‹ La société du second empireChapitre 25 sur 56 · Souvenirs du général comte Fleury. t. II · texte numérisé non relu

Souvenirs du général comte Fleury. t. II

plates. L'après-midi comme le matin, on le voyait toujours en selle, vêtu d'une longue redingote boutonnée dessinant sa taille mince et flexible et d'im étroit pantalon de nuance claire et unie, coilîé d'un chapeau de soie à bords plats auxquel était invariablement vissé un monocle légendaire. Ce centaure montait quotidiennement ses trois ou quatre chevaux de selle qu'il tenait encapuchonnés entre ses jambes d'acier. Il fallait voir de quel accent guoguenard mais sûr de lui il vous disait:

— Mettez votre doigt entre mon genou et ma selle et je parie de vous mener prisonnier jusque chez le commissaire de police.

Doué d'une superbe prestance, un peu gros, très blanc de cheveux, le comte de Ghateauvillard joignait à son grand talent d'écuyer une originalité souvent redoutable. Il devait à son fils 120.000 francs sur ses comptes de tutelle. Un soir qu'il avait bien dîné, il lui proposa devant une nombreuse galerie de les jouer au billard et il gagna. Mais cet amateur de billard n'y était pas toujours aussi heureux et il perdit notamment la fameuse partie qu'il joua à cheval contre Charles Laffitle. Père insouciant, le comte de Chateauvillard avait heureusement une épouse qui le surveillait avec une énergique sollicitude. En cavalier de steeple-chase très audacieux qu'il était, il tirait grand orgueil d'une jument sauteuse extraordinaire. Il paria de franchir avec elle une table servie pour dou/^ couverts. Le matin du jour fixé pour ce pari, la comtesse de Cha- * teauvillard descendit à l'écurie et tua La bête d'un coup de feu. i

De haute taille, mince et svelte, ayant conservé l'allure de l'officier de cavalerie qu'il avait été, le comte d'Hédouville, pair de France, était également un des plus brillants cavaliers de steeple-chase. Il disait :

Les tribunes de Longchamps en i865

Dessin d<: Gustave Doré

LËâ COUftSES Et LE MONDE bU St^Otlt

2lt,

— Quand je ne pourrai plus monter à cheval, je serai un homme mort.

Il s'éteignit à quatre-vingt-un an, après s'être tenu parole : il n'avait jamais cessé de monter.

L'Adonis du sport, mais un Adonis aux muscles

Le duc de Grammonl-Caderousse.

d'acier, c'était le duc Ludovic de Grammont-Caderousse. Kncore plus connu dans le monde où l'on s'amuse que dans celui où l'on fait du cheval, il est resté tant que dura sa courte vie, un des plus célèbres lions du Second Empire. Cet arbitre des élégances, cet incorrigible coureur de cotillons, dont les bonnes fortunes ne se comptaient plus, possédait la plus éléganle tournure du monde, soit qu'il montât en redingote au Bois, soit qu'il courût en casaque de jockey à Bade ou

à la Croix de Berny. Sur le turf aussi bien que dans les coulisses, à Mabille comme à la Maison d'or, on rencontrait sans cesse son fin visage aux yeux bleus et son immense faux-col ceignant un cou mince et très long. Ses joues creuses marbrées de rouge et sa voix caverneuse accusaient la phtisie qui devait l'emporter. Causeur original et volontiers paradoxal, il était fort apprécié par des gens de lettres et des journalistes marquants comme Pliibbert Audebrand, Aurélien SchoU et Prévost-Paradol qu'il appelait son (( pion de collège ». Il égayait de ses saillies satiriques et du récit de ses fredaines les déjeuners qu'ils faisaient ensemble chez Bignon.

Il s'était acquis une véritable popularité dans le petit monde des garçons de restaurani, des chasseurs de café, des bouquetières, des camelots, des ouvreurs de portières et tirait quelque fierté de son surnom de « Duc des Halles » qui rappelait celui donné jadis au duc de Beaufort. Personne sui le boulevard n'ignorait Caderousse, comme on l'appelait familièrement. Oh ! ce Caderousse, quelles histoires vraies ou fausses couraient sur lui et combien d'équipées joyeuses à son actif ! C'est à lui qu'on devait les plus mémorables tapages de cette fameuse « loge infernale » de l'Opéra, surnom qui avait été donné cVl'avant-scène du rez-dechaussée n° 1 réservée au Jockey-Club. Mais il se donnait encore plus librement carrière dans les théâtres moins solennels. En 1862, un acte des plus médiocres inlilvûé Le Cotillon tomba au Vaudeville dès la première représentation. Malgré cela et contre le gré de la principale interprète, la direction s'obstina à maintenir la pièce sur l'affiche. Cette interprète pressée d'en finir avec un rôle et une œuvre qui lui déplaisaient comptait le joyeux duc parmi ses amis. A sa demande il monta une cabale. Ah ! ce fut un magnifique charivari. La tempête de sifflets se déchaîna si furieusement dans

les. loges que la police dut intervenir et conduire illico les siffleurs au poste. Mais le poulailler prit spontanément le parti des habits noirs et se mit à entonner sur l'air des Lampions :

A bas la rousse !

Vive Caderousse !

Heureusement qu'on ne manquait pas d'opportunes relations au Jockey Club. Prévenu de cette arrestation, son membre le plus puissant, le duc de Morny, alla aussitôt au commissariat réclamer les délinquants et, au milieu des vivats de la foule vite amassée, il les ramena dans les salons du cercle où on leur fit fête. Malgré les progrès du mal qui le minait sourdement, le principal héros de l'aventure n'en continua pas moins sa vie de sport et de plaisir. En i865, il fit un voyage en Egypte avec Prévost-Paradol. Au retour, il dut s'aliter et il ne tarda pas à s'éteindre, en faisant preuve de la plus chrétienne résignation^

Un des compagnons les plus assidus de Caderousse sur les champs d'entraînement aussi bien que dans les soupers fins du café Anglais avait été le comte Germain. Très brun, avec des cheveux lisses du plus beau noir et un type assez prononcé d'Indien, il faisait montre d'une élégance fastueuse au ton non moins exotique. 11 portait des gilets de soie et de velours largement ouverts, des redingotes claires de la forme dile alors polonaise et, du devant de sa chemise au pommeau d'or de sa canne, il étincelait des feux de rubis du plus grand prix. Bien rares étaient les jours où l'on en voyait sur lui pour moins de 3oo.ooo francs. Un de ses grands plaisirs était d'amener des amis au théâtre dans son riche coupé entièrement noir, doublé de satin de couleur saumon et attelé de deux chevaux noirs à longue

1. Histoire du Jockey-Club français, ipar A. Gibert et Ph. de Massa.

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queue. Il leur demandait d'un ton inimitable de grand seigneur : « A quel spectacl-e désirez-vous aller ? Vaudeville? Variétés ? Palais-Royal ? J'ai eu soin de retenir une loge pour les trois. » Quand on avait choisi, il roulait tranquillement les coupons devenus inutiles et s'en servait pour allumer son cigare. A ce jeu, il dissipa promptement sa fortune, très aidé, d'ailleurs, par Déjazet dont il était l'amant et dont il conservera plus tard fort pieusement le petit soulier de satin dans une vitrine, suprême relique en même temps qu'épave symbolique de son naufrage.

Parmi les grands amateurs de chevaux de cette époque, il faut encore citer le comte de Montguyon, un enragé viveur, oracle du corps de ballet de l'Opéra, grand ami de Morny, dont Alphonse Daudet s'est souvenu dans le Nabab en le porti'aiclurant, non sans exagération sous le nom de Montpavon ; M. de Normandie, gentleman-rider de premier ordre et véritable modèle d'équitation aux grandes allures ; le comte Henry GrefTulhe, une aimable physionomie parisienne expressive et gaie qui avait reçu, comme commissaire des courses, la très délicate mission d'expulser de l'enceinte du pesage les vendeuses d'amour et qui finissait toujours par s'en tirer à force de courtoisie persuasive ; M. de Saint-Roman, qui fit, un jour, et gagna le bizarre pari d'aller, les yeux bandés, en trois quarts d'heure, du Jockey- Club au numéroig de la rue Saint-Dominique où il habitait ; M. de Valdrôme, autre parieur qu'on accusait de se teindre et qui, ayant engagé deux mille louis contre trois, les gagna en se faisant couper une mèche de cheveux par deux membres du Jockey-Club qui la soumirent à l'analyse consciencieuse d'un chimiste-expert ; Paul Daru, ancien officier de hussards, qui, après une jeunesse des plus agitées, devint député et homme d'afTaires de grande envergure.

Le comte de Fitz-James, le chevalier de Saint-Léger,

Edgard Ney, le comte des Cars, Edouard Perrégaux, Gabriel Delesserl, Arthur de Lauriston, Jules Fiuot jouissaient également d'une haute réputation dans les milieux de sport hippique. Un souvenir spécial est dû au baron de la Rochette, starter émérite, qu'on ne vit qu'une fois se départir de sa tenue et de sa gravité ordinaires. Ce fut lors de la première victoire française, au Grand Prix de i8()^|. Quand le vainqueur Vernioidh dépassa le poteau, une joie si folle le domina qu'il jeta son chapeau en Tair, vociféra des bravos et se mit à trépigner et à sauler comme aurait pu le faire un écolier.

Parmi les professeurs d'équitation, les deux plus célèbres, le vicomte d'Aure et Baucher, représentaient deux écoles rivales, fort différentes et presque ennemies. Le premier avait d'abord dirigé un manège qui porta longtemps son nom et que fréquentait avec une particulière fidélité la clientèle féminine. 11 devint ensuite écuyer commandant à l'Ecole de Saumur. Le second fit unevéritable révolution dans le sport hippique par sa Méthode d'équitation ba:>ée sur de nouveaux principes. ,

Enfin, à ces sportsmen français il faut joindre deux Parisiens d'adoption et membres fervents du Jockey- Club : le prince de Galles aussi assidu aux courses et dans les haras qu'au foyer de la danse de l'Opéra, et le prince d'Orange, universellement connu sous le nom de prince Citron que lui avait valu la couleur jaune de son teint. Cette fâcheuse mine ne l'empêchait pas de se montrer en toute occasion le plus joyeux compagnon de la terre. Que de racontars et d'amusantes anecdotes sur son compte ! Dans les Rois en exil, Alphonse Daudet a retenu la fantaisie qui lui vint, un matin, à l'aube, au sortir d'un fin souper, d'enfourcher, avec ses amis, un troupeau d'ânesses, après avoir bu de leur lait, et de descendre ainsi la rue de la Paix au grandissime

galop. Un soir, au Jockey-Club, il organisa toute une cérémonie à la Molière, avec grande figuration de marmitons, pour investir M. Henri Delamarre de ses fonctions de commissaire de table.

N'oublions pas les grands éleveurs. Malgré son immense fortune, le comte Frédéric de Lagrange se faisait remarquer par la simplicité de ses manières et la discrétion de sa mise. C'est en 1857 qu'il commença à monter cette fameuse écurie de courses promise à tant de succès en France et en Angleterre et dont les deux champions les plus renommés furent Fille de l'air et Gladiateur. Fils du célèbre banquier Jacques Laffitte, associé et successeur de Perrégaux, Charles Laffitte révélait par sa mise et ses manières mie anglomanie invétérée. On trouvait moins de froideur chez Khalilbey, son associé pour l'écurie Major Fridolin et futur ambassadeur de Turquie à Paris. Une légende des Milleel une nuits s'était formée autour de cet Oriental aux petits yeux luisants au-dessus de joues bouffies, qui jouait un jeu d'enfer et nourrissait tout un moftde de parasites.

Après la monarchie de Juillet la pratique de l'équitation dans les rues de Paris s'était à peu près perdue. Rares s'étaient faits les sportsmen restés fidèles à la mode de faire ses visites à cheval. En revanche, celle de conduire sa voilure soi-même se répandit de plus en plus. Le Second Empire vit éclore ou se perfectionner un nombre considérable de voitures, dont certaines affectèrent des formes étranges et se baptisèrent d'appellations baroques empruntées à l'Angleterre, à l'Allemagne ou à la Russie. Les voitures d'apparat se simplifièrent. La demi-daumont se mit à remplacer la daumont. Mais la carrosserie n'en prit pas moins un essor considérable. On assista à une multiplication des voitures légères : tilburys, phaélons, cars, cabriolets, broughams, breaks, cabs, ducs. L'Impératrice avait

adoplé pour elle-même ce dernier genre de voilure qu'elle conduisait avec beaucoup d'adresse et de grâce- Mais quiconque prétendait appartenir à la fashion se mit à conduire aussi. Jamais le maniement des guides ne compta plus d'adeptes. Si certains durent se contenter de résultats médiocres, on en vit qui arrivèrent

M. Gabriel Delessert conduisnni, son altdase à quatre. D'après le tableau d'Eugène Lami.

à faire de ce maniement un art, un sport des plus appréciés par les mondains. Évoquons-en quelques-uns. Constatation piquante, le virtuose le plus émérite en ce genre n'avait qu'une seule main. A vingt ans, le comte d'Osmond avait vu éclater un canon de fusil entre ses doigts et on avait été obligé de lui amputer le poignet. Cela ne l'empêcha ni de chasser, ni de conduire ni même de jouer du piano, car il se livrait à la musique avec passion. 11 composa et joua au piano, en

s'accompagnantdeson moignon, unevalse qu'il intitula: Adieux à ma main gauche. Grand amateur de chevaux et de guides, il ne voulut laisser à personne le soin de mener son mail dans les longues randonnées qu'il entreprenait continuellement de France en Italie cl en Bohême. Il fallait le voir campé sur son siège, ses guides solidement fixées dans la saignée de son bras gauche. Sa main droite lui suffisait pour diriger son équipage avec une sûreté parfaite. Il marchait toujours à grande allure et voyageait par étapes et sans relai- Si l'un de ses chevaux crevait à la peine, il en rachetait un autre sur place, si bien qu'au retour son attelage ressemblait fort au couteau de Gribouille.

Des deux frères Arthur et Omer Talon, le premier remportait les plus brillants succès dans les steeplechases, le second méritait le titre de premier gentlemandriver de France. Il excellait surtout à mener à quatre et c'était vraiment un beau spectacle de le voir alors, juché sur son coussin de guides, diriger ses magnifiques anglo-normands avec un doigté imperturbable et une raideur toute britannique. Sortant, un soir, du .lockey-Club, le duc de Bisaccia monta dans son huitressorts qui ratlendait deviint la porte et cria au cocher: (( A l'hôtel! » L'équipage part grand train. Mais, dans la rue du Bac, un omnibus renversé barre complètement le passage. Faut-il donc attendre qu'il soit relevé? Le cocher ne le pense pas. Par un recul habile, calculé avère une précision d'autant plus mathématique que la rue est plus étroite, il exécute une volte-face si savante qu'il n'effleure même pas la flèche et, après un circuit commandé par les circonstances, il arrête devant le perron de l'hôtel de Bisaccia son attelage frémissant et maîtrisé. Le duc, en descendant de voiture, s'empreâse de féliciter son cocher. .Mais quelle amusante surprise ! Impassible sur son siège, ce cocher, c'est Omer Talon à qui est venue tout à l'heure la lantaisie de

prendre la place et de revêtir le carrick du serviteur du duc et qui a profité du rôle pour accomplir une prouesse sportive.

Dandy à l'élégance proverbiale, Guy de la Tour du Pin jouait au l3illard, toute la nuit, au Jockey-Club, se levait à l'heure du dîner et montait dans son cabriolet, un modèle du genre, attelé d'un merveilleux slepper qui le conduisait chez Bignon. Une fois à table, il se faisait

La Victoria.

D'après un aquarelle de Constantin Guys.

apporter une soupière d'argent OÙ il lavait lui-même tous les couverts qui allaient lui servir, puis il confectionnait avec une sollicitude méticuleuse la pâtée de son chien. En dehors du sport hippique, les gens du monde n'en pratiquaient guère d'autre que l'escrime. Certains de nos maîtres s'étaient acquis une réputation déjà ancienne qui avait passé les frontières. Tel était le cas notamment de Jean- Louis, un ancien soldat du premier Empire, et de Grisier, créateur de la nouvelle escrime française, qui avait longtemps donné son enseignement en Russie. Pons réunissait dans sa salle une aristocratique clientèle. Lozès était réputé pour son jeu fin et souple. IV 19

Gomard, Raimondi, Cordelois, Vigeant, Mimiague, Robert avaient également ouvert des salles très en vogue.

Parmi les amateurs, la figure la plus frappante était certainement leur doyen : le marquis du Hallay-Coëtquen, père de la baronne de Poilly. A soixante-dix ans, il avait conservé le même poignet de fer et la même promptitude à la riposte. Il comptait vingt-trois duels dans sa carrière et, au temps où il portait l'uniforme d'officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, il s'était battu avec un capitaine en demi-solde sur deux billards réunis. Citons à sa suite le comte de Châleauvillard, M. de Briois, le duc de Grammont-Caderousse, non seulement escrimeur, mais duelliste, qui tua, dans une rencontre à Tépée, un malheureux journaliste nommé Dillon, auteur d'un article un peu vif sur lui, le baron de Bazancourt, le marquis de l'Aigle, le comte de Varennes, le marquis de Saint-Cricq, MM. Guy de la Tour du Pin et Delebecque.

Enfin il faut mentionner, pour finir, l'apparition, vers i865, d'un sport appelé à un prodigieux développement futur : le vélocipède. Il faisait timidement son entrée dans le sport et commençait à déposséder le cheval. Un assez grand nombre de jeunes mondains se mit à enfourcher, le vélocipède. Le Prince impérial en voulut un et on le vit, dès lors, pédaler de tout son cœur dans les allées du parc de Compiègne.

.Quant à nos sports contemporains d'athlétisme : gymnastique, lutte, poids, boxe, foot-ball, aviron, voile, etc., ils n'existaient, pour ainsi dire, pas. C'est tout juste si quelques Anglais de marque s'adonnaient à la boxe. A cette époque encore imbue des habitudes et des préjugés des temps chevaleresques, on trouvait, bien à tort, ces exercices dépourvus d'élégance et de noblesse, entachés de grossièreté et tout juste dignes de gens de peu.

I. — Littré. — Sa jeunesse. — Mulliplicité de ses travaux.— Un beau caractère. — La journée de Littré. — Connment a été composé le Dictionnaire de la Langae française. — Littré médecin. — Le disciple d'Auguste Comte.

IL — Renan. — Variations de l'opinion au sujet de Renan. — Sa vie après avoir quitté le séminaire. — Rôle que joue auprès de lui sa sœur Henriette. — Son mariage avec Mlle Cornélie Scheffer. — Mission en Phénicie. — Des fouilles sont exécutées par des militaires. — Voyage en Palestine — Mort d'Henriette Renan. — Ouverture du cours de Renan au Collège de France. — La Vie de Jésus. — Charme des conversations de Renan. — Sa désillusion en 1870.

IIL — Taine. — Importance qu'il donne à la psychologie. — Sa vie de jeune professeur à Nevers et à Poitiers. — Il se donne à Paris une éducation scientifique. — Premières publications.— Une longiic maladie. — Voyages d'étude à l'étranger. — Taine examinateur à Saint-Cyr et professeur à l'Ecole des Reaux-Arts. — Il va dans le monde. — Il dédie des sonnets à ses chats. — Ses séjours à Menthon. — Un véridique portrait de l'Allemand.

IV. — Pasteur. — Un saint de la (science. — Mariage de Pasteur avec Mlle Marie Laurent. — Une précieuse collaboratrice. — Haute conception que Pasteur se fait de la science. — Pasteur à Lille. — Il est nommé administrateur de l'École Normale. — Pitoyable situation des laboratoires. — Pasteur à Compiègne. — Il est frappé d'hémiplégie — La maison d'Arbois. — Pasteur pendant la gueire.

Le savant et le philosophe vivent presque toujours à l'écart de leurs contemporains. A l'image de Spinoza et

de Pascal, ces flambeaux de l'avenir ne projettent sur la vie publique de leur temps que les lueurs les plus discrètes. Ils n'en exercent pas moins, parleurs travaux et leurs découvertes, une influence profonde sur la société au milieu de laquelle ils poursuivent leur tâche retirée et silencieuse. En outre, si modeste, si unie qu'elle puisse nous apparaître, leur existence vaut d'être connue, parce qu'elle porte en elle un exemple et un enseignement. Aussi courrions-nous le risque d'être incomplets en omettant dans cette revue du monde du Second Empire ceux qui ont fait alors le plus d'honneur à la science et à la pensée françaises. Forcés de faire un choix parmi eux, nous n'en retiendrons que quatre noms, les plus ilustres, semble-t-il, en tous cas les plus populaires : ceux de Benan, Taine, Littré et Pasteur. Il n'entre pas dans la conception de cet ouvrage de faire connaître et déjuger leur œuvre; aussi nous contenterons-nous de les montrer dans l'accomplissement patient et régulier de celle-ci et d'évoquer, avec son humanité paisible et journalière, leur vie intimcau cours de la période que nous étudions.

Né en i8oi, Littré était celui d'entre eux qui, au début du Second Empire, comptait le plus de jours et de productions. Il avait déjà cette laideur chafouine, cette mine renfrognée derrière les grosses lunettes, cette lippe furieusement disgracieuse qui caractérisent ses portraits. Heureusement qu'il savait les faire excuser par sa bonté, son afl'abilité, et même sa belle humeur. Durant ses années de jeunesse âpres et besogneuses, cette dernière l'avait soutenu et encouragé. Il avait été alors secrétaire chezle comte Daru, professeur delanguesetde mathématiquescourant intrépidement le cachet, journaliste, traducteur de journaux anglais et allemands, rédacteur d'articles pour un grand dictionnaire, ce qui lui révéla sans doute sa vocation future, interne des hôpitaux. Dans cette dernière incarnation,

il s'était montré le boute en-train de la salle de garde. Celui qui devait adopter plus tard les dehors d'un quaker toujours austèrement vêtu de noir composait, à cet âge d'exubérance, et entonnait à plein gosier des chansons à boire du genre de celle-ci :

Hippocrate, dit qu'on s'enivre Pour le moins une fois par mois.

Et ses fils, qui devraient le suivre, ' Ne boivent par an qu'une fois...

Qui le croirait, eu regardant la mince silhouette de Littré vieilli, ce joyeux compagnon se doublait d'un athlète. nétaitdouéd'uneorganisalionherculéenne,d'un jarret d'acier, d'un poignet de fer, se révélait en toute occasion marcheur intrépide, nageur infatigable et recueillait des applaudissements, auxquels il se montrait très sensible, en levant à bras tendu une chaise qui portait un de ses camarades.il affrontait volontiers des épreuves plus périlleuses et on le vit, en juillet i83o, le long des quais de la Cité, revêtu d'un uniforme de garde national mais peu militairement coiffé d'un chapeau rond, faire rageusement le coup de feu contre la garde suisse. Il enfermait cependant en lui même une âme très tendre et d'une émotivité quasi maladive. C'est ainsi qu'ayant perdu son frère, il s'écroula littéralement dans une crise de mélancolie afflictive, restant des mois entiers sans travailler, dans une sorte de stupeur muette, sans pouvoir ouvrir un livre et comme mort à tout.

Et cependant, quel inlassable bûcheur ! Dès ces années d'apprentissage, il se livre à une étude approfondie du grec, de l'arabe, de l'hébreu, du sanscrit, des dialectes du moyen âge, d&s langues vivantes. Il mène de front des travaux d'érudition de toutes sortes et se livre aux publications lesplus volumineuses etles plus variées, faisant alternerlesouvragesdephilologieavec ceux

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de médecine et d'histoire de la médecine. On le verra plus tard passer sans effort d'une Histoire de la Langue française à un livre sur Auguste Comte et la philosophie positive, d'une édition de Pline l'Ancien à une d'Armand Carrel. Sa vie représente une somme de travail colossale qui l'égale à Aristote.

Cet homme de science et de méthode a même écrit des verset l'on possède de lui une traduction de L" Iliade et une de La /)/fmeComét/t>en vers français du XI II® siècle, dans lesquelles il n'a vu, d'ailleurs, que des exercices d'application de ses vastes recherches sur les origines de la langue française. Son exigeante conscience l'avait poussé à se faire trouvère pour mieux comprendre les trouvères. Il composa des vers anglais, allemands, italiens. Mais c'était dans un but beaucoup plus linguistique que poétique. Cet esprit rigoureux, tout déraison et de comparaison, dédaignait les raffinements de la forme, les finesses de la langue académique, les élégances du style recherché. On ne trouvait rien en lui de l'homme de lettres. Tout ressort et tout nerf, il allait droit au but; sa critique ne s'efforçait nullement à un vol léger et avide de séduire ; elle pénétrait plus qu'elle ne voyageait et s'engageait aussi avant que possible dans l'intimité des choses.

Ce chercheur si hardi dans ses investigations se montrait dans la vie timide et réservé jusqu'à la sauvagerie. Rougissant au moindre émoi, craignant de se produire, il fuyait systématiquement le monde et les milieux officiels. Il ne consentit à se présentera l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qu'à la condition que son ami Barthélémy-Saint- Hilaire ferait pour lui les visites obligatoires, si bien que beaucoup d'académiciens prirent pour le candidat cet ami complaisant. 11 montra toute sa vie le désintéressement le plus absolu, refusant, toutes les fonctions rémunératrices qu'on lui proposait. Avant sa propre réussite, il faisait

passer celle des principes auxquels il s'était attaché et il stupéfia, un jour, un ami qui lui proposait une place avantageuse par celte admirable réponse :

Littré en 1860.

— Je ne peux rien accepter en ce moment. Ce sont mes idées qui triomphent.

Si plus tard ses travaux lui amenèrent la fortune, ce fut à son insu, sans qu'il l'eût cherché et presque malgré lui. Il sacrifia toujours l'utile au vrai. Dans ses paroles il s'affranchissait du souci de plaire autant que dans ses écrits. « Tel était, dit Renan, son amour de la

vériléque, seul peut-être ennotre siècle, il put se rétracter sans s'amoindrir ^ » Il ne lui manquait que des défauts et le même Renan nous assure qu'on ne trouvait à reprendre en lui que des excès de vertu. C'est très justement qu'on l'a appelé de son vivant un saint laïque.

11 vivait d'une vie minutieusement réglée, entre sa femme et sa fille unique, dans un appartement de la rue d'Assas tout submergé d'in-folios. L'été, il se rendait souvent avec elles en Bretagne et y recueillait le respect des bonnes gens de Plouha et de Saint-Quay qui le prenaient pour un ecclésiastique. Mais il aimait surtout à villégiaturer dans sa vieille maison de Mesnil le- Roi dont le jardin d'un tiers d'hectare, riche en fruits et en légume», éveillait en lui un orgueil satisfait de propriétaire.

Partout, à la campagne aussi bien qu'à Paris, il assumait le même formidable labeur, partout il distribuait ses heures avec la même rigoureuse précision dans leur emploi. Il se levait à huit heures. « Pendant, raconte-t-il, qu'on faisait ma chambre à coucher qui était en même temps mon cabinet de travail, je descendais au rez-de-chaussée, emportant quelque travail. C'est ainsi que je fis, entre autres, la préface de mon dictionnaire. Le chancelier d'Aguesseau m'avait appris à ne pas dédaigner des moments qui paraissaient sans emploi, lui que sa femme inexacte faisait toujours attendre pour le dîner et qui, lui présentant un livre, lui dit : « Voilà l'œuvre des avant-dîners ». A neuf heures il remontait et corrigeait jusqu'au déjeuner les épreuves envoyées par l'imprimeur. D'une heure à trois il assurait sa collaboration au Journal des Savants. De trois à six, il s'occupait de son grand dictionnaire. A six

1. Réponse au discours de réception de Pasteur à l'Académie française.

heures il s'asseyait devaat uq diaer toujours prêt , mangeait très légèrement, puis revenait au dictio n" naire qu'il ne lâchait plus. Un premier relai le menait jusqu'à minuit, heure où le quittaient sa femme et sa fille, un second jusqu'à trois heures du matin. C'était le terme qu'il s'était fixé, mais souvent, quand la besogne n'était pas finie, il continuait jusqu'à l'aube.

C'est avec cet horaire inflexible que Littré vint à bout de la tâche quasi surhumaine que lui imposait la composition de son Dictionnaire de la Langue française, monument gigantesque dont le premier volume parut en i863. Il avait tout prévu pour le mener à bonne fin sans l'aide de personne. Peu de temps après la publication de ce premier volume, une forte bronchite l'avait inquiété sur son état de santé. En conséquence de cette alarme, son admirable conscience s'interrogea. « J'ai soixante ans, se dit-il, j'ai encore près de dix ans devant moi. Combien de temps me faut-il pour achever mon dictionnaire? Combien d'heures par jour devrai-je travailler pour arriver au but que je me suis proposé ?» Il fitson compte mathématiquement, trouva qu'il ne lui fallait pas moins de treize heures par jour et courageusement, avec une volonté jamais fléchissante, il s'astreignit jusqu'à sa mort à une aussi rude obligation. Parfois, en manière de boutade, il se laissait aller à des mouvements d'humeur.

— Oh! mon ami, ne faites jamais de dictionnaire, disait-il parfois à son collaborateur, M. Beaujan, en levant au ciel ses grands bras maigres.

Il joignait à ses efforts incessants un ordre extrême. Toutes ses fiches, tous ses matériaux étaient soigneusement enfermés dans des boîtes de fer-blanc qui les mettaient à l'abri du feu. Il avait trouvé un système de classement qui lui épargnait toute surprise et toute lacune. Avec une patience admirable il reprenait sans

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cesse le travail déjà accompli, ajoutait, rectifiait, parachevait. « Que de fausses routes j'ai suivies ! écrirat-il plus tard. Que de tentatives avortées ! Je revenais sur des pas déjà faits, je m'égarais dans un labyrinthe de pensées, toujours sur le point de perdre courage. »

Mais sa volonté et sa conscience demeuraient aussi fermes et continuaient d'obéir aux mêmes scrupules. La conception qu'il s'était faite de son œuvre en rendait l'exécution beaucoup plus ardue que celle des ouvrages dtï même genre qui l'avaient précédée. « Je fus le premier, dit véridiquement Littré, à soumettre le dictionnaire à l'histoire ». Il avait rompu avec l'habitude de donner comme exemples des phrases arbitraires et s'imposait l'obligation de citer pour chaque mot des phrases tirées des meilleurs écrivains non seulement de la langue classique mais encore des textes de l'ancienne langue, depuis le xi^*siècle jusqu'au xvi*, s'attachant à tous les sens, n'omettant ni archaïsmes, ni néologismes, ni contraventions à la^ grammaire, attentif aux acceptions détournées ou singulières.

Combien rares les loisirs dans une telle existence ! Et cependant, au Mesnil-le-Roi, Littré en consacrait la plus grande part au soulagement des habitants du pays. De ses études de médecine poussées jadis jusqu'au bout il avait gardé un amour profond pour la pathologie et tout ce qui s'y rattache et aussi une disposition remarquable à l'exercice du métier. Bien qu'il n'ait jamais pratiqué dé façon régulière et officielle, cette disposition ne se trouva pas complètement inutilisée. Il devint le médecin consultant de tout le village où somnolait dans la verdure sa petite maison à l'aspect de presbytère campagnard. « Prolongeant, dit Pasteur, ses veilles jusqu'à trois heures du matin, la clarté de sa lampe brillait au loin pendant la nuit, comme un fanal qui rassure les malades. On savait qu'au premier appel, M. Littré quitterait sou tra-

vail pour aller porter ses soins partout où ils seraient réclamés ^ »

On a beaucoup parlé de l'athéisme de Littré. Il lui valut, sous le Second Empire, les foudres du monde religieux et une réputation détestable dans le parti gouvernemental. Mgr Dupanloup l'empêcha, à cette époque, d'être élu à l'Académie française. Certes, son rationalisme irréductible le rendait réfractaire à toute religion révélée, mais chez lui la pensée franchement libre s'accompagnait de la plus large et de la plus bienveillante tolérance. Ne voyait-on pas, dans le modeste logis de Mesnil-le-Roi un crucifix étendre ses bras au-dessus de la table où il travaillait entre sa femme et sa fille, toutes deux ferventes chrétiennes ? Il avait élé séduit par la philosophie d'Auguste Comte, prophète dont il embrassa avec ardeur les doctrines et dont il se fit le grand vizir. Mais il abandonna le père du positivisme, quand celui-ci se jeta dans une sorte de mysticisme et voulut ajouter à ses idées un appareil théurgique. Après la mort de Comte, il devint le chef de son école, mais sans le suivre dans ses déviations doctrinales.

Ce travailleur héroïque s'en alla avec le regret de n'avoir pu travailler davantage. Peu de temps avant sa mort il écrivait : « Que n'ai-je pas roulé en mon esprit ? Si ma vieillesse avait été forte, que la maladie ne l'eût pas accablée, j'aurais mis la main, avec quelques collaborateurs, à une histoire universelle dont j'avais tout le plan. »

La renommée d'Ernest Renan a passé en peu de temps par des vicissitudes profondes. Sous le Second

1. Discours de réception à llAcadémie française où Pasteur succédait à Littré.

Empire, son altitude indépendante vis-à-vis du dogme religieux a provoqué un vif scandale et ses écrits l'ont fait réprouver à Tégal de l'Antéchrist. Après la guerre, il a été salué universellement comme un des plus grands esprits de son temps et, sans qu'il l'eût nullement cherché, une école littéraire s'est fondée qui a pris le nom de « renanisme ». Anatole France, Jules Lemaître, Paul Bourget et Maurice Barrés en ont été les plus illustres représentants. Toute la génération de cette époque a subi avec ferveur l'emprise totale de Benan et s'est abandonnée passionnément à la séduction diffuse et discrète de son pyrrhonisme. Puis, en ces derniers temps, son astre a fortement pâli. On lui a dénié les qualités qui font les puissants penseurs, on lui a reproché de n'avoir édifié ni système métaphysique ni théorie générale du monde, on a attaqué violemment son œuvre scientifique et philosophique pour ne laisser subsister de lui que l'artiste incomparable qu'on ne peut contester, Challemel-Lacour a été jusqu'à le réduire à ce que le vieux mage méprisait tant : un simple lettré. Dédain injuste pour l'analyste le plus subtil qui ait jamais étudié les grands mouvements de l'humanité et les caractères des hommes historiques. On ne peut lui refuser non plus de s'être montré le plus libre et le plus probe des écrivains. Ces qualités apparaissent dès ses années de début et illuminent l'aube de sa célébrité.

Au moment du coup d'État, Benan, agrégé de philosophie depuis 1848, avait dû accepter pour vivre une place d'attaché à la Bibliothèque nationale que lui avait procurée Taschereau. Il y avait déjà six ans qu'il avait subi la douloureuse crise morale qui l'avait fait quitter le séminaire de Saint-Sulpice et l'avait détaché à jamais des croyances chrétiennes, brisant sa vocation sacerdotale et le dégageant complètement des « suggestions toutes puissantes d'une discipline ». Celte

rupture avait éveillé en lui des scrupules cruellement angoissants. Son oncle, prêtre et professeur au petit séminaire de Tréguier, avait consacré les économies de toute sa vie à payer les frais de son éducation pour qu'il entn'lit dans les ordres. « Il me semble, disait Renan, que je vais faire faillite. Je manque à la parole donnée. )) Par une conséquence de sa nature aux fibres profondément religieuses, le myslicisme était assez étrangement intervenu dans une décision qui semblait résuUer de sa seule raison. Au séminaire, le futur auteur de la Vie de Jésus avait vu en rôve le Sauveur et l'avait entendu lui dire : « Abandonne-moi pour mieux me suivre. »

Il était prêt à tout accepter pour recouvrer son indépendance intellectuelle et c'est ainsi qu'il se contenta d'abord, d'une humble place de pion dans une petite institution du Quartier latin : la pension Crouzet. Il s'y lia avec un élève de quatre ans moins âgé que lui. C'était Berthelot, qui devait lui ouvrir un peu plus tard les perspectives des sciences physiques et naturelles. Après ses si paisibles années de Tréguier et des séminaires de Saint-Nicolas du Chardonnet, d'Issy, de Saint-Sulpice, Renan s'était trouvé subitement, à vingt-deux ans, jeté en plein océan parisien. Mais il continua de mener la même existence retirée et laborieuse. Il travaillait à une Histoire générale des langues sémitiques, tout imprégnée de philosophie allemande, qui parut en i855 et fonda sa réputation comme orientaliste. Auparavant il publia ses Études de philologie et d'histoire religieuse et son Averroès et Vaverroïsnie, où il montre les dangers de l'orthodoxie scientifique et philosophique.

Au cours de ces travaux, il se composait une philosophie où il combinait les résultats de ses précédentes études avec les théories positives dontjl subissait l'influence et qu'il avait trouvées avec un enthousiasme

tout particulier chez Hegel. Il s'était laissé complètement éblouir par les philosophes et les écrivains d'outre-Rhin, Il écrira plus tard cette phrase que beaucoup lui ont reprochée : a Quand je commençai à connaître l'Allemagne par Gœlhe et Herder, je crus entrer dans un temple. » 11 n'avait pas encore remarqué dans ce temple la statue de Thor, le dieu guerrier à qui l'on prodigue les offrandes humaines. 11 se sentait dévoré de la soif de tout connaître et d'élargir sa pensée et il résumait les tendances diverses de son être en disant : « Je suis attaché au passé, mais je porte envie à l'avenir. »

Il habitait rue du Val-de- Grâce avec sa sœur de douze ans plus âgée que lui, cette Henriette à laquelle il vouera, toute sa vie, un culte dont on recueille l'écho harmonieux dans le petit livre qu'il lui a consacré et qui passe pour son chef-d'œuvre. Cette vierge austère et passionnée aurait vu les plus belles qualités de cœur et d'intelligence étouttées en elle par l'ingrat métier d'institutrice qu'elle avait exercé loin des siens, surtout en Pologne, si elle n'avait su devenir pour le génie de son frère la plus tendre et la plus zélée des éducatrices, la plus ferme et la plus exigente des conseillères. A la confidence de ses doutes, elle Tavait poussé éner-» giquement à abandonner la prêtrise. Elle tint le ménage du jeune philosophe avec une affection aussi discrète que vigilante. « Son respect pourmon travail était extrême, écrit Renan. Je l'ai vue, le soir, durant des heures à côté de moi, respirant à peine pour ne pas m'interrompre. Elle voulait cependant me voir et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. »

Un sentiment aussi profond n'allait pas sans jalousie et rendait malaisé pour Renan tout projet de mariage. Il est de règle que la sœur aînée vivant avec son frère ne tolère au foyer commun la présence d'une autre femme que si elle l'a choisie elle-même. Henriette

Renan avait proposé à l'ancien sulpicien une fiancée qu'il n'avait pas trouvée de son goût. Mais il y avait peu de chance de voir s'obstiner dans le célibat celui qui a écrit : « J'aurais entre les mains la

Renan à Irenle ans.

gloire de Napoléon que je la donnerais toute pour le sourire d'une femme. » Bien que n'allant pas dans le^ monde où sa timidité le gênait, Renan fréquentait assez assidûment chez Ary Scheffer, le peintre au pur dessin et à l'inspiration mystique d'une envolée assez courte. Il y avait remarqué la nièce de l'artiste, Corné-

lie Scheffer. jeune Hollandaise aux fraîches couleurs, aux yeux bleus à la fois candides et malicieux, à la taille svelte et ronde. Elle appréciait sa magnifique intelligence et lui pardonnait, à cause d'elle, son gros nez, ses yeux trop petits, ses cheveux plats collés sans grâce sur les tempes, sa tournure lourde et corpulente. lisse plurent, se comprirent et un jour vint, au cours de l'année i856, où le laborieux adepte de l'hébraïsme fit part à sa sœur de son désir d'épouser MlleSchefier.

Cette confidence fut si mal accueillie par Henriette qu'il commença par renoncer tout net à son projet. « Forcé, dit-il, de choisir entre deux affections, je sacrifiai tout à la plus ancienne, à celle qui ressemblait le plus à un devoir. J'annonçai à Mlle Scheffer que je ne la reverrais plus si le cœur de mon amie ne cessait de saigner. » Mais ce cœur désirait trop le bonheur de son frère pour ne pas revenir bien vite à leur ordinaire unisson. Henriette alla d'elle-même trouver la jeune fille et tout s'arrangea. Dans celle qu'il épousa, peu de temps après, Renan trouva une compagne pleine de douceur et de gaîté et si disposée à répandre sa sollicitude sur tout ce qui l'entourait qu'elle l'étendait à tous les chats de son quartier. Ce fut cette blonde Cornélie, rapporte-t-il, qui lui fit voir en toute chose le naturel et le pittoresque. Elle éveilla chez Térudit à la pensée sévère qu'il était le poète endormi, l'artiste à la forme admirable qui devait écrire la Vie de Jésus. Le jeune ménage alla habiter rue Casimir-Perrier avec Henriette dont les économies contribuèrent à lui assurer un train suffisant. Quelque temps après, la mère de Renan vint habiter avec eux. C'était une bonne petite vieille toute pétillante qui discourait avec beaucoup de verve et de saveur sur les événements de sa jeunesse et qui s'entendait à merveille à évoquer la Bretagne d'avant la Révolution et les souvenirs de la Chouannerie»

Les Maîtres de là sciencie et bE la pensée 209

Le mariage ne fil rien diminuer à Renan de son opiniâtre labeur. Il publia à peu de distance ses Etudes dliistoire religieuse et ses Essais de morale et de critique. Sous l'influence d'Henriette, qui n'avait jamais cessé de relire et d'examiner minutieusement tout ce qu'il écrivait, il visait surtout à la simplicité et était arrivé à une forme étonnamment fluide où la sobriété se paraît de délicatesse et de charme.

En 1860, l'Empereur, qui suivait ses travaux avec beaucoup d'intérêt, lui ofTrit une mission en Phénicie pour diriger des fouilles archéologiques importantesauprès de Gébeil. Renan partit, en emmenant comme comptable et iseèt^taire la toujours dévouée Henriette, qui courageusement oubliait sa santé délicate et faisait taire le trouble profonl apporté par ce lointain voyage à ses paisibles habitudes sédentaires. L'antique Byblos marqua leur première étape. Puis ils parcoururent ce long ruban de la côte syrienne qui se déroule entre le Liban et la mer pendant une centaine de kilomètres. Par Beyrouth, Azad, Tyr, Sidon, ils suivirent à cheval ou à mule la roule que prenaient jadis les marchands phéniciens pour venir offrir à Salomon les belles planches de cèdre, les verreries, la pourpre de Tyr.

La magie de l'Orient avait de suite ébloui le nouveau venu. Elle fit de lui un admirable paysagiste digne d'être comparé à Rousseau et à Chateaubriand. Il s'enthousiasme devant ces horizons sans fin, ces eaux limpides et bondissantes, ces fleurs innombrables qui font de la terre un immense tapis aux couleurs éclatantes, cet air embaumé « qui pénètre tout et semble communiquer à la vie quelque chose de sa légèreté ». Il éprouve dans ses fouilles toutes les joies de la découverte et fort peu de difficultés, car un heureux hasard a mis à sa disposition de nombreux et disciplinés travailleurs : ce sont des soldats français appartenant au corps expéditionnaire envoyé en Syrie à la suite des IV 20

effroyables massacres de Maronites chrétiens par les Druses.

Des équipes de zouaves et de chasseurs à pied déblaient, sous le commandement du lieutenant Sacreste, la grande mosaïque byzantine qu'on admire aujourd'hui au Louvre. Spectacle piquant que celui de Renan et de sa sœur, ce savant gauche et timide aux allures d'ecclésiastique, cette mince et austère voyageuse à la raide froideur, transportés brusquement au milieu de ce camp des Pins où règne une joyeuse et bruyante activité militaire. Il y a là de brillants officiers, tel le commandant Ghanzy, dont le nom deviendra célèbre. Mais Renan s'est surtout senti attiré par un commandant du 2* zouaves qui herborise avec rage et porte toujours, piquées dans le cuir de sa selle, des nuées de papillons. Les troupiers se montrent gais et blagueurs comme à leur ordinaire. N'ayant pas à leur disposition de sujet plus propice, ils mettent les fouilles en chansons, ainsi qu'en témoigne ce fragment consacré au sanctuaire de Maschnaka, situé sur la rive droite du Nahr-Ibrahim , le fleuve Adonis des anciens :

Maschnaka possédait un temple Où les dévotes, tous les ans, Se faisaient faire des enfants, Donnant ainsi le bon exemple.

Rien n'est plus beau que Maschnaka.

C'est le plus chic endroit du monde.

Du pôle sud au Kamtchatka, Rien n'est plus beau que Maschnaka.

L'aspect du pays n'est pas toujours fait cependant pour donner envie de rire. Dans beaucoup de villes et de bourgades, les cadavres de chrétiens massacrés emplissent les rues et s'entassent sous la voûte de la porte du rempart. De grands vautours y plongent leur bec. On voit le long des murs des mains et des têtes coupées. Le corps expéditionnaire passe tout son temps

à enterrer des morts et à fouiller des nécropoles, si bien que le sol constamment remué exhale des germes de fièvre et des souffles pestiférés. La pauvre Henriette, déjà épuisée par les huit ou dix heures de cheval qu'il lui arrive souvent de faire dans sa journée, contracte dans cette atmosphère d'atroces névralgies et son maigre visage se dessèche encore davantage.

Elle pourrait rentrer en France, sans crainte de laisser son frère à la solitude, car la jeune Mme Renan est venue les rejoindre. Mais elle juge que sa tache n'est pas terminée. Tous trois font en Palestine un voyage où l'écrivain de la Vie de Jésus s'efforce de découvrir les traces et même la présence de son personnage. 11 s'emplit partout les yeux des images vénérées du Nouveau Testament. Le soir, à l'ombre du Mont-Carmel ou au bord du lac de Galilée, il aime à lire à ses compagnes la série des Psaumes des pèlerins. En juillet 1862, une grossesse oblige Mme Renan à rentrer en France et une communion suprême, plus étroite que jamais, va unir le frère et la sœur. Après une excursion assez fatigante dans le Liban, ils abandonnent le brûlant rivage et montent jusqu'à Ghazir, sur un sommet qui domine de très haut la mer au fond de la baie de Kesrouan. C'est tout près de là, à Amschit, dans une petite maison blanche ombragée d'une riante treille dorée, que Renan commence à écrire la Vie de Jésus. Ses documents se réduisent alors tout uniment à un Nouveau Testament et à un Flavius Josèphe, mais son imagination si riche d'enchantements et de rêves hardis suppléera à tout ce qui lui manque et ainsi se trouvera enfanté, surtout à l'aide de visions et d'intuitions, ce livre prenant et étrange qui tient plus du roman et du poème que de l'histoire.

Henriette recopiait ce qu'il écrivait et menait là une vie calme et reposante. Le soir, sur la terrasse, elle s'enivrait des splendeurs du couchant. « Sa joie était

âÔ2 LA SOCIETE t)tJ SEdONto EMPIUê

complète, dit Renan, et ce furent là sans doute les plus doux mornenls de sa vie. )) Ce devaient être les derniers. Presque à la veille du jour qu'ils avaient choisi pour leur retour en France, un terrible accès de fièvre les terrassa tous les deux et un drame silencieux se déroula mystérieusement dans la petite maison blanche. Henriette s'éteignit en quelques heures, tandis que, cloué à côté d'elle par un sommeil léthargique, Renan, dans son délire, croyait la voir couchée sur l'herbe fraîche, à l'ombre des noyers gigantesques qui protègent les sources de l'Adonis. Combien de temps, par la suite, il demeura poursuivi par la cruelle obsession que sa voix, ses soins auraient pu la ramener à la vie ! Mais la mort semble l'avoir désigné lui aussi. Un médecin de Beyrouth, le docteur Suquet, le fait en hûte transporter à la côte et embarquer pour Marseille.

La sœur à Tame graiide et forte restera seule à reposer sous les palmiers d'Amschit et son frèi:e ne pourra lui adresser d'autre adieu que sa dédicace de la Vie de Jésus à la douloureuse vibration : « Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer. »

A son retour en France, cette mission en Orient si tristement achevée valut à Renan la croix de la Légion d'honneur et la chaire d'hébreu au Collège de France. Il inaugura cette chaire, le 21 février 1862, d'une façon particulièrement inoubliable. En raison de la personnalité du nouveau professeur, très attaquée parles uns et portée auxnuespar les autres on s'attendait à du tapage: celui-ci dépassa toutes les prévisions. L'amphithéâtre débordait d'une foule houleuse bien avant l'heure du cours. Des grappes d'étudiants s'accrochaient au rebord des fenêtres. Catholiques et libéraux se défiaient du regard.

Renan arriva un peu ému, mais souriant et tranquille. On le laissa parler jusqu'au moment où il prononça cette phrase : « Un homme incomparable, si grand que, bien qu'il doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappésdu caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu, fonda la religion éternelle de Thumanité, la religion de l'esprit. »

Aussitôt un tumulte assourdissant partit du fond de la salle, gagna tous les bancs et, mêlant les sifflets aux bravos, les acclamations aux injures, coupa la parole au professeur. La susceptibilité de ses adversaires pouvait paraître excessive, si l'on en juge d'après les témoignages les plus orthodoxes. Saint Pierre n'a-t-il pas appelé son maître «un homme envoyé de Dieu » et Bossuet ne nomme-t-il pas le Christ « un homme d'une douceur admirable » ? Quoi qu'il en soit, Renan poursuivit son cours au milieu de l'orage et ne quitta la chaire que lorsqu'il fut terminé. Accablé d'invectives et de menaces à sa sortie, il dut se mettre un moment à l'abri dans une maison amie, puis il se déroba à l'ovation que voulait lui faire la jeunesse libérale. Celle-ci, très déçue de ne pas le retrouver, se transporta sous son balcon de la rue Madame, l'appela à grands cris et, à son défaut, car il n'élait pas rentré, salua de ses vivats sa vieille mère qui, très profondément religieuse, n'eût pas manqué d'en être fort scandalisée si elle avait connu leur cause. Le cours commencé dans la tempête en resta là, mais Renan conserva pendant deux ans le titre et le traitement de professeur au Collège de France.

La publication de la Vie de Jésus, l'année suivante, amena les polémiques les plus ardentes et valut à son auteur des torrents d'injures. Mais ce fut en même temps un grand succès. On dévora le livre jusque dans les alcôves de femmes, comme on avait fait de la Profession

de foi da vicaire savoyard et de Jocelyn. Les gens de bonne foi durent convenir que, tout en soutenant une thèse négative au point de vue du divin, Renan n'avait cessé de parler avec respect et môme avec piété non seulement du Sauveur, mais des actes de foi de Thumanité et de ses espoirs de vie future. Assurément il se révélait comme le plus religieux des laïques historiens de la religion. Il n'en fut que plus vilipendé, car on l'accusa d'hypocrisie. Ses ennemis allèrent jusqu'à dire qu'il ne savait pas l'hébreu, qu'il n'avait pas vu les lieux qu'il décrivait. OnannonçaquelePèreGratryetMgrPlantier, évêque de Nîmes, allaient réfuter le livre maudit, en attendant que Veuillot s'en chargeât. Dans sa sérénité d'intellectuel, Renan prit ces outrages avec «ne bienveillance avertie et ironique qu'il expli((uait ainsi : « La controverse religieuse est toujours de mauvaise foi sans le savoir et sans le vouloir. Il ne s'agit pas pour elle de discuter avec indépendance, de chercher avec anxiété ; il s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver que le dissident est un ignorant ou un homme de mauvaise foi. Calomnies, contre-sens, falsification des idées et des textes, raisonnements triomphants sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, cris de victoire sur des erreurs qu'il n'apas commises, rien ne paraît déloyal à celui qui croit tenir en main les intérêts de la vérité absolue. J'aurais fort ignoré l'histoire, sije ne m'étais attendu à tout cela. J'ai assez de- froideur pour y avoir été 'peu sensible, et un goût assez vif des choses de la foi pour qu'il m'ait été donné d'apprécier doucement ce qu'il y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui inspirait mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui suait pour apporter un fagot à son bûcher : « 0 sancta siniplicitas ! n

Jusqu'à la fin du Second Empire, Renan continua ses publications d'histoire religieuse sans se laisser arrêter par les clameurs hostiles. Après la Vie de Jésus, vinrent Les Apôtres, L'Antéchrist, Saint Paul, etc. Il poursuivait son opiniâtre labeur qu'il parait de plus en plus de séductions inattendues et sa forme littéraire se révélait chaque jour plus simple, plus claire, plus harmonieusement chantante. Nul ne s'entendait mieux que lui à dire avec des mots qui semblaient ordinaires les choses les plus subtiles. Sa conversation valait son écriture, mais à condition qu'on ne lui demandât pas de dialogue ou de discussion. Négligeant les objections auxquelles il répondait systématiquement par la plus indifférente des approbations, il excellait surtout dans les monologues souriants et pleins de délicate bonhomie dans lesquels il savait toujours éveiller des idées. A table, avec sa physionomie paterne de chanoine et son débit onctueux d'ancien sulpicien, il se laissait entraîner aux échappées les plus curieuses et les plus charmantes. Son ironie supérieure et son attachante sagacité ravissaient particulièrement les femmes qui le comprenaient souvent mieux que les hommes. Ne disait-il pas de lui-même qu'if était femme aux trois quarts?

Il se rendait volontiers dans les réunions de gens de lettres et était l'un des assidus de ces dîners chez Magny où se retrouvaient Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Edmond About, les Concourt, Berthelot, Schérer Taine, Flaubert, le prince Napoléon et quelques autres. Il aimait à y exposer ses idées de toutes sortes et à y conter ses souvenirs. Ayant fait, un soir, le récit d'un ouragan terrible qui l'avait empêché d'aborder à Patmos, il provoqua chez un de ses ennemis, Barbey d'Aurevilly, qui l'apprit, cette amusante boutade :

— Naturellement, il n'a pas pu aborder à Patmos. C'était l'orage de l'Apocalypse et saint Jean Ta repoussé.

îîOO LA SOCIÉTÉ DU SECOND EMPIRE

Tout comme Barbey d'Aurevilly, les salons du faubourg Saint-Germain refusaient de désarmera Tégard de celui qu'ils traitaient d'impie, de négateur, de corrupteur. Mais il comptait quelques amis dans les milieux gouvernemenlaux. Vers la lin du régime impérial, il avait beaucoup mitigé le sentiment d'opposition qu'il avait d'abord éprouvé contre lui. L'Empereur lui inspirait de la sympathie par sa bonté, ses rêves humanitaires, sa ténacité à faire triompher ses idées tantôt heureuses et tantôt chimériques. Il entretenait une amitié des plus intimes avec le prince Napoléon. p]n juillet 1870, il avait entrepris avec lui un voyage dans les pays du Nord, quand il apprit à Tromsoë, en Norvège, la déclaration de guerre à la Prusse.

Il éprouva lin pénible serrement de cœur à l'idée d'une lutte de son pays avec cette Allemagne qu'il considérait comme sa nourrice intellectuelle. Mais notre défaite et la perle de l'Alsace- Lorraine l'éclairèrent douloureusement sur le véritable esprit allemand. Frappé dans ses illusions traditionnelles sur le germanisme libéral et protecteur de la raisoo en Europe, Renan médita longuement sur le salut futur de la France et cet apôtre de la pensée libérale, humaine et civilisatrice écrivit alors fermement cette maxime si nouvelle sous sa plume : « Il faut que nous vivions armés, si nous voulons vivre en paix. »

Taine a été avec Renan le plus illustre représentant de la pensée française sous le Second Empire. Mais, s'ils ont tous deux renouvelé la critique qui est devenue une des créations originales du xix® siècle, Renan s'est surtout montré un historien, tandis que Taine a fait, avant tout, œuvre de philosophe. On aurait pu le

prédire à ses débuts, car il professe déjà que la psychologie est le fondement de toute science, M 'écrit-il pas, en i85i, à son ami Prévost-Paradol : « La psychologie vraie et libre est une science magnifique, sur qui se fonde la philosophie de l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique? » Et, dans une autre lettre, il annonce au même correspondant son projet (( de faire de l'histoire une science en lui donnant, comme au monde organique, une anatomie et une physiologie ». Taine avait alors tout juste vingt-trois ans, mais déjà son puissant cerveau avait trouvé sa voie et s'était forgé le système original et les méthodes rigoureuses qui présideront à toute son œuvre.

De l'écolier studieux et brillant qu'il avait été au lycée Bonaparte sa famille avait d'abord voulu faire un notaire et peut-être eût-il été perdu pour la gloire des lettres françaises si sa mère avait pu réunir l'argent nécessaire à l'achat d'une étude. En 1 848, il était entré à l'École Normale supérieure où il eut comme camarades About, Sarcey, Ghallemel-Lacour, Jean-Jacques Weiss, Gréard, Prévost-Paradol. Cette pléiade d'écrivains a laissé une trace profonde dans la littérature du Second Empire et elle y a introduit une note analytique un peu dure qu'elle devait à son origine normalienne. Cette dureté restera un des signes caractéristiques de Taine. On sent toujours l'acier en lui, même quand il a de la grâce.

A sa sortie de l'école, où il avait toujours occupé la première place, il se vit refusé à l'agrégation pour la hardiesse de ses idées qu'on jugea contraire à l'orthodoxie alors fort étroite de l'esprit universitaire. Nommé professeur suppléant à Nevers, puis à Poitiers, il combattit par un labeur solitaire et incessant l'ennui et la médiocrité de la province. Il s'isolait de ses collègues dont il déplorait l'absence d'idéal et l'esprit platement utilitaire, gens qui, dit-il, comprenaient leur pro-

fession à la façon d'un épicier ou d'un charcutier, « automates montés pour parler et qui parlent tant qu'ils ont un larynx ». Pour lui, méprisant les distractions locales, il restait de longues heures au coin de son feu, se faisait du café et. tout en fumant des cigarettes, travaillait, lisait, méditait éperdument.

Le programme de ses ouvrages futurs était déjà à peu près tracé dans son esprit. Il avait commencé un traité des Sensations qui ne paraîtra que dix-neuf ans plus tard et constituera son œuvre fondamentale sous le titre De V Intelligence. Ni l'amour ni le plaisir ne semblaient solliciter ce jeune homme réglé et rangé comme un vieillard et il ne souhaitait d'autre agrément que celui de sa solitude, où il nourrissait sans cesse son esprit de nouveautés austères, à moins qu'il ne fît sur soimême des observations philosophiques, des analyses de sensations qui devaient trouver place dans son traité. Le but suprême de sa vie, c'était l'acquisition d'innombrables matériaux pour ce qu'il appelait sa (( grande pâtée philosophique ».

Au lycée de Poitiers, où il était chargé de la classe de rhétorique, on persécuta son indépendance. On trouva dangereux les sujets de discours français qu'il donnait à ses élèves, on lui reprocha de leur faire lire les Provinciales. -ii On me menace de destitution, écritil à un de ses amis, si je ne suis pas complètement nul. » Si la destitution n'arriva pas, on la remplaça par une humiliante rétrogradation. Taine fut nommé professeur de sixième à Besançon. Mais il demanda un congé, l'obtint et accourut à Paris avec un soupir de soulagement à l'idée que sa pensée ne serait plus garrottée et qu'il allait pouvoir acquérir les connaissances nouvelles dont la soif le brûlait.

Il assure frugalement son existence avec des leçons particulières, des répétitions et les cours qu'il a réussi à se procurer à l'institution Carré-Demailly. Certes, il

lui faut bien du courage pour se pliera ces rebutantes besognes, mais quelle revanche aux heures radieuses qu'il consacre de tous côtés aux études scientifiques dans lesquelles il s'est jeté à corps perdu ! A la Sorbonnej au Muséum, à l'École de Médecine, il suit des cours de physiologie, de botanique, de zoologie, d'anatomie. Il devient un assidu de la clinique de la Salpêtrière dont le médecin en chef, Je docteur Baillarger, est unde ses parents. Il s'exalte devant les horizons nouveaux qu'il vient de découvrir et il écrit à un ami : « Ce peuple de professeurs et d'étudiants est curieux et leurs charognes intéressantes. Bouchers et savants, quel dévouement à l'homme et quel mépris de l'homme ! Le premier jour, avec mon éducation spiritualiste, je restai dans la stupeur, mais pas un nuage de dégoût. » Il court les bibliothèques, absorbe avidement des livres sur la folie, le sommeil, les névroses, s'intéresse de très près à la pathologie mentale. Et surtout il se sent délivré : personne n'est plus là pour lui dire qu'il n'y a pas de bon sens à vouloir faire de la philosophie sans tenir compte de l'opinion publique.

En même temps, il, publie ses premiers livres dont le succès passe ses espoirs et soutient sa vaillance. Quand, en i853, paraît La Fontaine et ses fables^ on s'étonne de ce nouveau venu qui fait de la métaphysique à propos d'un fabuliste et a l'audace d'écrire :« On peut considérer l'homme comme un animal d'espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leur cocon et comme les abeilles font leur ruche^ » Après avoir été très discuté et pas mal combattu au point de vue de la doctrine, son Essai sur Tive-Live obtient un prix à l'Académie française. Dans son Voyage aux Pyrénées, il charme et conquiert le lecteur par l'application d'un

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