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LA COUR ET LA VILLE DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DU SECOND EMPIRE

I. — Assombrissement du caractère de l'Empereur. — Sa maladie. — Ses efforts pour augmenter notre puissance militaire.

— Sa bonté. — L'Empereur et Néro. — La Vie de César. — Ses collaborateurs. — Rôle politique de l'Impératrice. — Ses visites aux malades. — Son amour maternel. — Scène cruelle à Fonlainebleau après la distribution des prix du concours général. — Gustave Droz décorateur. — « Le capitaine Bitterlin est mort »' — Une souveraine rangeuse. — La faisanderie de Vincennes. — Les intimes de la Cour. — Finesse adroite de Mérimée. — Trois diplomates bien en cour : le prince de Metternicb, le cbevalier Nigra, le prince de Heuss. — Son Excellence von der Goltz. — Le duc de Brunswick. — La vie aux Tuileries. — La première communion du Prince impérinl. — Le théâtre à la Cour. — Dernière réception du Jour de l'an. — Lé plébiscite aux Tuileries.

II. — La vie de Paris. — Les chansons à la mode. — Les scies. — Quelques restaurants nouveaux. — Abondance des spectacles populaires. — Les frères Davenport. — Le zouave guérisseur Jacob. — La mode de l'hippophagie. — Quelques idoles parisiennes. — Le corniste Vivier. — L'affaire Vrain-Lucas. — L'opposition politique à Paris. — Les Propos de Labiénus. — Popularité de Rochefort. — Manifestation sur la tombe de Baudin. — Le plébiscite. — Le vote de Gustave Courbet. — Mouvement révolutionnaire du 9 mai. — La dernière élection législative au Quaitier latin.

— La déclaration de guerre,

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Dans les dernières années de son règne, Napoléon III conserve les mêmes habitudes, les mêmes goûts, les mômes tendances morales. Il est resté bienveillant, généreux et faible avec ceux qui l'approchent. Sous leur voile brumeux, ses yeux bleu clair gardent leur expression de bonté. Mais son caractère s'est assombri et son sourire à l'inaltérable douceur s'imprègne encore plus qu'auparavant de mélancolie. Sa démarche s'est appesantie et paraît lasse ; Tinclinalion de sa tête sur le côté droit s'est encore accentuée. C'est qu'il a subi lescoups des déceptions et qu'il sent s'ébranler de plus en plus sa confiance dans les événements et dans les hommes, il a perdu ses illusions sur beaucoup de ceux qui l'entourent et qui le servent. Son indulgent scepticisme s'en est accru douloureusement. Le sort a trompé chez lui des espérances, des rêves, des combinaisons politiques. La nouvelle de Sadowa, en particulier, s'est abattue sur lui comme un coup de massue. On l'a vu aflaissé, effondré dans son cabinet et ne cessant de répéter :

— C'est une déroule, une déroute...

Et puis une maladie inexorable a entamé son énergie, accablant d'une fatigue à peu près ininterrompue son corps et son esprit. D'effroyables crises de coliques néphrétiques le torturaient et le tordaient pendant des heures sur son lit. On lui administrait alors de l'extrait thébaïque, un calmant à base d'opium, qui apaisait ses douleurs, mais le faisait dormir d'un lourd sommeil, coupé de réveils pendant lesquelsil ne reprenaitpas conscience. Ne l'entendit-on pas, au cours de l'un d'eux, demander des nouvelles de Saint-Arnaud ? En 1869, on fît venir pour lui d'Heidelberg le docteur Kélius, grand

vieillard à Tallure sévère et au ton tranchant, qui jouissait d'une grande réputation outre- Rhin et qui n'améliora que passagèrement son état. Quinze jours avant la déclaration de guerre, les symplômes devinrent si alarmants qu'une grande consultation eut lieu entre les docteurs Nélaton, Ricord, Fauvel, Germain Sée et Gorvisart. Ils conclurent à l'urgence d'une opération immédiate. Ghose inexplicable cependant, le rapport signifiant cette décision ne fut signé que par l'un d'eux et on n'en souffla mot à l'Impératrice.

L'Empereur semblait avoir perdu la force de faire exécuter ses volontés et ne s'attachait plus à imposer ses idées souvenl justes et saines. Il laissait faire ses ministres et le Parlement. Il sentait exagérément que le Mexique lui avait enlevé une partie de son prestige. L'avenir lui apparaissait sous de sombres couleurs et il avait sans cesse devant les yeux « ces points noirs assombrissant notre horizon » qu'il signalait dans son discours de Lille. Il savait que ses années futures étaient comptées. « Nous lui ferons une vieillesse heureuse », dira Emile Ollivier, mais lui ne croyait point à cette vieillesse.

Il avait la vision très nette des grands efforts qu'il aurait fallu faire pour augmenter notre puissance militaire et pour créer de fortes réserves au moyen du recrutement régional. Il s'occupa personnellement de l'artillerie et, à l'aide de son atelier de Meudon, il fît mettre sur pied les fameuses mitrailleuses et l'excellent canon de Reffye qui se trouvèrent prêts dès le début de la guerre. En 1866, il avait convoqué à Gompiègne une commission militaire pour étudier l'organisation du service obligatoire qu'il jugeait indispensable. Mais il se refusait, disait-il, à imposer au pays une institution dont celui-ci ne voulait pas et, devant l'opposition presque unanime des membres de la commission, il céda et se rallia simple-

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ment au projet Niel. En cette période critique, la France aurait eu besoin d'une dictature. Comment Tattendre de celui qui la poussait vers TEmpire libéral ?

Il s'adonnait de plus en plus à la charité. Il ne pouvait pas plus vivre sans donner que sans fumer son éternelle cij>^arette. Il appelait cette dernière la soupape de sûreté du cerveau et la charité la soupape de sûreté de l'orgueil. Aucune demande d'argent ne le trouvait indifférent. On le savait et tous les besogneux, vrais ou faux, d'état ou d'occasion, se tournaient vers lui. Un jour, il reçut d'Aurélien Scholl un billet qui lui disait : « Je me noie faute de quatre malheureux billets de mille francs... » Le chef de cabinet Mocquard envoya immédiatement la somme au solliciteur. Celui-ci répondit par une fervente action de grâce, mais ne s'en rangea pas moins parmi les plus furieux; détracteurs de Napoléon III après sa chute.

C'est de l'infinie bonté de l'Empereur que venaient surtout ses faiblesses. On en pouvait juger plaisamment par la façon dont il se comportait avec Néro, le grand chien braque du Prince impérial. Celui-ci avait l'habitude de sauter sur son fauteuil, quand il y était assis, et de s'y installer en le poussant. Loin de le forcer à descendre, le souverain cédait à sa pression pour lui faire place, tant et si bien qu'il se trouvait réduit à l'extrême bord du siège, tandis que le chien se prélassait à son aise, couché dans le fond. Cette scène coutuhiière symbolisait à merveille la manière d'être du souverain avec les homm-es et en particulier avec ceux qui avaient pour devoir de le servir.

Tout en maintenant avec quiconque l'approchait cette affabilité qui lui était naturelle, il ne montrait plus la même égalité d'humeur qu'autrefois, en raison de sa maladie et de ses heures d'inquiétude.. Son chef de cabinet, M. Mocquard, saisissait mieux que personne les nuances de sa disposition d'esprit, suivant la façon

dont il l'abordait, chaque matin, en entrant dons son cabinet. C'était tantôt : « Bonjour, Mocquard » tantôt,: « Bonjour, n)onsieur Mocquard » et, dans les meilleurs jours, : « Bonjour, monsieur le comte de la Mocquardière. » Là-dessus il se mettait au travail. L'emploi de sa journée était resté tel que nous l'avons indiqué K

Il consacrait à ses études d'histoire et d'archéologie les rares loisirs dont il disposait et avait pu ainsi conduire jusqu'au bout un gros travail de plusieurs années. C'étaient les deux volumes de sa Vie de César qui parurent en i865 et 1866. Ils s'arrêtaient après la guerre des Gaules et sans doute leur aurait-il donné une suite si les événements n'étai-ent venus se jeter au travers.

L'ouvrage fut très lu, commenté, discuté, encensé à outrance par les uns et injustement vilipendé par les autres. En réalité, il justifiait d'un labeur considérable, de recherches profondes, d'une intelligente méthode et contenait nombre de pages pleines d'intérêt, d'un style ferme, simple et mouvementé. On y trouvait des observations très fines, un exposé très complet et trèâ sincère des événements et de curieux renseignements topographiques tout nouveaux pour déterminer les marches, les batailles, les campements du conquérant des Gaules. Une pensée philosophique domine l'ensemble : celle de l'homme providentiel, reprise après Carlyle, Hegel et Victor Cousin. D'après elle, le grand homme et, en l'occurrence. César, arrive sur la scène de l'histoire juste au moment où sa présence est nécessaire. Il porte en lui une force rénovatrice à laquelle les peuples doivent leur salut. Il a besoin d'une grande puissance qu'il puise dans son ascendant sur les masses et qui doit trouver sa consécration dans le succès* Tout naturellement Napoléon III se ralliait à une telle théorie qui, en même temps que la dictature de son

(1) Voir notre tome I", chapitre VU î Len Tuileries.

héros romain, expliquait Brumaire et Décembre. Il mettait en action et en exemple une partie des thèses déjà soutenues dans les Idées napoléoniennes ; çà et là apparaissaient, en un pêle-mêle assez imprévu, des maximes républicaines et des affirmations de césarisme nécessaire.

Quelle avait été la part de l'Empereur dans cet ouvrage dont plus d'un malveillant lui contesta absolument la paternité? Assurément il avait fait appel à des collaborateurs, surtout pour les recherches, mais les idées maîtresses du livre, son plan, l'heureuse synthèse tirée d'une abondante documentation lui appartenaient presque dans leur entier. En outre, on retrouvait son style, sa phrase un peu oratoire en beaucoup d'endroits. Néanmoins il s'était entouré de conseils et de concours. Sachant que Mérimée préparait une histoire de César (qu'il n'écrivit jamais), il l'avait prié, avant de se mettre à la besogne, de rédiger sur le sujet un travail préparatoire, en le chargeant de fixer lui-même une mdemnité pour le service demandé-.

— Sire, avait répondu l'écrivain très flatté, j'ai chez moi tous les livres nécessaires. Je calcule qu'avec deux mains de papier, une douzaine de plumes d'oie et une bouteille d'encre de la Petite Vertu, je peux suffire à tout. Que Votre Majesté me permette de lui faire ce cadeau.

La collaboration de Mérimée ne s'en tint certainement pas à cet apport préliminaire, mais la forme de la Vie de César diffère tellement de la sienne, si caractéristique dans sa concision, qu'on peut affirmer qu'il ne tint jamais la plume. D'autres adeptes des sciences historiques aidèrent l'Empereur dans la tâche qu'il s'était donnée. L'éminent épigraphiste Rénier fit des recherches importantes au Vatican. Renan fut chargé de compulser maint dossier à la Bibliothèque nationale. M. Duruy, alors inspecteur de l'Université et auteur

d'une Histoire des Romains, communiqua de nombreuses notes et ses rapports constants avec TEmpereur devaient le conduire au ministère de l'Instruction publique. Le commandant d'artillerie Sloffel, tout désigné par ses travaux antérieurs sur la circonvallation d'Alésia, traita avec beaucoup de compétence la partie fortification, topographie et étude des sièges. M. de

L'Impéralrir.e conduisant son duc.

D'après une aquarelle de Constantin Guys

Saulcy, un intime des Tuileries, s'occupa particulièrement de la numismatique.

Si l'Impératrice n'imitait pas son mari dans ses graves travaux littéraires, elle ne se contentait plus néanmoins de charmer par sa beauté et de présider aux fêtes officielles ou intimes. Elle s'intéressait à la politique et y prenait depuis quelques années une part beaucoup plus grande. Ce goût devenu peu à peu un besoin lui était venu après ses deux régences, celle de 1859 pendant la guerre d'Ilalie et celle de i865 tandis que Napoléon III voyageait en Algérie. On a raconté qu'au cours des répétitions à Compiègne des Portraits

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de la marquise, l'auteur, Octave Feuillet, voyant sortir de la poche de son impériale interprète un rouleau enrubanné et lui ayant demandé si c'était son rôle, elle avait répondu :

— Mon Dieu, non, c'est le traité de Zurich.

On en avait fait une copie ftour elle. Mais le trait paraît vraiment trop pompadouresque pour qu'on lui ajoute foi. Ce qui est certain, c'est que la souveraine fit tous ses elîorts pour obtenir son entrée au conseil des ministres et qu'elle'y parvint. Une telle mesure, sans précédent jusqu'alors, fut vivement critiquée par plusieurs des plus fidèles conseillers de l'Empereur et notamment par Persigny. Du coup, l'influence politique de la souveraine alla croissant et elle ne laissa pas tomber son droit en quenouille. Si bien qu'il se forma, à la fin du règne, parmi les membres du gouvernement un parti de l'Impératrice, parti qui se montra généralement mal inspiré. Ce fut en grande partie la maladie de l'Empereur qui amena ce rôle nouveau et si critiquable de sa femme. On a dit aussi que Thôte des Tuileries, de plus en plus affaibli et attaché à sa tranquillité, avait trouvé là un moyen de se faire pardonner certaines infidélités et de mettre fin à d'âpres scènes de ménage.

- Malgré cette part plus active prise au pouvoir, Tlmpératrice se faisait de moins en moins illusion sur la solidité de celui-ci. La fm tragique de cette Marie-Antoinette, dont elle chérissait si fort la mémoire et qu'elle imitait si volontiers, la hantait plus que jamais.

— Jamais, dit-elle un jour, aux Tuileries, àMgrBauer, je ne sors de ce palais sans me demander si j'y rentrerai vivante.

Il fallait du moins rendre à la souveraine cette justice que sa politique ne faisait pas de tort à son inépuisable charité et à son dévouement pour les humbles. Elle se rendait souvent au chevet des malades

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dans les hôpitaux et elle y passa parliculièrement de longues heures pleines de danger lors du choléra de i865. Aux mourants elle demandait leur dernier souhait à réaliser. On Tavait déjà vue, à Biarritz, quitter ses brillants salons pour se rendre auprès du berceau de Tentant d'Emile de Girardin, atteint de la diphtérie sans espoir de salut, et pour le décider à prendre un médicament qu'il refusait jusqu'alors.

Il arrivait, dans les faubourgs travaillés par la propagande révolutionnaire, qu'elle était reconnue, injuriée et obligée de fuir devant la populace ameutée. Un tel accueil ne la décourageait pas de ses missions de pitié. Elle se rendait parfois à Saint-Lazare, auprès des créatures tombéesau plus vildegré.lladvintqueFune d'elles, une forcenée rongée par un mal qui ne pardonne pas, la repoussa avec des blasphèmes, niant qu'il existât un Dieu pour la consolation des malheureux. Mais l'impériale visiteuse lui parla avec tant de douceur et une si sincère commisération que la lamentable pécheresse finit par s'écrier dans un élan d'exaltation :

— Comment ! vous êtes l'Impératrice ! Vous, riche belle, vous vous intéressez à une misérable? Vous semblez touchée parce que je souffre. C'est donc vrai qu'il y a un Dieu, puisque vous avez bon cœur 1

Mais ce cœur riche de tendresse, c'est surtout dans son amour maternel que la souveraine l'épanché. Quelle folle passion elle a vouée à son fils et quelle immense fierté il lui inspire ! Le nom de Louis ne quitte pas ses lèvres. Louis est le pôle de sa vie, le but suprême de ses espoirs, de ses projets, de ses rêves. Elle se complaît à l'admirer. Pendant une promenade en voitures avec ses invités dans la forêt de Fontainebleau, elle le rencontre avec sa suite, montant son poney Bouton d'Or, son petit chapeau en toile blanche sur le nez, crâne et charmant. Elle ne peut se tenir de s'écrier enjoignant les mains :

— Qu'il est joli, mon petit garçon !

Ce fut également pendant un séjour à Fontainebleau, en 1868, qu'une offense faite au Prince impérial détermina chez elle une crise douloureuse et poignante. L'après-midi, elle avait déjà souffert de ses nerfs, à la suite d'une émouvante visite que lui avait faite la veuve de Miramon, le général mexicain fusillé à Quérétaro en même temps que Maximilien. Le soir, son fils revint avec son précepteur de la distribution des prix du concours général qu'il avait présidée et, où un élève portant un nom célèbre, le jeune Cavaignac, fils du général arrêté au 2 Décembre, lui avait fait affront en refusant de recevoir de ses mains un prix de version grecque. A cette nouvelle, l'Impératrice pâlit, se troubla... Mais laissons la parole à un témoin de cette scène, Octave Feuillet :

« Sept à huit personnes seulement prolongeaient la causerie dans le salon, entre autres M. Conti et moi. Nous étions tous deux assis dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, quand tout à coup un rire étrange saccadé, continu a éclaté dans l'embrasure de la fenêtre voisine. Un petit frisson m'a passé et j'ai regardé M. Conti qui m'a dit tranquillement :

« — C'est l'Impératrice qui rit.

« — Mais c'est une attaque de nerfs, ai-je dit.

« — Non, non, pas du tout.

(( Enfin, ce rire continuant avec plus de violence, il n'y a plus eu de doute possible, nous nous sommes levés et ndus avons passé dans le salon voisin. Piétri a vivement fermé les deux battants de la porte que l'Empereur a entr'ouverte la minute d'après, en demandant Corvisart de sa voix douce et calme. Le bruit de ce rire effrayant a cessé. On entraînait l'Impératrice chez elle. Mais les fenêtres du salon où nous étions retirés ouvraient sur la cour ovale où sont les appartements de l'Impératrice, et bientôt nous avons entendu de nou-

veaa ce rire terrible retentir bruyamment. La cour en était remplie et un groupe de domestiques et de surveillants écoutait au milieu du silence du vieux palais ce rire sardonique qui glaçait le sang.

« La pauvre femme a reparu une heure après dans le jardin. On s'est groupé à cinq ou six autour d'elle. Elle portait sans cesse à son nez un gros flacon d'éther, puis renversait sa tète sur le dossier et regardait le ciel noir. Elle essayait de suivre la conversation, mais elle disait des choses décousues, répélant à tout instant avec une tendresse d'intonalion extrême : « Mon petit garçon, mon petit garçon (i) ! »

Aux Tuileries, Tlmpératrice avait peu varié ses occupations journalières. Elle s'y occupait beaucoup des embellissements des petits appartements et suivait avec un intérêt tout particulier le travail des peintres ornemanistes. Elle s'approcha, un jour, de l'un de ceux-ci, jeune homme dont le visage épanoui, l'entrain, le bon sourire attiraient la sympathie et lui demanda comment « on faisait sa palette ». Elle ne prévoyait point que ce joyeux élève de l'atelier Picot, posant le pinceau pour la plume, n'aurait qu'à écrire pour se révéler homme de lettres et qu'elle-même lirait avec entraînement ses pages remarquables de verve gracieuse et de fine observation. C'était Gustave Droz, le futur auteur de Monsieur^ Madame et Bébé. Justement la souveraine s'adonnait beaucoup plus à la lecture depuis quelque temps et elle adorait les romans. A la veille d'un de ses départs pour Biarritz, elle s'absorbait dans la lecture de l'œuvre célèbre d' Edmond Ahoul, Trente et quarante, fort intéressée parles aventures du capitaine Bitterlin, lorsque l'Empereur la fit appeler. A contre-cœur et de fort mauvaise grâce, elle posa son volume pour se

(1) Lettre d'Octave Feuillet à sa femme publiée dans Quelques années de ma vie par Mme Octave Feuillet.

rendre à la prière de son seigneur et maître. Le lendemain, elle quittait Saint-Cloud, navrée d'ignorer le dénouement. Mais, quand elle débarqua à Biarritz, on lui tendit une dépêche de son mari contenant ces seuls mots : {( Le capitaine Bitterlin est mort. »

Nous avons déjà signalé chez l'Impératrice l'entente et le goût des arrangements intérieurs. Elle aimait à s'occuper de tout dans ses petits appartements et elle y tenait au point de .présider, à la veille des déplacements, à l'empaquetage des porcelaines, figurines, bronzes d'art et petits meubles qu'elle laissait aux Tuileries. C'était tout un déménagement minutieux et fort long dont ses dames d'honneur se disaient tuées, tandis qu'elle s'étonnait de leur fatigue. 11 y avait en elle de la bourgeoise soigneuse et active.

Ses sorties dans Paris restaient fixées aux mêmes heures. Dans les derniers temps du règne, elle se rendait, dans les belles après midi, à la faisanderie qu'elle avait fait construire dans le bois de Vincennes. Elle en avait fait une sorte de Trianon, avec son jardin anglais, ses allées à capricieux méandres, ses ruisseaux, ses cascades et ses grottes de rochers. Tout en accordant quelque intérêt à l'élevage des faisans, la souveraine allait surtout là pour se promener à pied dans les environs et elle se montrait intrépide dans ces expéditions jusqu'à y laisser deslambeaux desarobe.Elleydonnaità ses amies des rendez-vous de récréations idylliques et champêtres. Il y avait aussi des moments où l'on prenait la question agricole tout à fait au sérieux. Un jour que Ton avait installé huit pompes à la file l'une de l'autre, l'Empereur se mit bravement à pomper, en compagnie de sa femme et de tout leur entourage, essayant de remplir le bassin qui se trouvait au-dessous. Cet exercice fit même arriver Napoléon lit en retard pour le diner des Tuileries et il dut, suivant la règle traditionnellement imposée aux convives inexacts, payer une

amende de cinquante centimes, L'Impératrice se montrait plus que lui coutumière de ce léger délit et elle ne manquait jamais alors d'apparaître avec sa petite pièce blanche qu'elle remettait au général Lepic avec le plus grand sérieux, comme si elle eût accompli un rite. Aux Tuileries comme à Sainl-Cloud et à Fonlaine-

Un bal aux Tuileries. D'après une esquisse de Carpeaux.

bleau, on retrouvait les mêmes visages amis autour de la famille impériale. C'étaient d'abord les dames d'honneur de l'Impératrice, dont nous avons déjà donné rénumération ^ et à leur tête, la grande-maîtresse, la princesse d'Essling, encore belle dans sa correction un peu froide et toujours aussi strictement ponctuelle. Elle poussait à un tel degré cette ponctualité qu'on la verra, le 4 septembre 1870, se porter vers les Tuileries en grand équipage, à l'heure ordinaire, pour aller

[i ) Voir le tome 1'% chapitre xiii : Les Services de la cour.

prendre son service, sans sonci des cris et du tumulte, moins inquiète d'être arrêtée par le peuple qui obstrue les abords du palais, en secouant les grilles, qu'agitée par la préoccupation de ne pas arrivera l'heure. Néanmoins on la forcera bientôt à rebrousser chemin. Aces habituées du lieu qu'étaient les lionnes delà Maison de l'Impératrice se joignaient plus ou moins souvent la princesse Anna Murât devenue duchesse de Mouchy, l'amie la plus intime delà souveraine, la princesse Clolilde, la princesse Mathilde, la duchesse de MalakolT, la princesse de Metternich, la princesse Poniatowska, la duchesse de Cadore, la marquise de Galliffet, la maréchale Canrobert, la comtesse de Pourtatès, la comtesse de Mercy-Argenleau, Mme de Persigny, la baronne de Poilly, la baronne de Bourgoing et tant d'autres délicieuses jeunes femmes que nous avons déjà passées en revue. Parfois se mêlait à elles une dame plus âgée dont on plaisantait quelque peu pour ses toilettes rococo, sa perruque et son étrange coiffure de verdures. C'était la lectrice de l'Impératrice, la comtesse Wagner de Pons. Elle fut remplacée par Mme Lebreton, sœur du général Bourbaki, qui devait accompagner la fuite de sa souveraine au 4 septembre.

Du côté des hommes on remarquait surtout le prince Napoléon, le duc d'Albe, M. de Persigny, M. de Saulcy, le colonel de Galliffet, le baron de Bourgoing, M. de Toulongeon, le comte Davilliers, Prosper Mérimée. Ce vieil ami de l'Impératrice venait très souvent passer la soirée à Saint-Cloud et il aimait alors à rappeler avec elle les aimables heures qu'il passait jadis dans la famille de Montijo. Il y avait trouvé le plus cordial accueil, des causeries pleines d'abandon et d'entrain et, même, à l'occasion, des matériaux pour ses travaux littéraires. N'était-ce pas à la comtesse de Montijo qu'il devait le sujet de sa célèbre Carmen? La souveraine avait gardé pour lui un respect qui ne s'ef-

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facera jamais. Longtemps après que le monde littéraire se sera habitué à dire Mérimée tout court, elle dira encore : (( Monsieur Mérimée ». Dans ses salons, il excellait à distraire ses hôtes et à inventer de petits jeux d'esprit qui coupaient la monotonie des soirées.

Les discussions avec lui ne tournaient jamais à Taigre. En religion pourtant le libre penseur qu'il était ne pouvait guère s'accorder avec l'Impératrice, très catholique et ardemment attachée aux droits du Saint- Siège. Etant donnés son esprit frondeur et ses tendances nettement anticléricales, on aurait pu supposer qu'il se serait facilement entendu avec le prince Napoléon qui professait, et souvent plus haut qu'on ne l'aurait désiré, les mêmes idées. Lors des débats pour la question de Rome, celui-ci aurait voulu trouver en Mérimée un alhé qui aurait pu lui devenir fort utile en raison de son intimité aux Tuileries et de la liberté qu'on y laissait à son langage. Mais, trop fin pour prendre un parti violent, trop adroit pour se démasquer violemment, trop sceptique et dilettante en politique pour s'aliéner par une inopportune immixtion les hautes sympathies qu'il avait su se conserver, l'auteur de Colomba se dérobait sans relâche aux avances du cousin de l'Empereur.

Parmi les intimes de la cour, il ne faut pas oublier trois membres du corps diplomatique : le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, le prince deReuss, chargé d'affaires de Prusse, et le chevalier Nigra, ambassadeur d'Italie. Dans son désir de plus en plus marqué de s'occuper de politique, il avait plu à l'Impératrice de mettre à ses pieds ces trois représentants d'idées si diverses. Très grand seigneur, d'une courtoisie raffinée, de fort bel air et d'agréable tournure, le prince de Metternich ne possédait qu'une intelligence moyenne. Dans le ménage, la vivacité d'esprit était de-, raeurée l'apanage de sa femme. Au contraire, d'une fi- IV 10

nesse remarquable, d'une intelligence subtile, le chevalier Nigra avait assez mauvaise façon et ressemblait plus à un étudiant allemand qu'à un diplomate. Cependant il faisait oublier ces défauts et exerçait une réelle séduction par le charme de sa parole et sa brillante -conversation. Plein de distinction, d'esprit aimable et aiguisé, le prince Henri VII de Reuss ne possédait pas autant d'agrément dans le langage ; il bégayait même légèrement. Sa tenue et ses manières parfaites lui avaient valu le plus grand crédit auprès de l'Impératrice qui, bien que ses sympathies allassent plutôt à Vienne, le choyait en toute occasion, le traitait en altesse, et l'invitait de la manière la plus pressante au cours de toutes ses villégiatures.

Quelque temps avant Sadowa, il fut remplacé par le comte Robert von der Goltz, diplomate avisé et clairvoyant auquel on pouvait reprocher des façons assez peu déliées et souples, voisines parfois de la brutalité et, pour tout dire, un peu trop prussiennes. Dès son arrivée à la Cour, il fut littéralement ensorcelé par la beauté de l'Impératrice avec qui il conserva toujours, d'ailleurs, les manières les plus respectueuses. On n'ignorait pas aux Tuileries l'impression foudroyante produite parla maîtresse du lieu sur le sentimental diplomate monté en grade, après le traité de Prague, et devenu ambassadeur de la Confédération de l'Allemagne du Nord. Mais on avait raison de feindre de ne point s'en apercevoir. N'était-ce pas un défenseur tout trouvé contre les intrigues de Bismarck que son devoir était pourtant de favoriser et qui sait ce qui se serait passé, en juillet 1870, si, par malheur, l'année précédente, von der Goltz n'était mort, au cours d'un congé, à Charlottenbourg ?

On voyait -également dans cette société intime des Juileries les princes étrangers habitant Paris ou y faisant des séjours réguliers, tels que le prince de Galles,

le prince d'Orange ou le duc de Brunswick. Ce dernier constituait une physionomie fort originale de souverain dépossédé. Au temps où il gouvernait son duché, il avait signé un traité d'alliance offensive et défensive avec Napoléon III, alors prisonnier à Ham, et il le lui avait envoyé tout rédigé sur un foulard de soie, de façon à tromper la surveillance des gardiens. Sous Louis-Philippe, Guizot, avait voulu l'expulser par la force et avait, dans ce but, fait envahir sa maison, dès cinq heures du matin, par des gardes municipaux. Mais le malin prince avait su substituera temps à sa propre personne celle de son valet de chambre et il s'amusa follement en assistant du balcon d'en face à cette expulsion dont tout le monde le croyait la victime. Celait un très gros homme, portant perruque, fardé et astiqué comme une vieille coquette. 11 venait aux fêtes des Tuileries dans un splendide costume de hussard aux tresses et aux boulons en diamant et trouvait encore moyen de faire flamboyer par- dessus tant de crachats et de croix qu'il ressemblait à un étalage de marchand de décorations.

Jusqu'à la fin du règne, les salons des Tuileries présentèrent le même spectacle élégant, plus ou moins animé suivant le nombre des invités, mais le plus souvent cordial et simple avec une certaine monotonie. Après le dîner, on prend le café debout, tandis que 1 Empereur fume sa cigarette en causant avec l'officier de service. Des groupes d'invités se forment et causent. L'Impératrice se met à broder, puis elle fait une patience, tout en s'entretenant avec les personnes qui l'entourent. Quelquefois on joue aux petits jeux oubien l'on tire une loterie. A dix heures et quart, le Prince impérial se retire, accompagné de son officier d'ordonnance, le beau et affable capitaine d'Espeuille, puis on prend le thé dans un service de vermeil ayant appartenu à la reine Hortense. Les lundis de llmpératrice

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ramènent à peu près les mêipes habitués et toutes les jolies femmes dont la maîtresse de céans aime à s'entourer. Le cérémonial des grands bals en est resté aux traditions consacrées.

Assez rares se succèdent les événements qui viennent modifier un peu la physionomie du vieux palais. Le i^'" juin 1868, le Prince impérial fait sa première communion dans la chapelle. C'est l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, qui l'y a préparé. L'archevêque de Paris lui donne la communion et jl a composé pour ce grand jour les paroles d'un cantique que Faure vient chanter. On reçoit de temps en temps des souverains d'importance diverse et on les régale de représentations théâtrales. Sarah Bernhardt, alors presque inconnue, est ainsi demandée avec Agar pour jouer le Passant. Elle est en train de s'exercer, dans un petit salon, à la révérence qu'elle destine à l'Impératrice quand l'Empereur la surprend et s'amuse beaucoup de sa confusion. Une autre fois, Lemercier de Neuville est convié à distraire une assistance de quatre cents personnes avec ses piipazzi, et l'on fait un succès à ces marionnettes dont l'une, taillée à la ressemblance de l'auteur, débite un petit morceau de circonstance :

Peut-être n'est-ce pas très bien Et trouvera-t-on que j'abuse, Mais, si Napoléon s'amuse, Que l'Empereur n'en sache rien.

La» réception du Jour de l'an 1870 se déroula aux Tuileries suivant la rite ordinaire. En prévision de la dite réception, le déjeuner avait eu lieu à onze heures. Dès onze heures et demie, les princes et princesses de la famille impériale, les membres de la Maison de l'Empereur, de l'Impératrice et du Prince impérial se rendent dans le salon d'Apollon et le salon du Premier Consul et y apportent leurs vœux aux souverains. A midi, ceux-ci, accompagnés des princes de la famille et

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suivis seulement des officiers de leur service, vont entendre la messe à la chapelle du palais ; en traversant la galerie de la Paix, ils reçoivent les hommages de divers fonctionnaires des Tuileries. Puis, dès une heure de Taprès-midi, l'Empereur se rend dans la salle du Trône où est réuni le corps diplomatique ayant à sa^ tête Mgr Chigi, nonce du pape.

Il y reçoit trois heures durant les représentants des grands corps de TEtat, entend toute une série de discours rigoureusement inspirée par la tradition officielle et y répond d'une façon un peu moins clichée, car il fait allusion dans ses paroles à cette chose toute nouvelle qu'est l'Empire libéral : « Les circonstances récentes ont augmenté les prérogatives du corps législatif sans diminuer Tautorilé que je tiens de la nation. En partageant la responsabilité avec le grand corps de l'État, je me sens plus de confiance pour surmonter les difficultés de l'avenir. Quand un voyageur a parcouru une longue carrière et qu'il se décharge d'une partie de son fardeau, il ne s'affaiblit pas pour cela, il reprend de nouvelles forces pour continuer sa marche. » Pendant ce temps, l'Impératrice, entourée de ses dames et de ses chambellans et écuyers, reçoit dans ses salons particuliers les dames du corps diplomatique, les femmes des ministres, des maréchaux et amiraux, des personnages officiels et aussi les intimes de la Cour.

Plus solennelle encore fut, le 21 mai de la même année, la proclamation du plébiscite dans la grande salle du palais du Louvre. C'est là qu'on vit pour la première fois, dans une cérémonie d'ordre politique, l'Impératrice assise suruntrôïie à côté de son mari. Et cependant elle n'apparut pas la couronne au front. Elle portail un chapeau sur le devant duquel étincelait une aigrette de diamant et elle avait revêtu une toilette de soie écrue jaune thé relevée sur une jupe de soie blanche. L'Empereur portait l'uniforme dégénérai

de division, le Prince impérial celui de sous-lieutenant d'infanterie. Les habits brodés des ambassadeurs, des grands dignitaires, des maréchaux, les robes des cardinaux et de la cour de cassation, les riches atours des dames d'honneur composaient dans le cadre de cette salle spîendide un magnifique spectacle. La joie rayonnait sur le visage de l'Empereur et des siens et sa voix vibra allègrement quand il prononça cetrè phrase : « Nous devons aujourd'hui plus que jamais regarder l'avenir sans crainte... »

Pourtant on s'était montré assez inquiet aux Tuileries dans la soirée qui suivit la fermeture du scrutin. Les princes et princesses de la famille impériale, les officiers, dames et amis particuliers de la maison s'étaient groupés autour de plusieurs tables et additionnaient les résultats partiels que faisait parvenir le comité central à mesure qu'il les recevait. Un peu nerveuse, l'Impératrice causait avec la duchesse de Mouchy, pendant que le Prince impérial insistait vivement auprès du général Frossard, son gouverneur, pour qu'il lui permît de veiller, ce soir-là, plus tard que d'habitude. Quant à l'Empereur, son calme et sa sérénité témoignaient de sa confiance. Aucun des assistants lie doutait que le résultat final ne fût favorable, mais dans quelle mesure allait-il s'affirmer ? Quand le dépouillement des sections de Paris donna lieu à de premières additions qui se chifTrèrent en majorité dans la colonne Non, les visages commencèrent à s'assombrir, excepté toutefois celui du principal intéressé.

— Les Parisiens ont toujours été frondeurs, fit-il observer en souriant. Quoique je me sois montré envers eux moins avare que ne l'était Mazarin, ils votent contre moi comme ils chansonnaient contre lui. C'est leur droite

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