LA COMÉDIE-FRANÇAISE ET LES THÉÂTRES DRAMATIQUES
I. — Situation précaire de la Comédie-Française au moment du coup d'État. — Arsène Houssaye est nommé à la direction. Représentation solennelle du 22 octobre 1852. — Empis, puis Thierry sont nommés administrateurs. — Situation des sociétaires. — Rachel. — Son caractère. — Sa rivalité avec Adélaïde Rislori. — Ses dernières représentations au Français. — Comédiens et tragédiens. — Madeleine Brohan. — Autres comédiennes et tragédiennes. — Les nouvelles pièces. — Les Effrontés. — La Maison de Pénaruan. — Le Supplice dune femme. — Henriette Maréchal. — Reprise d'Hernani.— La guerre de 1870.
n. — L'Odéon. — La troupe. — Dernières représentations de Mlle Georges. — Le Marquis de Villemer. —Le Passant. — Gaëtana. — L'interdiction de Bny-Blas.— Le Gymnase. — Transformation de son répertoire. — Alexandre Dumas fils. — La troiipe. — Ro.se Chéri. — Autres Comédiennes. — Le Vaudeville. — Victorien Sardou. — La troupe. — Anaïs Fargueil. — Le drame. — Frederick Lemaître. -- Une scène avec le public— Une beuverie rituelle. — Méiingue. — Autres acteurs de drame. — Les théâtres de pièces gaies. — Virginie Dêjazet. — Les grands comiques.
Au cour» ae la période qui précéda le coup d'État, les affaires de la Comédie-Française allèrent encore plus mal que celles du pays. Il y avait lutte entre
Seveste, l'administrateur provisoire nommé par les comédiens et ces comédiens eux-mêmes. Ceux-ci n'arrivaient môme pas à s'entendre entre eux et ne se recrutaient guère plus qu'au moyen de choix funestes. Les auteurs habituels du Ihéâtre se montraient incapables d'inspiration et d'originalité et les pièces nouvelles tombaient les unes après les autres. Les événements politiques semblaient plus forts que les bonnes volontés. Seuls, quelques habitués fidèles continuaient à se contenter des pièces de Mazères, d'Empis, de Viennet, de Colin d'Harleville, de Wailly et autres pâles imitateurs des classiques ; le public avait déserté le théâtre. Sauf les deux fois par semaine où jouait Rachel, les loges et les galeries restaient vides.' On a gardé un fâcheux souvenir dans la maison de Molière de ces soirées qui rapportaient à peine quelques centaines de francs.
Le gouvernement de la Présidence se décida alors à intervenir et à restaurer le principe d'autorité, tout en restant dans les termes du décret de Moscou. L'administrateur élu par le comité ne pouvant se faire écouter, il fut décidé qu'un directeur serait nommé par le ministère. Qui choisir ? On hésitait entre l'académicien Empis, l'auteur dramatique Mazères et Arsène Houssaye. Hautement patronné par Rachel, ce dernier plaisait, en outre, à beaucoup de monde. Romancier précieux, historien plus élégant qu'exact, surtout écrivain d'art et directeur de l'Artiste, il était très répandu dans le monde des lettres, des arts et des affaires. Très lié avec les deux Dumas et Théophile Gautier, le futur mécène magnifique de l'avenue Friedland comptait des amis dans tous les clans, classiques, romantiques ou simplement éclectiques comme lui-même. Il fréquentait beaucoup à l'Elysée où il éisLii persona grata.
Rachel, qui avait empêché le théâtre de sombrer, y avait conquis une grande influence et plaidait chaleu-
reusement la cause de son candidat. Grâce à Tentourage immédiat du Prince-président, surtout au colonel Fleury, elle put, malgré l'opposition de plusieurs sociétaires, Beauvallet, Samson, Régnier, emporter la signature du ministre Ferdinand Barrot.
Dès son entrée en fonctions, Arsène Houssaye s'occupa de renouveler le répertoire. Arrivé au fauteuil directorial à une époque troublée et difficile, il sut faire les concessions nécessaires aux différentes opinions en jeu. Ouvert à toutes les novations commeaux résurrections utiles, il ne tarda pas à montrer que, s'il savaittailler,ilsavaitaussi recoudre. Il y eut des grincements de dents dans le camp de ceux que l'on appelait les(( pleurards» de la Comédie-Française. En dehors des auteurs attitrés, les Empis et les Mazères surtout, le nouveau directeur pouvait avoir à lutter contre Beauvallet et Samson, défenseurs des traditions périmées et, eux aussi, auteurs dramatiques à leurs heures.
Mais, tantôt diplomate et tantôt autocrate,il tint bon contre les orages de la maison et du public, il renouvela radicalement le répertoire et, tout en laissant une place importante aux purs classiques très délaissés depuis quelques années en dehors des tragédies que jouait Rachel, il introduisit en 'peu de temps nombre de pièces nouvelles. Il décida Rachel à jouer Hugo et Dumas père, garda Scribe et Legouvé qui avaient la faveur du public, fit des offres à Jules Sandeau, Ronsard, Emile Augier qu'il sut aider par des primes avant la représentation de leurs pièces. On doit le louer sans réserve d'avoir donné à Musset la place qu'il méritait sur notre première scène, en jouant Un Caprice, Il ne Jaut jurer de rien. Les Caprices de Marianne et Le Chandelier. II y avait un réel courage à monter cette dernière pièce qui, combattue comme immorale par le ministère, fut retirée de l'affiche au bout de quelques représentations. ^
La Comédie-Française célébra l'avènement du Second Empire avant sa proclamation officielle. Le 22 octobre i852, à l'occasion de la rentrée à Paris du Princeprésident après son voyage triomphal à Bordeaux, elle donna une représentation solennelle en présence du Prince-président lui-même et de tout le gouvernement. Les premiers sujets de la troupe jouaient Cinria. Après avoir tenu le personnage d'Emilie, Racliel vint dire une ode spécialement composée pour la circonstance par Arsène Houssaye et qui, rappelant la parole fameuse du discours de Bordeaux, s'intitulait L'Empire, c est la paix. Sur la scène, tous les artistes du théâtre, Samson, Régnier, Provost, Beauvallet, Got, les Brohan, Mmes Allan, Judith, Nathalie, etc., portant les costumes des pièces les plus applaudies du répertoire, apparurent groupés autour de Rachel, vêtue de blanc et enguirlandée de chêne h la ceinture. Elle s'avança lentement sur le devant de la scène pendant que l'orchestre jouait ce Parlant pour la Syrie qui allait devenir le chant national du nouvel empire, puis elle récita les strophes d'Arsène Houssaye que saluèrent des salves de bravos et dont voici les deux^dernières :
L'Empire, c'est la paix... La paix sera féconde. Quand Dieu veut que du Nil les flots soient assoupis, Où le Nil débordait jaillissent les épis : L'Empire a débordé pour féconder le monde.
L aigle a repins soin vol et plané sur nos champs. Sous un ciel radieux la France enfin respire Et rêve, en souHant, un immortel empire Qu'un peuple enthousiaste acclame de ses chants.
On joua ensuite // ne Jaut jurer de rien. Et plus tard, devant l'impossibilité pour Napoléon III de tenir la promesse sincère mais imprudente qui servait de titre à l'ode de Houssaye, dé malins esprits firent remarquer que, sur l'affiche du jour, l'ordre des titres don-
nail l'assemblage suivant : Cinna, L'Empire, c'est la paix^ Il ne Jaiit jurer de lien. En effet !
La soirée avait été des plus brillantes et l'enthousiasme du public absolument spontané. Les places avaient été très chèrement disputées et, la spéculation aidant, quelques-unes avaient été payées au poids de Tor. On raconta que lord Grey avait donné pour son fauteuil quatre cent cinquante francs. A son arrivée, le Prince-président avait été accueilli par les cris de « Vive TEmpereur ! » Ce qui fit dire à V Indépendance belge que « le voyage de Louis-Napoléon, commencé par un président, avait été terminé par un empereur ».
Par la suite, on vit revenir au Théâtre-Français le nombreux et élégant public de jadis. Les premières représentations y comptèrent parmi les manifestations mondaines les plus choisies et les plus recherchées. En i856, Arsène Houssay^ démissionna et l'auteur dramatique Empis remplaça le directeur spirituel et un peu fantaisiste à qui la Comédie avait dû sa résurrection. Il était connu pour ses idées étroites et il aurait sans doute imprimé au théâtre un mouvement de recul si son principat n'avait été de courte durée. Il arrivait avec des projets très arrêtés de classicisme et de retour au vieux répertoire. Il débuta mal avec Giiillery d'Edmond About qui n'était qu'une farce où, le langage ultra-moderne s'enlremêlait de façon choquante aux traditions du théâtre ancien. On jugea la pièce déplacée sur la scène du Théâtre-Français. La première représentation s'acheva sans trop de sifflets grâce à la présence de FEmpereur et de l'Impératrice, mais le nom de l'auteur de « cette farce de carnaval », comme l'appela Théophile Gautier, fut proclamé au milieu d'un silence glacial.
Trois ans après, Edouard. Thierry, critique dramatique et bibliothécaire à l'Arsenal, fut nomme administrateur de la Comédie-Française, à la place
d'Empis qui se retira de fort mauvaise grâce en refusant de recevoir son successeur. Ce choix fut généralement approuvé et à juste litre, car, durant douze années, Edouard Thierry allait faire preuve de sagesse, de vues justes et d'initiatives hardies, comme lorsqu'il décida, en 1868, de reprendre Hernani malgré l'exil de Victor Hugo.
Sous le Second Empire, les sociétaires de la Comédie- Française n'ont que des parts de 3. 000 ou 4.000 francs. Appointements et allocations sur la réserve du fonds ministériel, les plus favorisés ne gagnent pas plus de 18 000 francs. Mais si, au point de vue argent, ils sont moins favorisés que ceux d'aujourd'hui, ils jouissent auprès de la jeune troupe d'un prestige qui n'existe plus : c'est à peine si celle-ci ose pénétrer au foyer, lieu sacré où l'on pratique le bel art de la conversation et où l'on joue gravement aux échecs et au trictrac. Là fréquentent des littérateurs en vue et des peintres comme Giraud, Eugène Lami, Saintin qui tiennent à honneur de dessiner les costumes de leurs amis les comédiens ^
En i852, la Comédie-Française était soumise à une suprématie incontestée, à une véritable royauté : celle de Rachel. Son nom effaçait tous les autres. Les journaux ne parlaient que d'elle. On eût dit qu'il n'y avait qu'elle au théâtre. Les recettes, qui, à cette époque, ne dépassaient guère cinq cents francs quand elle ne jouait pas, montaient brusquement à cinq mille quand elle figurait au programme. Il y avait dans sa destinée quelque chose de merveilleux. Elle était la fille d'un Juif allemand nommé Félix qui, après avoir mené une vie nomade et paresseuse, n'avait rien de trouvé de mieux, pour se procurer quelques modestes revenus,
l. Paul Ginisty et M. Quatrelles L'Épine, Chronique pariùenne des six derniers mois d'Empire.
que de faire jouer, dès Tâge le plus tendre, ses cinq filles et son fils sur des théâtres d'enfants alors très à la mode à Paris. Engagée au Gymnase vers sa vingtième année, la quatrième de ses filles, Élisa, y avait tout de suite connu le succès et, peu après, elle était devenue l'idole du public de la Comédie-F'rançaise sous le nom de Rachel qu'elle devait immortaliser. Dès le mois d'août t838, Jules Janin, dans son feuilleton des Débats, la saluait comme la première de toutes les tragédiennes du passé, du présent et de l'avenir.
Ce qu'on admirait surtout en elle, c'étaitJa simplicité et le naturel avec lesquels elle arrivait à émouvoir. Elle n'employait ni trucs ni ficelles pour capter l'admiration des spectateurs. Noble sans être guindée, majestueuse sans emphase, elle parlait avec chaleur, avec passion, mais ne déclamait pas. Son masque pur et mobile portait l'empreinte de la tragédie. Mélancolique et rêveur au repos, il devenait effrayant quand la douleur, l'indignation ou la rage venait s'y peindre. Sa voix claire et puissante n'affectait aucune intonation spéciale, mais en changeait continuellement selon les sentiments à interpréter, tour à tour caressante, langoureuse, vibrante, impérieuse, rauque, sifflante.
Ses grands yeux noirs éclairaient d'une flamme tantôt étincelante et tantôt assombrie son mince visage aux lignes régulières de médaille antique et y apportaient l'ardent reflet de son âme débordante. Malgré sa maigreur, les proportions de son corps étaient si justes que la draperie grecque ou romaine semblait avoir été inventée pour elle. Jamais elle ne prenait le soin de coudre ou d'épingler certains plis pour qu'ils fissent un harmonieux effet. Elle se contentait d'endosser son péplum sans nul artifice et il devenait éloquent à suivre ses mouvements.
A son génie elle alliait une nature impulsive restée assez primitive. Son instruction ayant été fort négli-
gée, elle fit toute sa vie d'énormes fautes d'orthographe. Comme tous les gens de sa race, elle pratiquait Fesprit de famille à Textrême et, abusant quelque peu de l'autorité considérable qu'elle avait prise à la Comédie-Française, elle y fit entrer successivement trois de ses sœurs et son frère. Seule, Dinah Félix fit preuve de talent ; gracieuse et vive, elle obtint plus d'un succès dans les rôles de soubrette. Au point de vue sentimental, Rachel montrait dans ses liaisons amoureuses assez changeantes les mêmes élans sincères, le même don complet d'elle-même qu'au théâtre. Parmi les élus de son ardente tendresse, ce fut au comte Walewski qu'elle donna le plus de son cœur.
Ce cœur présentait un mélange assez bizarre de générosité et de dureté. A de nobles mouvements succédaient chez elle les calculs les plus matériels. Elle était très avare, ce qui faisait dire drôlement à Mme Judith, sa camarade du Théâtre-Français: « Il y a une différence entre nous deux : je suis juive, mais Rachel, c'est un Juif. » Elle avait souvent des mots cruels, même avec les siens, comme lorsque, dans une soirée costumée qu'elle donnait dans son hôtel de la rue Boudreau, elle provoqua les rires de toute Tassistance en criant à sa sœiir Sarah, robuste gaillarde dont les formes plantureuses semblaient étouffer dans un travestissement de bergère :
— Sarah, tu as l'air d'une bergère qui a mangé tous ses moutons.
Arsène Houssaye lui proposa de jouer des rôles modernes. Elle avait refusé celui de Charlotte Corday dans le drame de Ponsard. « Je serais détestable, disait-elle. Du parterre on mè crierait: «Va chercher ton péplum. » Mais elle remporta un succès retentissant dans VAdrienne Lecoiivreur de Scribe. Elle avait composé son rôle jusque dans les moindres détails, comme s'il se fût agi de ses chefs-d'œuvre habituels.
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Elle continuait à provoquer dans ceux-ci les mêmes explosions d'enthousiasme. Sa renommée semblait sans rivale quand, en i855, son public parisien jusqu'alors si fidèle lui opposa une tragédienne italienne, Adélaïde Ristori, qui était venue, à l'occasion de l'Exposition, donner des représentations à la salle Ventadour.
Dans Le Mousquetaire^, Alexandre Dumas père proclama cette étrangère supérieure à Rachel et osa proposer un spectacle à l'Opéra où celle-ci jouerait la Marie Stuart de Lebrun et la Ristori la tragédie italienne de Maffei portant le même titre, où elle faisait alors fureur. Le public aurait ainsi l'occasion de se prononcer sur la valeur artistique des deux rivales. Sans admettre aussi bizarre solution, les critiques versaient des torrents d'encre pour établir un parallèle entre les deux tragédiennes, en vérité très différentes, l'actrice italienne montrant autant de vivacité et d'expansion que l'artiste française possédait de concentration et de profondeur. Le public, s'en mêlant, prenait parti pour Tune ou pour l'autre.
D'abord Rachel sembla rester indifférente. Elle se préoccupait surtout alors de son état de santé et, encore sous le coup d'un profond accablement causé par la mort de sa sœur Rébecca, elle parlait sans cesse à ses amis de sa fin prochaine. Mais bientôt on apprit que secrètement elle s'était rendue à la salle Venta dour et que, dans une baignoire, à l'abri de tous les regards, elle avait assisté à une représentation de sa rivale. Elle avait pu compter les bravos, les rappels, les gerbes de fleurs qui encombraient la scène, elle avait vu une foule en délire. Et c'est toute défaillante, pâle de jalousie, qu'elle s'était échappée du théâtre.
Elle était sur le point de partir pour une grande tournée en Amérique. Mais elle se jura de reconquérir auparavant d'une façon absolue le -public qui semblait
lui échapper. Les derniers rôles qu'elle avait joués dans Rosemofide ^ de Latour-Saint-Ybars et dans la Czarine de Scribe n'étaient guère faits pour la parer d'un nouvel éclat. Elle donna huit représentations des œuvres qui lui avaient valu ses plus triomphales soirées : Phèdre, Horace, Polyeucte, Mithridate, Marie Stuart, Andromaque. C'est dans ce rôle d'Hermione, qu'elle avait su rendre à la fois si doux et si terrible, qu'elle fit ses adieux à la Comédie-Française en même temps qu'au public dont elle avait fait jaillir pendant près de vingt ans les applaudissements frénétiques. Elle ne devait plus les revoir. Déjà atteinte par Timplacable phtisie, elle allait trouver en Amérique, avec la consécration suprême de sa gloire, un épuisement irrésistible qui devait la conduire à la mort'^.
Durant tout son règne, celle qui partait avait complètement éclipsé sur la scène de la Comédie-Française nombre de sociétaires et de pensionnaires dont on ne pouvait cependant méconnaître le talent. Du côté des hommes, il y avait d'abord le doyen Samson qui, entré au théâtre en 1827, donna ses représentalions d'adieux en i863. Excellent comédien au geste sobre, au jeu étudié, habile à lancer lé mot, sérieux et comique tour à tour, il se doublait d'un professeur de diction hautement apprécié et d'un auteur dramatique dont une comédie, La famille Poisson^ fut représentée sur la scène où il jouait. Acteur, professeur, auteur, il fondit les trois dans un Art théâtral en aimables vers.
Beauvallet avait succédé à Ligier dans l'emploi des
1. A propos de ce drame macabre et ennuyeux, on fit courir ce malin distique du comédien Samson :
Pourquoi donc appeler sa pièce Rosemonde?
On n'y voit point de rose, on n'y voit point de monde.