Préface de La Fontaine et ses fables
slyle pittoresque et imagé à ses conceptions philosophiques. En outre, dans la Revue de Vlnstruction publique, il applique rigoureusement sa méthode psychologique à toute une série d'articles sur les sujets les plus divers d'histoire et de littérature. On le lit, on le critique, on répond à ses ouvrages : le voilà lancé.
Mais l'effort finit par excéder ses forces. A cette époque, Taine frappe péniblement par son aspect maline^re et souffreteux, son visage blême et émacié dans un collier de barbe grêle, ses yeux caves et fatigués derrière les lunettes précoces. Après plusieurs alertes qu'il a accueillies avec trop d'insouciance, en i858, sa santé fléchit au point de lui interdire tout travail pendant près de deux années. Pour trouver le plein air qui doit vivifier ses poumons épuisés, il va vivre aux environs de Paris, à Orsay, chez son beau-frère, le docteur Letorsay, fait avec lui ses visites, court les champs, herborise et, pour avoir trop vécu d'une vie sédentaire et immobile, se voit condamné à passer toutes ses heures au dehors. Dure contrainte pour cet esprit toujours en travail qui porte en lui tant de projets d'études et d'œuvres !
Il occupe comme il peut cet esprit et se fait lire par un petit secrétaire les quarante volumes de Vllistoire parlementaire de la Révolution française par Bûchez et Roux. En homme qui sait faire son profit de tout, il puisera dans cette audition les premières opinions qu'il développera plus tard dans les Origines de la France contemporaine. A titre d'exercice salutaire et fortifiant il fend du bois à la cave, mais ici aussi sa faculté d'observation reste en éveil et il apprend à discerner ces dégradations infinies de la lumière et de l'ombre qu'il saura si bien analyser plus tard dans les toiles et les gravures de Rembrandt.
Dès que la santé commence à lui revenir, ri entreprend plusieurs voyages en Belgique, en Hollande, sur
LËâ MaItrES bE LÀ SCIENCE ET DE LA PENSEE 311
les bords du Rhin, en Angleterre, voyages d'études et de recherches, au cours desquels il accumule les remarques, les documents, les souvenirs précis comme des épreuves photographiques De là sortiront les Notes sur V Angleterre, V Histoire de la Littérature anglaise, la Philosophie de l'Art. 11 emporte, gravée dans sa tête avec une prodigieuse exactitude, la vision concrète de tous les tableaux de maîtres qu'il a admirés dans les musées et les églises. Les ouvrages qu'il fait alors paraîtie révèlent chez lui un style plus mouvementé, plus coloré, plus riche de vie et de pittoresque. Sa faculté d'abstraction si merveilleusement développée par ses méthodes le conduit à de nettes formules qu'il convertit en faits, pour convertir ensuite ces faits en images. Et plus que jamais il voit dans la psychologie la clef de tout ce qui explique les hommes et les nations par la race, le terroir, l'éducation, les traditions.
Il établit ainsi son système : « Étudier un peintre, un musicien, un orateur, un poète, c'est faire la psychologie d'un homme ; étudier la littérature de l'Angleterre ou de l'Allemagne c'est faire la psychologie d'un peuple. La peinture, la musique, l'éloquence et la poésie, toutes ces branches de l'art ont chacune leur germe spécial dans le vaste champ de la psychologie humaine. Elles ne fleurissent pas au hasard. C'est en vertu de lois spéciales que les unes bourgeonnent et se lèvent, tandis que les autres avortent ou languissent. Ce sont les règles de la végétation humaine que l'historien doit rechercher. » 11 ne cherchera jamais autre chose et plus tard, quand il composera les Origines de la France contemporaine, ce ne sera pas pour présenter une description nouvelle de la Révolution, mais pour faire la pathologie mentale des Français à cette époque. Toute sa vie, l'ancien étudiant curieux et passionné de la Salpèlrière restera un clinicien.
Ses doctrines lui ont fait plus (i*un ennemi, surtout dans les milieux rigidement catholiques, et Mgr Dupanloup, ce grand censeur ecclésiastique, l'appelle « un empoisonneur public ». Beaucoup l'ont accusé de blasphème après avoir lu sa fameuse formule matérialiste : « Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol ^ ». En poUtique, comme Renan, Flaubert, les Goncourt, il se méfie des démocraties et attribue au suffrage universel toutes les crises malsaines qui affectent le pays. Redoutant les bouleversements subits, désireux d'ordre et de sécurité, il dit qu'il subit l'Empire comme un mal nécessaire. Il n'a, d'ailleurs, pas à se plaindre du gouvernement qui, en i863, le nomme examinateur d'entrée à Saint-Cyr.
Deux ans après, on intrigua auprès du ministre de la Guerre pour que Taine fût remplacé. Mais l'Empereur intervint en personne et exigea le maintien « d'un homme distingué qui comptait beaucoup d'amis parmi les savants et les littérateurs ». Taine démissionna peu après, car il avait été nommé également à la chaire d'esthétique et d'histoire de l'art à l'École des Beaux- Arts et il considérait que l'intérêt de ses travaux lui conseillait de résilier une de ces deux fonctions. Or il tenait beaucoup à continuer ses leçons sur la peinture en Italie et dans les Pays-Bas qui lui avait valu le plus grand succès dès son début. Après la première leçon, ses jeunes auditeurs enthousiasmés n'avaient-ils pas, sous une pluie battante, suivi son fiacre à la course, eii poussant des vivats, jusqu'à la rue Bretonvilliers qu'il habitait et qui n'était guère habituée à une aussi bruyante affluence ?
Vers i865, on le vit devenir assez mondain. Il se montrait assidu aux réunions du jeudi chez Bertin, directeur du Journal des Débats^ où l'agrément de sa