CHAPITRE IV LES « COMPIÈGNE
Caractère spécial des réceptions de Compiègne. — Le passé du château. — Visites de Victor-Emmanuel et de Guillaume !«'. — Un amusant quiproquo. — Autres visites de souverains et de princes. — Réunions militaires. — Les « séries».
— La « série» élégante. — Les habitués. — Les doléances de Prosper Mérimée. — Une maîtresse de maison idéale. —Départ et arrivée d'une « série ». — Les chambres. — Les domestiques de localion. — La tenue obligatoire. — Les présentations dans la galerie des Cartes.^ Une déconvenue de Sainte- Beuve. — La table impériale. — Les soirées du château. — L'Empereur au piano mécanique. — La Boulangère. — Les petits jeux. — La dictée de Mérimée. — Les Écossais en danse.
— Sodome et Gomorrhe. — Passe-temps d'après-midi. —La chasse à courre. — Le théâtre du château. — « Épaules ou épaulettes )). — {]n homme copieusement décoré. — Aute'urs et acteurs dans le salon de la loge impériale. — Le répertoire. — Une salle peu chaleureuse. — La Sainte-Eugénie. — Carpeaux à Gompiègne. — Artistes, écrivains et savants reçus au château. — Les derniers « Gompiègne».
Sous le Second Empire, le château de Gompiègne a pris une sorte de caractère symbolique ; il a représenté l'accueil hospitalier des souverains à tout ce que la France comptait d'illustre par la naissance ou le mérite. Princes et princesses, hommes d'État, grands chefs militaires, hauts fonctionnaires, écrivains, artistes, savants, toute Télite du pays a été invitée à ces fameuses
«séries» de Compiègne, appelées alors plus brièvement « les Compiègne » et qui excitèrent tant de convoitises et de longs efforts. Napoléon III attirait là le meilleur des forces intelligentes* de son temps et la part des sciences, des lettres et des arts y était largement faite. Sans doute, une idée politique présidait à ces prévenances. Mais une pensée plus haute dirigeait l'Empereur : il considérait comme un devoir d'encourager les hommes de valeur à divers titres par des attentions aimables et flatteuses. Les témoignages d'honneur et de considération qu'ils recevaient ainsi de la part du monarque régnant leur donnaient un puissant relief, un éclat plus vif et les grandissaient aux yeux de leurs contemporains. Le niveau intellectuel du pays ne pouvait qu'en être rehaussé.
De temps immémoriaux, il y eut une demeure royale àCompiègne. Les premiers siècles de notre histoire y virent passer Clovis, Clotaire, Frédégonde qui y infligea la torture au préfet du palais Mummolus accusé par elle d'avoir fait mourir un de ses enfants; Dagobert, qui y appela saint Éloi pour exercer ses talents d'orfèvre; Pépin le Bref; la reine Berthe aux grands pieds qui y mourut ; Gharlemagnequi y passa, au début de son règne, les fêtes de Noël et de Pâques. Ses successeurs élevèrent successivement des palais sur les bords de l'Oise. Celui de saint Louis, donné par lui aux Dominicains, était situé non loin de la tour du Prévôt.* Charles V en construisit un plus considérable qui subsista jusqu'à celui bâti par Gabriel. Marie de Médicis y fut retenue prisonnière après la fameuse journée des Dupes. Anne d'Autriche y trouva un refuge pendant la Fronde. En i656, elle y reçut avec son fils Louis XIV la reine Christine de Suède, et Mme de Motteville raconte que la « reine gothique » lui parut d'abord « comme une Égyptienne dévergondée qfti par hasard ne serait pas trop brune ». Le grand roi revint souvent à Com-
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piègne, soit en déplacement de cour, soit pour passer la revue de ses troupes au camp de Coudun, sur les bords deTOise et près du château. En 1698, dans le but de compléter l'instruction militaire du Dauphin, le duc de Bourgogne, on réunit là soixante mille hommes sous le commandement du maréchal de Boufflers qui déploya une magnificence extraordinaire.
Louis XV devait s'attacher particulièrement à Gompiègne où il fit de nombreux séjours en compagnie de la marquiséde Pompadour, puis de Mme du Barry. Sur les fondations de l'ancien, le château actuel fut commencé sur les plans de Gabriel, mais terminé seulement sous Louis XVI. Ce fut là qu'en 1770, Louis XV, entouré d'une cour nombreuse, vint attendre la nouvelle dauphine : l'archiduchesse Marie-Antoinette. Le 18 mars 1810, Napoléon 1''' y consomma son mariage avec Marie-Louise, sans attendre la cérémonie de Notre- Dame, et il n'en fit guère mystère, car, dès le lendemain matin, il traçait à sa sœur Caroline, d'un air radieux, un élogieux portrait des Allemandes à la façon d'un peintre qui vient de quitter le modèle. Enfin, ce fut dans la chapelle du château qu'on célébra, le 9 août i832, l'union de la princesse Louise d'Orléans, fille de Louis-Philippe, avec le roi des Belges Léopold P^
Mais il était réservé à Napoléon IIl de donner à Compiègne tout son éclat. On peut dire qu'il en fît sa résidence de prédilection. Il s'y sentait attiré par le puissant charme de la forêt qui permettait les chasses à courre ou à tir et les longues promenades, et son goût pour l'archéologie trouvait à se satisfaire avec les vestiges romains découverts aux environs et surtout les grandioses ruines de Pierrefonds que restaurait Violletle-Duc. Mais, par-dessus tout, Compiègne lui rappelait un délicieux souvenir : c'est là qu'avait pris niaissanee son roman d'amour avec Mlle de Montijo et qu'avait été décidé g© mariage audacieusement sentimental qui
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avait présent*^ tout à la fois le merveilleux d'un conte légendaire et le prestige d'un geste tout moderne.
La cour impériale venait régulièrement passer le mois de novembre à Gompiègne et ne le quittait ordinairement qu'après la première semaine de décembre. Au début de l'automne, elle se rendait à Biarritz, faisait ensuiteun séjour à Saint-Cloud et terminait la saison dans la somptueuse résidence où l'oncle à la gloire immortelle avait soumis ^à sa tendre domination la fille des Césars et où Napoléon III avait pris sa place dans le lit d'acajou aux rideaux rouges en forme de tente. La proximité de Paris permettait de multiplier les invitations et d'organiser, chaque anpée, pendant le mois que les souverains y passaient, plusieurs de ces <( séries » restées célèbres. Ils aimaient aussi à y recevoir leurs hôtes royaux et princiers et c'est de ces réceptions plus solennelles, plus soucieuses du protocole et de Tétiquette que nous allons parler tout d'abord.
La première de ces visites fut celle de Victor-Emmanuel, au lendemain de la guerre de Crimée. Il ne resta que peu de temps et affecta d'enlever à ses entretiens avec -Napoléon III tout caractère politique. Il n'en poursuivait pas moins avec une habile discrétion l'œuvre arnorcée par Cavour au Congrès de Paris et les sonneries des trompes des chasses à courre assourdirent fort à propos ces premières conversations des deux souverains qui devaient amener la" guerre d'Italie deux ans e demi plus tard.
En i86i,cefutle tourdu roi de Prusse, Guillaume l''^ dont la belle prestance, le grand air, l'expression bienveillante, lui valurent la sympathie des habitants de Gompiègne, tandis qu'il faisait par sa bonne grâce la conquête de la Cour, car il sut trouver un compliment pour toutes les femmes et un mot aimable pour tous les hommes. Les dames d'honneur parlaient de sa chevaleresque galanterie et se racontaient l'amusant
quiproquo qui s'était produit le lendemain de son arrivée dansFantichambre de la comtesse Walewska à laquelle il avait tenu à rendre visite. Sans se faire accompagner, il était descendu aux appartements de la comtesse. Il frappa à la porte et une servante vint ouvrir en deman-
La chambre de l'Empereur au château de Compiègne.
dant qui elle devait annoncer. «'Le roi », répondit en français Guillaume V\ Après quelques instants, la servante revint, annonçant au visiteur que Mme la comtesse ne pouvait encore accepter ses services et qu'elle le priait de repasser dans quelque temps. Le souverain s'inclina et s'en alla. Au dîner, le malentendu s'expliqua. Vu l'heure matinale, la comtesse avait cru que c'était le coiffeur de la Cour Leroy qui venait pour l'accommoder avec son art coutumier : pleine de confusion, elle s'excusa auprès de Guillaume P*" qui s'égaya fort de l'aventure et renouvela sa visite le lendemain. ~ On lui offrit le spectacle d'une curée froide à laquelle
il assista d'une fenêtre de la salle des gardes. On l'emmena à Pierrefonds où la musique des guides joua dans la cour du château. Il prit part à une chasse à tir qu'il suivit dans le même layon que lËmpereur. Tous deux firent plusieurs promenades à pied bras dessus bras dessous. On lui lit passer la revue des guides et des zouaves de la garde. Le Prince impérial y défila en caporal des grenadiers de la garde à la tête des enfants de troupe ; à ce moment, le roi de Prusse, se penchant, baisa, sans mot dire, la main de la souveraine lout émue de cet hommage. Après trois jours passés à (^ompiègne, il prit très cordialement congé de l'Empereur. Dans leurs conversations, les deux monarques avaient agité de nombreuses questions politiques et il en résulta peu après la signature d'un nouveau traité de commerce franco-allemand. Dans son discours de la séance d'ouverture du Landtag, le i4 janvier 1862, Guillaume L' déclara : a Mon entrevue avec l'Empereur des Français, l'automne dernier, n'a fait que resserrer les liens d'amitié unissant nos deux Etats .» Hélas ! la rupture de ces liens, huit ans après, devait conduire la France à un cruel réveil.
Guillaume III, roi de Hollande, fut aussi brillamment fêté à Compiègne. On le régala d'un spectacle au théâtre du château avec la troupe de la Comédie-Française, de parades militaires et d'une chasse à courre que le Prince impérial suivit, pour la première fois, sur. son' poney, salué d'une ovation de la foule, quand elle le vit apparaître avec l'habit vert, le gilet rouge, là culotte blanche et le tricorne aux plumes de cygne. En i865, le roi des Belges reçut un accueil non moins fastueux. On le logea, comme tous les hôtes royaux, dans les appartements de l'aile droite du château. Mais il ne coucha pas dans le lit de Marie-Antoinette qui lui était destiné : suivant son constant usage, il avait apporté le sien.
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Le château de Compiègne avait déjà reçu la visite des frères du roi de Portugal, le duc d'Oporto et le duc de Béja, princes jeunes et élégants qui ne purent rester que deux jours, rappelés par la maladie de leur autre frère, don Fernando. Une sœur du roi de Portugal fit sensation dans ce même Compiègne et s^acquit rapidement l'amitié de l'Empereur et de l'Impératrice. Il s'agit de la belle princesse de HolienzoUern, dont toute la Cour admira la taille souple et élancée de Diane chasseresse, les splendides cheveux blonds et le teint éclatant qu'illuminaient des yeux noirs lumineux et profonds. Tant d'éclat rendait encore plus terne son mari qu'elle menait à la baguette. C'était cependant ce prince Léopold de Hohenzollern qui, par sa candidature au trône d'Espagne, devait déchaîner la guerre de 1870. L'empereur d'Autriche fit également en 1867 un séjour à Compiègne que nous avons racontée
En dehors des souverains et des « séries », le château de Compiègne assista à des réceptions d'un genre tout spécial dues à des circonstances glorieuses : ce sont celles que les souverains réservèrent, en i856, puis en 1859, aux officiers qui revenaient de Crimée et d'Italie. L'Empereur les conviait à sa table, au théâtre ; l'Impératrice leur accordait des valses. Durant huit jours, chaque fois, les salons regorgèrent de ces nouveaux occupants aux longues moustaches et à la martiale prestance. Ce ne fut qu'épaulettes et pantalons rouges. La prise de Sébastopol et la victoire de Solférino mèritaietit bien cette preuve de reconnaissance.
Les « séries » comprenaient, d'abord, naturellement le monde officiel t princes de la famille impériale, mi-
nislres, ambassadeurs, grands dignitaires, sénateurs, conseillers d'État, maréchaux, amiraux, fonctionnaires de rang élevé. On leur joignait des représentants de la haute société, tenant par quelque lien à la cour impériale ou conquis parfois sur les milieux d'opposition, tels ce marquis de Pastoret, ancien tuteur du comte de Chambord, et sa femme dont la présence flattait les maîtres du lieu et qu'ils affichaient complaisamment aux yeux de leurs invités. Les jeunes gens étaient représentés par des élèves de Polytechnique et de Saint- Cyr ou des débutants dans quelque carrière gouvernementale comme le Conseil d'État et que Napoléon III, toujours en coquetterie avec les partis royalistes, choisissait volontiers parmi ceux dont les familles étaient connues pour bouder le régime impérial. L'ensemble était complété par quelques célébrités des lettres, des arts et des sciences.
La composition de ces séries, comprenant tant d'éléments divers, représentait une tAche fort difficile pour l'Impératrice qui procédait elle-même à la confection des listes.-Il fallait veiller à leur homogénéité, tenir compte des sympathies et des antipathies, ménager des susceptibilités parfois ombrageuses. « (Vest, disait la souveraine, le problème du chou, de la chèvre et du loup. » Chaque « série » avait sa physionomie distincte. En général, la première réunissait les gens sérieux, les femmes gourmées et ennuyeuses, ceux qu'on appelait les empêcheurs de danser en rond. Avec celleci contrastait vivement la fameuse « série élégante » dont faisaient régulièrement partie la princesse de Metternich, la comtesse de Pourtalès, la marquise de Galliffet, la duchesse de Persigny, la baronne de Rothschild, quelques Anglaises très en vue et un certain nombre de gentlemen appartenant à la même coterie. Un jour, Mme de Beyens demanda étourdiment à une invitée pleine de prétention : « Êtes-vous de la
série élégante? » Et l'autre de lui répondre aigrement: « Non, je suis de la vôtre. »
Gompiègne avait, d'ailleurs, ses habitués. Au milieu de tant de passants plus ou moins marquants, un petit cercle d'intimes groupés autour de l'Impératrice formait le cœur vivant de ces réunions. Ceux-ci faisaient souvent partie de plusieurs « séries » dans la même saison et il arrivait même qu'on les voyait à toutes. On trouvait naturellement dans ce cercle toutes les dames d'honneur : la princesse d'Essling, la duchesse de Bassano, la marquise de Las Marismas, la comtesse de Montebe-llo, Mlle Bouvet bientôt Mme Carrette, la marquise de Latour-Maubourg, la baronne de Pierres, la comtesse, de la Bédoyère. A elles se joignait un essaim de jeunes et jolies femmes : la duchesse d'Albe, sœur de l'Impératrice, qui mourut en i865; la princesse Anna Murât, duchesse de Mouchy, la seule amie vraiment intime de la souveraine; la f)rincesse de Metternich, la duchesse de Malakoff, la comtesse Walewska, la baronne de Bourgoing, la duchesse de Morny, la duchesse de Persigny, la comtesse de Pourtalès, Mme Bartholoni, la comtesse de Mercy-Argenteau, la marquise de Gallifl'et, la comtesse Fleury, la duchesse de Cadore.
Du côté des hommes, il faut citer parmi les plus assidus et les plus brillants le marquis de Gaux, encore plus célèbre comme conducteur de cotillons que comme écuyer, le marquis de Massa, le baron Lambert qui savait en toute occasion se montrer un incomparable boute-en train, le général Fleury, le colonel de Galliffet, le prince de la Moskowa, le vicomte Aguado, le vicomte de Fitz-James, le comte Davilliers, M. Gabriel Delessert et certains membres particulièrement recherchés du corps diplomatique : le chevalier Nigra, ambassadeur d'Italie, à la conversation pleine d'attrait ; le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, très
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apprécié pour son talent de pianiste ; le pi'ince de Reuss, chargé d'affaires de Prusse, grand favori des séjours à Compiègne, logé au besoin après le départ de sa série, dans la maison du grand écuyer Fleury ; le comte von der Goltz, qui lui succéda en 1866, si ardent au plaisir et si empressé auprès des femmes que le prince royal de Prusse lui déclara lors de sa visite à l'Exposition :
— Je suis heureux que vous ne soyez pas marié ; si vous Pétiez, je me croirais obligé de prier mon père de vous rappeler.
Au milieu de ces mondains on trouvait quelques hommes d'esprit plus grave, tels que M. de Saulcy, un éminent archéologue dont l'Empereur appréciait fort la conversation et les connaissances érudites qu'il mit à contribution pour sa Vie de César ; Octave Feuillet, grand organisateur de charades, qui avait son francparler avec Napoléon III et lui exposa plusieurs fois des vues justes et hardies sur la situation politique ; Viollet-le-Duc, le restaurateur du château de Pierrefonds, le souffleur attitré des spectacles d'amateurs à Compiègne, qui devait montrer, après la chute de PEmpire, l'ingratitude la plus odieuse envers les souverains à qui il devait tant. Mais on remarquait surtout auprès de PImpératrice, l'accompagnant souvent dans ses promenades, un vieux monsieur au gros nez à bout carré de forme curieuse, au front marqué de quatre profondes rides cruciales, à l'œil rond, froid et un peu dur derrière le miroitement du pince-nez. Sa mise soignée et m^me coquette, redingote et pantalon gris, gilet blanc, cravate d'ancien slyle, lui donnait Pallure raide et étudiée d'un diplomate anglais. C'était Prosper Mérimée.
Ce vieil ami de la famille de Montijo éprouvait toujours un vif contentement à revoir la belle souveraine qu'il avait tenue petite fille sur ses genoux. Elle aussi
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Eivait gardé fidèje et heureuse mémoire de ce passé et, en i853, elle avait fait nommer Mérimée sénateur. S'il ne se montra pas un sénateuir très diligent, il n'en éprouva pas moins une profonde reconnaissance pour celle qui lui avait permis ainsi d'augmenter notablement son modeste budget d'écrivain. Il ne manqua jamais de se rendre aux nombreux appels qu'elle lui adressait de Compiègne et de se mettre tout à sa disposition pour Faider à distraire les invités des « séries ». Ne s'intitula-t-il pas, un jour, plaisamment fou de l'Impératrice, lui, l'homme des études souvent ardues, le laborieux interrogateur du passé ? Son dévouement pour elle s'affirmait d'autant plus complet qu'il souffrait au château d'un tas d'incommodités. Vieux garçon maniaque, esclave de ses habitudes et très préoccupé de sa santé, il remplit sa correspondance de doléances à ce sujet :
« Tous les jours, écrit-il, nous mangeons trop ; je suis à moitié mort. Le destin ne m'avait pas fait pour être courtisan. » Dans une autre lettre : « Je suis assez souffrant et la vie que je vais mener pendant la semaine prochaine ne me remettra guère. Il y a au château de Compiègne de certains corridors qu'il faut traverser décolleté et qui assurent un rhume à ceux qui les fréquentent. Je ne sais ce qu'il arrive à ceux qui y apportent un rhume tout pris, » Huit jours après : « Nous menons ici une vie terrible pour les nerfs et le cerveau. On quitte des salons chauffés à ^\0 degrés pour aller dan« les bois en chars à bancs découverts. Il gèle ici à 7 degrés. Nous rentrons pour nous habiller et nous retrouvons une température tropicale. Je ne comprends pas comment les femmes y résistent... D'ailleurs, impossible d'imaginer châtelain plus aimable et châtelaine plus gracieuse. »
Ainsi, malgré sa mauvaise humeur, l'auleur de Colomba reconnaît qu'il est impossible de recevoir avec
plus d'affabilité. Il pourrait ajouter que nulle ne connaît mieux que son hôtesse de Compiègne son métier de maîtresse de maison. Mais voici, à ce sujet, le témoignage d'une des plus grandes dames parmi les habituées du château, la princesse de Metternich : « Une femme du monde devenue impératrice pouvait seule arriver à créer une semblable réunion. Jamais une princesse du sang n'y serait parvenue et même n'y parviendra. Il faut pour cela le « savoir-faire» mondain uni à la puissance souveraine, c'est-à-dire premièrement savoir choisir les personnes qui contribuent ou par leur individualité, ou par l'agrément de leur esprit et de leur conversation, ou par leur beauté, ou par leur élégance ou par leur entrain, à rendre une pareille réunion plaisante à tous égards, et ensuite être sûr qu'en les conviant elles répondront toutes à votre appel. Les princesses du sang n'ont pas l'usage du monde qu'avait l'impératrice Eugénie, elles auront beau faire, elles restent des êtres hybrides qui gênent les autres et se sentent gênées elles-mêmes ^. »
Suivons maintenant une « série » pendant son séjour au château. L'heureux invité était prévenu par une belle carte glacée de couleur rose envoyée par le grand chambellan et indiquant la période de six à huit jours qu'il passerait dans la résidence impériale. Le jour fixé pour le départ de sa « série », il se rendait à la garé du Nord d'où partait, à 2 h. 33, un train spécial payé par la Maison de l'Empereur. Ces jours-là, les abords de la gare présentaient une vive animation toute pleine de frappants contrastes. A côté de la grande coquette qui traînait après elle pour ses toilettes des charretées de malles, de caisses et de carions, il y avait l'artiste qui s'était contenté tout simplement d'une valise. Tandis que M. de Nieuwerkerke descendait d'un magnifique