Mme Octave Feuillet, Quelques années de ma vie
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Tous les huit ou dix jours, il y avait représentation au théâtre du château, une salle située vers Textrémité nord du bâtiment et qu'en 1882, lors du mariage de sa fille, Louis-Philippe avait fait disposer dans un jeu de paume. Elle pouvait contenir sept cents personnes, mais la mode des crinolines en réduisit le nombre à cinq cents. La loge impériale se trouvait en face de la scène et occupait tout le fond de la première galerie. Elle contenait plus de cent cinquante places. Les hôtes duchâteaus'yasseyaient auprès dessouverains. Lesdeux côtés de la galerie, à droite et à gauche, que d'étroites travées séparaient de la loge impériale, étaient exclusivement réservées aux dames. Au-dessus de la première galerie, s'alignaient les premières loges, remplies par les invités de la ville et des environs. Au-dessus, un rang de secondes loges se garnissait en grande partie avec les gens de service. L'orchestre et le parterre étaient occupés par les officiers jusqu'au grade de capitaine inclusivement. L'amphithéâtre, placé entre le parterre et la loge impériale, était réservé aux magistrats, aux officiers supérieurs, aux conseillers généraux, aux chefs de service, tous en grand uniforme.
Le mot d'ordre très rigoureusement appliqué était : « Épaules ou épaulettes ». Car les femmes devaient être décolletées et le protocole ne souffrait pas d'exception. La gaze la plus diaphane était sévèrement proscrite. A ce sujet une histoire est restée légendaire. Une dame, qui ne portait pas la tenue réglementaire, se vit refuser par le chambellan de service l'accès de la galerie. Alors son mari, qui Pavait accompagnée jusqu'au couloir, prit immédiatement une résolution héroïque. Il demanda des ciseaux au vestiaire et, taillant et coupant dans la robe montante, il la trans-
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forma tant bien que mal en une robe décolletée.
Les hommes portaient l'uniforme ou le frac avec culotte courte. L'étalage des décorations était très encouragé. On trouvait peu de poitrines qui n'en fussent chargées. Un soir, l'Empereur en remarqua une plus constellée encore que toutes les autres. A l'aide de sa lorgnette il chercha à reconnaître quels étaient les ordres qu'on y voyait briller et, n'y pouvant parvenir, il fit prendre des informations par un chambellan.
— Sire, rapporta celui-ci, son enquête faite, c'est le chef de l'orphéon de Compiègne.
Pour en parer son habit, le brave homme avait détaché de la bannière les médailles de grand et petit module en vermeil et en argent obtenues par l'orphéon dans de nombreux concours.
L'e spectacle commençait à huit heures et demie, quand l'Empereur et l'Impératrice faisaient leur entrée. Le comte Bacciochi, premier chambellan et surintendant des théâtres de la Cour, s'avançait sur le devant de la loge impériale et annonçait : « L'Empereur ! » Aussitôt tout le monde se levait et se tournait vers les souverains qui s'asseyaient dans deux fauteuils dorés. Le spectacle commençait immédiatement. Pendant les entr'actes, les spectateurs placés à l'orchestre, au parterre et à l'amphithéâtre se levaient et faisaient face à la loge impériale. Des valets de pied en grande livrée et perruque poudrée, passaient des rafraîchissements dans le salle.
Vers le milieu de la soirée, à unentr'acte un peu plus long que les autres, l'Empereur et l'Impératrice quittaient la salle et se retiraient dans le petit salon qui précédait leur loge. Ils y faisaient habituellement demander l'auteur de la pièce qu'on jouait ou l'un des acteurs principaux, pour le complimenter. Après une représentation de sa Philiberte, en i853, Emile Augier s'entretint de la sorte quelques minutes avec l'Empe-
reur. Gomme celui-ci lui demandait ce qu'il pouvait faire pour les lettres, il lui répondit :
— Oh ! sire, c'est bien simple, il faut les aimer.
En 1862, dans une représentation de Bataille de dames de Scribe et Legouvé donnée par la Comédie- Française, Provost interpréta avec un art consommé le rôle du préfet Montrichard. Il fut mandé dans la loge de l'Empereur qui lui dit:
— Monsieur Provost, vous êtes tout à fait remarquable dans le rôle du préfet. On n'est pas plus frappant de ressemblance.
Le comédien répondit sans aucune gêne, après avoir exprimé sa reconnaissance :
— Je suis tout au service de Votre Majesté, si elle a besoin d'un préfet.
Napoléon III répliqua :
— Je vous remercie, monsieur Provost, je trouve des préfets assez facilement, mais je pourrais ne plus rencontrer des artistes de votre valeur.
A Compiègne, aucune pièce lyrique importante n'était représentée. On ne jouait que des comédies, des drames, des vaudevilles et exceptionnellement de tout petits opéras-comiques. Le comte Bacciochi soumettait à l'Impératrice la liste des pièces nouvelles ou du répertoire susceptibles de plaire aux souverains et à leurs invités. La Comédie-Française et l'Odéon, ie Vaudeville et le Gymnase, TAmbigu, les Variétés, le Palais-Royal, d'autres encore avaient leur tour. On passait du sévère au plaisant, de la Conjuration d'Amhoise de Louis Bouilhet à la Famille Benoîton de Sardou, de François le Champi de George Sand à La Consigne est de ronfler de Grange et Thiboust, des intrigues sentimentales de Feuillet aux drôleries de Labiche. Certains choix de pièces furent critiqués. On les trouva trop libres et déplacées sur une scène de cour. Cependant,
pour satisfaire à des convenances discutables qui n'intéressaient qu'une minime partie de la salle, on ne pouvait tomber dans une ridicule pudibonderie.
L'Empereur affectait une préférence marquée pour les pièces gaies et en saluait les passages les plus comiques d'un bon gros rire sonore qu'on entendait de toute la salle. Au contraire, l'Impératrice affectionnait le genre pathétique. On la vit pleurer à l'acte de la tour du Roman d' un j eune homme pauure. Après la première de Julie du même Octave Feuillet à la Comédie- Française, elle montrait à Mlle Favart, à qui elle offrit un bracelet, son visage encore tout humide de larmes, en lui disant :
— Ah ! mademoiselle, regardez dans quel état vous m'avez mise.
Cependantles représentations de Compiègne restaient d'ordinaire assez froides. La salle s'occupait de la loge impériale, des toilettes, des personnages marquants. C'était de ce côté que, pendant le spectacle, les regards se dirigeaient le plus souvent. Dans la loge impériale mille jalousies, mille rivalités s'agitaient. On écoutait à peine. D'ailleurs, les comédiens jouaient beaucoup moins bien qu'à Paris. Us étaient intimidés par la présence des souverains, éblouis par la splendeur de la salle, par le ruissellement des diamants et des gemmes précieuses, par l'éclat des toilettes et des uniformes. On se trouvait en présence de conditions fâcheuses tenant au cadre même, mais néanmoins un progrès avait été réalisé sur le passé. Car, sous l'ancien régime, au dire des contemporains, les représentations à la Cour se déroulaient au milieu d'une atmosphère plus glaciale encore. Les acteurs jouaient entre des gardes du corps du roi. Nul n'avait le droit d'approuver ou d'improuver leur jeu. Ainsi l'exigeaient l'étiquette et le respect dû au souverain. Lui seul parfois rifi^it, applaudissait ou blâniait. C'était sur sa physionomie que l'ac-
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leur] pouvait saisir un encouragement ou un arrêt. Enfin, on voyait revenir, chaque année, à Compiègne une grande solennité : c'était la Sainte-Eugénie, fête de l'Impératrice qui se célébrait le i5 novembre. Des salves étaient tirées par une compagnie de canonniers de la garde nationale qui constituait une institution
Bal donné à Compiègne par les guides et les zouaves de la garde {Monde illustré).
municipale séculaire. Les envois de gerbes et de bouquets envahissaient tous les salons du château. Les officiers de la garnison, les autorités civiles, les sociétés de toutes sortes, voire même les collégiens se rendaient en corps et les mains pleines de fleurs à l'audience dénuée d'apparat que leur accordait toujours d'un cœur heureux celle dont on fêtait le nom. Quelquefois même on lui offrait un bal dans sa propre demeure et ainsi firent notamment les guides et les zouaves de la garde impériale alors en garnison dans la ville. On tirait
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immaiiquableirieiiL un feu d'arliiice et l'Empereur en allumait d'ordinaire la première fusée.
Quand le séjour d'une « série » touchait à sa fin, certains hôtes particulièrementappréciés voyaient arriver, un matin, dans leur chambre le comte Bacciochi qui venait, delà part de l'Empereur, leur demander de rester huit jours de plus. Mais on cite le cas d'un invité qui demeura près d'un mois, sans qu'on l'en eût aucunement prié. Ce fut Carpeaux. 11 tenait absolument à exécuter le buste de l'Impératrice qui, manquant de temps pour poser, avait refusé. Dans sa volonté obstinée de réussir, il laissa sa w série » quitterlechâteau et continua d'y vivre comme auparavant. On s'étonna discrètement, mais on s'étonna encore bien davantage quand on découvrit qu'il avait déchiqueté tous les meubles de sa chambre pour en faire des ébauchoirs et tranquillement installé une énorme masse de terre glaise sur une magnifique commode Louis XVI. L'Empereur et l'Impératrice avaient voué trop d'admiration et de sympathie au grand artiste pour lui faire la moindre allusion à ce sujet. Ils pardonnaient sa rudesse et son manque d'usage mondain à ce petit homme maigre et pétulant à l'allure de sous-officier et celle dont il sou* haitait si fort de fixer les traits purs-dans le marbre s'ingéniait à lui éviter tout ce qui aurait pu tourner à sa confusion.
Un soir, s'étant aperçu que chacun portait une fleur à la boutonnière, Carpeaux lira subrepticement d'une corbeille de violettes de Parme une petite loulfe dont il orna incontinent le revers de son habit. Danssa hâte, il avait laissé, attaché aux fleurs, le jonc qui maintenait le bouquet. L'Impératrice s'en aperçut, sourit et, s'approchent à son tour de la corbeille de violettes, en réunit quelques-unes.
— Jevois,dit-elIeà Carpeaux, que vous aimez mes fleurs favorites. Voulez-vous que nous changions de bouquet?
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Et, ayant délivre l'illustre statuaire de son jonc malencontreux, elle le laissa ravi d'une attention dont il ignora toujours la cause.
En raison de la statue du Prince impérial qu'il exécuta et des leçons de modelage qu'il donna à l'héritier du trône, Carpeaux fut Tartiste le plus assidu à Compiègne. Parmi les autres, il faut citer Cabanel, Hippolyte Flandrin, Gérôme, Guillaume, Eugène Fromentin, Paul Dubois, Paul Baudry, Gustave Doré, Horace Vernet, Eugène Isabey, Bida, Meissonier, Pils, Léon Cogniet, Gustave Moreau, Eugène Lami, et parmi les musiciens, Auber, Meyerbeer, Verdi, Félicien David, Ambroise Thomas et surtout Gounod. Ce dernier s'enfermait avec quelques amis dans le théâtre, où il y avait un piano, et il y chantait tout Mozart et tout lui-même. Il se faisait aussi entendre dans le salon de musique et de malicieuses auditrices s'amusaient de le voir alors montrer le blanc de ses yeux que, dans le feu de l'exécution, il roulait terriblement.
En fait de gens de lettres, le château vit surtout, en dehors de ceux que nous avons déjà nommés, Edmond About qui, très aimé des souverains, devait comme Viollet-le-Duc, renier bassement, après leur chute, le régime qui l'avait comblé ; Alfred de Vigny, Camille Doucet, Arsène Houssaye, Paul de Musset, Gustave Flaubert, Paul Féval, Nisard, Ponsard, Legouvé. La science s'y trouva surtout représentée par Leverrierqui fit une conférence sur la planète qui porte son nom et sûr la poussière des mondes ; Milne-Edwards, Chevreul, Claude Bernard^ Jean-Baptiste Dumas, Cuvier, le docteur Longet et Pasteur qui, présenté par Jean-Baptiste Dumas, avait si fort intéressé l'Empereur avec ses recherches sur les fermentations et sur la dyssimétrie moléculaire que celui-ci lui offrit, sans qu'il voulût accepter, de passer une année entière au château de
Compiègnepour ylravailler. Mous racontons plus loin le séjour qu'il y fit avec une u série *■ ».
A la fin du Second Empire, « les Gompiègne » comprenaient plus de monde et admettaient quelques éléments nouveaux, notamment des membres du parti libéral alors en faveur. On y rencontrait, à l'occasion, d'anciens révolutionnaires de 48 ralliés, comme celui que le baron Morio de Tlsle présenta, un jour, dans le salon des Cartes, à Napoléon III.
— Voilà bien longtemps que je ne vous avais vu, lui dit celui-ci.
— En effet, sire, répliqua l'autre, pas depuis que vous m'avez fait mettre en prison.
— Mon Dieu, repartit sans se troubler l'ancien prisonnier de Ham avec un sourire, nous avons tous plus ou moins passé par là.
En 1869, le séjour de la cour à Gompiègne se passa sans l'Impératrice alors en Egypte. Le Prince impérial aida son père à faire les honneurs. Mais c'en était fait de ces réunions uniques dans Thistoire où à l'éclat du luxe, de la beauté et de la parure se joignait un hommage plus cordial que solennel aux valeurs de toutes sortes qui honoraient le pays. Dans la petite ville qui avait vu défiler tant de souverains, les mille lumières joyeuses du château si plaisant, si élégant, si français, s'éteignirent dans la nuit sombre et froide de décembre et ne devaient se rallumer que trente-deux ans après en l'honneur du dernier des czars.
(l) Voir chapitre ix : Les Maîtres de la science et de la pensée.
L'Empereur Napoléon I]l
D'après une peinture d'Alfred de Dreux