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dénoncer comme inulile et dnngereuse. Au moment où se fonda l'Empire libéral, il écrivait à l'Empereur : « Pour moi, je n'ai plus de courage au milieu d'une pareille anarchie morale. Si Votre Majesté ne voit pas le mal, à quoi bon faire des plans dans une maison qui brûle ! » Il se montra jusqu'à la fin le plus ferme soutien du régime, plus impérialiste assurément que l'Empereur, impérialiste jusqu'à en faire, à la fin, une sorte de paradoxale opposition. On a cité de Napoléon 111 ce mot qui n'est pas dépourvu de toute vérité sous sa forme spirituellement piquante :

— Je n'ai vraiment pas de chance dans mon gouvernement : l'Impératrice est légitimiste, mon cousin est républicain, Morny est orléaniste, moi, on sait que je suis socialiste. Je ne vois guère que Persigny qui soit bonapartiste. Mais ne le dit-on pas un peu fou ?

Grand apologiste du plébiscite, Persigny voyait dans l'omnipotence du souverain un moyen de favoriser la démocratie. Volontiers il se serait approprié la maxime de Proud'hon : « L'Empereur est pour le paysan et l'ouvrier la garantie contre l'agression des classes bourgeoises et des féodalitées industrielles. » Cependant son esprit était trop positif et trop réalisateur pour qu'on pût le suspecter de socialisme. Une activité réfléchie, méthodique et toujours en éveil formait le fond de son caraclère. Nul ne se tenait plus sur le qui-vive et ne possédait de plus sûres informations. Il était resté l'homme que définissait si justement l'acte d'accusation de son procès de i836, à la Suite de l'affaire de Strasbourg : « Homme actif et intelligent au possible, doué d'énergie, d'une volonté puissante et de la singulière faculté de se trouver toujours partout où sa présence est nécessaire, soit pour ranimer le complot languissatit, soit pour y gagner de nouveaux adhéretit§ ; l'homme du monde le pluH au courant

de tous les ressorts secrets de la conspiration... » Sa devise : Je sers le résumait tout entier et il a toujours mis un dévouement sans borne à la disposition de Napoléon III. Personne ne s'entendait comme lui à deviner et à confesser le monarque, avec qui il avait son franc-parler. Aussi peu courtisan que possible, il ne lui cachait nullement sa manière de penser, même quand il savait le heurter dans ses opinions ou ses desseins les plus arrêtés. C'est ainsi qu'il désapprouva son mariage et qu'il réprouva hautement, en i865, l'entrée de Tïmpératrice au Conseil des ministres. C'était encourir courageusement de la part de celle-ci une hostilité qu'elle ne lui ménagea point.

Persigny savait s'incliner galamment et passer outre en présence des sentiments résolument contraires qu'elle lui témoignait. Il était cependant d'un naturel très emporté et se montrait à l'ordinaire agressif, brutal, parfois même grossier. Mais il savait toujours, quand il le -fallait, se conduire en parfait gentilhomme. Ses manières semblaient indiquer une distinction native, bien qu'il se fût appelé d'abord Fialin tout court et qu'il eût emprunté le nom de Persigny à une propriété de la famille de sa mère située dans le Forez. On le vit en mainte occasion témoigner d'une générosité toute chevaleresque. Ainsi fit-il notamment au moment de la déclaration de guerre à la Russie, lorsqu'il soumit à l'Empereur un projet de décret ainsi conçu : « Considérant qu'en temps de guerre, l'exil devient une peine trop cruelle pour les soldats qui ne peuvent combattre pour la patrie, les généraux Bedeau, Changarnier et de Lamoricière sont autorisés à rentrer en France et à reprendre du service, s'ils en font la demande. » Un tel geste convenait trop au caractère de Napoléon III pour qu'il ne se déclarât pas prêt à signer avec enthousiasme. Malheureusement on ne put vaincre l'opposition des jeunes généraux qui n'entendaient pas céder

LES HOMMES ^OLlTIQUËS

aux anciens, commandements et bâtons de maréchal. Le duc de Persig-ny avait conservé une assez belle tournure cavalière, où l'on retrouvait un peu de l'ancien sous-officier de hussards, qu'il avait été au début

Persigny.

de sa carrière. Cependant il n'aimait pas qu'on lui rappelât ce temps-là et il lui arriva de se sentir piqué au vif par le rappel que lui en fit, un jour, un prélat du Vatican, MiJ^r de Mérode, qui avait lui-même porté l'uniforme. Dans ce souci de cacher la modestie de son origine transparaissait, il faut le reconnaître, quelque amour-propre de parvenu. Onle retrouvait aussi, ce par-

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venu, dans les embcllissemenls de son chàleau de Chamarande, près d'Elampes, qui n'étaient pas toujours du goût le plus sûr. 11 avait englouti des, sommes énormes dans ce splendide domaine acquis de la succession du marquis de Talaru. Un matin, TEmpereur le vit arriver dans son cabinet avec une mine si abattue qu'il lui demanda s'il n'était pas malade.

— Ah ! sire, répondit il, je suis seulement accablé de tristesse. Ce Chamarande que j'ai créé de rien, qui m'a coûté près de deux millions, ce Chamarande me ruine. Je vais être forcé de m'en défaire.

- Il était convaincu que l'Empereur allait lui dire bien vite de ne pas se tourmenter. Mais celui-ci, d'humeur badine, prit plaisir à prolonger son anxiété.

— Croyez-moi, mon cher duc, répliqua-t-il avec l'indifférence la mieux jouée, c'est le meilleur parti à prendre. Débarrassez-vous de Chamarande, c'est une très lourde charge. Vous respirerez quand ce sera fait.

Persigny devint pâle comme un mort. Ce que voyant et cédant à son bon cœur, Napoléon III prit dans son tiroir une liasse de billets et la remit à Persigny qui se retira rayonnant ^

Le propriétaire de Chamarande y consacrait ses loisirs à des études d'hisloife. Il demandait sans cesse des leçons à celle-ci sur la conduite à tenir en politique. Le monde antique lui offrait beaucoup d'attrait et il avait jadis rédigé un mémoire sur les Pyramides d'Egypte et leur utilisation pour arrêter les irruptions sablonneuses du désert. Quoique harcelé par ses créanciers, il donnait des réceptions princières auxquelles présidait avec infiniment de grâce la duchesse de Persigny, née de la Moskowa, une blonde pleine de séduction dont on ne comptait plus les succès aux Tuileries et à Compiègne.

l. Un Anglais à Paris, ouvrage anonyme.

L'union ne régnait pas toujours dans le ménage, car la jeune femme se laissait entraîner à de ruineux capricesde toilettesel aussi à de certains entraînements du cœur qui faisaient jaser. Elleavaitde plus l'humeur irritable et la main leste, et, à l'époque où son mari occupait l'ambassade de Londres, elle provoqua un violent scandale en giflant, dans un bal donné par elle, unedame d'honneur de la Reine qui s'était permis de faire copier sa toilette par sa couturière.

Jusqu'à la fin de sa vie, Fersigny demeura aussi fidèle à ses affections et à ses devoirs qu'à ses idées. Tout d'une pièce, ferme et résolu dans ses convictions jusqu'à l'entêtement, rebelle à l'esprit d'analyse et de discussion, incapable d'entente avec ses ennemis politiques, inaccessible à tout compromis, fastueux dans sa vie mais de conscience probe et intègre, c'était un homme d'autrefois.

Eugène Rouher représente certainement la physionomie politique la plus marquante du Second Empire, en raison surtout de sa longue présence à ce ministère d'État qui constituait en quelque sorte une synthèse de tous les ministères. On l'appelait le Vice-Empereur, les uns de manière élogieuse, les autres avec une nuance de malice. C'était au physique un homme de mine imposante, aux larges favoris noirs, bien planté sur ses jambes, avec un buste large et fortement développé. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais l'embonpoint l'avait envahi, rendant massive et pesante sa démarche. Ce manque d'élégance dans la tournure s'aggravait d'un dédain excessif de la coquetterie et de la galanterie. On ne le voyait que vêtu de noir et chaussé de souliers découverts solidement confectionnés. A la Cour qu'il fréquentait le moins possible, on n'en trouvait guère

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d'autre que lui pour se montrer résolument réfractaire aux compliments et aux fadeurs.

Fils d'un avoué de Riom, il avait débuté au barreau de cette ville et il avait pris alors la parole dans un procès resté célèbre : Taffaire du château de Chamblas. Éminemment bourgeois par sa prudence, ses qualités de travail, de méthode et de persévérance comme par ses accès de gaîté parfois un peu grosse, il était resté aussi un habitué de la procédure. C'était un homme de dossier qui considérait un peu à la façon d'un plaideur le gouvernement qu'il représentait, conception qui, après tout, n'était pas dénuée de tout fondement pour l'exercice de ce ministère d'État qu'on avait justement surnommé « le ministère de la Parole ». Un vague relent du Palais flotta toujours autour de lui. 11 disait:

— Je ne suis pas toujours convaincu de l'honnêteté de ma cause, maisj'e représentele gouvernement etj'estime qu'il ne serait pas loyal de ma part de laisser triompher la partie adverse.

Tout dévoué à l'Empereur, il n'avait pas vis-à-vis de lui l'indépendance de Persigny et il lui arriva, trop souvent peut-être, de lui sacrifier ses idées propres et de se renfermer dans un rôle de mandataire docile défendant auprès du Corps législatif des mesures que dans son for intérieur il désapprouvait. Ainsi fit-il notamment en février 1868, lors de la discussion de la loi sur la pressp. Il avait dit aux députés que la liberté delà presse était une promesse imprudente de l'Empereur et que c'était à eux de l'e» dégager. Le lendemain, à la surprise générale, il fit un discours en faveur de la loi. C'est que, dans l'intervalle, il avait vu Napoléon Ili et qu'il n'avait pu arriver à persuader celui que la reine Hortense appelait son « doux entêté », qui attendait quelquefois mais ne changeait jamais.

Toujours levé de grand matin, acharné à sa besogne

multiple, il étudiait avec le plus grand soin toutes les questions qu'il avait à solutionner. Il possédait une mémoire prodigieuse et on ne le vit jamais prendre une note dans les séances parlementaires. 11 supportait sans broncher les assauts de ces terribles adversaires qui s'appelaient Jules P'avre, Jules Simon, Thiers, Emile Ollivier, ne trahissant par aucun signe d'impatience ou de fatigue son impression intime. Ses yeux restaient obstinément fixés sur son interlocuteur, ses bras croisés sur sa poitrine. Quittantensuite lentement son siège, il se dirigeait vers la tribune.

Il s'y montrait un merveilleux orateur, unissant la dialectique la plus serrée aux élans les plus fougueux. Malgré un organe défectueux, Télégante facilité de son élocution réussissait toujours à intéresser et à charmer. II était doué d'un talent d'imitation qui faisait de lui un acteur parlementaire de premier ordre. Immuablement maître de lui, il reprenait l'argumentation de son adversaire, non seulement mot par mot, mais presque geste pour geste, intonation pour intonation — ce qui avait le don de mettre Thiers en fureur — et il le réfutait point par point. II ne perdait pas de vue une seconde les chefs d'accusation dirigés contre ses théories et marchait droit au but, évitant les digressions qui affaiblissaient ses plaidoyers dont le fond le préoccupait plus que la forme.

Gela ne l'empêchait pas de s'échauffer et de passer presque sans transition à une éloquence enflammée, passionnée, brutale môme, empoignante, entraînante au plus haut degré. Sa voix devenait alors tonitruante, ce qui fît dire malicieusement à un député qu'il était encore plus entendu qu'écouté. En même temps, il se répandait en gestes amples et véhéments. On le voyait, dans les séances orageuses, étendre les deux bras en avant, les doigts repliés sur la paume de la main à l'exception des deux index braqués sur l'ennemi comme

des pistolets. D'autres fois, il se ramassait dans sa large carrure, semblable à un sanglier qui subit Tassaut d'une meute. Son poing se levait menaçant, retombait sur la tribune et il semblait que l'adversaire de TEmpire allait rouler foudroyé. Il se laissait emporter à des anathèmes violents, des affirmations brusques, de brèves interpellations lancées comme des projectiles, des mots frappants et répétés qui restaient dans la mémoire et soulevaient des tempêtes. Il en a donné un exemple fameux dans son discours en faveur du pouvoir temporel du Saint-Siège : « Eh bien nous le déclarons au nom du gouvernement français, l'Italie ne s'emparera pas de Rome. Jamais ! non jamais ! jamais I »

Contrairement à Persigny, il ne professait point de haine pour ses adversaires politiques. Il combattait, mais il comprenait les ennemis de l'Empire. Ceux qui l'exaspéraient, c'étaient ces aveugles qui faisaient naïvevement et inconsciemment le jeu des révolutionnaires. Il disait aux députés qui avaient voté le manifeste des 116 :

— Vous ne voyez donc pas que chacune de ces concessions qu'on arrache à l'Empereur, c'est une nouvelle voie d'eau dans un navire où les efforts de tout l'équipage ne peuvent déjà plus faire fonctionner les pompes, que nous marchons sans pouvoir nous arrêter vers un cataclysme I

Il vivait en bourgeois de mœurs simples et ami des^ traditions et passait toutes ses heures de loisir au foyer familial entre sa femme et ses deux filles. Sa grande distraction consistait en une partie de piquet qu'il faisait, chaque soir, avecunsimplechef de bureau, M. Tiron, son vieil ami d'enfance. Il trouvait un autre adversaire au môme jeu dans la personne de son beaupère, M. Conchon, ancien juge au tribunal de Clermont- Ferrand, éjiormément flatté d'avoir pour gendre un ministre, si bien que Rouher en arrivait à craindre que

LES HOMMES POLltlQUES

son admiration pour lui n'influât sur son jeu. La partie se terminait régulièrement à dix heures et à dix heures et demie le « Vice-luiipereur » dormait du plus

Rouhcr.

profond sommeil. Dans les beaux jours, la famille se rendait au château de Cerçay, que Rouher possédait aux environs de Brunoy et il s'y livrait aux joies du jardinage ^ Là comme à Paris, il vivait modestement, si mo-

1. C'est dans ce château de Cerçay que les Prussiens dé couvrirent et saisirent, en 1870, toute une série de papiers di plomatiques secrets relatifs à des tractations entre la France et les États de l'AUemagne du Sud après Sadowa. Bismark y trouva de précieux renseignements dont il fit son profit.

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destement même que les mauvaises langues le disaient non moins économequ'économisle. Cependant il se rendait toujours au Corps législatif dans sa voiture, accompagné de son valet de chambre qui portait son énorme serviette en chagrin, crevant de notes, de documents et de dossiers.

Les amis de Rouher ne lui faisaient qu'un reproche, c'était de cultiver le calembour. Sur ce point comme sur les autres on retrouvait en lui le type accompli du bourgeois. Les membres de l'opposition n'étaient pas plus épargnés par lui que les autres. Un jour qu'il partait pour Gerçay, il rencontra Eugène Pelletan qui lui dit :

— Vous allez faire votre Tibulle.

— Oui, répondit-il avec un air enchanté de son jeu de mots, mais prenez garde qu'en revenant, je ne vous démantibule.

Malgré l'abus qu'il faisait de ce genre de plaisanterie, c'était un causeur charmant et un merveilleux narrateur. Il ne manquait ni d'esprit de repartie ni d'à-propos. Faisant allusion aux nombreux compatriotes dont il s'entourait, un malin journaliste avait dit :

— Si ça continue, il n'y aura bientôt plus d'Auvergnats à Clermont-Ferrand ni à Riom.

Et Rouher de riposter, quand celte saillie lui fut répétée:

— Nous enverrons un nombre égal de Parisiens en Auvei;gne. Gela leur fera du bien et leur apprendra à Iravailler.

Comme le sage d'Horace, il ne s'étonnait de rien et prenait avec belle humeur ce qui aurait pu être pour bien d'autres un sujet de froissement. Il s'élait laissé comprendre de façon tout à fait exceptionnelle dans une « série » de Gompiègne et safemme l'avait accompagné. Voyant dans les salons une dame très brune, assurément inaccoutumée en ces lieux et que personne ne

paraissait connaître, la charmante et pétillante Mme de la Bédoyère demanda à Rouher à qui elle donnait le bras pour passer à table :

— Quel est donc ce petit pruneau ?

— C'est ma femme, répondit-il imperturbablement. Confusion de la dame qui s'excuse de son mieux,

mais, le repas terminé, elle court vers une amie :

— Oh ! ma chère, quel impair ! Figurez-vous que tout à l'heure j'ai demandé à M. Rouher en lui montrant cette dame : « Quel est donc ce petit pruneau ?... »

— Et je vous ai répondu : « C'est ma femme », achève avec son plus gracieux sourire le ministre d'Etat qui, par une malchance invraisemblable, se trouve de dos juste à côté des deux causeuses.

Après la chute de l'Empire, Rouher devint le conseiller suprême des souverains exilés et, lorsque Napoléon 111 mourut, il se fit le porte-paroïe officiel de l'Impératrice. Quand le Prince impérial décida de partir pour le Zoulouland, il la supplia de s'y opposer et s'éleva avec énergie contre cet aventureux projet qui devait finir si tragiquement.

Le comte Colonna Walevvski a été considéré, sous le Second Empire, comme le chef de la diplomatie française, mais il a joué aussi, à deux reprises, un rôle de premier plan dans la politique intérieure en devenant ministre d'État, puis en exerçant, après la mort de Mdrny, la présidence du Corps législatif. Son prestige à la Cour et dans la société de son temps était dû surtout à sa naissance qui faisait de lui une sorte de prince du sang de la main gauche. Il était, en effet, le fils de Napoléon I "■ et de cette belle et douce comtesse Marie Walewska dont le charme avait séduit le conquérant an

cours de sa campagne de 1807 en Pologne et qui vint le voir à l'île d'Elbe avec son enfant, pendant que Marie-Louise se détachait de lui pour vivre à Vienne. Même à première vue, on ne pouvait se méprendre à cette origine ; on retrouvait en lui le masque césarien du fondateur de la dynastie, son regard investigateur, son port de tête hautain. Très fier d'un tel père, il se méfiaitcependantdes allusions dépourvues de tact qu'y faisaient certains maladroits. L'un d'eux lui ayant observé qu'il était d'assez haute taille tandis que son père était petit, il lui fit cette réponse d'une équivoque volontairement déroutante :

— Vous vous trompez, monsieur, il était très grand.

Sans posséder aucun des dons prodigieux du vainqueur d'Austerlitz, le comte Walewski brillait par assez de qualités d'esprit pour que la comparaison avec celui-là ne le diminuât pas à l'excès. Il n'avait pas la vivacité des Bonaparte ni leur facilité à l'emportement. Si on ne trouvait en lui ni vues très vastes ni initiatives hardies, on lui reconnaissait généralement une certaine habileté diplomatique, de la finesse, du jugement et une sage modération. Ambassadeur à Londres en i85i, il rendit de très grands services au Prince-président par ses cordiales relations avec lord Palmerston à qui il sut faire accepter le coup d'État. En i856, il présida avec beaucoup d'autorité courtoise le congrès de Paris. C'était, en outre, un parfait honnête homme, plein de probité politique, de franchise et de désintéressement. Son esprit absolu était tempéré par une conscience droite, un caractère pondéré et un très sincère libéralisme. Ce fut lui qui, après Morny, amena par degrés une entente entre Emile OUivier et le gouvernement et qui organisa l'entrée aux Tuileries de l'ancien champion de l'opposition.

Homme d'Etat moyen, il savait se montrer homme du mande accompli. Dans sa prestance élégante fit

souple revivait l'ancien beau cavalier qui s'était battu jadis pour l'indépendance de sa première patrie, la Pologne, et aussi, pour le service de la seconde, en Algérie. Il recevait au ministère des Affaires étrangères, puis au ministère d'Etat avec une réserve polie que d'aucuns jugeaient dédaigneuse ; cependant on lui reconnaissait plus de naturel et d'aisance qu'à son prédécesseur au quai d'Orsay, M. Drouin de Lhuys, que ses manières gourmées avaient fait surnommer Pomposo. On vantait l'éclat des fêtes qu'il donnait et que présidait avec un grand charme d'accueil sa femme, une séduisante Florentine. Il s'occupait de sport, aimait les chevaux et se plaisait à conduire lui-même un luxueux phaéton. C'était un fervent des arts et des lettres. Peut-être même pouvait-on lui reprocher de s'être fait auteur assez mal à propos. Après avoir collaboré, disait-on, avec Alexandre Dumas père pour Mademoiselle de Belle-Isle, il avait voulu voler de ses propres ailes et fait jouer au Théâtre-Français une comédie en cinq actes, L'École du monde, qui ne lui valut que désillusion et traits mordants.

— Qu'est-ce qui vous a poussé à cela, monsieur le comte ? lui demanda Montrond, le soir de la première. Il vous était si facile de ne pas faire de comédie.

Et Nestor Roqueplan disait le lendemain .:

— On n'a pas écouté mes avis : j'avais recommandé à l'auteur d'inonder le second acte de traits d'esprit.

Walewski dut se consoler en pensant qu'un autre ministre, un des plus grands, Richelieu, avait connu, lui aussi, l'insuccès au théâtre. Il s'en tint désormais à son rôle politique et administratif. Il y mettait une conscience extrême et y dépensait sans compter ce zèle passionné que blâmait Talleyrand. Il poussait jusqu'à l'excès le souci de ses devoirs el de sa responsabilité. Son autorité volontiers taquine l'amena, un jour, à un ukase singulier. Étant rainiistre d'État, il

obtint du préfet de police Boitelle qu'il défendît le lancement des cerfs-volants parce que, objectait-il, leurs queues pouvaient s'enchevêtrer dans les fils télégraphiques et les détériorer. Le lendemain, l'Empereur fit appeler M. Boitelle et lui dit de cet air de pince-sans-rire avec lequel il s'amusait volontiers des gens :

— Voici une ordonnance du conseil que je vous prie de publier.

L'ordonnance portait que « tout oiseau perché sur les fils télégraphiques serait frappé d'amende et emprisonné en cas de défaut de paiement ».

Le comte Walewski était bien connu comme un des fervents habitués de l'Opéra. On parla beaucoup, à l'époque, d'un difi'érend qu'il eut avec Morny au sujet de la loge du baron de Rothschild devenue libre et dont l'un et l'autre vojilaient se rendre locataire. Grâce à l'appui du comte Bacciochi, surintendant des théâtres impériaux, ce fut Morny qui l'emporta et il en résulta entre les deux hommes d'État une brouille si profonde qu'elle devint, dit-on, une cause indirecte de l'expédition du Mexique. Il faut se méfier, en histoire, de ces incidents intimes auxquels les contemporains ont souvent fait remonter des conséquences aussi graves qu'imaginaires.

Walewski possédait, d'ailleurs, une grande aménité de caractère dont il se départissait rarement. Elle le fit accuser de manquer de fermeté comme président du Gorps législatif. On trouvait excessive sa longanimité avec les orateurs de l'opposition. Un jour, Rou, her, qui se laissait entraîner quelquefois à des vivacités de langage peu parlementaires, ne put se tenir de lui crier :

— Mais présidez donc, nom de Dieu !

On lui reprocha surtout son refus de rappeler à l'ordre Thiers, avec qui il usait de ménagement par reconnaissance, car l'ancien ministre de Louis-Phi-

Lf:S riOM.MI.S l'OI ITIOUIÎS |î^5

lippe lui avait fait jadis obtenir une mission en Egypte auprès de Méhémet-Ali. Un complot s'était formé contre lui. Les rôles étaient trop bien distribués pour que la pièce n'eût pas été répétée d'avance. Un tumulte si menaçant se déchaîna à travers l'assemblée que Walewski se crut obligé de descendre du fauteuil et qu'il se relira volontairement, blessé dans sa dignité, honni par la droite, acclamé par la gauche. Singulière fin de carrière politique qui montre mieux que tout qu'il n'avait pas hérité du caractère ni du tempérament de celui qui avait fait le coup d'État de Brumaire.

La carrière d'Emile Ollivier surprend et inquiète par ses deux parties bien tranchées et d'apparence contradictoire. Après avoir été, dans le groupe des Cinq, un des premiers et des plus acharnés adversaires de l'Empire, il s'est mis à son service et l'a engagé dans la guerre de 1870, en en acceptant, suivant son expression, la responsabilité « d'un cœur léger ». Phrase malheureuse qu'il a déclarée mal comprise et dont il s'est attaché depuis lors à expliquer le sens qu'il avait entendu lui donner. On a beaucoup douté de la sincérité du revirement. qui a fait de lui le metteur en œuvre de l'Empire libéral. Mais on trouve le gage de cette sincérité dans sa fidélité au régime déchu dont il se fera le défenseur dans son considérable et consciencieux ouvrage L'Empire libéral et dans cet éloge des souverains qu'il avait courageusement introduit dans son discours de réception à l'Académie française et que celle-ci, par une décision sans précédent, l'empêcha de prononcer.

Il était de taille haute, mince et élancée. Sa face brune s'éclairait faiblement de deux yeux au regard peu perçant dissimulés derrière les verres d'énormes IV 11

lunettes. L'arc de ses sourcils rapprochés semblait tendu par une réflexion opiniâtre. Au-dessous de son nez fermement dessiné à la romaine, ses lèvres épaisses, larges et mobiles lançaient méthodiquement sa voix sympathique. dont le timbre très net se teintait d'un léger accent de Provence. Ses cheveux taillés sans art et peu soignés, déjà éclaircis sur le sommet de la tête, se relevaient sur les tempes. Sous une apparence froide il cachait des désirs violents et un afflux de passion qui ne demandait qu'à déborder mais qu'il savait contenir quand il* le fallait.

Sa mise demeura toujours simple jusqu'à l'austérité. Il avait l'aspect sévère d'un homme de loi et portait immuablement une redingote noire d'un modèle invariable. Il se montra peu familier à la Cour et s'y tint soigneusement à l'écart des mondanités et des intrigues. Il ressentait cruellement l'hostilité de nombre d'habitués des Tuileries qui considéraient comme un intrus ce républicain rallié. Il se sentait surtout accueilli de façon glaciale dans l'entourage de l'Impératrice où l'on écoutait, avant\tout, la parole de Rouher qui, bien que relégué en apparence dans sa présidence du Sénat, ne lui ménageait pas les attaques et se servait contre lui du grand crédit qu'il avait conservé auprès des souverains, lorsqu'il s'était retiré de l'Empire libéral.

Il était très discuté dans les milieux officiels aussi biei;^que dans les rangs de l'opposition. On l'accusait fréquemment de versatilité, d'hypocrisie, d'ambition sans scrupule, d'infatuation. Peu d'hommes ont été aussi honnis que lui par des partis différents. Infatué, certes, il l'était. Il aimait à dire : « Ma politique, ma doctrine, mes théories... » et, en lui-même, il se comparait à Mirabeau dont il voulait ressusciter l'action conciliante. Mais sa récente conversion à l'Empire ne démentait pas son passé, car, depuis ses pre-

mières années, au temps où il n'était qu'un petit avocat de Marseille, il t'était toujours montré un ami de l'union et de la concentration. Lorsque ses électeurs parisiens l'eurent envoyé au Corps législatif, ses idées d'entente entre le pouvoir et la liberté s'affirmèrent chaque jour davantage par une progression dont on peut suivre les étapes.

Dès 1860, dans un discours resté fameux, il adjurait Napoléon III d'être l'initiateur des peuples à la liberté, en lui donnant le titre de héros légendaire et en ajoutant : « Quant à moi qui suis républicain, j'admirerais, j'appuierais, etc. ». Beaucoup considérèrent comme des avances au pouvoir ce qui était surtout, semble-t-il, l'expression de la conscience d'un bon citoyen. L'opposition systématique lui paraissait absurde et odieuse. Il était natijrel et légitime que de telles idées l'amenassent, un jour, à collaborer avec le souverain pour l'institution d'un empire libéral. Il était entré en relation avec Morny par l'intermédiaire de ce député Calvet- Rogniat qui connut une courte célébrité pour avoir fait distribuer un veau entierlejour de son élection. Morny, puis Walewski, lui firent faire la connaissance de l'Empereur.

Il gagna très vite la confiance de celui-ci par sa dialectique tout à la fois chaleureuse et subtile et par la modération de ses doctrines et il le poussa avec une éloquente insistance dans la voie libérale. Devenu le chef du tiers-parti, il prépara son avènement au pouvoir dans son discours du i^"" décembre 1869 où il disait : « Nous sommes débordés par les passions populaires : il faut que nous nous groupions autour de la dynastie. » Un mois après, il prenait la direction d'un nouveau ministère qui résumaitson programme en déclarant qu'il allait a rendre apparent aux yeux du monde entier l'accord de plus en plus intime entre la nation et le souverain »,

Les républicains le traitèrent d'autant plus de renégat

158 I.\ SOCII'Ti; DU SECOND EMPIHE

qu'il éiùW fils iVun proscrit de Décembre, à qui le vieux roi Jérôme et le prince Napoléon avaient seuls pu éviter le transport à Cayenne: Emile Ollivier s'était toujours noblement efforcé de rester en communion d'idées avec ce père et, lors de sa première (élection' en 1867, il lui avait demandé s'il pouvait prêter serment et ne l'avait fait que sur son affirmation. Il répondit à ses détracteurs qu'il n'avait jamais fait à l'Empire de guerre implacable et qu'il ne voyait plus de raison de le combattre du moment où il se modifiait en faveur des idées progressives. Une fois à la tête du ministère, il se montra un travailleur infatigable, un législateur éclairé et un serviteur loyal et de bonne foi.

Il montra par son exemple que le talent oratoire se modifie suivant les circonstances. Comme porte-parole de l'opposition, il s'était fait remarquer par des élans fougueux, un entrain romantique, une verve débordante et passionnée. Morny disait qu'il entrait dans les discussions comme un taureau dans une boutique de faïences. Arrivé au pouvoir, l'ardeur de sa parole se canalisa dans un programme politique, ses imaginations brillantes firent place à une argumentation serrée, ses chaleureuses inspirations se convertirent en raison d'Etat. Dès lors ses discours devinrent réglés comme une musique officielle, ses improvisations révélèrent de longues et patientes rétlcxions, sa logique conciliante s'appuya sur une observation constante qui ne livrait rien au hasard, son éloquence se fit dogmatique, tout en restant sincère et pénétrante. Cependant son impétuosité n'était pas devenue froideur. Au cours de ses harangues, il en accélérait peu à peu la marche, sa voix fatiguée s'échauffait, son geste s'animait, mais sans s'exalter. Suiyant l'expression d'un contemporain, on sentait qu'il poursuivait une expédition stratégique plutôt qu'il ne soutenait un combat.

Très épris de l'art, Emile Ollivier était dou4 d'un

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grand talent d'écrivain et il a laissé de belles pages sur Ihistoire de la peinture. Il avait fréquenté assidûment certains salons littéraires, notamment celui de la comtesse d'Agoult, et il épousa la fille que celle-ci avait

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Lmile OUivier.

eue du grand pianiste Liszt. Elle mourut peu après, fut enterrée à Saint-Tropez et son mari conçut de cette fin précoce un si violent désespoir qu'il obtint du maire la clef d'une petite grille du cimetière, afin de pouvoir venir pleurer à toute heure sur la tombe de sa femme. 11 se remaria en 1869 avec Mlle Gravier, fille d'un négociant de Marseille.

160 La société du Second ËMMnE

Très décrié de son vivant, Emile Ollivier est jugé aujourd'hui avec beaucoup moins de sévérité. L'ouvrage qu'il a écrit pour sa réhabilitation révèle toute la bonne volonté et toute la pureté de ses intentions. Sans l'absoudre de certaines fautes, l'histoire lui rendra justice.

Thiers s'est qualifié lui-même de « petit bourgeois ». 11 en avait tout le physique avec son masque anguleux plein de gravité satisfaite rappelant celui de M. Prudhomime, avec son regard perçant et assuré derrière ses lunettes et la redingote étroitement boutonnée dans laquelle il enserrait la ronde exiguïté de sa personne. H en avait aussi l'esprit pratique et laborieux, l'extrême prudence, le méthodique entêtement, l'ordre méticuleux dans les atîaires, le respect quasi religieux pour la propriété. En jugeant l'ensemble de sa carrière, on l'a souvent accusé de s'ôlre montré changeant et môme brouillon en politique, de s'être toujours conduit en courtisan du succès et d'avoir justifié les hommes et les partis tour à tour triomphants. On a signalé des contradictions entre ses actes et ses écrits, les premiers tendant au règne du parlementarisme et de la liberté, les seconds faisant l'apologie du pouvoir personnel. Quoi qu'il en ait été, son rôle politique sous le Second Empire n'a pas subi de variations : depuis son élection au Corps législatif comme député de Paris, en i863, jusqu'à la chute du régime, il est demeuré le principal représentant de l'opposition orléaniste.

Cette opposition revêtait des formes courtoises. Ses membres avaient l'habitude de se réunir dans la salle des Pas-perdus et ils étaient arrivés à en faire une sorte de salon où l'on ne s'exprimait que sur un verbe mesuré, de bon ton et presque académique. Les opinions

contraires au gouvernement ne s'y énonçaient qu'avec des formes qui sembleraient bien étranges aujourd'hui. Quand Berryer, le grand orateur royaliste, passait dans son éternelle redingote bleue, tous se levaient, républicains comme orléanistes, et le saluaient. C'était ce qu'on appelait donner une leçon à l'Empire.

Dans ce milieu compassé, Thiers représentait l'élément de beaucoup le plus vivant, le plus agissant, le plus combatif. Tout le monde connaissait à la Chambre son humeur caustique et mordante, ses épigrammes vives 'et acerbes et celte irrésistible dextérité à piquer au vif ceux qui n'étaient pas de son avis, avec laquelle il avait si bien réussi jadis à mettre le maréchal Soult hors de lui que celui-ci en avait jeté son portefeuille à terre en l'appelant :« Foutriquet! )),épithèle que la Commune recueillera pour lui en faire un sobriquet. Il se montrait exigeant et tatillon avec les questeurs, les secrétaires, les membres du bureau, demandant des changements dans le règlement, réclamant des faveurs particulières, insistant à plusieurs reprises pour qu'on abaissât la tribune trop haute pour sa petite taille et finissant par y parvenir.

A celte tribune il dépensait une grande véhémence de parole et de gesliculation. Il simulait des colères, trépignait à la façon d'un enfant rageur, montrait le poing à l'assemblée. Il s'attirait fréquemment des rappels à l'ordre, mais n'en tenait pas toujours compte et il lui arriva même de répondre à l'un d'eux par un «. Je m'en fous! » énergiquement lancé. Ses discours se faisaient remarquer plus par leur ardente conviction et leur enchaînement rigoureux que par la qualité de la forme oratoire. Ils affectaient le plus souvent l'apparence d'une sorte de conversation, à la manière britannique. 11 s'y montrait étonnamment prolixe etentrait dans des développements parasites et interminables, ainsi qu'il le faisait dans ses ouvrages. On lui reprochait le terre à terre,

le manque damplear et d'envolée de son langage qui restait souvent trop facile et quasi plat comme son style d'historien, mais toujours attrayant, semé de traits spirituels incisifs. 11 parlait d'une voix aigrelette et perçante qui succombait assez vite à la fatigue. Alors il s'arrêtait et se mettait à sucer des pastilles de jujube. Très inégal dans ses discours, Thiers en a prononcé quelques-uns, sous le Second Empire, qui méritent l'admiration et où il est apparu comme un grand orateur et un grand Français : tels celui du 3 mai i866, à la veille de la lutte entre la Prusse et l'Autriche, dans lequel le grand historien allemand Sybel dit qu'il incarna l'âme même de la patrie, et celui du i5 juillet 1870, accueilli de façon si orageuse et où il prophétisa les malheurs qui allaient fondre sur nous.

Thiers était demeuré le Méridional retors, artificieux et truqueur qui, concourant à vingt ans pour un Éloge de Vauvenargues, lavait traité deux fois, à deux points de vue différents, et avait ainsi obtenu très illicitement un prix et un accessit. Avec un aplomb dénué de scrupules excessifs, il ajoutait à l'effet de ses discours de la manière suivante. Les jours où il avait parlé au Corps législatif, il passait la soirée et souvent la nuit entière au Moniteur et au Journal ojjîciel, pour corriger luimême ses épreuves. Il en profitait pour érnailler ses harangues de Très bien, Sensation proj onde. Mouvement prolongé, Applaudissements répétés, etc. Il abusa tellement de ce moyen d'embellir la vérité qu'on accusa le directeur du Journal officiel, M. Dalloz, de ne pas reproduire exactement le texte remis par le sténographe de la Chambre et de le défigurer au profit des orateurs de l'opposition. Il suffît à M. Dalloz de montrer les épreuves de Thiers pour se justifier.

Doué de connaissances plus étendues et plus variées que profondes, Thiers s'était acquis la réputation d'un merveilleux causeur. Il abordait tous les sujets avec la

même hardiesse et le même air d'autorilé. Discutant, un jour, avec Ingres des Vierges de Raphaël, il lui tint tête avec une si belle assurance que le grand peintre en prit

Tbiers à cheval sur la propriété.

— La sainte propriété, je n'en céderai pas un mètre, foi de Thiers-

Dosne ! (Caricature du temps).

son parti en épongeant avec son mouchoir son front congestionné et en disant : .

— Après ça, il n'y a plus qu'à s'essuyer.

164 LA SOClÉTé DU SECONt) EMPIRE

Il était convaincu de sa compétence universelle. Mais il donnait sa préférence aux sujets milil aires. Ayant beaucoup fréquenté les survivants de la Révolution et de l'Empire pour la documentation de ses ouvrages, il communiquait le plus vif intérêt à ses entreliens sur ces deux époques. Ses prétentions en matière de stratégie comptaient au nombre de ses petits défauts et elles lui vaudront plus d'un coup de boutoir de Mac-Mahon, lorsqu'il s'agira de reprendre Paris à la Commune.

Très cancanier, il attirait dans son petit hôtel de la place Sainl-Georges dissimulé parmi les ombrages derrière sa grille dorée, un certain nombre d'habitués des Tuileries. Il aimail à les faire causer et à se tenir au courant des chroniques du palais. Dans son salon, où la chai mante Mme Thiers * recevait avec beaucoup d'aimable grâce, le parti orléaniste tenait ses assises. Le jeune et vibrant duc de Broglie lisait de sa voix zézayante les pages politiques qu'il allait faire paraître. M. de Rémusat affirmait ses convictions royalistes tempérées d'hésitations, de tergiversations qui annonçaient le républicain du lendemain. Le comte d'Haussonville discourait agréablement des princes, tandis que Montalembert, plus violent, lançait ses anathèmes contre l'Empire et que le duc Decazes exhalait sa haine contre Napoléon III. Là formule politique de cette réunionétait la maxime de Thiers : « Le roi règne et ne gouverne pas: » Les amis du parlementarisme y trouvaient un terrain d'entente et de propagande.

Le maître de la maison se montrait souvent d'humeur enjouée. Il éprouvait une détente à ses travaux politiques et historiques en s'amusant à des plaisanteries innocentes jusqu'à en être enfantines. Le marquis

1. Mme Thiers était née Dosne, ce qui valut à son mari pour sa petite taille le surnom de Thiers-Dosne (tiers d'aune).

LES HOMMES fOLlTlQUES 165

Philippe de Massa, qui le voyait souvent à la campagne, nous le montre, dans ses Souvenirs et impressions, enchanté de faire une niche à une vieille demoiselle en lui cachant le tricot auquel elle travaille. Une autre fois que des amateurs jouaient dans un salon Le Roman chez la portière, il tint absolument à remplacer le souffleur manquant et se blottit dans le trou classique avec la mine éveillée d'un écolier en vacances. Par bonheur les acteurs savaient imperturbablement leur rôle, car Thiers ne cessa de rire de si bon cœur qu'il lui eût été impossible d'envoyer une réplique.

Jules Favre est certainement l'homme qui a incarne avec le plus de haine passionnée et d'intransigeance farouche Toppositibn républicaine sous le Second Empire. Le fond de son caractère élait cependant fait de scepticisme blasé et on l'a beaucoup accusé d'avoir embrassé la cause révolutionnaire par ambition. Mais on ne voit pas de raisons bien nettes de douter de la sincérité de ses convictions. Au contraire, celles-ci lui semblent inspirées par une foi ardente et profonde, une sorte de mysticisme jacobin. Sa voix se faisait tendre en parlant de la liberté et il avait l'air alors de la caresser comme une maîtresse. Il s'est toujours montré un apôtre quasi illuminé de la révolution et des chimères sociales. Assurément il ressemble plus à Robespierre qu'à Fouché.

Au temps de sa jeunesse studieuse et dure, il avait beaucoup fréquenté les saint-simoniens, s'était épris de leurs idées et assistait souvent à leurs réunions dans l'étroit local de la rue Monsigny. En un petit livre peu connu, où il s'est mis en scène à ses débuts sous le nom d'Henry Belval, il écrit ces lignes sur la doctrine d'Enfantin : « Gomment n'être pas séduit par

un programme qui, en s'appuyant sur le travail et le mérite, appelait tous les hommes à jouir des biens de ce monde dans la mesure de leurs besoins et propo'rtionnellement à leur utilité sociale? Gomment ne pas applaudir à l'établissement d'une discipline qui n'avait d*autre sanction que le consentement et qui faisait disparaître du même coup les mauvaises passions, la misère, les souffrances physiques ^ ? » A ces élans humanitaires Jules Favre joignait une foi religieuse bien rare, à cette époque, chez ceux de son parti et dont il ne se cachait nullement. Tous les dimanches, il sortait de chez lui à sept heures du matin, se rendant à la messe de la Madeleine qu'il suivait très pieusement, le nez dans son paroissien. On l'avait surnommé Marat jésuite.

La guerre implacable qu'il fit à l'Empire l'égara plusieurs fois au point de faire douter de son patriotisme. Il se fit presque l'allié de Juarez pendant la guerre du Mexique. Il réclamait la suppression des armées permanentes et Ton sait comment, lors de la discussion de la loi militaire, il accusa le maréchal Niel de vouloir faire de la France une vaste caserne. Son opposition systématique au vote des crédits demandés pour la défense nationale le rapproche détestablement de ce Jules Simon qui osait alors écrire cette phrase aussi impie que saugrenue : « Inutile au dedans pour la justice le soldat n'est même pas nécessaire à la frontière^. » Il se réjouit du désastre de Sedan dans lequel il ne voyait que la chute du régime tant haï par lui et il ne craignit pas d'écrire, en parlant du jour où l'on apprit la déchirante nouvelle : « Paris n'a jamais été plus joyeux. » Maison lui doit cette justice de constater que, seul de ce fameux groupe des Cinq qui constitua

1. Henry Belual, sans nom d'auteur, tiré à 100 exemplaires et édité chez Georges Chamerot, 1880.

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