‹ La société du second empireChapitre 22 sur 56 · Nous avons raconté les derniers jours et la mort de Ra · texte numérisé non relu

Nous avons raconté les derniers jours et la mort de Ra

dans notre ome I", chapitre xii : Les Morts illustres.

premiers tragiques. C'était un talent mâle, vigoureux, servi par un organe puissant et sonore. 11 soutenait vaillamment le répertoire classique et, entre temps, écrivait des pièces non moins classiques. GelVroy jouait à la fois la comédie et la tragédie et maniait, en outre,

Delaunay dans le rôle de Fortunio.

le pinceau. Il y a de lui au foyer des artistes de la Comédie-Française un tableau représentant ledit foyer sous le Second Empire où il a placé les portraits de tous ses camarades. Il a créé VOEdipe roi de Jules Lacroix, d'après Sophocle, mais a été très dépassé dans ce rôle par Mounet-Sully. Régnier était l'enfant gâté du public qu'il ne manquait jamais d'égayer par son

186 LA SOCIETE Dû SÈCÔNb EMHtlË

jeu plein d'esprit, de verve et d'enlrain. Provost excellait dans ces rôles qu'on appelait alors « les financiers ». Finesse, bonhomie, ampleur, profondeur, on lui reconnaissait toutes les qualités de son emploi.

Etquel type accompli déjeune premier que Delaunay! Il avait l'élégance, la taille, la figure, le don de plaire nécessaires aux rôles d'amoureux. Nul n'a interprété avec plus de charme et de séduction que lui le théâtre de Musset et il est resté inoubliable dans le rôle de Perdican. Aimable, gracieux, attirant invinciblement la sympathie, Bressant, qui avaitcommencé comme sauteruisseau chez un avoué, triomphait dans les rôles de charme et de délicatesse, mais il manquait un peu de force dans les rôles âpres où il faisait regretter Samson. Au théâtre comme à la ville, il fut l'un des plus séduisants comédiens de son temps.

Got était entré à la Comédie-Française sur la recommandation du duc d'Aumale qui avait été son condisciple au lycée Henri IV et sous les ordres duquel il avait servi en Algérie au temps où, brigadier de chasseurs à cheval, il portait le fanion du colonel Bouscarin. On sait la magnifique carrière qu'il y a faite et le talent qu'il a montré dans des créations comme M. Poirier et l'abbé de // ne faut jurer de rien. Il, prenait chaque jour des notes souvent mordantes dont il a fait des mémoires où les coups de boutoir ne sont guère ménagés. Lafontaine tenait avec infiniment d'aisance et de naturel les emplois de père et d'oncle. Dans les rôles d'officier supérieur, on admirait la façon impeccable dont il portait l'uniforme, témoin l'histoire suivante. Au temps où il faisait encore partie de la troupe du Gymnase, celle-ci vint représenter au château de Compiègne Le Fils de famille de Bayard et Biéville. Pendant un en- Ir'acte, l'Empereur remarqua dans le couloir des coulisses un colonel de lanciers auquel il trouva si bonne

LA COMEDlE-FhANÇAlSE 187

mine qu'il envoya un chambellan s'enquérir du régiment auquel il appartenait.

— Sire, rapporta le messager, il est du régiment du Gymnase.

Napoléon III comprit et ne ménagea pas ses applaudissements à l'imposant colonel qui n'était autre que Lafontaine.

Maubant s'acquittait de manière parfaite de l'emploi des pères nobles et des raisonneurs, bien qu'il fût beaucoup plus jeune que son emploi. Issu d'une famille de comédiens, Monrose s'inspirait heureusement des traditions paternelles. Chez Febvre la sincérité s'unissait à la distinction. Brindeau, un jeune premier élégant et soigneux, se faisait surtout applaudir dans le répertoire moderne. En 1860, débutait à la Comédie-Française un jeune homme dont on constata tout de suite les dons exceptionnels et qui devait fournir, en effet, une longue et splendide carrière : il s'appelait Constant Coquelin. Mentionnons enfin, avec le regret dé nous montrer si bref, les noms de .Coquelin cadet, Talbot, Maillart, Barré, Garraud, Prudhon, Boucher, Thiron, Mazoudier qu'une fâcheuse affaire obligera à quitter la Comédie et de Seveste qui sera mortellement blessé pendant le siège.

Passons maintenant aux femmes. Après Rachel, les plus célèbres étaient assurément les deux sœurs Brohan : Augustine, la perle des soubrettes, qui devait à la suite d'une maladie des yeux renoncer au théâtre en 1868, et Madeleine, une Célimène possédant son métier de coquette sur le bout du doigt. Comme leur mère, Suzanne Brohan, ces deux exquises comédiennes avaient conscience de leur valeur et de leur charme et la devise de la famille était Brohan suis. Elles étaient réputées aussi pour leurs "reparties à l'emporte-pièce, à la façon de Sophie Arnould. On disait : l'esprit des Brohan comme on dit : l'esprit des Mof temart.

Igg LA SOClETé DU SECOND EMMRË

Madeleine Brohan^ la plus brillante des deux sœurs, avait connu, dès l'aube de sa carrière, les plus beaux triomphes qu'une femme de théâtre puisse rêver : succès de femme et succès d'artiste. Comblée d'hommages par des nuées d'adorateurs et ne les refusant par tous, elle épousa, en i852, l'écrivain Mario Uchard. Ce faux pas légitime, comme on l'a appelé, ne fut pas heureux. Après une union très courte, les deux époux en vinrent à une séparation qui fit grand bruit. Madeleine Brohan se Ht immédiatement une destinée nouvelle en partant ^ pour la Bussie où, durant cinq années, elle trouva toujours auprès du public un accueil aussi chaleureux. Mais Paris lui manquaitetelle reparut, un beausoir,sur la scène de la Comédie-Française dans le rôle de Sylvia du Jeu de Vamoar et du hasard. Dans la pièce, le frère de celle-ci porte le nom de Mario. Quand la fugitive revenue au bercail prononça ces mots que personne n'avait songé àcouper: « Depuis que j'ai quitté Mario... » on peut s'imaginer l'hilarité de la salle. Un peu interlpquée, d'abord, elle prit, elle aussi, le parti de rira.

C'est qu'avec elle la belle humeur et l'esprit ne perdaient jamais leurs droits. Ah ! les mots de Madeleine Brohan, il faudrait des pages entières pour rappeler les meilleurs. Citons-en un. On lui demandait, un jour, s'il était vrai que sa mère, Suzanne Brohan, qui avaitqualrevingt-sept ans allait épouser M. Chevreul qui en avait tout près de cent.

— Et bien, oui, répondit-elle, en ayantl'airdeprendre la chose très au sérieux. Il en a été question, fortement question, mais au dernier moment tout a craqué : les parents ont refusé leur consentement.

Mme Arnould-Plessy, qui tenait, comme Madeleine Brohan, l'emploi de grande coquette, avait beaucoup joué en Bussie et quitté pour cela, pendant dix ans, la Comédie-Française. Elle montrait à la scène, plus de science et d'expérience que de véritable tempérament

Là COMEDIE-PftANÇAISfe ISÔ

dramatique et c'est pourquoi on la trouvait toujours égale à elle-même. C'était une fort belle personne qui devint, après son veuvage, la maîtresse du prince Napoléon. Elégante, distinguée, excellente diseuse, Mlle Denain avait pris la succession de Mlle Mars, mais on aurait souhaité à son jeu plus de flamme, à son regard plus d'animation, à son débit plus de spontanéité. Mme Judith, amie d'enfance de Rachel, avait débuté à peu près en même temps qu'elle. Douée d'une très grandebeauté, ellejouaittoutàlafoisla tragédieet la comédie et, sans faire preuve de qualités vraiment supérieures, elle avait un très juste sentiment de l'une et de l'autre. Elle a laissé d'amusants mémoires. Mlle Nathalie avait commencé par faire de la danse. On vantait la séduction de son sourire etle timbre harmonieux de sa voix.

Mme Allan-Despréaux était réputée pour la délicatesse et le sentiment qu'elle apportait dans la composition de ses rôles. C'est à son initiative zélée qu'on doit la mise à la scène du théâtre d'Alfred de Musset. N'importa-t-elle pas, de Russie où elle l'avait joué, à la Comédie-Française oii elle le rejoua, le joli proverbe Un Caprice ? Elle fut malheureusement envahie trop tôt par l'embonpoint et devint si grosse que Madeleine Brohan disait à son petit garçon : « Si tu n'es pas sage, je te fais faire trois fois le lourde Mme AUan. » Ardente et passionnée dans les scènes d'amour, Mlle Favart joignait à un jeu plein de sincérité et de feu une grande élégance de toilettes. Elle s'éleva souvent, notamment dans Le Supplice d'une Jenime et dans Paul Forestier, à une grande intensité dramatique. Fille d'une actrice de la Comédie-Française, Mme Thénard, qui jouait les duègnes, était née pour ainsi dire sur les planches de ce théâtre et y avait toujours joué depuis son enfance. Connaissant admirablement son métier et pleine de souvenirs, elle incarnait l'esprit de la maison. Mlle Jouas-

sain s'était vouée précocement aux mêmes rôles de duègnes.

Mlle Savary se montrait une ingénue à l'adorable fraîcheur et à la diction parfaite. Et que de grâce printanière chez ces autres ingénues : Emma Fleury et Reichemberg, venue après elle, qui conservèrent si longtemps un délicieux air de jeujiesse I Femme du comédien du même théâtre, Mme Victoria Lafontaine alliait des accents d'une douceur touchante à d'émouvants cris de tendresse ou de désespoir. Mme Bonval partageait l'emploi de soubrette avec cette redoutable concurrente qu'était Augustine Brohan. Il faut joindre à ces noms ceux de Mmes Emilie Dubois, Rimblot, Mirecour, Fix, Guyon, Ronsin, Théric, Valérie, Figeac, Riquier, Marquet, Marie Royer, sans oublier les trois sœurs de Rachel : Sarah, Rébecca et Dinah Félix.

En 1862, débuta une élève de Samson et Provost, lauréate du Conservatoire, qui récita sans .éclat, avec des gestes et des intonations d'écolière un peu gauche, lerôledlphigénie. Cette jeune inconnue était cependant appelée à une renommée mondiale. Elle allait devenir, suivant l'expression de Jules Lemaître, « l'une des apparitions les plus gracieuses qui aient jamais voltigée pour la consolation des hommes » : c'était Sarah Bernhardt. Un an après, une autre nouvelle venue recueiUit dans Andromaqiieei Iphigénie des hommages qui allaient encore plus à sa beauté robuste et sculpturale qu'à son talent. Elle se faisait appeler Mlle Agar. Mécontente sans doute de l'accueil du public, elle ne fit que passer à cette Comédie-Française où elle devait revenir avec un talent plus mûri. Enfin, en janvier 1870, se présenta pour la première fois sur la scène de la rue Richelieu une élève de Bressant, Sophie Croizette, qui arrivait du Conservatoire déjà précédée d'une réputation. Avec sa beauté étrange, son regard lumineux, sa diction personnelle, sa voix tantôt caressante et tantôt altière,

elle obtint, dès l'abord, un plein succès et prit en peu de temps à la Comédie une place considérable.

Il serait fastidieux d'énumérer toutes les pièces nouvelles représentées par la Comédie-Française sous le Second Empire. Les œuvres d'auteurs aussi oubliés qu' Alexandre de Lavergne, Bclmonlet, Latour-Saint- Ybars, Léon Laya ne sauraient plus intéresser personne. Nous parlerons donc seulement de celles qui sont restées célèbres, soit pour leur valeur littéraire, soit pour la curiosité et les polémiques qu'elles provoquèrent.

Grâce à Arsène Houssaje, la Comédie-Française, nous l'avons dit, rendit à Musset un hommage mérité et tardif en montant plusieurs de ses Comédies et proverbes. Le public ratifia cette initiative par ses applaudissements, tout en faisant quelques réserves sur la moralité des œuvres représentées, eu particulier du Chandelier. On était si timide alors en matière de liberté dramatique ! Edouard Thierry reprit le mouvement commencé en faveur du poète des Nuits et Les Caprices de Marianne. Il ne faut jurer de rien et On ne badine pas, avec V amour valurent alors plus d'une ovation aux artistes, en particulier à Delaunay et à Mlle Favart, interprètes des personnages amoureux et d'autant plus frappants de vérité dans l'expression de leurs sentiments qu'une tendresse partagée — nul ne l'ignorait — les avait jetés peu de temps auparavant dans les bras l'un de l'autre.

Malgré son âge et son long et fécond passé. Scribe restait au goût du jour. Adrienne Lecouvreur et Bataille de dames reparaissaient toujours .avec succès sur l'affiche, attestant les ressources de cet esprit infatigable, souple, inventif, plein de ressort et à qui on ne pouvait reprocher que le caractère factice de son habileté. En i855, son collaborateur Ernest Legouvé fit représenter seul Par droit de conquête, comédie bien menée qui attira en masse les visiteurs de l'Exposition. Vers la

même époque, deux pièces en un acte méritèrent de rester au répertoire. L'une était La joie fait peur de Mme Emile de Girardin, dans laquelle Régnier avait composé avec beaucoup d'observation et de pathétique le rôle du vieux domestique Noël. Dans l'autre, intitulée Le Moineau de Lesbie, les vers d'Armand Barthet évoquaient avec une g-râce pure et délicate le souvenir de Catulle. Rachel y trouva l'occasion d'un nouveau succès.

En 1861, Les Effrontés d'Emile Augier soulevèrent les plus violentes discussions et agitèrent longtemps l'opinion. La presse s'en mêla parce que le personnage de Giboyer, le journaliste sans conscience, joué par Got avec un étonnant réalisme, parut outré et injurieux pour la corporation. L'auteur fut aussi accusé d'attaquer la bourgeoisie alors si convaincue de son importance et si solidement retranchée dans sa citadelle. Toute cette polémique ne fit qu'assurer . davantage le gros succès obtenu par la pièce dès la première représentation. Emile Augier, qui ne détestait pas le bruit, sut en outre en tirer les meilleurs profits. 11 donna aux Effrontés une suite dans Le Fils de. Giboyer qui fut joué l'année suivante et déchaîna des tempêtes encore plus furieuses. Louis Veuillot, qui avait tenu à se reconnaître dans le journaliste clérical Déodat, Eugène de Mirecourt se déclarant désigné dans le biographe pamphlétaire Giboyer, Victor de Laprade se disant également visé attaquèrent âprement l'auteur qui se défendit énergiquement et eut d'autant mieux partie gagnée que la carrière de sa pièce s'en trouva plus brillante et plus longue.

En i863, La Maison de Pénarvan de Jules Sandeau fut sifflée et Provost eut de la peine à faire entendre le nom de l'auteur. Ces sifflets ne s'adressaient qu'en partie à l'œuvre du romancier aimé devenu auteur dra* matique et qui, avec la collaboration d'Augier, avait

triomphé au Gymnase grâce au Gendre de M. Poirier. De charmantes qualités de détail auraient dû épargner à l'auteur pareille injure. Mais sa pièce avait été jouée, la veille, en première représentation, au théâtre du

Emile Augier.

D'après une peinture de Dubufe.

château de Compiègne et cet accueil hostile constituait avant tout une protestation. Avec ses prétentions et ses susceptibilités de juge souverain, le public parisien n'admettait pas qu'une pièce fût jouée à la Cour avant d'avoir paru devant lui. Allait-on revenir au temps du

gran(lroi,oii Georges Dandinel Le Bourgeois Gentilhomme avaient été offerts en premier à Sa Majesté et à ses courtisans ? L'opposition avait saisi ce moyen d'attaque tout comme un autre et la pièce échoua surtout parce qu'il avait été convenu qu'elle échouerait. L'année suivante, Le Gendre de M. Poirier passa du Gymnase au Français et y remporta un succès triomphal. Gomme il s'était appelé d'abord La Revanche de Georges Dandin, on répéta dans le public que c'était surtout « la revanche de La Maison de Pénarvan. »

Le Supplice d'une Jemme^ qu'on représenta en i865, fut annoncé « drame en trois actes de MM. XX. ». Il était dû à la collaboration d'Emile de Girardin et d'Alexandre Dumas fils. C'était le premier essai au théâtre du célèbre publiciste. Il en avait présenté plusieurs versions au comité de lecture qui les avait rejelées comme injouables, tout en reconnaissant que le drame contenait une idée forte et que, remanié par une main habituée au théâtre, il pouvait réussir. Il s'adressa à Dumas fils, si habile à user des idées des autres et à les rendre siennes à force de talent, d'esprit et de métier. D'abord Dumas se servit du canevas de Girardin qu'il tailla, coupa, broda à sa guise, puis tout en suivant le plan primitif et en conservantlesscènes les plus dramatiques, il récrivit la pièce, modifia le dialogue et changea le dénouement. On conçoit que Girardin ait pu se sentir atteint dans son amour-propre.

A- son tour, il se remet à l'ouvrage, bouleverse sa' propre pièce en y intercalant quelques-unes des retouches de Dumas et, ainsi rhabillée, la présente au comité. Celui-ci s'entête à n'accepter que le drame présenté par Dumas. Les répétitions commencent non sans réclamations amères de Girardin qui ne veut plus s'occuper de rien et déclare qu'il ne signera pas la pièce sur l'affiche. Beaucoup de bruit se fait autour de cette œuvre où d'aucuns veulent voir une histoire vraie.

Le succès complet de la pièce dénoua celte bizarre situation. Le soir de la première, Régnier dut annoncer que les auteurs entendaient garder l'anonymat. Mais personne n'en ignorait et cette épigramme sur Girardin courut Paris, faisant allusion à ses deux mariages et à ce qu'on signalait de véridique dans la matière du drame :

Ah ! Barbe-bleue, épouvantait des femmes,

Était plus fort que toi, mon cher auteur : Il fit sans collaborateur Le supplice de plusieurs femmes.

Bien t'en. a pris d'être un mari partait.

Si tu n'avais été bon pour ces dames, On t'accuserait d'avoir fait Seul le supplice de deux femmes.

Un tapage d'un autre genre accueillit, la même année, Henriette Maréchal des Concourt. Une cabale avait été montée contre les auteurs auxquels on reprochait des licences considérées alors comme phénoménales et qui avaient de plus le tort, aux yeux d'un certain public, d'être protégés par la princesse Malhilde. La veille de la première, une lettre signée Pipe-en-bois exhortait les étudiants en droit à venir siffler au Théâtre-Français. Elle émanait d'un certain Georges Cavalier bien connu comme entrepreneur de manifestations houleuses. Celle-ci se prolongea avec un extraordinaire acharnement. Pendant six représentations consécutives, les sifflets à roulette empêchèrent des actes entiers d'être entendus. Après la sixième, on dut retirer la pièce. Pour toute consolation, les Concourt virent vendre par les camelots la poupée « Henriette Maréchal ». Ceux-ci offraient également des boutons de manchettes « à la Pipe-en-bois ».

En janvier 1866, on assista au grand succès du Lion amoureux, l'avant-dernière pièce de Ponsard. Le tableau du monde du Directoire et du salon de Mme Tallien, l'opposition entre de glorieux parvenus

républicains et les partisans vaincus de la royauté, la résurrection d'une époque avec son défilé de célébrités militaires ou politiques, tout cela exerça une vive séduction sur les spectateurs et fit excuser la faiblesse de la trame.

La soirée du 20 juin 1867 fut un événement pour la Comédie-Française. On reprenait Hernani. Il y avait quelque audace à représenter sous le gouvernement impérial, devant l'Europe assemblée à Paris pour l'Exposition, ce drame du proscrit volontaire qui avait produit en,i83o une si belle efTervescence littéraire. On joua devant une salle archicomble, dans laquelle des écrivains célèbres, des personnalités en vue durent se contenter de rester debout. La foule était aussi dense au dehors qu'au dedans. Les cafés environnants regorgeaient de gens de presse aux aguets des échos. De nombreux cris de « Vive Hugo ! » quelquefois agressifs et provocants, retentissaient de toutes parts. Sans valoir celle de la création, l'interprétation fut généralement jugée satisfaisante. Mlle Favart dans le rôle de Dona Sol et Maubant dans celui de Ruy Gomez furent particulièrement applaudis.

Parmi les derniers succès de la Comédie- Française sous le second Empire, il faut spécialement mentionner deux comédies d'Emile Augier, Maître Guérirt et Paul Forestier, tandis qu'une troisième, Lions et renards^ fut assez mal accueillie et même sifflée ; le charmant Gringoire de Théodore de Banville ; la Julie d'Octave Feuillet, drame d'adultère bien oublié aujourd'hui dont le troisième acte souleva l'enthousiasme ; eXLes Faux menages, œuvre d'un jeune auteur appelé à la plus grande réputation : Edouard Pailleron.

. Mais déjà s'annonçaient les sombres jours de la guerre. Le 18 juillet 1870, entre deux actes du Lion amoureux, Agar déclama superbement La Marseillaise. Les jours suivants, les événements firent tomber les re-

celtes à quelques centaines de francs. Seule, une représentation donnée le 6 août, au bénéfice de la Caisse de secours aux blessés, fit encaisser le beau total de 7.586 francs. On jouait trois actes d'Horace, Les Ouvriers d'Eugène Manuel ; Delaunay disait Le Rhin allemand de Musset et Le Départ de Pailleron ; Goquelin et Mlle Favart interprétaient Pour les blessés de Manuel. Un ardent souffle de patriotisme se répandit dans toute la salle et fit vibrer tous les cœurs d'un même émoi généreux. Mais les mauvaises nouvelles se succédaient. Bientôt le désastre de Sedan vint porter un coup terrible à toutes les manifestations de l'art français. Le 8 septembre, la Comédie-Française, fermée par ordre, se transforma en ambulance et, si l'on y vit revenir plusieurs de celles qui avaient brillé sur sa scène, ce ne fut plus pour charmer et émouvoir, mais pour soigner et consoler ^

En dehors de la Comédie-Française, il y avait à Paris, sous le Second Empire, environ une douzaine de scènes dramatiques, c'est-à-dire représentant des comédies, des drames et des vaudevilles.

1. Le 25 novembre 1870, la Comédie-Française rouvrit pour un soir ses portes au public, à l'occasion d'une représentation au bénéfice des blessés. On avait demandé à Got d'y lire des poésies des Châtiments qualifiées alors de « vengeresses ». Le garde national Got, qui s'était pourtant niontré de tout temps un démocrate convaincu et n'avait jamais flatté le pouvoir déchu, répondit par une lettre pleine de noblesse où il disait : «... Un sentiment que j'éprouve invinciblement au fond de la conscience m'empêche de venir m'associer à la lecture publique des Châtiments sur une scène qui acceptait si bénévolement, il y a quelques semaines, le tiire de Théâtre des comédieas ordinaires de VEmpereur. J'étais un des rares opposants de la veille : qu'on mè permette aujourd'hui de me tenir encore à part deâ trop nombreux fanfarons du lendemain. »

L'Odéon fut successivement dirigé par Bocage dont nous parlons plus loin, Alphonse Royer, Altaroche, de la Rounat et de Chilly qui, dans les dernières années de sa direction, s'adjoignit Duquesnel. Ancien acteur de drame de belle allure, de Chilly, qui prit le second Théâtre-Français en 1866, se faisait modestement appeler Chilly sur les affiches. Il n'avait point de prétention à la littérature et se reposait du choix des pièces sur son associé, homme de goût et de profonde culture. Une autre particularité de Duquesnel, c'était son air d'extrême jeunesse. Un auteur ne lui avait-il pas dit dans son cabinet directorial :

— Ce n'est pas à vous, monsieur, que je veux parler, c'est à votre père.

A quoi il avait répondu par cette stupéflante affirmation :

— Mon père, c'est moi.

Une atmosphère calme d'intimité, dé tradition, de régularité régnait dans ce théâtre où des comédiens expérimentés vivaient familialement avec des débutants qu'ils aidaient de leurs conseils. Parmi les artistes dont le nom s'impose, il en est un qui s'est rendu encore plus célèbre par son crayon que par son talent dramatique. C'est Henri Monnier, l'immortel inventeur de M. Prud'homme et aussi l'auteur du Ronianchez îaportière. Avec lui et après lui jouèrent à TOdéon, durant la période qui nous occupe, Tisserant, Talbot, Berton, Taillade, qui's'était acquis une si grande réputation comme acteur de drame dans les théâtres du boulevard, Fréville, qui s'entendait à jouer les vieillards en homme d'esprit et non en Cassandre, Geoffroy, Mounet-SuUy, qui se faisait alors appeler Sully tout court, Porel, qui devait un jour prendre la direction du théâtre, Amaury, excellent jeune premier qu'on appelait le Delaunay de la rive gauche ; Mmes Daubrun, Leroux, Royer-Solié, Siona-Lévy, Valérie, Élise Picard, nièce de l'auteur

dramatique du même nom, Antonine, Sarah Bernhardt, qui commençait à faii'e de la sculpture, Marie Laurent, une des gloires de la maison, avec son beau visage plein d'âme et d'énergie, ses altitudes à la plastique noble et harmonieuse, sa diction puissante et un peu rude.

En i855, une survivante du vieux théâtre, Mlle George, l'ex-déesse du Consulat, un instant distinguée par Napoléon P% reprit à l'Odéon son ancien répertoire-: Sémiramis, Mérope, Rodogune, Celle que Théophile Gautier appelait « une Cybèle, mère des dieux et des hommes » était devenue tout à fait massive et vulgaire. Elle avait toujours à côté d'elle une soucoupe remplie de tabac à priser dans laquelle elle puisait sans discontinuer. Elle se montrait fort jalouse de la gloire de Rachel qu'elle traitait de « mauviette dont elle ne ferait qu'une bouchée ».

A la fin de l'Empire, les artistes de l'Odéon seréunissaient souvent avec des poètes dans un café voisin, le café Tabourey. Là venaient Mounet-Sully, dont on vantait déjà les merveilleuses qualités de tragédien, qui était épris de tous les arts et qui, comme sa camarade Sarah Bernhardt, maniait l'ébauchoir ; Porel', grand amateur de bouquins ; Berton, excellent compagnon plein de verve et d'entrain ; Louis Bouilhet, bombant sa forte carrure, ses gros yeux toujours perdus dans un rêve ; Glatigny, à la fantaisie éternellement voltigeante ; le jeune Jean Richepin, rimant déjà avec fureur; d'autres encore devenus célèbres ou oubliés. Tous les vendredisil y avait au théâtre spectacle classique. On y aperce, vait régulièrement, au troisième rang de l'orchestre, l'aimable et spirituelle figure de Théodore de Banville ayant à son côté Mme de Banville et, debout entre ses genoux, un gamin de huit à dix ans, son fils adoptif, le futur peintre Georges Rochegrosse.

George Sand était le principal fournisseur du théâtre.

SÛÔ LÀ SOCIETE DU SECONt) EMfiftË

On y joua François le Champi, Mauprat, Le Marquis de Villemer, L'Autre, «a dernière pièce. Après la pi'emière du Marquis de Villenier qui devait avoir trois cents représentations, les étudiants crièrent de façon inattendue : « Vive la liberté ! Vive le libéralisme ! Vive la tolérance ! » Gel hommage à ses sentiments républicains effaroucha quelque peu George Sand qui écrivit à Mme Adam : « Oui, un grand succès ; j'en suis heureuse, mais j'aime moins les manifestations qui ont accompagné ce succès. Quand la jeunesse s'exalte, qui sait où elle s'arrête ? » Cette victoire du Marquis de Villenier était due en partie à Alexandre Dumas fils qui, au cours d'un séjour à Nohant, avait revu la pièce de très près et l'avait illuminée d'un bout à l'autre des traits de son esp;^it.

Le Testament de César Girodot, d'Adolphe Belot ; La Jeunesse et La Contagion d'Emile Augier, qui avait emprunté Got au P'rançais pour la seconde, La Conjuration d'Amboise de Louis Bouilhet, trouvèrent également une réussite complète à l'Odéon. Sans pouvoir énumérer toutes les pièces qui partagèrent le même heureux sort, il faut rappeler ce délicieux rêve de poète intitulé Le Passant qui fut apporté par Agar, à la fin de 1868, à Chilly et Duquesnel. Enthousiasmés par sa lecture, ceux-ci avertirent à la fois le jeune auteur inconnu qu'était Coppée de la réception de sa pièce et de sa mise en répétition. Jouée par Agar et Sarah Bernhardt, la pièce reçut du public un accueil tellement triomphal que, le lendemain, tout Paris connaissait le nom de François Coppée. Heureuse époque où un acte en vers suffisait à faire la renommée et presque la fortune d'un jeune poète !

L'Odéon connut aussi de mauvaises soirées sous le Second Empire, comme celle où fut sifflée à outrance la Gaëtana d'Edmond About, grâce à l'intervention de Pipe-en-bois et de ses zélés exécutants qui ne par-

LfeS tHÉÂTRES bRAMATlOtJÈS

2ÔI

donnaient pas à l'auteur un article élogieux sur le prince Napoléon, « ce César déclassé assis sur les marches d'un trône ». La crainte de manifestations trop

Georîïe Sand en 1853.

enthousiastes, au contraire, venant des mêmes bruyants spectateurs, fit interdire à l'Odéon une reprise de /?«)' Blas qui devait avoir lieu à peu près en même temps que celle d'Hernani à la Comédie-Française. Averti par Chilly, Victor Hugo, fidèle à ses procédés

ordinaires de correspondance agressive avec ceux dont il croyait avoir à se plaindre, envoya aussitôt le télégramme suivant :

« A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries.

c( Monsieur, je vous accuse réception de la lettre signée Ghilly. ))

Depuis l'époque où il s'intitulait Théâtre de Madame le Gymnase s'était efforcé de maintenir ses traditions d'élégance, de distinction et de bonne compagnie. C'était une scène éminemment parisienne. Ses comédiens raffinaientsur la tenue mondaine; ses comédiennes étaient réputées pour leurs toilettes. « Est-il possible, écrivait en i858 un chroniqueur, d'imaginer une troupe plus digne d'être poudrée rose et mise dans la soie, le velours et l'hermine ? Il n'en est pas de mieux faite pour représenterce monde fin, joli, coquet, spirituel, élégant qui personnifie le mieux le monde des salons français dans tous les temps. » Les spectateurs se trouvaient en harmonie avec les acteurs et le foyer du Gymnase était fréquenté par la société la plus brillante et la plus choisie.

Le théâtre avait à sa tête un habile homme nommé Adolphe Lemoine dit Montigny qui y fit d'excellentes affaires. Il avait épousé l'étoile de sa troupe, la fameuse Rose Chéri. Durant tout le Second Empire, la vogue du Gymnase ne se ralentit pas un instant. Au point de vue du répertoire, on y était revenu de la note ancienne de Scribe, Bayard, Dumanoir qui avaient fait de cette scène l'asile de mœurs bourgeoises, des chastes amours, le temple du bon motif. Maintenant celui qui régnait au théâtre et qui avait le- plus fait pour son renouvellement, c'était Alexandre Dumas fils. Ce fut là qu'il fit jouer La Visite de noce^ Monsieur Al-

Quelques actrices de la Comédie Française en 1860

D'après le tableau de Faustin Bes<on (Au milieu Rachei).

sod

phonse Le Demi-monde, Diane de Lys, Le Fils naturel. Le Père prodigue, Les Idées de Mme Aubray. Aux pre-

Alexandre Dumas fils.

Cariçaliire (Jq Nadar et Rjoii.

mières représentations de ces œuvres, on ne manquait jamais de voir un vieux mulâtre particulièrement exubérant : c'était Alexandre Dumas père. Il pleurait IV u

de joie et prenait les mains de ses voisins en disant :

— Ah ! je suis joliment fier de mon fiston. C'est lui qui est mon meilleur ouvrage. Alexandre nous enfonce tous. Depuis Molière on n'a rien fait d'aussi fort.

On reprochait bien un peu à l'auteur du Fils naturel de mettre sans cesse à la scène sa propre histoire et celle de son père, mais le public n'en était pas moins conquis par tant d'habileté et de séduction, par ce dialogue aisé, ces reparties alertes, ces tirades pleines de mouvement et de vie et il se sentait de plus en plus attiré par les sujets désenchantés mais captivants et les audacieuses éludes de mœurs qui faisaient de ce mordant observateur de son temps le Laclos du XIX® siècle.

Dès lors le Gymnase avait trouvq^ la voie dans laquelle il allait de plus en plus s'engager : l'étude des phénomènes de la passion et l'analyse des sentiments exceptionnels. Il ne redoutait ni l'illicite, ni le scabreux, ni les situations compromettantes. Au contraire, il faisait auprès de ses habitués l'office de loupe pour l'examen des scandales. Des pièces deSardou, Meilhac et Halévy, Augier, Théodore Barrière accentuèrent encore cette tendance, tout en laissant une place au genre gai, car des comédies de Labiche telles que Le Voyage de M. Perrichon firent affluer de belles recettes dans la caisse de Montigny.

Parmi les artistes, les noms les plus aimés furent du'côté masculin ceux de Dupuis à qui on doit d'admirables créations de pères ; de Lesueur, qui composait tous ses rôles avec une merveilleuse originalité ; de Numa, un comique qui obtenait d'étonnants effets par sa gravité plaisante et son flegme imperturbable ; de Dressant, le futur sociétaire de la Comédie-Française; deFerville, excellent dans les rôles d'oncle débonnaire et de tuteur mystifié ; de Klein , dontla haute taille faisait direàuncritiqueconstatanlsonsuccès:« Kleinétaitlong,

le voilà grand » ; de Lafontaine qui, avant d'enlrer au Français, joua sur la scène du Gymnase. Il venait de s'évader du séminaire et, pour ne pas scandaliser sa famille très dévote et ses deux sœurs religieuses, il se faisait passer auprès d'elles pour employé dans une maison de commerce. Il faut mettre tout à fait au premier plan LafonLqui fouruit une longue et brillante carrière où il se montra notamment incomparable dans Les Ganaches, Les Vieux garçons. Le Père prodigue, et le joyeux Gil Pérès, à l'organe si drôlement nasillard, qu'on appelait « le casseur de cœurs » parce qu'il exerçait une puissante séduction sur les petites débutantes à qui il donnait des leçons. Ce fut lui qui, jouant au Gymnase un rôle de garçon de café, lança pour la première fois le « Boum î » devenu classique depuis lors dans la corporation.

Du côté féminin venait en tête Rose Chéri. Elle s'appebait de son vrai nom Cizos et c'était une enfant de la balle. Elle avait débuté tout enfant au théâtre de Bourges dans une troupe qui ne se composait que de deux familles : les Garain et les Cizos. Jamais femme ne fut mieux douée pour le théâtre et surtout^ n'y apporta plus de notes diverses. Disposant d'un talent infiniment lucide et souple. Rose Chéri s'en tendait à jouer les coquettes aussi bien que les ingénues. Elle passait de l'émotion la plus j3rofonde à l'enjouement le plus communicatif et savait prendre tous les tons en atteignant au même degré de vérité. Elle mourut en 1861, en soignant un de ses enfants atteint du croup.

Aimée Desclée, autre vedette du Gymnase, ne possédait pas un métier aussi étendu et aussi approfondi. Elle jouait plutôt en inspirée et révélait en particulier dans les rôles d'amoureuse une exquise sensibilité. Après avoir connu d'assez longs déboires, elle avait été amenée au Gymnase par Alexandre Dumas fils qui l'avait découverte à Bruxelles, au Théâtre des Galeries-

Saint-Hubert, et avait vu de suite en elle une interprète idéale. Ce fut lui également qui, en i863, fit engager au même théâtre Céline Ghaumont. Elle n'avait guère alors plus de dix-sept ans et jouait dans un tout petit théâtre : les Folies-Marigny. Introduite par Fauteur du Demi-monde dans le cabinet de Montigny, cette mince débutante, qui payait si peu démine, montra un aplomb extraordinaire. Elle récita avec une aisance et une verve inattendues son rôle de tous les soirs, chanta sans accompagnement, puis demanda à ses deux auditeurs :

— Voulez-vous que je danse maintenant?

Mme Pasca, qui s'était appelée jusqu'à son veuvage Mme Pasquier, faisait preuve, à la ville comme à la scène, de la plus parfaite distinction. Elle excellait daqs les grandes dames et plus lard dans les mères nobles. Céline Montaland était entrée dans la carrière dramatique à quatre ans. Toute petite, elle avait été applaudie au Français dans Gabrielle et au Palais-Royal dans La Fille bien gardée. Elle avait fait plus de dix théâtres quand, très jeune encore, elle entra au Gymnase où elle devait se tailler les plus beaux succès. Citons encore, parmi les renommées féminines de la maison, Mmes Mélanie, Figeac, Anna Chéri, sœur de Rose Chéri et femme du comédien Lesueur, Léontine Massin, Désirée, Eugénie Sauvage, Fromentin, Marie Magnier,

Après avoir été situé place de la Bourse pendant presque tout le Second Empire, le Vaudeville se transporta en 1869 ^u coin du boulevard et de la Chaussée d'Antin. Il était dirigé, à cette époque, par un gros homme nommé Harmand, plein d'amabilité et de belle humeur. On fît des reproches à la nouvelle salle qu'on accusait surtout de manquer de lumière. Dans les premiers temps qui suivirent l'inauguration, plus d'un spectateur y céda au sommeil et il arriva même qu'un machiniste, endormi lui aussi, baissa le rideau avant la fin du spec-

Les théâtres dramatiques 207

tacle. Mais, dans ses traités, Sardou exigea un autre luminaire et Tobtint.

C'est que Sardou était le grand pourvoyeur, la fortune du théâtre. Maintenant il ne connaissait guère plus que des succès et le temps était loin où, jeune homme au maigre visage et aux longs cheveux noirs rappelant le Bonaparte d'Arcole, il courait vainement les théâtres pour caser ses pièces. Une volonté tenace l'avait soutenu et il racontait plus tard :

— En attendant qu'on jouât mes pièces, j'allais voir celles des autres. Puis, en rentrant chez moi, je refaisais pour moi seul, en les corrigeant, les pièces que je venais de voir. Gela m'a coûté bien des heures laborieuses, mais cela m'a beaucoup servi, beaucoup appris. Je sais mon métier sur le bout du doigt.

En effet, jamais auteur ne s'entendit mieux à charpenter une pièce. Et Sardou devint également un metteur en scène de premier ordre, ne laissant rien au hasard dans les répétitions et s y montrant très exigeant avec ses interprètes. C'est un peu à cette sévérité que la troupe du Vaudeville dut le succès de comédies comme Nos Intimes ou La Famille Benoîton.

Cette troupe a compris quelques-uns des artistes que nous avons signalés dans celle de Gymnase. Mais bien d'autres s*y sont acquis une place de premier rang. Fechter remporta d'éclatants succès, notamment dans La Dame aux camélias dont il fut l'un des créateurs. Hoffmann faisaitla joie de toute la salle en se composant les plus désopilantes physionomies et s'était réservé une spécialité des rôles de paysan et aussi d'Anglais, très fréquents dans les pièces de l'époque. René Luguet, gendre de Mme Dorval, faisait preuve de finesse autant que d'entrain. S'il brûlait les planches, il n'en affirmait pas moins ses dons d'observation et de profondeur dans la façon dont il composait ses personnages. 11 avait au plus haut point en scène l'esprit d'à-propo», ainsi que

l'atleste l'histoire suivante. 11 remplissait le rôle d'un messager qui remettait une lettre à un roi, puis, à la demande de celui-ci, la lisait à haute voix. Or il arriva, certain soir, qu'au lieu d'une lettre, l'enveloppe ne contint qu'une feuille blanche. Quand le roi lui dit a Lis », Luguet resta d'abord dans le plus grand embarras, mais il se remit vite et répondit avec le plus bel aplomb :

— Hélas ! sire, étant né de parents pauvres, je n'ai pas eu la chance de pouvoir apprendre à lire.

Le beau Laferrière dépensait beaucoup de flamme et d'élan dans ces rôles d'amoureux où il fit battre alors tant de cœurs de femmes. Il joua longtemps, trop longtemps peut-être ce genrede rôles, si bien qu'on lui reprocha de croire par trop à son éternelle jeunesse. Il en fut à peu près de môme de Félix, le si élégant Félix, le parfait Desgenais des Filles de marbre, qui donna son nom à un emploi et garda le dernier le pantalon à souspieds. On applaudit également au Vaudeville d'excellents comédiens comme Parade, Saint-Germain, Munie, Delessart, Desrieux, le mari de Marie Laurent, Abel, Colson, etc.

L'étoile de la troupe féminine, c'était Anaïs Fargueil, la grande artiste ardente, passionnée et si terriblement nerveuse que chacune de ses créations amenait chez elle des crises douloureuses. Pendant les répétitions de la Dalila de Feuillet, on la vit vingt fois se fâcher, rendre son rôle, le reprendre, pleurer, se trouver mal et cracher le sang. Combien son visage mobile et animé servait précieusement son jeu mouvementé et plein de feu I Tout en déployant infiniment de grâce dans les coquettes, elle excellait dans la raillerie et la causticité. Elle vivait d'une existence très simple et retirée avec sa fille, dans un hôtel de la rue de Navarin. Fuyant le monde, elle occupait ses loisirs à arroser et soigner les fleurs de son jardin.

Mme Doche, qui était née Eugénie Plumkett et qui

joua d'abord sous le nom d'Eugénie Fleury, avait débuté dans tout l'éclat et toute la fraîcheur d'une exquise jeunesse blonde. Sa création de La Dame aux camélias au Vaudeville lui valut une célébrité qu'elle conserva longtemps et elle sut toujours obtenir depuis lors la faveur du public sur les différentes scènes où elle parut. Les autres actrices les plus en vue au Vaudeville furent la jolie Gico qui, dans les travestis, faisait presque oublier Déjazet, Mme Octave qui nous était arrivée de Belgique, Mme Payre, Mlle Saint-Marc, Jane Essler, FVancine Cellier qui possédait le plus délicieux minois du monde et avait commencé par faire de la danse, la brune Bianca, Mlle Thèse. Une place à part doit être réservée à Blanche Pierson, fort séduisante créole delà Réunion, qui interprétait avec un art tout à fait personnel les héroïnes de Dumas fils et devait entrer plus tard à la Comédie-Française.

Le temps n'était plus où il se donnait tant de coups de poignard sur les cinq ou six scènes du boulevard du Temple qu'il en avait reçu le surnom de boulevard du Crime. Cependant le public parisien gardait toujours un goût très prononcé pour le grand drame historique ou moderne. On le jouait à la Porte Saint-Martin, à l'Ambigu, au Théâtre Historique, àlaGaîlé. Ce dernier théâtre, qui avait succédé au fameux théâtre de Nicolet où les spectacles allaient « de plus fort en plus fort», quitta, sous le Second Empire, le boulevard du Temple pour s'établir devant le square des Arts et Métiers récemment transformé. On représenta aussi des drames pendant quelque temps aux Folies-Dramatiques.

Toute une école d'artistes s'était, dans la période précédente, vouée spécialement à linterprétation de ce genre d'oeuvres. Plusieurs s'y étaient acquis une im-

210 LA" SOCIÉTÉ DU SECOND ËMPlftË

mense réputation et continaient à en jouir, en allant de l'un à Taulre des théâtres que nous venons de nommer. La royauté incontestée appartenait à Frederick Lemaître. Quelle carrière retentissante avait ét-é la sienne depuis le temps où, pour ses débuts, il hurlait le rôle du lion dans Pyrame et Thishé au théâtre des Variétés amusantes ! Victor Hugo l'avait sacré le plus grand acteur des temps modernes. Sous le Second Empire, l'âge l'avait rendu pesant et lui avait enlevé quelquesuns de ses moyens. Il n'avait plus de dents, sa bouche s'était atîaissée de façon déplaisante, il parlait mal. Mais que de puissance tragique subsistait encore sur ce visage où il savait si bien exprimer l'angoisse, la dégradation, toutes les déformations de la misère! Dans Trente ans ou la Vie d'un joueur il réalisait une vision effrayante avec ses traits crispés par l'avilissement, ses cheveux embroussaillés par les couchers dans les taudis, le tremblement de ses mains sur un bâton. Il faisait éclater des ovations enthousiastes dans Don César de Bazan, Le Maître d'Ecole, Le Marchand de coco. Le Chiffonnier, Paillasse et dans les reprises de ses fameuses créations : U Auberge des Adrets et Robert Ma. caire.

Bien que la fortune continuât à lui sourire à un âge où elle abandonne bien des gens de théâtre, son caractère s'était aigri. Il montrait beaucoup d'arrogance dans ses rapports avec ses camarades, avec les directeu'rs et aussi avec les spectateurs. A cette époque, le public manifestait plus qu'il ne le fait aujourd'hui et l'on pourrait citer plus d'une soirée orageuse où des scènes violentes éclatèrent entre lui et ce Frederick Lemaître qu'il comblait si fort de son admiration. Celui-ci faisait souvent preuve de mauvais caractère et il n'était pas toujours aisé de lui faire comprendre et surtout admettre son inconvenance. Un soir, la salle en fureur, outrée de l'attitude de son favori qui s'étaitmoqué d'elle,

tfeS TtlÉATRËS DtJÂMAtlQtJES

exigea des excuses. Un vent de lempêle souffle. Affolé à ridée qu'il va être forcé de rendre la recette, le directeur fait la navette entre la scène et la coulisse où Frederick Lemaître fulmine contre les spectateurs. Le cas est grave, puisque l'acteur leur a jeté à la face cette

Frederick Lemaître dans le rôle de Robert Macaire.

injure: «Tas d'imbéciles ! «Finalement onlui fait comprendre qu'il s'est mis sérieusement dans son tort. Enfin il semble céder et déclare :

— Eh bien, oui, je vais leur faire des excuses. Vous allez voir ça !

Alors il apparaît par la porte du fond et s'avance jusque sur le devant de la scène, accueilli par un

« ah » de satisfaction. Et, après les trois saluts d'usage, il prononce ce simple discours dont la double entente ne fut pas perçue d'abord :

— Mesdames et messieurs, je vous ai dit que vous étiez des imbéciles, c'est vrai. Je vous en fais toutes mes excuses, j'ai tort.

Et les applaudissements éclatent de toutes parts.

Les accès d'irritation de Frederick Lemaître avaient souvent une cause déplorable : il buvait et il lui arrivait de lempsen temps d'entrer en scène complètement ivre. Il ne s'adonnait cependant que très modérément au petit verre. C'était un buveur de vin rouge, un buveur méthodique et ponctuel qui en absorbait des quantités énormes à heures fixes, d'abord chez lui, à table, puis au théâtre, pendant la représentation. Il croyait avoir besoin de ce stimulant pour conquérir le public. A ses beuveries présidait une organisation solennelle et bizarre qui les faisait ressembler à un rite. Il arrivait dans sa loge accompagné de son fidèle domestique qui portait quatre bouteilles d'excellent bordeaux. Puis il plaçait lui-même au milieu de la pièce une table sur laquelle il étalait une serviette. A côté delatable, il installait une chaise qu'il recouvrait également d'une serviette. Sur la chaise il mettait une cuvette et à côté un gobelet. Les quatre bouteilles une fois débouchées, le roi du drame en versait le contenu dans la cuvette avec les plus grandes précautions, puis, prenant une troisième serviette, il en couvrait la cuvette et le gobelet, comme fait leprêtre, à la messe, pour son ciboire. Il ne procédait qu'après cela à sa toilette et à son maquillage. Quand le cœur lui en disait, il s'approchait de ce singulier reposoir profane, prenait le verre sous la serviette, le remplissait à même la cuvette et buvait ainsi, d'une façon tout à la fois crapuleuse et imposante, jusqu'à l'épuisement des quatre bouteilles auquel il conviait, d'ailleurs, fort courtoisement ses

visiteurs. Au fond, Frederick Lemaître se retrouvait là l'homme delà plupart de ses rôles : il mettait au vice une auréole de grandeur.

Au-dessous de ce nom de grande envergure, les affiches de drame en portaient d'autres aussi populaires :

Mélingue. D'après une peinture d'Yvon.

Bocage, Mélingue, Paulin Ménier, Saint-Ernest, Dumaine, Taillade, Lacressonnière. Bocage, qui, dans Tinlervalle de ses directions de théâtre, joua encore beaucoup sous le Second Empire, était resté le type de l'acteur romantique à panache. A force d'avoir ferraillé en scène, il avait même des prétentions à Tescrime. Répétant au Français La Vieillesse de Richelieu avec

Ô14 LÀ SOClÉtÉ Dtr SECOND ËMPIftË

Delannay, il voulut lui apprendre à tirer la botte. Et il fallait l'entendre alors :

— Vous n'y arriverez pas, jeune homme, on ne me touche pas, moi I... Si voua m'aviez vu dans Buridan ! On ne sait plus tirer au théâtre.

Doué d'un beau visage plein d'expression et de noblesse et d'une superbe prestance cavalière, Mélingue frappait de suite par son merveilleux tempérament dramatique. Il n'y avait pas pour lui de mauvais rôles. 11 les composait tous avec autant de relief. Son geste nerveux, saccadé même, restait toujours juste. Avec sa diction profonde, sa voix prenante, sa plastique irréprochable, la vie et l'intelligence qui rayonnaient de toute sa personne, il s'emparait à son gré du public qui l'adorait. Artiste dans toute la force du terme, il faisait non sans talent de la sculpture et de la peinture. Dans Benvenuto Celllni^ il obtenait un succès tout personnel en modelant sur la scène une statuette de femme avec de la glaise. Ses débuts avaient été rudes, lorsque, sous le nom de M. Gustave, il jouait dans la troupe Dumanoir et qu'il en était arrivé, pour ne pas mourir de faim, à arracher des navets dans un champ.

Paulin Ménier interprétait indifféremment dans les drames les personnages sombres ou comiques. Ses créations de Choppard dans Le Courrier de Lyon et de Rodindans Le Juif errant soni restées longtemps légendaires. Nul ne s'entendait comme lui à lancer les phrases à effet qu'affectionnait le vieux drame : « La belle nuit, messeigneurs, pour une orgie à la tour ! » Saint-Ernest procurait aux pères nobles dès accents pathétiques et émus qui faisaient vibrer à son unisson la salle tout entière. Ancien secrétaire d'Alexandre Dumas père, Dumaine possédait d'admirables dons de sincérité, de verve et d'émotion contenue. Il s'affirma particulièrement dans le drame exotique qui fut un moment à la mode et fit pâmer d'aise ses admirateurs

dans La Case de V Oncle Tom el dans Bas-de-cuir. A ses débuts, Taillade avait dû à son physique d'être engagé au Cirque Olympique pour y jouer les Napoléon et sur^ tout les Bonaparte. Il se fit une ingrate spécialité des rôles de traître oii il montrait un tel réalisme qu'il recueillait autant d'injures que de bravos. Lacressonnière, qui s'appelait de son vrai nom Lesot de la Panneterie, triomphait surtout dans les créations où il fallait de la douceur, de l'onction et de la dignité. Une des plus remarquables fut La Closerie des genêts, de Frédéric Soulié.

Quant aux femmes, moins spécialisées dans le drame que les hommes, elles n'y trouvaient pas alors la même abondance de suffrages populaires. Parmi celles qui y brillèrent avec le plus d'éclat et de durée, il faut retenir surtout Marie Laurent dont nous avons déjà parlé, Marie Rose à la voix tour à tour charmeuse et superbement dominatrice, Suzanne Lagier, belle et plantureuse personne au talent si merveillement souple qu'elle pouvait passer sans difficulté de l'Ambigu à l'Alcazar, Lia Félix, sœur de Rachel qui se fît particulièrement applaudir dans Toussaint Louverture, l'unique pièce de Lamartine, Marie Daubrun aux traits si purs, Mme Lacressonnière qui créa La Reine Margot, Léonide Leblanc dont un jeune poète, Jean Aicard, célébrait alors la beauté :

Figure calme et pâle et d'un ovale pur.

Ses cheveux fins lustrés en plats bandeaux de nonne...

Le répertoire dramatique gai : vaudevilles, comédies joyeuses, pièces à couplets, avait comme théâtres attitrés le Palais-Royal, les Variétés, les Nouveautés, les Menus-Plaisirs, les Délassements comiques qu'on appela « le Théâtre-Français de la poudre de riz », le

Théâtre Saint-Germain qui, sous la direction de Larochelle, devint le Théâtre Cluny. En iSSg, une nouvelle scène destinée à mettre les gens en belle humeur s'installa au coin du boulevard du Temple. Elle prit le nom de sa fondatrice qui était une des plus célèbres comédiennes de l'époque: Virginie Déjazet.

Celle-ci était devenue incoiiteslablement une des gloires les plus populaires de la capitale. Tout Paris connaissait, applaudissait et aimnit Déjazet et elle ne chérissait pas moins son public avec qui elle riait comme avec un ami. Cette séduisante et fringante petite personne avait tout compris au théâtre et y faisait tout comprendie. Jamais on ne vit jeu plus vif, plus alerte, plus malicieux, plus gracieux, plus pétillant. Presque jusqu'à son dernier jour, elle sembla défier les années et n'en pas sentir le poids. Elle restait jeune, légère, frétillante comme à ses plus beaux jours, on lui retrouvait le même œil mutin, le même geste moqueur, le même sourire, avenant et débordant de finesse. Elle demeurait sans rivale dans ces travestis auxquels elle dut ses plus éclatants succès. Elle conservait son joli timbre de voix cristallin, sa jambe faite au tour, ses allures coquettes et ce talent qu'elle seule possédait de jeter par-dessus la rampe un mot grivois sans blesser la délicatesse de personne.

La muse du vaudeville l'avait bercée tout enfant sur ses genoux. Depuis le Premier Empire, elle avait joué uqe foule de rôles et toujours pour la plus grande joie de ceux qui la contemplaient. On vantait son esprit, ses mots. A un journaliste entreprenant qui lui demandait (( l'aumône d'un baiser », elle fit cette piquante réponse : « J'ai mes pauvres. » Elle les comblait, ces heureux pauvres, d'une tendresse aussi pétulante, aussi impatiente qu'elle-même. Jouant au Palais-Royal, ne descendait-elle pas quelquefois en costume, dès qu'arrivait l'entr'acte, pour sauter en voiture et se faire conduire

ventre à terre à la Gaîté où elle allait couvrir de baisers dans les coulisses le jeune artiste pour qui battait alors son cœur ?

Si Déjazel s'entendait à amuser le public, elle ne manquait pas à Paris de concurrents et de concurrenles. Ah !

Déjazet.

la 1 elle phalange de désopilants comiques et de plaisantes comédiennes que celle qui s'ébattait, sous le Second Empire, sur les scènes que nous avons énumérées plus haut ! La célébrité de Hyacinthe venait en grande partie de son nez, un nez proéminent, énorme, qui donnait à toute sa physionomie une irrésistible drôlerie à laquelle contribuaient également des mains et des

pieds gigantesques et une tournure gauche et empesée. Sa voix enrouée lui valait des effets d'un comique tout personnel. Il déchaînait le rire à volonté. Lorsqu'il fut engagé au Palais-Royal par l'avisé directeur qu'était Dormeuil, Balzac vint dire à celui-ci :

— Je vous fais tous mes compliments. Vous avez engagé Hyacinthe : votre fortune est faite.

Vif, adroit, léger, perpétuellement sautillant, Levassor était particulièrement renommé pour son habileté à se grimer. A un grand amour de son métier Landrol joignait une prédilection non moins marquée pour la menuiserie ; quand il ne s'agitait pas sur les planches, il en rabotait. Christian se faisait surtout apprécier dans les rôles militaires et incarnait avec une profonde justesse d'imitation les vieux grognards. Ancien ouvrier bijoutier, Grassot usait d'unjeu excentrique qui ne manquait jamais son effet. Il était rare qu'il entrât en scène sans faire rire tout le monde pendant cinq minutes avant d'avoir ouvert la bouche. Il quitta le théâtre assez de bonne heure pour vendre le punch Grassot. Entre autres succès il avait provoqué des explosions de rires dans une petite pièce intitulée Grassot embêté par Ravel, où il jouait au naturel avec Ravel, autre enfant gâté du boulevard, qui semblait réaliser le mouvement perpétuel. Le fait était d'autant plus surprenant qu'il avait failli être notaire.

Lassouche, qui s'appelait de son vrai nom le baron Bopquin de Lassouche avait commencé par être commis chez un marchand d'antiquités et il en avait conservé un goût du bibelot rare qui faisait de lui un des hôtes les plus assidus de l'Hôtel des ventes. Il était aussi lugubre à la ville que prodigieusement drôle à la scène où il faisait preuve surtout d'un étonnant esprit d'improvisation. José Dupuis, tout en ayant l'air de s'abandonner à sa fantaisie et à sa belle humeur, creusait ses rôles de très près et les composait avec la plus

intelligente cocasserie. Brasseur avait débuté au théâtre de Belleville et se tailla son premier succès avec Le Misanthrope et V Auvergnat, de Labiche. Arnal, qui avait alleint l'âge des vétérans, était réputé, dans sa diction

Taillade dans Les Deux Orphelines.

comme dans ses jeux de scène, pour ses inépuisables et spontanées trouvailles de drôleries. Désiré possédait une verve intarissable qui lui faisait toujours ajouter quelques folies au texte de ses rôles. Dans la vie aussi bien que sur la scène, Hamburger se comportait en joyeux compère dont la perpétuelle gaîté se plaisait aux plus audacieux calembours. Il a eu l'honneur d'être chanté par Glatigny:

Hamburger méditait au café de Suède

Sur la vie et faisait un nez... Ah ! Dieu, quel nez !

Léonce se montrait en toute occasion un incorrigible pince-sans-rire. Il causait, un jour, de la fin rapide d'Ofîenbach avec le concierge de celui-ci.

— Oui, disait le concierge, le pauvre homme est mort doucement, sans s'en apercevoir.

— Ah ! fit Léonce gravement, il sera bien étonné quand il s'en apercevra.

Milher, Cooper, Berthelier s'étaient, à la fin du Second Empire, consacrés exclusivement à ropéra-boufîe. Dans le chapitre que nous avons consacré à c€;lui-ci S nous avons présenté les actrices chantantes des Variétés, des Bouffes, des Folies-Dramatiques et du Palais-Royal. Parmi les autres créatrices de pièces joyeuses, on ne peut omettre Desclauzas qui, dans un tout autre genre, donna la réplique à Frederick Lemaître dans Don César de Bazan et à Mélingue dans Fanjan la Tulipe; Scriwaneck, mignonne et pimpante comédienne au jeu primesautier qu'on appelait le « Sosie de Déjazet » et qui portait le travesti avec presque autant d'aisance que celle-ci ; Alphonsine, Hortense Neveu, Désirée, Armande, Mmes Dupuis, Grassot, Bernard-Sandre.

En ce temps heureux, léger, facile, les gens de théâtre connurent l'âge ;d'or. On s'occupait encore plus d'eux qu'aujourd'hui. Jamais les rois et les reine^s de la scène ne furent plus commentés, plus suivis, plus encouragés, plus adulés. On empruntait leurs manières, pn copiait leurs façons de s'habiller, de se coiffer. On donnait leur nom à des modes. Et ainsi se justifiait ce mot de Sainte-Beuve que la vie imite le théâtrcbien plus que le théâtre n'imite la vie.

Page 1