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Marquis Philippe de Massa, Souvenirs el Impressions

Le lendemain, l'Empereur et l'Impératrice entrèrent chez le petit prince qu'ils trouvèrent en train de travailler.

— Tiens, Louis, dit Napoléon III en lui tendant un papier, voilà les derniers chiffres du plébiscite.

L'enfant y jeta les yeux et sauta au cou de ses parents. Un peu de doute et de mélancolie transparaissait encore sur le beau visage de l'Impératrice, mais celui de l'Empereur rayonnait et on y lisait clairement :

— Mon enfant, tu es sacré par ce plébiscite. L'Empire libéral, ce n'est pas moi, c'est toi.

Le père et le fils se regardèrent longuement, comme en extase. Ils croyaient la dynastie fondée. Hélas ! malgré l'apparence de solidité qu'elle venait d'acquérir, elle restait à la merci d'une guerre malheureuse et trois mois aprèsl'Empire s'effondrait en plein désastre de la patrie, :

Pendant ee temps-là, Paris va son train, fronde le pouvoir, chante, blague, invente des scies et se prend d'engouement pour des gens et des choses qu'il oubliera le lendemain. Les airs à la mode, ce sont Le Sire de Framboisy où l'on voit on ne sait comment des allusions contre le pouvoir impérial. et que les étudiants entonnent, un soir, à l'Odéon, à l'arrivée de l'Impératrice, Les Bottes à Bastien, Le Pied qui r^mzte lancé par Joseph Kelm au café-concert ; La Femme à barbe ei Rien lïest sacré pour un sapeur, deux triomphes de Thérésa ; Les Petits agneaux de Colmance et, dans le genre sentimental, Connais-tu V amour ? Le Temps des cerises du futur communard J.-B. Clément, ou encore On ne meurt pas d'amour dont Alphonse Daudet se sou-

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viendra dans L'Arlésienne. Ce sont là des succès avec lesquels ne peuvent rivaliser ces chansonniers, pourant fort goûtés, qui s'appellent Pierre Dupont, Gustave Nadaud, Victor Robineau et Darcier.

Des faubourgs la scie gagne le boulevard et y trouve un règne parfois durable. Après Gavroche, des Parisiens de toutes les classes éprouvent un plaisir irrésistible à crier avec la main en porte-voix : « Ohé ! Lambert ! », appel aussi impertinent qu'imprécis qui verra sa vogue succomber devant cette question brève et indiscrète destinée à faire longtemps florès : a Et ta sœur ? »

Avec l'Exposition de 1867, la rue se fit à Paris plus bruyante, plus animée, plus tumultueuse que jamais. Ce fut aussi la grande époque du boulevard et de cette race de Parisiens aujourd'hui disparue qu'on appelait les bouleyardiers : dandys, cercleux, journalistes, gens de lettres, de sport, de théâtre, flâneurs de haute volée, passant leur vie entre la Madeleine et la rue Montmartre, y ayant leurs habitudes, leurs restaurants, leurs cafés, y étant connus de tout le monde et s'y trouvant complètement chez eux. Nous avons déjà fait défiler un certain nombre de ces aimables dilettantes pour lesquels le boulevard représentait une véritable patrie *. Quelques établissements nouveaux étaient venus disputer leur clientèle à ceux qu'ils honoraient traditionnellement de leur présence.

Il fut de bon ton avant la guerre d'aller souper à Hills'tavern, mise à la mode par des Anglais de marque et où les cabinets particuliers étaient placés sous l'invocation de poètes illustres : Skakespeare, Calderon, lord Byron, -etc., dont le portrait se trouvait peint sur la porte en guise de numéro. Pauvres grands esprits, qu'ils en entendaient de laides, s'ils en voyaient de bel-

(1) Voir notre tome II, chapitre xi. Le Boulevard et les rues de Paris et dans ce volume les chapitres vni, Les Courses et le monde du sport, et x, Les Dernières Élégances d'un règne.

les ! Une vogue assez longue échut au restaurant Philippe, rue Montorgueil, tenu par Pascal, l'ancien cuisinier du Jokey-Club, qui excellait tout spécialement dans la confection de la matelote et de la sole normande. Là se réunissaient, tous les samedis soirs, les douze membres du Club des grands estomacs et la légende assurait que jusqu'à l'aube ils y restaient aux prises avec les victuailles les plus savamment apprêtées. Les gourmets qui ne. craignaient pas de s'encanailler quelque peu allaient savourer chez Jouanne ce mets plantureux que Rabelais appelle gaudebillaux et que l'on y servait sous la dénomination moins truculente de tripes à la mode de Caen.

Jamais on ne vit dans la capitale autant de réjouissances publiques. Les amateurs de cancan s'en donnaient à cœur joie à Mabille, au Casino Cadet, à la Closerie des Lilas, à TÉlysée-Montmatre et en bien d'autres endroits pleins de tapage et d'entrain. Pour ceux qui devaient se contenter de spectacles gratuits, les arrivées de souverains, les revues, les cortèges de toutes sortes, les inaugurations, les illuminations, les feux d'artifice, toutes les fêtes officielles sans cesse renouvelées occupaient de longues heures d'admiration. En 1868, la promenade du bœuf gras se fit avec plus de pompe que de coutume. Quatre bœufs se succédèrent sur leurs chars de triomphe, enfourchés par de minuscules et roses Cupidons, escortés par une imposante escorte de sauvages armés de la massue du sacrificateur. Le plus gros pesait 1.355 kilos et s'appelait, ô joyeuse ironie ! Mignon. Malgré la désaffection croissante des faubourgs pour le régime, jamais la fête de KEmpereur ne présenta plus d'éclat et de turbulente gaîté qu'en ces années suprêmes. Et, bien que leur nombre allât diminuant d'année en année, les fissurants se présentaient encore assez nombreux à cet émouvant défilé du 5 mai qui ramenait, chaque année, au pied de la colonne Yen-

dôme les survivants de l'épopée napoléonienne. Il fallait entendre de quels vivats enthousiastes la foule les saluait, ces vieux de la Vieille portant encore crânement, malg-ré le poids des ans, leurs glorieux uniformes de la Grande Armée chantés d'un cœur si vibrant par Théophile Gautier :

Nobles lambeaux, défroque épique, Saint haillon qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que le manteau des rois.

Paris se laisse toujours séduire par le mystère. A Tépoque dont nous parlons, il donne à outrance dans ce spiritisme qui a aussi passionné la Cour. Deux médiums américains, les frères Davenport, ont tout particulièrement réussi à piquer sa curiosité et encaissent des recettes mirifiques dans leur salle de la rue de la Victoire. La presse leur a fait un immense succès. Comme Dunglas Home <lix ans auparavant, ils font résonner sans l'apparence de doigts humains des guitares, des violons, des harpes, des cornets à piston et favorisent leur public de serrements de main «t de tapes dans le dos émanant, assurent-ils, d'êtres supra-terrestres. Mais ils ont lancé un clou nouveau : une armoire dans laquelle on les garrotte soigneusement parmi leurs instruments de musique et au milieu de laquelle on a percé une lucarne d'où sort de temps en temps une main fine et blanche de l'effet le plus impressionnant. Dès qu'ils y sont enfermés, un étrange concert souvent harmonieux se fait entendre. Si alors on ouvre brusquement la porte de l'armoire, on voit les instruments tomber à terre et les deux frères toujours liés et immobiles.

Malheureusement cette énigme sensationnelle se résolut par un bruyant scandale. Un des spectateurs choisis comme arbitres s'avisa que la barre de fer, à laquelle les deux médiums semblaient si solidement attachés se déplaçait au moyen d'un levier et les libérait

ainsi dès le début de l'expérience. A peine eut-il révélé l'imposture qu'un effroyable tumulte emplit la salle La foule se rua sur la scène. Mais les Davenport venaient de s'escamoter avec une agilité due évidemment à une intervention spirituelle. On n'entendit plus parler d'eux. I.es Paiisiens n'en continuèrent pas moins à s'occuper d'occultisme. Tout le mondefaisaittournerses tables. On bavardait inlassablement de télépathie, de vision à distance et d'esprits frappeurs. Et quand mourut le romancier Léon Gozlan, la rumeur publique affirma que sa femme avait été réveillée comme par une commotion électrique au moment où il rendait le dernier soupir.

Comment, dans son incurable badauderie, Paris ne se serait-il pas prodigieusement intéressé au zouave guérisseur Jacob? Trombone aux zouaves de la garde et sachant encore mieux jouer de la crédulité populaire que de son instrumsnt, celui-là devint vite un enfant gâté de la renommée. Il profitait de ses loisirs pbur quitter sa garnison de Versailles et venir exercer au fond d'une impasse du quartier Popincourt son miraculeux pouvoir. Il faisait semblant d'en ignorer l'origine. Mais qu'importait? Il trouvait chaque fois une foule de malades à l'attendre dans sa cour et les faisait monter, l'un après l'autre, dans la pe,tite chambre meublée où, grave, silencieux, un peu brusque dans ses paroles, il opérait ses cures. Pas de médicaments, rien que la persuasion. Sa façon de guérir n'était autre que celle dont on attribuait jadis le privilège aux rois de France et qui s'exprimait par la formule : « Le roi te touche, Dieu te guérisse ». Le zouave Jacob se contentait de toucher et d'ordonner. « Vous êtes paralysé des jambes. Marchez. — Votre bras ne fonctionne pas. Mouchez-vous. » Les résultats étaient rares, mais, au moins, cette thérapeutique n'offrait pas de danger.

Vers 1866, un certain nombre de Parisiens furent at-

teints d'une contagion nouvelle : celle de l'hippophagie. L'idée d'introduire la viande de cheval dans l'alimentation courante avait été lancée par un ancien militaire nommé Decroix qui avait cherché de suite à y intéresser ce curieux de toutes les innovations qu'était l'Empereur. En raison de l'hostilité du général Rollin, il n'avait pu obtenir de lui qu'un encouragement platonique. Mais une bruyante propagande avait été organisée néanmoins en faveur de l'entreprise. Plusieurs boucheries chevalines avaient été ouvertes dans les faubourgs. Un comité hippophagique s'était fondé dont le savant de Quatrefages avait accepté la présidence.

De nombreux banquets se succédèrent avec menu composé exclusivement de cheval apprêté suivant les recettes les plus rafhnées de la grande cuisine. On s'y régalait même d'un certain pâté de foie de cheval copieusement truffé. Et on y entendait des orateurs qui présentaient la question sous un jour humanitaire assez original. Alors qu'autrefois, disaient-ils, on maltraitaitles chevaux jusqu'à leur dernier soupir, les cochers, sachant maintenant qu'on destinait leurs bêtes à la boucherie, se montreraient plus ménagers de leur santé. D'autre part, la nécessité de les tuer avant qu'ils aient atteint un grand âge mettrait fin plus tôt. à leur vie de labeur et de souffrance. Et voilà comment on trouvait moyen d'améliorer la plus belle conquête de l'homme en la détaillant sous forme de bifteacks.

Ainsi que de tout temps, le peuple de la capitale avait ses idoles qui, malgré le vent de fronde soufflant de plus en plus fort, n'appartenaient pas toutes à la politique. C'étaient Thérésa, l'inimitable étoile du caféchantant, l'homme volant Léotard, dont les exploits sur le trapèze transportaient le public du cirque Napoléon, l'aéronaute Nadar qui, entre autres particularités, avait celle de pratiquer des sentiments ardemment républicains et qui, dès que Napoléon III paraissait à l'une de

LÀ COUR Et LA VÎLLË

Ses ascensions, prononçait le « Lâchez tout ! » , afin de n'avoir point à l'appeler Majesté. C'était à l'occasion tout simplement un cheval comme Gladiateur, voire même un mulet comme ce Rigolo, exhibé au cirque Napoléon, d'abord en chair et en os, puis sous la forme

Le zouave guérisseur Jacob.

d'un automate perfectionné sur lequel les spectateurs étaient invités à monter, avec une prime de cent francs s'ils n'étaient pas désarçonnés. Rigolo déchaîna des explosions d'enthousiasme et de furieux tumultes de mécontentement qui finirent par le faire interdire.

Une grande popularité avait était acquise par certains farceurs de marque ou meneurs de boucan patentés comme ce Cavalier, surnommé Pipe-en-bois à cause de la drolatique bizarrerie de son visage, dont nous avons déjà parlé, qui dirigeait traditionnellement toutes les manifestations tapageuses dans les théâtres ou réunions

publiques et qu'on devait voir ingénieur en chef des voies et promenades publiques sous la Commune. C'est ce même Cavalier qui, à Tours, en 1870, devenu haut fonctionnaire des Affaires étrangères, en grande conversation diplomatique avec lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, Tinterrompit pour lui demander :

— Dites donc, mylord, que penseriez-vous d'un bock ? La célébrité du corniste Vivier venait d'une source

plus pacifique : la mystification à outrance. Ses innombrables facéties se répandaient du boulevard aux quartiers les plus excentriques. S'il aimait à rire, cet honorable musicien d'orchestre savait se montrer brave homme, témoin l'histoire suivante.

Il entre, un jour, dans un bureau de tabac, fouille pendant une demi-heure les boîtes de cigares et finalement demande... des œufs sur le plat. La buraliste prend la chose en femme d'esprit et fait servir deux œufs sur le plat au cornislequi les mange. Mortifié d'avoir trouvé plus malin que lui, il revient le lendemain. Même scène. Et, quinze jours durant, il trouve son cou-' vert mis. Mais, tout en mangeant, il causait, et, tout en causant, il apprit que la buraliste n'était pas titulaire du bureau de tabac. Veuve d'un ancien olTicier, après de nombreuses vicissitudes, elle avait dû se mettre aux gages. Peu de jours après, Vivier, se trouvant dans le cabinet de l'Empereur qui l'aimait beaucoup (le corniste était corse et parent éloigné des Bonaparte), le maître du, lieu lui offrit un cigare.

— Ah ! sire, s'écria Vivier, j'aimerais mieux un bureau de tabac.

Il l'obtint pour son amie la buraliste et revint, le lendemain, à « son restaurant», comme d'habitude.

— Ce sont mes derniers œufs, dit-il à la débitante. Je vais prendre pension ailleurs. Réglons nos comptes. Est-ce bien cela ?

Et il tendit le brevet à la brave femme qui, après

l'avoir lu, se jeta dans ses bras, toute palpitante de joie et d'émotion.

— Ah î monsieur Vivier, s'écria-t-elle, j'étais bien sûre que, malgré tout, le dernier mot vous resterait.

Six mois avant la guerre, un mystificateur à l'audace dangereuse et coupable fit énormément parler de lui et, bien que justement condamné en correctionnelle, sut, au moins, mettre les rieurs de son côté. 11 s'agit de ce Vrain-Lucas qui pendant plus de dix ans, avait effrontément berné \e savant mathématicien Chasles, et avec lui une partie de l'Académie des Sciences, en lui vendant pour la bagatelle de 140.000 francs des lettres autographes d'Alexandre le Grand, de Vercingétorix et même de Lazare le ressuscité. Gela avait commencé par des lettres de Pascal au chimiste anglais Robe Boyle desquelles il ressortait qu'on faisait honneur à Newton de découvertes appartenant à Pascal, véritable auteur du système des lois d attraction. Tout orgueilleux d'une telle révélation, M. Ghasles en avait fait une solennelle communication à ses collègues de l'Académie des Sciences et avait mis du coup tout le monde savant en émoi. Les fameuses missives de Pascal furent inscrites dans le compte rendu de la compagnie.

Puis ce fut bientôt toute une correspondance de Galilée, Gassini, Huyghens, toujours fournie par Vrain- Lucas, que M. Ghasles étala sur le bureau de la docte assemblée. Mais alors les contradicteurs s'élevèrent nombreux et il fallut bien reconnaître que, si la bonne foi du savant était évidente, sa crédufité ne l'était pas moins. Le texte d'une prétendue lettre de Galilée, trouvée dans la préface d'une étude le concernant, dévoila le pot aux roses. Loyalement, courageusement en pleine séance de l'académie, M. Ghasles avoua qu'il avait été trompé et dénonça le faussaire. L'examen de sa collection, uniquement aUmentée par Vrain-Lucas, fit connaître d'abracadabrants autographes d'Archimède,

250 LA SOCtéfÉ DU SEdOND ÈMPîftË

Gatoii, Virgile, Alcibiade, Néron, Caligula, Platon, Socrate, Hérode, saint Pierre, saint Paul. L'impudence du fournisseur de M. Chasles ne connaissait pas de limites. Il ne possédait cependant qu'une instruction primaire. C'était un fils de paysan, ancien petit employé de greffe. A Taudience qui le condamna à deux ans de prison, ce quinquagénaire au visage rasé, à l'œil vif, aux manières polies et doucereuses laissa percer quelque orgueil pour l'espèce d'aisance érudite avec laquelle il avait dupé un des corps les plus savants du monde entier. Paris s'amusa follement des incroyables fourberies de de ce grave Scapin de bibliothèque dont Alphonse Daudet ressuscitera l'aventure dans l'Immortel^ .

Pendant ces dernières années du Second Empire, Paris s'occupe beaucoup plus qu'auparavant de politique et surtout de politique d'opposition. La discipline qui a pesé depuis le coup d'État sur les écrivains et les journalistes s'use et s'effrite tous les jours davantage. Après tant d'années de silence absolu, on se met à parler du 2 Décembre et à le juger avec une liberté qui va en s'accentuant. Des pamphlets paraissent sous une forme d'abord voilée et s'enlèvent en quelques jours par milliers d'exemplaires. Le premier en date, paru en i865 s'intitule Les Propos de Labiénus et constitue, sous couleur d'une conversation entre deux Romains^ Gallien et Labiénus, une réponse satirique à l'ouvrage de Napoléon III, La Vie de César. Il est l'œuvre d'un ancien normalien nommé Rogeard, d'une culture et d'une valeur littéraire incontestables, qui a été arrêté après le 2 Décembre et prendra une part active à la Commune.

La première édition est saisie par la police chez l'éditeur Riquier-Lainé, au grand étonnement de celui-

(1) Paul Ginisty et M. Quatrelles I'Épine, Chronique parliienne des six derniers mois d'Empire.

ci, car il a donné l'œuvre à imprimer sans avoir la moindre idée de son contenu et croyant qu'il s'agissait d'une inoffensive étude sur le monde romain. Mais bientôt l'œuvre circule sous le manteau et, à Bruxelles, les libraires la vendent à un grand nombre d'exemplaires. Un acheteur se présente chez l'un d'eux et demande Les Propos de Labiénus. On lui répond qu'il n'en reste plus.

— Ah ! s'écrie-t-il, j'avais toujours dit que mon cousin avec son histoire compromettrait la famille.

C'est le prince Napoléon. En huit jours, il fut fait en Belgique trois contrefaçons de la brochure. Détail amusant, un libraire anglais l'offrit en prime aux acheteurs de La Vie de César. Quant à Rogeard, réfugié à Bruxelles dès la saisie de son pamphlet, il ne pouvait que savoir gré à la police de l'immense pubUcité faite par elle à son œuvre à laquelle les tribunaux achevèrent d'attribuer une grave portée en condamnant son auteur à cinq ans de prison.

En raison de leur atticisme et du voile qu'ils empruntaient à l'antiquité, Les Propos de Labiénus ne pouvaient guère atteindre les masses populaires. Il en fut tout autrement, en 1868, de la fameuse Lanterne de Rochefort dont le premier numéro, tiré à i5.ooo exemplaires, s'épuisa en un seul jour et dont les lecteurs s'arrachèrent les numéros suivants avec une véritable fièvre dont le gouvernement s'alarma. Nous avons déjà raconté le succès foudroyant du célèbre pamphlet \

La renommée de son auteur ne tarda pas à emplir les faubourgs et il en devint de suite l'enfant gâté. N'avaitil pas' tout ce qu'il fallait pour plaire? Il combattait le pouvoir tout en faisant rire et sa polémique n'était faite que de gouaillerie parisienne. C'était Gavroche coiffé d'un bonnet rouge et voilà tout. Cela suffit pour que

(1) Voirie tome lil, chapitre v, Le Monde du journalisme. IV 17

2Ô2 LA SOCIÉTÉ t>U SECOND ËMPIftE

la partie révolutionnaire de la population le mit au nombre de ses plus béates admirations et, bon gré mal gré, elle fit entrer ce gentilhomme de race dans FOlympe canaille où elle avait déjà placé Blanqui, DelcvScluze, Félix Pyat et Millière.

La rue, restée si calme et si docile depuis dix-sept ans, recommença en cette même année à représenter une opinion et même une puissance hostile. Le jour de la fête des Morts est marqué au cimetière Montmarl^^e par une manifestation politique des plus significatives. On prononce des discours sur la tombe de Baudin, victime du coup d'Etat de i85i. Des journalistes ouvrent une souscription pour lui élever un monument et publient des articles agressifs contre le gouvernement. Celui-ci, au lieu d'avoir l'air d'ignorer cette agitation ou môme d'envoyer son offrande à la souscription, ainsi que l'ont conseillé avec une perspicace ironie quelques familiers des Tuileries, commet la faute de poursuivre en correctionnelle les auteurs des articles. L'un d'eux. Delescluze, a pour défenseur un jeune avocat de talent jusqu'alors inconnu, Léon Gambetta, qui remporte un immense succès oratoire. Un journal imprime le lendemain : « Gambetta, retenez ce nom, il veut dire demain. » En effet, le nouveau tribun va devenir un des porte-voix de l'opposition les plus appréciés de la foule parisienne.

Auxfunérailles de l'infortuné Victor Noir, le i ajanvier 187*0, cette foule, quoique traversée de longs frissons do fièvre, sut se contenir et se garder de tomber dans l'émeute. Le 8 mai delà même année, jourduplébiscite, elle observa la même sagesse. Rien ne vint troubler l'ordre tant que dura celte radieuse journée de printemps toulégayéede soleil. Des patrouilles d'infanterie et de cavalerie sillonnaient les boulevards et les rues sans avoir à intervenir. Le soir, des feux de bivouac éclairaient le jardin du Luxembourg. Les réunions publiques

La rôuti ET tA Ville

s'étaient passées sans incidents graves. Le comité antiplébiscitaire siégeait rue de la Soiirdière. Sous la porte cochère, deux hommes proclamaient les votes : Gambetta et J ules Ferry. Les électeurs votant non observaient une tenue aussi paisible et des façons aussi discrètes que ceux qui volaient oui. Une des rares excep-

\||/||*MfllW'llLil

La place du Château d'Eau le jour du plébiscite.

tions à signaler fut le peintre Gustave Courbet. En arrivant devant l'urne, il montra à un de ses amis un papier plié en quatre et Louvrit.

— Tiens, lui dit-il, regarde, c'est ça que je vote.

Et il souligna du doigt un mot ordurier qui s'étalait au milieu en lettres énormes.

— Oui, reprit Courbet, je lui envoie ça. Ce qu'il va être embêté tout de même, le bonhomme des Tuileries, quand on lui montrera mon bulletin. Car, tu vois, je l'ai signé.

— Mais, répondit son interlocuteur, il ne le verra pas, ton bulletin. On le brûlera avec les autres, le vote une

fois dépouillé. Et puis c'est un vote nul. On le jettera tout de suite au panier.

Courbet roulait ses gros yeux, moitié colère, moitié riant.

— Ah 1 fit-il, tu crois ça? Tu crois, qu'on va, fiche mon bulletin au panier? Tu n'es qu'un imbécile.

Et il alla, d'un pas agressif, remettre son vote, donnant dans sa vie cette preuve de plus qu'on peut être à la fois un grand artiste et un sot.

Ce ne fut que dans la soirée du lendemain, 9 mai, qu'il se produisit quelque trouble. Reprenant courage, les révolutionnaires avaient organisé une manifestation du côté de la place du Château-d'Eau, avec l'espoir de voir mettre la crosse en l'air au bataillon de chasseurs à pied de la caserne du Prince-Eugène qui avait voté non en' majorité. Une bande éleva dans le faubourg du Temple, avec des omnibus et des voitures renversés, des barricades que le bataillon antigouvernemental enleva avec autant d'entrain que la garde de Paris.

Vingt jours après, les élections législatives provoquèrent une effervescence moins délibérément combative, mais beaucoup plus générale. Dans un assez grand nombre de quartiers, la rue se montre houleuse et hostile au régime. On entend de nombreux cris de « A bas OUivier ! A bas Badinguet^ ! » Le tumulte bat surtout

(1) On a donné plusieurs explications de ce surnom de Napoléon'lll. Le nom de Badinguet était, a-t-on dit, celui dcl'ouvrier maçon qui prêta ses vêtements à Lbuis-Napoléon, pour faciliter son évasion du fort de Ham, en 1845, ou encore celui du soldat que le prince blessa légèrement à Boulogne, le 15 août 1840. Mais Je déguisement du fugitif lui fut fourni par le docteur Conneau et il n'existait à Ham aucun maçon nommé Badinguet. Quant au soldat blessé par Louis-Napoléon qui, une fois empereur, lui accorda une pension, il s'appelait Geoffroy. Le fameux sobriquet ne date que du mariage de Napoléon III et on en trouve l'origine dans la légende d'un dessin de Gavarni où l'on voitun carabin montrantàune grisette un squelette articulé. « Regarde, lui dit-il, c'est Eugénie, l'ancienne bonne amie à

son plein au Quartier latin, où Rochefort, condamné à deux ans de prison pour sa Lanterne, réfugié en Belgique et à l'apogée de sa popularité, a été présenté par ses admirateurs contre Jules Favre. Tous les cafés du boulevard Saint-Michel regorgent d'une foule tapageuse et agressive. On soigne des blessés à la brasserie de la Source. Le long des terrasses bondées, des bandes

Manifestation en faveur de la guerre sur le boulevard Montmartre.

de manifestants viennent s'abattre sur les chaises des consommateurs et les renversent avec les tables, les bocks, les canettes. On chante la Marseillaise. Les sergents de ville, la moustache et la barbiche effilées, en habit à queue boutonné, Tépée au côté, se précipitent au pas de course. Les coups pleuvent.

Jusqu'au coup de foudre de la guerre, le calme va un

Badinguet. 11 l'a fait monter pour trente-six francs. » Le rapport est clair. Il ne fallait qu'un loustic pour relever cette plaisanterie, lorsque l'Empereur prit une tiancée du nom d'Eugénie, et ce loustic s'est trouvé.

peu se rétablir. Mais la sérénité semble bannie des esprits. Une sorte d'angoisse imprécise flotte dans une atmosphère morale chargée d'électricité. Un fin observateur, Prosper Mérimée, exprime bien cette instinctive Inquiétude des derniers jours du Second Empire, lorsqu'il écrit : a Tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi : il y a nu malaise universel et on est nerveux. C'est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart lorsque le commandeur va paraître. »

Paroles prophétiques! Le commandeur attend, en elTet, dans la coulisse le moment de faire son entrée et il s'appelle Bismarck. Durant les derniers jours de juillet, I^aris semble frappé de folie. On crie : « A Berlin ! à Berlin ! » et l'on dirait qu'il n'y a' qu'à soufflersur les armées allemandes pour les exterminer. La confiance la plus présomptueuse et la moins réfléchie s'est emparée de la population et, à l'exemple d'Emile de Girardin, pePKonne ne doute qu'en quelques jours l'ennemi ne soit culbuté çlf^ns le Rhin. On joue partout la Marseillaise sur l'ordre du gouvernement, qui a vu dans ce chant jusqu'alors réputé révolutionnaire un moyen d'exalter les courages. Seul, Le Rhin allemand lui dispute le succès. Les bravades passent toute imagination. Un libraire du boulevard annonce à sa devanture, sur une énorme bande de calicot : Dictionnaire français-allemand à V usage des Français à Berlin^ et Ton voit un cocher de fiacre refuser le prix de sa course que veut lui régler un jeune attaché de l'ambassade prussienne partant par la gare du Nord rejoindre son régiment.

— Monsieur, lui dit-il, un homme ne paie pas son propre convoi et vous pouvez être sûr que j'ai rempli pour vous l'office d'employé des pompes funèbres.

En elVet, des funérailles s'apprêtent que va saluer lugubrement le canon des batailles, mais ce sont celles de l'Empire,

I. - Progrès des courses sous le Second Empire. — Naissance du Jockey-Club. — Ses fondateurs. — L'hippodrome de Chantilly.

— L'EmpereuretMorny protègent le sport hippique. — Les courses de Bade. — Création de l'hippodrome de Longchamp- — Fondation du Grand-Prix de Paris. — Première apparition des bookmakers. — On se passionne pour les courses. — Le Grand Prix de 1864. — La victoire de Gladiateur. — L'apothéose d'un cheval. —Le Grand Prix de 1870.— Le concours hippique.

IL— Physionomies sportives.— M. Mackensie-Grieve.— Le comte de Châteauvillard. — Ernest Le Roy. — Le ducdeGrammonl- Caderousse. — Une cabale au Vaudeville. — Le comte Germain, — Autres sportsmen. — Le prince de Galles et le prince d'Orange. — Trois grands éleveurs : le comte de Lagrange, Charles Laffitte, Khalil-bey. — La mode de conduire ;

— Trois gentlemen drivers : le comte d'Osmond, Omer Talon Guy de la Tour du Pin. — L'escrime. — Le vélocipède.

Le grand essor des courses en France date seulement du Second Empire. Ce n'est qu'à celte époque que Paris a été doté d'un hippodrome digne de lui et que nos chevaux ont pu rivaliser avec ceux d'Angleterre et remporter sur eux de nombreuses victoires. Ce pro-

grès a tenu à la fois à la prospérité de notre élevage et au goûtdela société d'alors pour les réunions élégantes et les spectacles propices à Tépanouissement du luxe et à une joyeuse animation. Il est dû surtout aux efforts des sportsmen d'initiative qu'avait groupés depuis quelques années le Jockey-Club et au patronage de certains membres du gouvernement au premier rang desquels brille le duc de Morny. En ce temps pourtant peu éloigné, le sport ne ressemblait pas du tout à ce qu'il est devenu depuis chez nous et dans le monde entier; une occupation et une distraction à la portée de tous. Il n'avait rien de populaire et restait l'apanage des gens fortunés, des clubmen à la mode. Réservé à une aristocratie, il prenait tout naturellement et de façon quasi exclusive la forme hippique.

Importées d'Angleterre à une époque tout spécialement entichée d'anglomanie, les courses avaient fait leur apparition en France, en novembre 1776, dans la plaine des Sablons. L'année suivante, elles se transportèrent à Fontainebleau. Les gens de cour furent à peu près seuls tout d'abord à s'y intéresser. Elles se limitaient alors à un passe-temps de gentilshommes riches et désœuvrés, tout heureux qu'on ait inventé pour eux cette nouvelle façon de se livrer au jeu d'argent. Les princes et en particulier le comte d'Artois aidèrent à leur vogue et celle-ci s'accrut si notablement qu'on dut bientôt établir une piste plus importante à Vincennes.

Mais bientôt le goût des courses, en raison surtout de l'appât du gain, finit par s'emparer de toutes les classes de la société. La foule des spectacteurs commença à devenir imposante. Louis XVI et Marie-Antoinette vinrent plus d'une fois la dominer du haut d'un belvédère élevé pour eux. Le roi donna, d'ailleurs, l'exemple de la modération, en refusant de parier au delà d'un « petit écu » par course. Mais la reine, tout

comme dans les salons de Versailles, jouait gros jeu.

La Révolution devait répudier comme éminemment aristocratique une telle distraction. Elle trouva un moyen radical d'en finir avec les courses en proscrivant ou guillotinant ceux qui en avaient été les initiateurs. En revanche, elle oiïrit au public des courses de chars antiques parfaitement ridicules qui ne recueillirent que des moqueries. Le premier Empire n'eut guère le loisir de s'occuper de courses, si Ton excepte quelques épreuves de vitesse que Napoléon encouragea, au camp de Boulogne, parmi les officiers de cavalerie. Plus tard, le roi Charles X ne désavoua pas l'ancien comte d'Artois et il encouragea la reprise des courses. Au printemps de 1826, on vit se fonder une première et peu durable société d'amateurs de courses sur l'initiative d'un Anglais, sir Thomas Bryan, qui avait fait construire une tribune transportable, laquelle, suivant l'occasion, était montée tantôt au Champ-de-Mars, tantôt au Bois de Boulogne.

Mais c'est seulement en i833 que naquit une association vraiment assez solide pour organiser périodiquement en France des épreuves hippiques intéressantes. Mettant de côté l'esprit de caste et réunis seulement parleur amour du cheval, un certain nombre de sportsmen parvinrent à lui donner la vie avec le concours des ducs d'Orléans et de Nemours nommés membres d'honneur.

Parmi ces hommes d'entreprise, cinq méritent particulièrementd'être retenus. Celui qui avait eu, lepremier, l'idée de créer la société, c'était lord Seymour, le fameux « mylorJ l'Arsouille », Anglais devenu le plus parisien des Parisiens, taillé en hercule, grand boxeur, grand escrimeur, possédant une énorme fortune et plus de trente chevaux dans ses écuries. A lui s'étaient joints le comte Anatole Demidoflf, bien connu comme amateur de chevaux, envoyé jadis en France par l'empereur de Russie

2t)0 LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE

pour y faire ses études, et qui devait plus tard épouser la princesse Mathilde; Charles Laffitte, gros joueur au jeu et en afl'aires, dandy impeccable dont le lorgnon suspendu à un large ruban moiré était^bien connu de tous les milieux élégants; le prince de la Moskowa, petit homme trapu à qui sa barbe épaisse donnait un peu l'air d'un cosaque du Don; et Rieussec, riche marchand dç bois qui possédait à Viroflay le plus beau haras de France, où l'on n'élevait que des chevaux de pur sang anglais.

Ces cinq amis avaient l'habitude de se retrouver presque quotidiennement dans un jardin de la rue de Clichy où un autre amateur de courses déjà nommé, l'Anglais Thomas Bryan, avait installé un tir aux pigeons, aux cailles et aux lapins de garenne à l'instar de l'établissement de Red-house, à Battersea, près de Londres. C'est dans le salon de ce tir, au milieu des détonations des fusils de précision que se tinrent les premières séances du comité qui allait fonder la Société cl' encouragement pour l'amélioralion des races de chevaux en Prance^ plus connue bientôt sous l'appellation britannique de « Jockey-Club ».

Les membres fondateurs rallièrent rapidement autour d'eux un certain nombre de sportsmen en vue comme le major Frazer, si connu du boulevard pour son petit cheval noir espagnol, son chapeau bolivar, sa redingote à brandebourgs et son pantalon à plis taillé en pain de sucre; Eugène Sue, plus célèbre alors comme dandy raffiné que comme romancier populaire, le vicomte d^Aure dont les principes d'équitation faisaient déjà autorité, le marquis de Grammont, le prince de Wagram, le duc d'istrie, le prince d'Eckmûhl, Paul Daru, de Normandie, Achille SeilHère.

Il fallut quelque temps à la société nouvelle pour s'organiser et prendre nettement conscience de ses moyens. Bientôt elle se transforma en un cercle qui

s'installa rue du Ilelder à l'angle du boulevard des Italiens ^

Dès Tannée suivante, un prix du Jockey-Club de 5.000 francs était disputé à Chantilly et gagné par Franck, à lord Seymour. C'était la première fois qu'on courait à Chanlilly, où une piste venait d'être établie sur les indications du prince l^obanoff qui, chassant à courre sur la vaste pelouse abandonnée depuis la mort tragique du dernier des Condé, avait été frappé de l'élasticité et de la souplesse du sol. Ce prix du Jockey- Club devint le Derby français et fut bientôt consacré dans les traditions sportives sous le nom de Derby de Chantilly.

L'avènement du second Empire va ouvrir au sport hippique une période franchement ascendante. Par goût naturel Napoléon \[\ aimait les chevaux et, durant ses années de séjour en Angleterre, il avait cultivé et perfectionné ce goût. Il apportait infiniment de soin et d'intérêt à la composition de ses écuries et à la tenue de ses équipages. En 1860, il rattacha à sa Maison le service des haras qui avait dépendu jusque-là du ministère du Commerce. Son grand écuyer, le général Fleury avait mieux que nul autre tout ce qu'il fallait pour le seconder dans les questions de sport. Ne le vit-on pas rétablir le steeple-chase et réorganiser de fond en comble le superbe hippodrome de Vincennes ? De son côté, le duc de Morny se montra toujours grand amateur de chevaux et de courses. Si, en 1859, on le voit fonder Deauville, c'est beaucoup parce qu'il désire y établir un notoire champ de courses capable d'attirer un public aussi nombreux et aussi brillant que celui

1. Histoire du Jockey-Club français, par A. Gibert etPii. de MassAj imprimée pour les seuls membres du Jockey -Club. Nous devons la communication de cet ouvrage à l'amabilité des membres du cercle et en particulier de M. le comte de Pouy. Qu'ils veuillent bien trouver ici nos remerciements.

des fameuses réunions de Bade. Et il ne lui faudra que quatre ans pour voir ce désir se réaliser avec un succès sans cesse croissant.

Mais déjà ce public de Bade à l'élégant cosmopolitisme avait applaudi à la victoire des chevaux français. Le célébré fermier des jeux Bénazet avait multiplié les embellissements et les attractions pour donner à ces courses tout l'éclat possible et y amener les meilleurs chevaux français, anglais et allemands. Afin d'arriver à l'installation d'un terrain modèle, il avait fait appel à la compétence de ces membres particulièrement marquants du Jockey-Club qui s'appelaient Paul Daru, Reiset, Mackensie-Grieves et au secrétaire du cercle, M. Grandhomme. On avait choisi un site délicieux, la plaine d'Itzenheim comme emplacement du nouvel hippodrome et rien n'avait été négligé pour le parfait aménagement de celui-ci. Trois tribunes de pierre s'y dressaient, ce qui constituait alors une nouveauté.

Quelle foule à la joyeuse animation et aux fraîches couleurs envahit ces tribunes et la pelouse, le 5 septembre i858, jour sensationnel de l'inauguration ! Elle assista à trois journées de courses échelonnées d'un dimanche à l'autre, constituant la première semaine de Bade et représentant dix-septépreuves. Cellesci passionnèrent d'autant plus le public qu'elles mettaient en présence les écuries rivales des éleveurs de l'Allemagne du Nord et celles de nos éleveurs, alliés pour la circonstance à ceux d'outre-Manche. Dès le début, le succès des chevaux français s'affirma pleine ment. Le prix des Dames pour gentlemen-riders fut gagné par Green-Castle, à M. de Montgomery, monté par un des rois de la fashion parisienne, le duc de Grammont-Caderousse. Le Grand Prix de Bade de 14.000 francs revint à La Maladetta, à M. Auguste Lupin. Les éleveurs allemands essuyèrent une défaite complète.

Paris ne pouvait rester plus longtemps en retard sur une petite ville comme Bade. Si l'on trouvait dans son voisinage immédiat des hippodromes irréprochables comme Vincennes, Chantilly et la Croix de Berny, le terrain du Champ de Mars, aride et sablonneux, était devenu pour les propriétaires d'écurie un perpétuel sujet d'irritation et d'effroi. Depuis les débuts de leur association, les membres du Jockey-Club se répandaient en incessants efforts pour trouver mieux. En i855, l'un des plus zélés, Paul Daru, aidé des trois commissaires, des courses, le comte Henri Greffulhe, le baron de la Rochetle et le comte de Noailles, entra en négociations avec la Ville de Paris pour obtenir sur les prairies de Longchamp récemment acquises par elle la création d'un hippodrome enfin digne de la capitale. Il fallait à tout prix hâter la solution de ce projet. Aussi, malgré l'hostilité pour le régime régnant des fervents légitimistes qu'étaient les trois commissaires des courses, n'hésitèrent-ils pas à s'adresser à leur collègue de la société Morny pour obtenir une audience de l'Empereur. Celuici les reçut avec la parfaite courtoisie dont il ne se départissait jamais avec les membres de l'aristocratie qui s'entêtaient à bouder les Tuileries. Il promit de leur donner satisfaction dans le plus bref délai. Et, en effet, très peu de temps après, un décret assura le privilège exclusif dés courses de Paris à la Société d'encouragement pour V amélioration des races de chevaux en France. Elle fit aussitôt aménager, tel que nous le voyons aujourd'hui, l'hippodrome de Longchamp.

Ce terrain de Longchamp avait jadis servi d'emplacement à une abbaye de religieuses Clarisses fort ancienne, puisqu'elle avait été fondée, en 1260, par Isabelle de France, sœur du roi saint Louis. Dans les derniers temps de l'ancien régime, c'était une mode très suivie par les Parisiens de s'y rendre en voiture à travers le Bois de Boulogne, peur assister aux offices de

2(i4 tÀ SOCIETE DU SËCONb ÈMMfeË

la semaine sainte. Dès la fin de Tannée 1856, les démolisseurs allàqnèreni à coups de pioche les vénérables murs de la pieuse maison. Bienlôl celle-ci, encore éiayée de ses contreforts du xiii^ siècle, ne montra plus qu'un misérable pignon croulant et poussiéreux émergeant des décombres. Puis les entrepreneurs de la Ville disposèrent partout des jardins aux alentours et plantèrent ces marronniers qui forment aujourd'hui un rideau fermant le j)aysagc du côté de la Seine. Par concession au pittoresque, on conserva seulement le moulin et la ferme, seuls vestiges de l'abbaye des Clarisses. Puis les tribunes s'élevèrent, dessinées par Davioud et Bailly d'après les plus récentes conceptions du confort et de l'élégance. Entre les deux pavillons, on avait réservé la loge impériale. Le 26 avril 1867, une foule énorme et enthousiasmée inaugura le nouvel hippodrome. El, sur ce sol que foulait jadis le pas paisible et lent des religieuses au front pur, on vit courir à de vertigineuses allures les couleurs de ces opulents pro-^ priétaires qui avaient nom Delamarre, de Lagrange, de Montgomery, Lupin, etc. , sans oublier une sportswoman bien connue, Mme Latache de Fay.

Propriétaire d'une écurie de courses considérable, le duc de Morny fit mieux que disputer simplement les prix de Longchamp. Il fonda le plus important et le plus célèbre de tous : le Grand Prix dé Paris de 100.000 francs, qui se courut, pour la première fois, le 3i mai i863 elful gagiié par un cheval anglais, The Ranger, battant d'une longueur La Toucque, pouliche française à M. de Montgomery. Pour le Grand Prix, les chevaux payaient 1.000 francs d'entrée, le forfait était de 600 francs. Le deuxième arrivant gagnait 10.000 francs, le troisième 5. 000. La course était de 3.000 mètres.

Les journées du Grand Prix amenèrent dès lors à Longchamp une affluence *de plus en plus formidable

LES COUhSES Et LE MÔNuË btT S^OftT

et un fleuve d'or sans cesse grossissant. Les lurtisles s'en donnèrent à cœur joie dans leurs paris. C'est alors que les bookmakers ou listmen, depuis longtemps connus en Angleterre, apparaissent sur nos champs de courses. Ils s'y installent en rang d'oignons avec des pancartes donnant leur nom, leur adresse, la cote des chevaux et proposant des paris de proportion, selon

Aux courses en 1863. D'après le tableau de Degas.

l'usage britannique. On parie au livre. Les notables habitués du pesage jouent sur parole, donnant leurs ordres que le bookmaker inscrit simplement sur son livre. Le minimum de l'enjeu est vingt francs ou cent francs suivant l'importance des bookmakers. Tous Angiais, ceux-ci s'appellent Gédéon, SalTri, Robinson, Max-Evoy, Wrigl, Mathyssens. Ils ont des bureaux en ville, où l'on peut parier dans la semaine précédant la course. Les grands seigneurs du turf parient également entre eux au livre, l'un d'eux inscrivant l'enjeu dont il vient de convenir avec son partenaire. Quant au

Pari niuluel, c'est uae invention de la troisième République et il ne fonctionnait pas encore.

Le goût de la spéculation augmente avec celui des courses. Dans les cercles et même sur le boulevard on n'entend plus que ces expressions d'outre-Manche : faire u/ibook, pedigree, outsider, crack. Le snobisme s'en môle. Suivant la spirituelle remarqué d'un contemporain, on ne va pas aux courses pour y aller, mais pour y être allé. Passé minuit, on rencontre encore dans Paris de petits messieurs étalant sous les réverbères l'imposant étui de lorgnette qu'ils portent fièrement en bandoulière. La victoire d'un cheval français fait jaillir dans les milieux mondains d'interminables effusions de patriotisme. Nos modernes championnats internationaux de boxe nous ont, d'ailleurs, restitué cetle atmosphère. Les cocodès et aussi les cocodettes d'alors se sentent inondés de fierté nationale rien que pour avoir assisté au triomphe du champion d'une de nos grandes écuries sur son éternel rival britannique. L'orgueilleuse attitude de ces badauds vibrants et naïfs peut se traduire ainsi : « Nous sommes les sportsmen, les soldats du turf. Nous avons vengé Waterloo. Nous n'avons jamais eu de cheval, mais nous avons une lorgnette. » Quant aux demi-mondaines, elles se montrent plus réservées, l'accès du j)esage leur étant en principe interdit, interdiction dont se jouent tout naturellement les reines patentées de la galanterie.

Le 28 mai i864fut ungrandjourpources chauvins des tribunes, car il vit notre première victoire dans leGrand Prix de Paris. Vermouth, à M. Henri Delamarre, avait battu l'Anglais! Un véritable délire gagna le champ de courses d'autant plus enivré de joie et d'orgueil que, quelques jours auparavant, Fille de l'air, pouliche née et élevée au haras de Dangu appartenant au comte de Lagrange, avait gagné en Angleterre le prix des Oaks. Mais quelle qu'eût été, en cette occur-

fence, la frénésie du public, elle fut encore dépassée au Grand Prix de l'année suivante resté inoubliable dans les fastes du sport hippique par la victoire du fameux Gladiateur.

Avant d'être engagé dans le Grand Prix, cet extraordinaire cheval, appartenant, lui aussi, au comte de Lagrange, s'était acquis en France et en Angleterre une prodigieuse réputation. Non seulement il s'était couvert de gloire sur tous nos hippodromes, mais il avait battu les Anglais chez eux ; il avait gagné le Derby d'Epsom. Avec lui, disait-on, il n'était besoin ni d'éperon ni de cravache. •

Le 1 1 juin i865, jour du Grand Prix, cent vingt-deux chevaux avaient été inscrits au tableau. Dans l'épreuve finale, le favori français n'avait guère à redouter que le cheval anglais Totleben. Au début de la course, celuici prend la tête, tandis que G/a(i/a/<?zir s'attarde quelque temps à la queue du peloton. Puis les jarrets du second commencent à se détendre avec une rapidité invraisemblable. Il ne galope plus : il vole et, sans effort, il atteint le poteau, devançant tous ses rivaux de plusieurs longueurs. Quelle arrivée ! Une immense clameur le salue :

— Gladiateur ! Vive Gladiateur .'Hurrah pour Gladiateur !

Cha,peaux, mouchoirs, cannes, ombrelles volent en l'air. Une pluie de petits bouquets tout préparés s'abat sur le triomphateur. Impossible de décrire l'enthou-* siasme, les cris, les bonds, la ruée effrénée d'un public qui semble frappé^de folie. Ou entoure Gladiateur, on le comble d'épithètes dithyrambiques, on l'embrasse. Un contemporain écrit : « Si un homme audacieux s'était mis à la tête de cette foule ivre de patriotisme, il aurait pris l'Angleterre en une demi-heure, o

Cette victoire eut un retentissement prolongé dans l'opinion. Depuis Incitatus, ce cheval que Caligula IV 18

avait élevé à la dignité de grand pontife, jamais représentant de la gent hennissante n'avait été autant saturé d'encens. Paris et Londres se prosternaient littéralement devant un quadrupède. On vit des magasins Gladiateur, des cafés Gladiateur, des restaurants Gladiateur, un Champagne Gladiateur lancé par la maison Rœderer, des produits de toutes sortes à la marque Gladiateur. A sa vitrine du boulevard des Capucines le parfumeur Jones exposa un grand portrait du* héros. A Londres, suivant l'usage anglais, on en fit tirer un autre portrait sur des foulards de soie claire et jamais, au dire du Times, on n'en vendit un plus grand nombre.

Un chroniqueur de la Vie parisienne pouvait écrire ces lignes amusantes : « Indépendamment d'une grande quantité de poussière, j'ai rapporté de Longchamp une profonde humiliation en voyant que mon malheureux pays en était arrivé à se rouler aux sabols d'un cheval. Newton. Voltaire, Victorien Sardou et les principes de 89 ne sont plus rien depuis huit jours. Tout homme qui ne tient pas à Gladiateur par un lien de parenté quelconque ne doit espérer d'avancement nulle part. J'avertis la compagnie des Petites Voilures que ses chevaux se croient maintenant dispensés d'avancer. » On lisait aussi dans le Figaro: « Le cheval de M.deLagrange supprime tout temps d'arrêt dans ses foulées de galop, il ne s'élance pas : une fois parti, il rebondit pour ainsi dire. Son propriétaire ne devrait plus le faire courir. C'est une épreuve devenue inutile et je suis sûr que l'on consentira volontiers à solder le montant du prix sur la simple présentation du billet d'engagement. »

Évidemment ce n'était pas de Gladiateur qu'on pouvait dire que les billets de mille ne se trouvent pas sous le pas d'un cheval. Sa renommée déborda sur son propriétaire et valut au comte de Lagrange une véri-

table célébrité. Tout le monde connut lenomde celui-ci, son personnage, sa vie, ses habitudes. Les Parisiens lui appliquèrent tout de suite le rondeau du Brasseur de Preston qui se chantait sur de la musique d'Adam :

Je n'aurais pas eu la- victoire Si j'avais été sans cheval ; Si je me suis couvert de gloire, C'est que j'avais un bon cheval.

Trois ans après, l'Exposition battait son plein. Le lendemain de l'arrivée du czar se trouva être le dimanche du Grand Prix. On vit à Longchamp la tribune impériale remplie de tous les souverains présents à Paris. Par un hasard très rare, la course qui comptait dix parlants donna lieu à un deadheat entre Patricien, à M. Henri Delamarre, et Fervacques, à M. de Montg-oméry. En présence d'une telle assistance, les deux propriétaires, au lieu de partager le prix, préférèrent recommcmcer la lutte qui se termina à lavanlaj^e de Fe/-L'ac7a<?.s, gagnant par un nez.

11 sei'ait fastidieux d'évoquer ici toutes les journées de Grand I^rix du Second Empire. Gontentons-nous de montrer la dernière, celle du 12 juin 1870.

Le Tout-Paris est accouru à Longchamp dans ses plus coquets atours. Devant l'entrée du pesage s'arrêtent de nombreux équipages : calèches aux riches et .confortables coussins, attelages à la daumont dont les harnais reluisentrj dont les cuivres étincellent, four-inhand, voitures massives que conduit un cocher poudré et qui portent à Ic^ir arrière deux valets de pied en culotte et bas de soie blancs. Il en descend des gentlemen en haut-de-forme gris, des femmes noyées dans des flots de mousseline, de guipures, de dentelles et coiffées, pour la plupart, de petits chapeaux tyroliens en paille garnis de rubans en soie ou en velours. Les toilettes indiquent en général un goût parfait. Aussi une

certaine jupe de taffetas couleur peau de tigre faitelle un peu scandale.

Dans la tribune officielle on se montre l'Impératrice en robe de foulard écru et chapeau de même couleur garni d'une plume noire. Elle est accompagnée de Mme de la Poèze, cette dame d'honneur au fin et charmant visage, mais si mince, si menue qu'elle a reçu des habitués des Tuileries kî surnom de « Rideau flottant». Près d'elle se tiennent le Prince impérial, escorté de son écuyer, M. Bachon, la princesse Clotilde en robe de taffetas bleu recouverte de dentelle blanche, la princesse de Metternich, la marquise de Galliffet, la comtesse de Pourtalès, la comtesse Walewska, puis les ministres, MM. de Gramont, de Parieu, Mège, Louvet, Segris, Maurice Richard, Ghevandier de Valdrôme. Seul, M. Emile Ollivier fait défaut. Voici, flânant dans le jardin ou consultant la cote, In comtesse de Montgomery, la duchesse de Doudeau ville, la duchesse d'Uzès, la duchesse de laTrémoille, la belle Mme Rimsky-Korsakoff à lélégance tapageuse, puis les sportsmen en vue : le comte de Lagrange, MM. Henri et Achille Delamarre, le comte d'Osmond, M. Mackensie-Grieves, le comte de Montguyon, le comte de Juigné, le prince d'Arenberg, M. Charles Laffitte, etc., sans oublier les trois commissaires des courses : le baron de la Rochette, le comte Henri Greffuhle et le comte Alfred de Noailles.

Douze chevaux vont se disputer le Grand Prix, représentant les écuries major Fridolfîi, Ed. Fould, de Schickler, André, Morris, Braylay, Dawson, Bowes, Delatre, Cartier. On échange ses p^vonostics, on s'interroge sur les chances de gain des concurrents, on se glisse à l'oreille le bon tuyau. Depuis la fondation du Grand Prix, les chevaux français ont gagné une fois de plus que les chevaux anglais. Cet avantage va-t-il durer? Le favori de la journée semble décidément être Sornette, une pouliche française qui a gagné dernière-

LES COURSES ET LE MONDE DU SPORt 271

menl le prix de Diane à la grande Poule des Produits. Tandis qu'on aLLend non sans un petit frémissement le signal du départ, le journaliste sportif Robert Milton s'amuse à des jeux de mots sur le nom des propriétaires de chevaux concurrents:

— Mieux vaut se tenir dans Lagrange ou près Delatre que d'être assez Foiild pour espérer gagner même un Lupin,

Mais le rouge est mis : le baron de la Rochelle donne le départ. Le sol tremble, la course est partie. Des yeux anxieux la suivent à travers les verres des lorgnettes. Puis une lointaine clameur se perçoit, se rapproche, grandit, sème l'émotion, la joie, l'orgueil dans tous les cœurs :

— Sornette !... Sornette !

Le cheval français! Que d'acclamations! Quel accueil, lorsque la triomphatrice passe tranquillement au~ milieu des assistants transfigurés, son beau poil soyeux ruisselant de sueur et taché d'écume. Elle appartient à l'écurie MajOr Fridolin. Quel est donc ce major ? De quelle armée fait-il partie? Inutile de chercher: ce nom n'est qu'un pseudonyme, défendu aujourd'hui aux courses, mais autorisé à celte époque. 11 désigne trois associés. M. Charles Laffitte, le baron Nivière et Khalilbey ^

Cette belle journée de printemps s'acheva dans les transports d'une gaîté expansive et bruyante. Le soir, dans les cercles et les restaurants à la mode, on but presque autant de Champagne à la santé de Sornette qu'on l'avait fait 'i'nq ans auparavant à celle de l'invincible Gladiateur. 'Mais c'en était fini pour le Second Empire des brillantes réunions sportives. A ces paci-

1. Paul GiNisTvet M. QuatrellesLépine, Clironiqueparisienne des six derniers mois d'Empire. On peut signaler à la môme époque un autre pseudonyme sportif: celui de « Haras de Marlinvast » désignant l'écurie du baron de Schickler.

fiques et heureuses chevauchées parisiennes allaieut succéder deux mois après les charges meurtrières de Reichshoffen, de Rezonville et de Sedan.

Non seulement le règne de Napoléon III a vu 'es courses prendre un essor jusqu'alors inconnu, mais il a assisté à l'éclosion d'une institution sportive qui est aujourd'hui passée complètement dans nos mœurs. Il s'agit du Concours hippique.

En 1866, un aimable et parfait gentilhomme, le marquis de Mornay, vint trouver au Louvre le général Fleury, qui joignait à ses fonctions de grand-écuyer celles de directeur des haras et d'inspecteur général des remontes. Désireux de s'occuper, connaisseur en chevaux, comprenant parfaitement le côté élevé de la question chevaline, le visiteur expliqua au général, qu'il savait plus expert que tout autre en cette matière, un projet de société hippique laquelle il désirait former dans le but de donner des encouragements à l'élevage du cheval français. C'était centraliser à Paris ce qui se faisait déjà dans les concours provinciaux', c'était, par un attrayant spectacle, attirer la foule, faire la démonstration sur un vaste théâtre d'abord, pour la poursuivre ensuite dans les grandes villes de France, du bon élevage du cheval de service. C'était, en même temps, un puissant moyen dé mettre en lumière nos produits indigènes, en leur assurant un débouché qui leur avait manqué jusque-là.

Le général Fleury accueillit ce projet avec enthousiasme, mais refusa la présidence de la société pour la laisser au marquis de Mornay qui, secf)ndé par le comte de Juigné, la conserva jusqu'en 1895.* Il se contenta de lui donner dans la coulisse un concours indispensable et assez discret pour ne pas froisser ceux des membres de la nouvelle association qui appartenaient à l'opposition légitimiste ou orléaniste. Grâce à lui, le ministre de la Maison de l'Empereur accorda la disposition et

-Vaménagement du Palais de l'Industrie pour la tenue du concours. La liste civile impériale et le budget des haras accordèrent une subvention. L'administration frurnit tout le personnel et le matériel du début, prêta ses breaks, ses piqueurs et ses cochers.

Le jour de l'ouverture fut consacré par le plus éclatant succès et, certes, le spectacle offert aux amateurs de sport etaux élégantes Parisiennes accourus en grand nombre méritait pleinement un tel accueil. On vit défiler tour à tour les jeunes chevaux français de la réserve, les cent juments de la poste impériale, les postillons poudrés de la Cour, en grande tenue et conduisant leurs attelages. A une autre séance évolua, avec toutes ses qualités de tenue et de savoir, l'École de Saumur. Nos officiers firent florès. En particulier, le commandant L'Hotte, l'écuyer à la monte si aisée et si sûre, se fit remarquer par des prouesses qui lui valurent les applaudissements des plus jolies maîns du monde ^.

Nous allons maintenant esquisser quelques physionomies d'hommes de sport particulièrement marquants ou devenus notoires par leurs capacités, voire leurs fantaisies parfois joyeusement extravagantes. A cette époque heureuse plus qu'à la nôtre, un grain de folie était fort bien porté dans le monde.

Gomme lord Seymour, M. Mackensie-Grieves, écossais d'origine, n'avait éprouvé aucune peine à prendre ses letjres de naturalisation dans la haute société parisienne. Gavalier hors ligne, genllemanrider sans rival, il comptait à son actif une série de victoires aussi bien en steeple-chase qu'en courses

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