‹ La société du second empireChapitre 14 sur 56 · Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich · texte numérisé non relu

Souvenirs de la princesse Pauline de Metternich

landau à livrée bleue avec collet et parements écarlates, Jules Sandeau ou Octave Feuillet payait tout vulgairement son fiacre.

Le train spécial se composait d'une dizaine de wagons de première classe, dont six wagons-salons pour les invités et les autres pour les domestiques. On y ajoutait six fourgons pour les bagages que les reines de l'élégance se chargeaient de remplir de leurs multiples colis. Mme de Metternich et Mme de Pourtalès avaient l'habitude d'en occuper, à elles deux, un presque tout entier, rien qu'avec leurs robes du soir placées séparément dans des caisses en bois blanc, telles que les couturièresen emploient pour leursexpéditions,afinqu'elles puissent arriver toutes fraîches à destination. Quand la « série élégante » quittait ï'aris, le toi al de ces caisses, pour tous les invités, arrivait toujours à près de mille. Ah ! c'est que « les Compiègne » provoquaient un étalage de luxe inouï et un assaut d'élégance pour lequel bien des femmes se livraient aux plus folles dépenses. Ne prêtait-on pas ce mot à l'une d'elles :

— Je suis invitée à Compiègne : j'ai vendu un moulin.

En arrivant à destination, les voyageurs trouvaient à la gare de grands breaks attelés en poste, conduits par des cochers à livrée vert et or et des postillons coiffés de la perruque à marteau poudrée, ainsi qu'un coupé fermé à quatre chevaux pour ceux des invités qui craignaient le grand air. Sur le quai, l'aide de camp et l'écuyer de service s'empressaient auprès des dames et les guidaient vers les voitures. Puis, tandis que les domestiques grimpaient dans des landaus et que les bagages s'entassaient dans de grands fourgons, les breaks s'ébranlaient au grand trot, traversaient la ville et venaient s'arrêter devant le perron du château.

A leur descente de voiture, les invités étaient accueillis dans le grand vestibule par un nombreux personnel chargé de les conduire à leur appartement. A

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chacun des nouveaux arrivants un maréchal des logis du palais, le général comte Lepic ou Tun des commandants Baron, Tascher de la Pagerie ou Opermann, demandait son nom, s'il ne le connaissait déjà, et le répétait à haute voix, puis il faisait approcher celui des huissiers qui avait préalablement reçu un billet portant le nom de la personne en question et le numéro de sa chambre. Le maréchal des logis du palais guidait lui-même à leur appartement les plus considérables des hôtes de l'Empereur, Les autres, suivant leur importance, se voyaient montrer le chemin par un huissier en habit marron à la française ouvert sur un gilet blanc ou par un valet de pied portant sur le gilet et la culotte rouges la livrée verte aux boutons d'or.

Vingt minutes après les invités, arrivaient les fourgons de bagages. Quel spectacle extraordinaire que leurdéchargement! On assistait alors à un grouillement éperdu de valets et de femmes de chambre affolés, criant, hurlant, courant en tous sens pour démêler leurs colis, suppliant les gens de service de leur délivrer telle ou telle caisse. C'était un tohu-bohu effroyable oii malles et cartons dégringolaient à grand bruit, où l'on s'agitait désespérément à la recherche d'introuvables objets, oili l'on s'injuriait copieusement. Dès le début du séjour, tous les domestiques étaient brouillés et se détestaient.

Déjà les invités avaient gagné leur chambre, toujours confortable mais plus ou moins luxueuse et bien placée suivant le rang de celui qui l'occupait. La plupart étaient assez simple, tendues d'une perse grise à fleurs avec rideaux de la fenêtre et du lit de la même étoffe qui tendait également les chaises et le canapé. L'acajou composait uniformément le mobilier. A chaque chambre attenait un cabinet de toilette pourvu d'une immense cuvette et de tous les accessoires çoutumiers en porcelaine de Sèvres bleu et or marqués d'une N

majuscule surmontée de la couronne impériale. La répartition de -ces chambres représentait une tâche des plus difficiles, des plus délicates et faisait parfois des mécontents. C'est ainsi que le peintre Thomas Couture fit cette réponse bourrue à Tlmpératrice qui lui avait demandé s'il se trouvait bien au châleau :

— Je me trouve d'autant mieux, Madame, que ma chambre me rappelle la mansarde où j'ai fait mes débuts artistiques.

On préfère, en semblable occasion, l'aimable et naïve

Napoléon III, croquis pris à Compiègne par Carpeaux.

franchise de Nadaud. Pour le mettre à l'aise, l'Empereur lui avait dit :

— Eh bien, monsieur Nadaud, j'espère qu'on vous verra souvent. Considérez-vous ici comme chez vous.

— Ah ! sire, répliqua le chansonnier, c'est que j'espérais bien me trouver ici beaucoup mieux que chez moi.

Les hôtes de Compiègne amenaient d'habitude avec eux un valet de chambre ou une femme de chambre qui prenait ses repas avec le personnel domestique du

chAteau. Cet usage inspirait aux invités de fortune modeste cette espèce de gêne que signale Jean-Jacques Rousseau, quand il parle des dépenses inaccoutumées auxquels l'obligeait ses séjours chez les grands. On ne voulait pas paraître pfus pauvres que ses voisins et il arrivait qu'on louât pour la circonstance un domestique qui jouait surtout le rôle de figurant. Sainte-Beuve tournait sans façon la difficulté en en empruntant un à son amie la princesse MathiUle. Mais on a raconté l'histoire d'un savant qui, ayant engagé un extra sans l'avoir vu, se sentit saisi d'une soudaine angoisse à son arrivée en constatant la présence dans sa chambre d'un Italien baragouinant atrocement auquel il trouva toutes les allures d'un ruffian : il tremblait d'avoir introduit au sein de la demeure impériale un émule d'Orsini.

Une des premières préoccupations de l'invité était de revêtir, pour le dîner la tenue obligatoire : robe décolletée pour les femmes et pour les hommes cravate blanche, habit noir ou bleu de ciel, culotte et bas de soie noirs ou pantalon collant boutonnant à la cheville. Plus d'un écrivain ou d'un savant se trouva fort embarrassé devant semblable accoutrement qu'il revêtait pour la première fois. Complètement aux abois en pareil moment, Jules Sandeau dut envoyer chercher Mérimée, en le suppliant de lui apprendre ce qu'il fallait faire des rubans qui paraient aux genoux sa culotte de soirée.

Un peu avant sept heures, toute la « série », c'est-àdire de soixante à quatre-vingts personnes, se trouvait réunie dans le grand salon dit galerie des Cartes à cause des grandes cartes de la forêt de Compiègnequi tapissaient les murs. Elle formait un rang de chaque côté de la porte de gauche, les hommes d'une part, les femmes de l'autre. L'Empereur faisait alors son entrée, accompagné du chambellan de service et donnant souvent la main à l'Impératrice. Il passait devant les

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hommes, adressant la parole à presque tous, surtout aux nouveaux venus qui lui étaient présentés par son chambellan. L'Impératrice passait devant les dames avec la dame d'honneur de service qui lui faisait les présentations. Puis Nap iléon III se retournait et revenait vers la porte en causant avec les dames, pendant que sa femme se faisait présenter les hommes et échangeait avec eux quelques paroles.

Ces là qu'ils montraient tous deux une connaissance approfondie de leur métier de souverains. Sachant que le plus sûr moyen de plaire à ses inférieurs est de paraître au courant de tout ce qui les touche et de leur en parler, ils se faisaient renseigner à Tavance, avec toule l'exactitude possible, sur l'existence de leurs hôtes et ils les interrogeaient avec l'apparence du plus vif intérêt sur leurs affaires personnelles. Au peintre ils parlaient de son dernier lableau, à Fauteur dramatique de sa prochaine pièce. Ils demandaient à une dame des nouvelles de sa mère malade. Ils s'enquéraient auprès d'un général de sa fille qui allait sortir de Saint-Denis ou de son fils qui allait entrera Saint-Cyr. L'Impératrice questionnait longuement la femme d'un haut fonctionnaire sur son petit garçon « qui avait l'âge du petit Prince mais élait plus grand que lui ». Celait, appliqué au monde, le Système de Napoléon P"" avec ses grognards. Mais ces conversations cessaient avec l'arrivée du général Rollin, préfet du palais, venant prévenir que le dîner était servi.

L'Empereur donnait le bras à l'Impératrice pour se rendre à là salle à manger qui élait assez éloignée. Il fallait traverser une vaste antichambre, la salle des Gardes et deux autres grandes salles pour arriver dans la vaste pièce où le couvertétait mis. Les invités se suivaient en se donnant le bras. Les souverains désignaient ceux des convives qui devaient se trouver à côté d'eux et les changeaient à chaque repas. Les autres avaient

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liberté de choisir leur place et leurs voisins. Mais, d'après un usage constant, les femmes priaient à l'avance un cavalier de leur offrir le bra&. C'était ce qu'on appelait « mener à table ».

Cette expression a mener à table » rappelle une amusante histoire. La première fois que Sainte-Beuve fut invité à Compiègne, Mlle de Heeckeren, fille d'un sénateur, aimable et gaie, voulut s'offrir pour compagnon de dîner le critique célèbre.

— Monsieur Sainte-Beuve, lui demanda-l-elle un matin dans le salon des Cartes, voulez-vous me mener dîner ce soir ?

L'auteur des Pensées de Joseph Delorme tombe des nues, n'étant pas sûr de comprendre, mais avec la fatuité incohérente à la plupart des hommes et à luimême en particuHer, il se croit sur le chemin d'une toute proche bonne fortune et s'incline en balbutiant :

— Mais... certainement, mademoiselle.

Voilà le critique sortant du château après le déjeuner et s'efforçantde dénicher dans la ville le restaurant le plus choisi pour y mener dîner, le soir, cette belle jeune femme de trente ans. L'Hôtel de la Cloche était-il digne de traiter en tête à tête l'oracle du Constitutionnel et sa conquête ? Avant de commander le repas, pris non de scrupule, mais de l'appréhension soudaine d'un piège tendu à son ignorance des cours, il s'ouvrit à mots très couverts et sans nommer personne à quelqu'un de la (( série » plus expérimenté que lui en ces choses. Le coinvité comprit heureusement à quart de mot et, sans amener trop violemment le ronge sur la face du critique aux yeux malins, il lui expliqua que la phrase qui lui avait fait croire à son bonheur était devenue courante au château. Et Samte-Beuve se contenta de mener Mlle de Heeckeren à la table impériale.

Cette table comprenait de quatre-vingts à cent couverts ; cel^ dépendait des invitations faites en dehors

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de la « série ». Les maîtres de céans invitaient souvent des personnes établies à Compiègne et dans les environs, cornme le marquis et la marquise de TAigle, le préfet, le général, des colonels, des personnages de l'administration, elc. iMerveilleusement servie, la table était recouverte d'un surtout en argent, exactemenlimité de celui de Louis XV et représentant les épisodes d'une chasse à courre : attaque du cerf, hallali, curée. Détail peu connu, si le service de table avait toutes les apparences de la vaisselle plate, il n'en était pas moins en simple (( Christophe ». L'Empereur racontait lui-même que, lors de son arrivée au pouvoir, le château manquait d'argenterie, (ju'il avait voulu en commander, mais qu'il avait reculé devant une dépense de plus de cinq millions. En faisant tout exécuter en ruolz, il s*en était tiré pour cinq ou six mille francs. « Voyez-vous, ajoutait-il, l'argenterie des souverains ne sert qu'à être fondue à un moment donné. » Le dessert était servi dans de la porcelaine de Sèvres finement peinte.

Pendant toute la durée du repas, la musique d'un régiment de la garde jouait dans une galerie voisine, mais discrètement, de façon à ne pas empêcher la conversation. L^Empereury mettait presque toujours beaucoup d'entrain. Il racontait ses souvenirs avec une verve pleine de simplicité et de bonhomie et se plaisait à évoquer les heures souvent pénibles et éprouvantes de sa jeunesse. Quand elle dînait au château, la princesse de Metternich, toujours placée à côté de lui en sa qualité d'ambassadrice, s'entendait mieux que personne à le stimuler et à lui donner laréplique. Elle égayait toute la table par son enjouement, sa fantaisie, ses mots inattendus, s*abandonnant à son naturel primesautier, à son horreur des façons, s'écriant parfois d'un air heureux de vivre : « Vraiment, quelle bonne maison ! » Les propos échangés par l'Empereur et l'Impératrice étonnaient toujours un peu ceux qui venaient à Corn-

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piègne pour la première fois, parce qu'il lui disait «iu» et qu'elle lui disait « vous ». On remarquait aussi la façon qu'il avait de prononcer Ugénie, en supprimant la première lettre du nom.

Quant à la chère qu'on faisait à ces repas, voici ce qu'en pensait un des convives les plus assidus et un juge tout spécialement qualifié, la même princesse de Melternich : « Le manger était bon et copieux, mais pas très fin. C'était plutôt une nourriture saine et simple, mais je l'aimais beaucoup, car on pouvait sans fatigue l'absorber pendant tout le séjour et jamais on ne s'en sentait incommodé. Or, lorsque durant huit et môme quinze jours on fait régulièrement deux grands repas de près de cent personnes, il arrive que finalement on perd l'appétit. Le dîner était servi en une heure et le service se faisait admirablement ^. »

Après le dîner, le café était servi dans la galerie des Cartes. L'Impératrice faisait prévenir les hommesqu'ils pouvaient se rendre au fumoir pendant une demi-heure et elle passait dans le salon à gauche de la galerie qu'on appelait le salon de famille et où ses invités pouvaient la suivre. Mais il était de bon goût de ne pas trop encombrer ce salon et de ne s'y rendre que lorsqu'on en recevait l'invitation, si Ton n'était pas un personnage très considérable. Sa Majesté faisait, d'ailleurs, demander successivement presque tous ses hôtes et revenait plusieurs fois dans la galerie des Cartes.

Au bout de cette galerie on avait disposé plusieurs jeux : billard anglais, toupie hollandaise, palets, etc. L'Empereur restait là plus longtemps que l'Impératrice et presque tous les soirs il faisait sa partie de palets, jeu où il montrait beaucoup d'adresse et où seule la princesse Anna Murât pouvait rivahseravec lui. Pendant ce temps, dans son salon, assise devant une grande

(1) Souvenirs de la princesse Pauline de Mellernich,

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table, rimpcralrice appjenaiL aux dames à faite des patiences, passe-temps qu'elle affectionnait beaucoup. Parfois on voyait faire irruption d'un galop désordonné Néro, le grand chien braque à gueule rose et noire du Prince impérial. Les huissiers s'efforçaient de le^chas-

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Uae soirée au château de Compiègne. L'Empereur et l'Impéralrice

causant avec Edmond About.

D'après le tableau de Chartran.

ser, mais il était très rare qu'une dame n'intercédât pas pour lui et il restait alors à se faire caresser et régaler de sandwichs par lesinvités tous très empressés auprès de cet enfant gâté de la maison.

Un peu avant dix heures, le fumoir se vidait et les hôtes des deux sexes se trouvaient réunis. Alors, le plus souvent, quelque officier ou dignitaire de la cour se mettait à tourner la manivelle d'un piano mécanique semblable à celui des Tuileries et justifié par le même souci de garder l'intimité impériale des musiciens intrus. Les danses commençaient alors, peu variées d'accompagnement, car le piano mécanique ne savait jouer

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que trois airs toujours les mêmes : une valse, une polka^ une mazurka. Des amateurs de bonne volonté se relayaient pour tourner la manivelle et l'Empereur luimême s'y évertuait de son mieux, mais avec une si complète méconnaissance de la mesure qu'un soir, une dame ne put s'empêcher de dire à M. de Maupas, ministre de la Police :

— Si jamais l'Empereur vous demande la permission de jouer dans la rue, refusez-la-lui, monsieur, refusez-la-lui pour l'amour de Dieu et de la musique.

Elle avait parlé assez haut pour être entendue de Napoléon III qui repartit fort galamment :

— Madame, s* jamais je me vois réduit à pareille extrémité, je m'associerai avec vous. C'est vous qui chanterez et je récolterai les sous.

C'est que cette dame était Mme Conneau, femme du médecin de l'Empereur, bien connue pour sa belle voix et réputée comme une des premières chanteuses mondaines de l'époque.

Les souverains se mêlaient à la danse avec beaucoup de simplicité et de belle humeur. L'Empereur aimait à valser et valsait bien. Quand l'animation des couples languissait quelque peu, ce qui arrivait souvent, il s'efforçait de réagir en demandant la danse alors très à la mode de Sir Roger de Coverley et surtout en organisant une Boulangère qu'il dirigeait lui-même avec une ardeur infatigable. Alors les rondes tourbillonnaient joyeusement et la longue chaîne des danseurs serpentait et courait à travers les salons, les galeries, les corridors, troublant quelque peu les gens graves qui jouaient dans les^coins et tout particulièrement Prosper Mérimée qui avait bien de la peine à continuer sa partie d'échecs aVec sa partenaire habituelle, la duchesse de Bassano ^

1. PiWUL Dhormoys, La Cour à Compièyne. Confidences d'un valet de chambre.

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Souvent on préférait à la danse les « petits jeux » tels que les portraits, les proverbes, les petits papiers. L'Impératrice mettait volontiers sur la sellette des hommes de lettres de la « série ». Dans les portraits il s'agissait de dépeindre par écrit un personnage historique ou actuellement vivant. Chacun faisait le sien qui était lu à haute voix et on volait pour proclamer le n^eilleur. Jules Sandeau, Octave Feuillet, Mérimée, Edmond About, Caro obtinrent souvent la palme. Un soir qu'on J43uait aux petits papiers, le duc de Persigny assura que l'habitude de souligner les mots était un trait caractéristique de la folie.

— Êtes-vous sur ? demanda l'Impératrice. Je souligne beaucoup.

— Rassurez-vous, Madame, répondit Persigny. Ce n'est que le premier degré.

— Et vous le second ! riposta sur un ton soudain d'emportement la souveraine, d'autant plus vexée de la plaisanterie qu'elle n'aimait point Persigny.

L'assistance resta un moment déconcertée par cette petite scène. Cependant il était de règle qu'on mît toute susceptibilité et tout amour-propre de côté dans ces inoffensifs divertissements. Aurait-il pu en être autrement lors de la fameuse dictée demandée par l'Impératrice à Mérimée pour mettre à l'épreuve l'orthographe des invités de la « série » et des souverains eux-mêmes ? L'épreuve tourna à la confusion des concurrents, maisiHaut ajouter, à leur décharge, que cette dictée, d'ailleurs dépourvue de toute espèce de sens, était semée des pièges les plus périlleux. En voici le texte :

« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Saint- Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l'amphitryon, fut un vrai guêpier.

« Quelles que soient, quelque exiguës qu'aient pu paraître à côté de la somme due, les arrhes qu'étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d'en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis et de leur infliger une raclée, alors qu'ils ne songeaient qu'à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.

« Quoi qu'il en soit, c'est bien à tort que la douairière, par un contre-sens exorbitant, s'est laissé entraîner à prendre un' râteau et qu'elle s'est crue obligée de frapper l'exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés, une dysenterie se déclara suivie d'une phtisie.

« — Par saint Martin, quelle hémorragie ! » s'écria ce bélitre.

« A cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuit dans l'église tout entière. »

Après avoir corrigé la dictée de chacun, Mérimée constata que c'était le prince de Metternich qui s'était le mieux tiré de ce guet-apens. Il n'avait fait que trois fautes. L'Empereur en avait commis quarante-trois, l'Impératrice soixante-deux, la princesse de Metternich quarante-deux, Octave Feuillet dix-neuf, Alexandre Dumas fils vingt-quatre. Ce fut ce dernier qui tira la conclusion de ce concours imprévu en disant à l'ambassadeur d'Autriche :

— Prince, quand donc allez-vous vous présenter à l'Académie française pour nous y enseigner l'orthographe ?

On faisait choix parfois de jeux plus remuants tels que le Roi du Maroc, la Toilette de Madame où l'on s'affublait d'effets de toutes sortes, le jeu de la Bague et de la Farine proposé par ce boute-en-train jamais à court d'idées qu'était la princesse de Metternich.

Il y avait aussi des attractions exceptionnelles. C'est

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ainsi que quatre nobles Ecossais, le duc d'Alhol, son fils, son neveu el lord James Murray obtinrent le plus original succès en se présentant en costume national et en promenant huit genoux nus dans ces salons où tous les hommes portaient des culottes ou des pantalons collants. Le duc fit venir son piper c\ui arborait également le Jdlt et le plaid et, tandis qu'il déambulait gravement en jouant de la cornemuse, ils exécutèrent, tous les quatre, une danse guerrière autour d'épées et de claymores croisées sur le parquet. Mérimée assure qu'ils alarmaient tout le monde quand ils tournaient.

Enfin on sait que les hôtes du château représentèrent assez fréquemment sur la petite scène du salon du fond des charades de Legouvé,'de Ponsard, d'Emile Augier, d'Octave Eeuillet, des tableaux vivants de Gabanel et de Viollet-le-Duc, des comédies. Une revue du marquis de Massa jouée par eux, Les Commentaires de César, est restée célèbre. Nous avons déjà dépeint ces spectacles intimes dans notre chapitre La Comédie de Société ^

Telles étaient les façons d'occuper ces fameuses soirées dont les censeurs de l'opposition ne parlaient qu'avec des moues de pudeur effarouchée. Sachant toutes les. insanités féroces et jalouses qu'on colportait à leur sujet, la princesse de Metternich et le prince de Reuss avaient baptisé « les Compiègne » « Sodome et Gomorrhe ». « Lorsque, dit-elle, le chambellan de l'Impératrice, M. de Lezay-Marnésia, qui était un peu raide et fort peu enclin à la plaisanterie, tournait de son air solennel et ennuyé la manivelle du piano mécanique et que deux malheureux couples se mettaient à tourner dans le salon, tandis que les autres, échoués sur des banquettes, bâillaient à se

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