le traduisit aussitôt dans toutes les langues. Les lecteurs de toutesles classes et de tous les pays se jetèrent avidement sur lui et l'on raconta notamment qu'en Amérique, pendant la guerre de Sécession, les soldats des deux partis le lisaient ail bivouac. Jamais on ne vit en littérature de triomphe plus populaire et Victor Hugo pat dire avec autant de raison que de fierté : « H y a entre la foule et moi quelque chose qui fait que nous nous aimons et que nous nous comprenons. »

La vente considérable de ses derniers ouvrages avait modifié très heureusement pour lui la situation pécuniaire dont il souffrait au début de son exil. Maintenant il vivait et faisait vivre les siens dans une large aisance. Une des joies les plus pures que lui apporta celle-ci fut de pouvoir aider plus largement les malheureux et de faire avec autant de tact discret que de bonté agissante la charité autour de lui En 1862, il lui vint une idée touchante par laquelle il faisait, en poète qu'il était, refleurir la poésie de l'Évangile. Il ouvrit une fois par semaine sa maison aux enfants pauvres de Saint-Pierre- Port et il leur olïrit à dîner. Il enfit venir d'abord quinze, puis vingt, puis quarante. A ces pauvres petits, habitués à une si maigre et si chétive pitance, il servait lui-môme, aidé par les siens, une chère abondante et substantielle : côtelettes, bifteacks, rosbif, volaille, arrosés d'un vin, généreux jusqu'alors inconnu pour

eux. Il produisait ainsi une sorte de miracle grâce auquel ces affamés pouvaient, chose invraisemblable, manger à leur appétit. Désignés sans distinction de religion ou de famille, les convives ingénus se voyaient traités non en malheureux qu'on assiste, mais en invités, en amis reçus au foyer avec tous les égards propres à leur éviter une.hu miliation. Le grand poète se tenait parmi eux comme un aïeul au milieu de sa petite famille. Avec son double amour des enfants et des pauvres, ce n'était pas un bienfait bénévole ^u'il pensait accomplir, mais un juste partage. Non seulement il rassasiait ses menus hôtes, mais il les mettait à l'aise, les faisait bavarder et rire et jouait à l'occasion avec eux. Toute discipline était bannie. Il n'y avait qu'un mot d'ordre : la bonté.

A Noël avait lieu, chaque année, pour ces habitués aux candides frimousses, une fête plus solennelle et plus faite encore pour leur faire ouvrir de grandsyeux. Un imposant sapin étendait dans la salle à manger ses larges branches d'où pendaient des jouets et des friandises qu'on lenr distribuait. Étrange contraste que celui de ce lumineux et pimpant étalage et de ces bambins déguenillés. Est-ce à le constater qu'il vint à Hugo l'idée de les vêtir ? Afin d'acheter des effets et des souliers à ces gamins qui allaient nu-pieds, il laissa publier un album composé de ses dessins. « Ces barbouillages, disait-il, se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n'étaient point faits. Le critique a sur eux un droit dont je tremble : je les lui abandonne. Je suis sûr toujours que mes chers petits pauvres les trouveront très bons. »

En 1868, la mort de Mme Victor Hugo amena un grand vide à Hauteville-house et un deuil cruel dans l'âme de Victor Hugo. Malgré son infidélité constante, il lui avait conservé une affection profonde : le cœur des hommes et surtout celui des poètes a de ces incon-

séquences. L'exil s'appesantit enrore plus lourdement sur ses épaules. Malgré la douce paix et le cadre splendide dans lesquels il vivait, son esprit s'en allait sans cesse vers la patrie absente. « L'arbre déraciné » ne pouvait oublier le sol où il avait puisé sa si riche sève. 11 était toujours possédé de la nostalgie de ces vers:

. .Je pense Aux roses que je semai.

Le mois de mai sans la Fiance, Ce n'est pas le moi de mai.

Depuis longtemps l'amnistie, proclamée en 1859, lui aurait permis de rentrer au pays natal. Mais il refusait de se plier à un compromis servile et il continuait à répéter : « Fidèle à rengagement que j'ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu'au bout l'exil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » Il souffrait à la pensée d« plus en plus obsédante qu'il mourrait sans avoir revu la France, mais il n'en demeurerait pas moins jusqu'à la mort le superbe intransigeant des Châtiments :

J'accepte l'àpre exil, n'eùt-il ni fin ni terme, Sans chercher à savoir et sans considérer Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

Si l'on n'est plus que mille, et bien, j'en suis ! Si même. Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla. S'il en demeure ^ix, je serai le dixième. Et, s'il n'en res!e qu'un, je serai celui-là.

Son existence hautaine et sereine au sein de ce tout petit monde isolé et clos qu'était Guernesey avait renforcé certaines tendances de son esprit. Tout en le laissant ardent patriote, elle l'avait poussé vers l'internationalisme. Il se sentait encore plus homme que citoyen, plus cosmopolite que national, plutôt frère de l'espèce entière que fils d'une race locale. Sur ce rocher perdu, dans sa neutralité débonnaire, au milieu de la

lOO LA SOCIETE DU SECOND ÈMMl^Ê

vasle mer, il s'était mis à voir plus haut et plus grand au poiul de vue politique et social. Maintenant les rivalités et les luttes des hommes lui paraissaient à jamais mesquines et vaines. Ce n'était pas inutilement qu'il avait médité sur « l'émeute éternelle des flots contre le rivage et des impostures contre la vérité ». L'infini de l'océan l'avait rapproché chaque jour davantage de l'absolu. L'humanité concrète ne lui apparaissait plus qu'à travers ses rêves grandioses et les images que lui suggérait le monde extérieur s'accommodaient toujours plus étroitement à sa conception de plus en plus simplifiée de l'histoire humaine.

Il n'en portait pas moins au plus profond de .<?on cœur le deuil de la France. Or, un jour, une nouvelle foudroyante parvint à Guernesey: à la suite d'un épouvantable désastre de nos armes, l'Empire était tombé et la République venait d'être proclamée à Paris, Victor Hugo pouvait y revenir: c'en était fini de cet exil dans lequel il s'était fièrement entêté.

Sans attendre un jour, il partit pour Bruxelles. Le 5 septembre 1870, coiffé d'un chapeau de feutre mou, une sacoche à son côté, il se présenta au guichet delà gare où l'on distribuait les billets et demanda d'une voix malgré lui tremblante d'émotion : « Une première pour Paris.» Puis, le visage pâle et ému, il regarda instinctivement sa montre. On eût dit qu'il voulait savoir l'heure exacte à laquelle finirait sa proscription. Puis ce Irain qu'il avait si longtemps attendu et dans lequel seule, hélas! avait pu le faire monter la défaite de nos soldats, l'emmena à toute vitesse vers la France.

Il pouvait y rentrer la tête haute, car il avait subi jusqu'au bout l'exil sans défaillance, vivant noblement, enfantant chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre et faisant le bien autour de lui.

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