Jules Simon, La Politique radicale, 1868, p
r.ES HOMMES POLITIOUES
pendant plusieurs années toute l'opposition républicaine, il demeura irréductible et ne songea jamais à pactiser avec le pouvoir, tandis qu'Emile Ollivier lui avait fait complcle adhésion, qu'Hémon et Darimon
Jules Favre ù la tribune. — Caricature de Daumier.
étaient liés d'amitié avec le prince Napoléon et qu'ErnQst Picard allait être nommé sénateur quand éclata la guerre.
C'était un homme de haute taille s'élargissant en une solide carrure. Sa figure, déjà allongée par le développement de son menton, l'était encore davantage par une
longue barbe brune semée de quelquesfils d'argent qu'il portait sans moustache, à la façon des Américains du temps. Cette barbe prolongeant qne forte mâchoire achevait de donner à ses traits fermes et réguliers une grande expression d'énergie que tempérait l'éclat limpide des yeux clairs et souriants. Parfois un étrange rictus tordait sa lèvre d'une façon que ses ennemis déclaraient salanique. Causeur extrêmement brillant à la voix pleine de séduction, on le voyait fréquemment au cours de ses conversations se caresser doucement la barbe de sa main droite blanche et veinée comme celle d'une femme.
Fils d'un commerçant de Lyon ruiné par les événements de i8i5, il s'était promis dès l'enfance de réussir et de devenir un avocat célèbre. Il s'était vite fait remarquer au barreau de Paris, bien que ses plaidoiries fussent généralement plus brillantes que serrées et habiles. Il ne gagnait pas toujours ses procès et le Figaro, pour qui il avait plaidé plusieurs fois sans succès, fit paraître sous le titre : V Ardoise de M" Jules Favre, toute la liste des causes dans lesquelles il avait succombé. 11 travaillait cependant beaucoup ses dossiers et écrivait d'un bout à l'autre ses plaidoyers ainsi que ses discours politiques.
Chose étrange, ce champion du gouvernement populaire ressentait une horreur instinctive de la multitude. C'est pourquoi il devançait toujours l'heure de la séance au Corps législatif, arrivait bien avant l'ouverture des portes et se retirait au fond d'un bureau où il se recueillait dans la solitude. Etendu sur un divan ou affaissé dans un fauteuil, la tête à demi renversée, son ' large portefeuille entre les jambes, il restait alors à méditer.
Mais quelle revanche d'animation, quand il avait à prononcer un de ces discours qui faisaient accourir au Palais-Bourbon tant de curieux ! Tandis qu'Emile Olli-
vier se signalait par la correction de sa personne et la régularité de sa phrase, Jules Favre se révélait tribun abondant et déréglé. Il s'exaltait en phrases cinglantes et emportées, en diatribes furieusement déchaînées, en controverses acharnées avec le ministre d'État. Au bruit des applaudissemenls qui éclataientà gauche, sa voix devenait plus pressante, plus agressive, plus railleuse, car il faisait souvent appel à la satire. 11 se montrait surtout merveilleux dans ses péroraisons où, drapé dans sa vaste redingote, rejetant sa chevelure opulente, il attisait d'un dernier effort la flamme de haine qui le dévorait. Après un dernier cri, il se taisait et demeurait un moment immobile, comme rivé et fasciné par ses propres paroles.
Jules Favre avait épousé Mlle Velten, femme d'une grande culture qui avait étudié l'antiquité et qui a laissé des œuvres intéressantes sur Aristole, Plutarque, etc. Il s'est livré lui-même à quelques essais littéraires qui, en dépit de sa qualité d'académicien, ne dépassent pas une très banale médiocrité. Ce furent surtout de petites comédies en un acte, des proverbes qu'il faisait représenter dans son salon. Il taquinait aussi la muse et sans grande chance de la conquérir jamais, rimant des chansons suivant le poncif du Caveau dont il guindait bourgeoisement la liberté d'allure, ou écrivant pour les siens de petits vers qui se recommandaient surtout parla bonhomie de l'intention, tels les suivants adressés à sa fille âgée de treize ans :
Gentil trésor, ton pur et frais sourire Éveille autour de moi d'anaours un doux essaim- Nés à ta voix qui les attire.
En folâtrant, ils viennent dans mon sein
Verser les flots d'une joie enivrante, Image du bonheur que Dieu donne aux élus. Enfant, reste-toujours joyeuse et confiante. Vis ainsi que l'oiseau qui, dès le malin, chante Et qu'on écoute encor lorsqu'on ne l'entend plus.
170 I A SOCIÉTÉ nu SECOND EMPIRE
Jules Fabre et ses collègues du groupe des Cinq comptaient parmi leurs plus fervents admirateurs et amis quelques jeunes avocats qui se destinaient à la politique. Ceux-ci se montraient très assidus à la Chambre et occupaient de façon à peu près constante avec leurs camarades les vingt-huit places de la tribune publique. Ils s'amusaient à pousser des grognements de désapprobation pour irriter la majorité, mais pas assez fort cependant pour se voir expulser. Charles Floquet passait pour êlre un des plus bruyants. C'est lui qui,un jour,s*étantréveillé en sursaut d'unpetitsomme, s'était mis à crier de sa voix de stentor : « Citoyen président, je demande la parole. » Parmi ces disciples turbulents des députés républicains, on remarquait également Jules Ferry, Henri Brisson et Léon Gambetta.
Ce dernier avait quitté sa ville natale de Cahors, où ses parents tenaient sur la place de la Cathédrale le « Bazar génois », pour venir faire son droit à Paris. Il avait mené au Quartier latin la vie d'étudiant pauvre, couchant sous les toits, festinant à dix-huit sous par jour, écrivant à la lueur d'un réverbère. Mais il avait la vocation de la parole, s'enthousiasmait pour l'art oratoire et savait par cœur les Olynthiennes de Démosthène qu'il faisait alterner dans ses récitations avec des morceaux de Rabelais, montrant ainsi qu'il élait doué de joyeuse humeur. Il s'était fait inscrire au barreau de Paris en 1861 et sa tante, Jenny Massabie, était venue tenir son ménage de jeune avocat célibataire.
Dès ses début, la plus étonnante passion du métier s'était révélée chez lui. Il écrivait à son père : a Jeudi je débuterai ; le cœur me bat, mais c'est de courage. J'ai hâte de subir le baptême de la barre ; je ne serai
LÈS ttOMMËS POLltlQUËS
jamais si heureux : les premiers pas de la carrière ont une saveur mystérieuse... Je tremblais, il y a six mois, de lutter contre les gloires arrivées ; maintenant un sentiment me domine qui ressemble beaucoup à de
Gambetta à vingt-huit ans.
l'audace. Mais c'est le lieu de répéter -le mot du Christ paraphrasé par Danton : « Les audacieux et les violents raviront l'empire du monde ».
Il fit alors plaidoirie sur plaidoirie, obtint des succès, fut bientôt connu au Palais et surtout au Quartier latin où il devint un centre, un foyer, un chef, un prodi-
gieux discoureur toujours prêt à prendre la parole à propos de tout, mais surtout pour la propagation de ses opinions républicaines. Tout lui est tribune, particulièrement le café Procope, rue de TAncienne-Coraédie, où se tiennent de nombreuses assemblées d'étudiants auxallures tapageuses et aux opinions avancées. Là s'entament de continuelles discussions sur les événements du jour, les incidents du Quartier latin, les lettres, le théâtre, les femmes. De son verbe dominateur, Gambetta couvre toutes les voix. Instinctivement on se rapproche et on forme autour de lui un cercle admiratif. il hait l'Empire avec exubérance, mais sans fanatisme. Pas de réunion de jeunesse, politique ou non, où il ne vienne vider des bocks, réciter des vers des Châtiments et vitupérer contre les Tuileries, de sa voix cuivrée dont Taccent du Midi accuse encore le rythme vibrant et chaleureux. Vulgaire, brutal, mais toujours prêt à improviser et à convaincre, il est le type né de l'homme des foules. Il rappelle Danton avec quelque chose de plus retors, de plus astucieux et excelle comme lui à s'emparer de la parole en quelque endroit qu'il se trouve.
Bientôt il devient le grand premier rôle d'un clan de Gascons criards, de Provençaux péroreurs et bruyants. On se dispute dans les parlottes révolutionnaires ce Jupiter tonnant de brasserie mal harnaché, débraillé, incapable d'une tenue correcte. Du Quartier latin sa réputation se répand dans tout Paris et bientôt ce petit homme borgne, au nez énorme, à la barbe courte, à l'étonnante vitalité méridionale va devenir une figure populaire. Vienne, en 1868, le procès de la souscription Baudin, il sera tout naturellement désigné à Delescluze, un des accusés, comme un défenseur sur lequel il peut compter.
Et, en effet, le i3 novembre, Gambetta remporte un succès aussi complet, aussi triomphal que possible. La
défense se fait réquisitoire. Le 2 Décembre esl couvert d'opprobres, cloué au pilori. L'avocat attaque de façon directe, virulente, acharnée, le souverain et il semble que celui-ci seul soit Taccusé. La fin du discours prend toute Tarrogance d'un défi. La salle écoute, muette de stupeur, mais empoignée par ce prodigieux souffle d'indignation et d'éloquence. Puis, haletant comme l'auditoire, le front ruisselant de sueur, la robe en désordre, l'orateur retombe épuisé sur son banc. Delescluze et les autres accusés sont condamnée, mais Gambetta est devenu le lion du jour. Son nom vole de bouche en bouche et devient célèbre même en province. Les amis de l'Empire s'inquiètent et l'on s'émeut douloureusement aux Tuileries où l'Impératrice s'écrie :
— Mais qu'avons-nous donc fait à ce jeune homme ?
On invite dans les salons de l'opposition de gauche le nouveau Camille Desmoulins. On s'y amuse de ses façons de marcher, les jambes écartées, sur les parquets cirés de [)eur de glisser, de crier : « Té ! » quand il aperçoit un ami, de retenir les gens par le revers de leur vêtement en les attirant vers lui et de leur donner de grandes tapes sur le ventre. On lui pardonne parce qu'il est bon garçon et qu'on salue en lui le tribun de l'avenir souhaité par les républicains. Il ne les fera pas longtemps attendre et aux élections de 1869, six mois après la plaidoirie du procès Baudin, Gambetta est nommé député à Paris et à Marseille. Il opte pour la seconde de ces villes.
Dès ses débuts au Corps législatif, il se met à tonner contre « la démocratie impériale ». La gauche applaudit frénétiquement les bonds impétueux de sa parole, ses éclats d'indignation et d'enthousiasme, ses cris de révolte, ce mélange de souplesse et de force, de familiarité et de véhémence, cette langue flottante, relâchée, incorrecte, mais d'un brio et d'un mouvement ir-
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résislibles. « C'est, dit Paul Deschanel, une fournaise qui lance les scories et la fumée trouble avec la lave brûlante (i). »
De tous côtés, les curieux et même les curieuses ac courent pour l'entendre. A plusieurs reprises, il remarque dans une tribune une jeune femme gantée de noir qui l'écoute avec une attention visible et ne le quitte pas des yeux. Comme son aplomb ne le quitte jamais et que la dame est charmante, il griffonne un billet doux et le lui envoie par un huissier, sans avoir même un nom à mettre dessus. La jolie inconnue le lit, puis le déchire, sort et ne se montre plus aux séances. Mais elle reparaîtra plus tard, à l'Assemblée nationale. Gambetta reviendra alors à la charge auprès y'elle et se verra mieux accueilli. La dame aux gants noirs n'était autre que Mme Léonie Léon, qui devait devenir la maîtresse très tendre de l'homme d'État, sa conseillère éclairée, et dont il allait faire sa femme quand il mourut.
Les succès de tribune de Gambetta allèrent croissants jusqu'à la fin du régime. Napoléon III les constatait de bonne grâce. Il dit, un jour, à M. Dugué de la Fauconnerie :
— Mais vous aviez raison. Il a beaucoup de talent, ce monsieur Gambetta. Il faudrait tâcher de le calmer.
Certes, il ne pouvait être question de convertir à la cause impériale ce bouillant adversaire si profondément dévoué à son apostolat républicain. Mais, en s'y prenant plus tôt, on aurait peut-être pu, surtout en s'âdressant à son ardent patriotisme, obtenir au nom de la France menacée à l'extérieur une atténuation momentanée de sou opposition, une trêve dans ses attaques et qui sait les fruits qu'on aurait pu en retirer aux heures troubles de l'été 1870?