‹ La société du second empireChapitre 27 sur 56 · MF · texte numérisé non relu

MF

InÉflE-'i «>iJl^i

fc^-'^S

gc'^ ^*r

- Il ™

Ni

Taiiie. Dessin d'après une pholograpliie de 1865.

comtesse d'Hausson ville, de Guizol, de Mme Mohl, du président Benoît-Ghampy. Mais il allait surtout chez la princesse Mathilde, à qui il avait été présenté par Sainte-Beuve, qui l'attirait beaucoup à Saint-Gratien et avec qui il entretint bientôt des relations de sincère et profonde amitié. La curiosilé le conduisait aussi parfois dans les grands bals officiels. L'observation du monde léger et de Téléganle société de son temps

314 LA SOCIETE DU SECOND ÉNlPlttË

l'amusait fort. Il a dépeint certains de leurs aspects dans ses Vie et rypinions de Thomas Graindorge^ livre qui révèle le philosophe plus que le vrai Parisien et auquel manque un peu de cette mousse pétillante à laquelle excellent nos auteurs du boulevard.

Son état de santé Tavait longtemps empêché de se marier et ce ne fut qu'en i868 qu'il épousa la fille d'un architecte, Mlle Denuelje. Ce fut un excellent mari, aimant son foyer où Tétude le retenait sans cesse. Trois favoris s'y disputaient ses attentions. Ils avaient noms Puss, Ebène et Mitonne et c'étaient trois beaux chats dont la grâce paresseuse et la capricieuse fantaisie présentaient pour lui tant d'attrait qu'il leur a consacré et dédié une série de douze sonnets fort peu connus et dont voici le premier intitulé Bonheur :

Dans votre cœur tranfiuille et dans vos larges yeux, O vénérable chat, la sagesse est innée ; Votre rouet sans fin près de la cheminée Est l'écho bourdonnant d'un rêve harmonieux.

Quand vous voulez dormir comme dorment les Dieux, Vous vous roulez en boule àme prédestinée, Vous laissez les soucis à la race damnée Qui laboure la terre et qui sonde les cieux.

Tel qu'un brahme affranchi des misères du monde, Vous buvez le bonheur dans la coupe profonde Où l'homme ne boit plus que la fièvre et la mort ;

Et de l'Eden perdu le mirage tragique Apparaît, évoqué par un miroir magique, .Dans la sérénité de vos prunelles d'or.

L'été, il se rendait à Menthon, sur les bords de ce beau lac d'Annecy qui vaut les plus beaux lacs de Suisse et d'Italie et il retrouvait chaque fois avec la même joie sa petite maison toute blanche sur le bord de l'eau qui apparaît, le matin, bleue comme le contour des îles Borromées pour prendre au crépuscule de splendides tons d'émeraude. Il y recevait ses amis

LES MAÎTRES DE I,\ SCIENCE ET DE LA PENSEE 3l5

Renan, BertheIot,>le Wilt, de Suckau et autres. Lequel faut-il accuser de cette chanson que leur hôte avait conservée :

De ce pas je vais à Menthon, Tonton, tontaine, tonton, Je cours saluer monsieur Taine, Tontaine, tonton et tontaine...

L'endroit devint si cher au philosophe qu'il demandera à dormir son dernier sommeil au sommet de ce Roi de Chair qui sépare xMenlhon de Talloires.

Il venait de faire paraître son fameux ouvrage De V Intelligence, somme de tant d'années d'efl'orls, quand éclata la guerre de 1870. II connaissait bien l'Allemagne et rentrait justement d'un voyage en Saxe et sur les bords du Mein. Aussi avait-il su se garder de l'illusion qui avait fait tomber les romantiques dans une germanophilie éperdue, dont l'ignorance du pays, des habitants et de leur langue constituait la cause principale. Avec sa pénétration subtile et sa justesse d'analyse, Taine avait percé à merveille la véritable nature de ceux qui allaient nous infliger une si cruelle défaite. Il a tracé d'eux à cette époque, un portrait qu'on dirait écrit d'hier et qui mérite d'être cité tout entier :

« L'Allemand se transforme et change de caractère. Il devientorgiieilleux, méprisant, injuste avec les étrangers. 11 perd tout à fait la largeur d'esprit cosmopolite, la tolérance, la sympathie pour autrui qu'il avait sous Gœthe... Depuis soixante ans, tous les livres des Allemands, toutes les recherches historiques, philologiques, ethnographiques, philosophiques leur répètent qu'ils sont la race élue. La transformation est énorme. L'Allemand a rêvé, pensé jusqu'ici^ rien de plus. Maintenant il agit. Il y a deux types, deux ordres de facultés en lui :

« i** Écouter les émotions de son cœur, spéculer sur IV 21

516 LA SOCIÉTÉ nu SECOND EMPIRE

l'absolu, vivre clans l'absolu, en philosophe, ou sentimental, faire des livres, de la poésie lyrique, de la musique ;

« 2° Être commerçant, banquier, industriel, colon, organiser un État, des sociétés, travailler, gagner. Bref, un fond anglais, américain, hollandais, hambourgeois, enseveli longtemps sous la rêverie, la curiosité abstraite et qui enfin perce : c'est une nouvelle carrière. »

C'est en 1849, sous la présidence du prince Louis- Napoléon, que Pasteur commence sa magnifique carrière scientifique. Il venait de sortir de l'École normale supérieure où il s'était trouvéen même temps que Taine et il avait été nommé professeur à la Faculté de Strasbourg. Les qualités de son caractère égalaient celles de son inlelligence. A de puissantes facultés de travail, de volonté et d'énergie il joignait beaucoup de bonté, de simplicité et de droilure. En outre il était animé du plus ardent amour de la patrie. Dès cette époque, sa vie privée présenle la même unité, la même régularité, la même méthode que son existence de savant. Elle ressemble à celle d'un Kant qui aurait eu plus d'enthousiasme et de tendresse. C'est celle d'tin saint de la science et cette épithète doit d'autanf moins choquer les croyants qu'il professera ouvertetement jusqu'à son dernier jour le plus profond attachement à la foi catholique.

Ce débutant de vingt-deux ans considère le travail comme la raison d'être principale de toute existence. Sa parole favorite, celle qu'il répèle sans cesse aux siens, à ses amis, à ses élèves, c'est : Il faut travailler. Élève de philosophie au collège de Besançon, il

LES MAÎTRES DE LA SCIENCE ET DE LA l'ENSÉE 317

écrivait déjà à ses sœurs : « Une fois que Ton est fait au travail, on ne peut plus vivre sans lui. » Il devait en faire, en effet, le grand compagnon de tonte sa vie. Jusqu'à son dernier jour, il subordonna tout aux exigences du laboratoire et du laboratoire seul.

Il y avait à peine un an qu'il était à Strasbourg, quand il y fit la connaissance de la fille du recteur de la Faculté, M. Laurent. Il se sentit attiré tout de suite vers cette gracieuse physionomie aux yeux très bleus, dans lesquels on lisait un mélange de douceur et de décision. II avait' mené, depuis son arrivée dans la ville, une existence sage et régulière jusqu'à l'austérité et personne ne l'avait encore vu dans une brasserie « essayer la bière », selon l'expression strasbourgeoise. Mlle Marie Laurent allait, en quelques jours, devenir le premier et l'unique roman d'amour de sa vie. Il \% demanda en mariage au recteur par une lettre pleine de la plus touchante et de la plus franche simplicité où il faisait connaître sa situation. En voici un passage : « Mon père est tanneur à Arbois, petite ville du Jura. Mes sœurs remplacent auprès de mon père, pour les soins du ménage et du commerce, ma mère que nous avons eu le malheur de perdre au mois de mai dernier. Ma famille est dans une position aisée, mais sans fortune. Je n'évalue pas à plus de cinquante mille francs ce que nous possédons ; et quant à moi, je suis décidé depuis longtemps à laisser intégralement à mes sœurs tout ce qui me reviendra en partage. Tout ce que je possède, c'est une bonne santé, un bon cœur et une position dans l'Université. »

Peu de lemps après, celle qu'il avait choisie lui tendit la main. Comme elle avait raison ! On peut se demander, en effet, ce que serait devenue la vie de cet homme de labeur et de génie entre les mains d'une autre femme que celle-ci. Bien loin d'avoir jamais tenté de le détourner de ses études, pour la satisfaction de ses pro-

318 t.A SOCIÉTÉ DU SECOND EMPIRE

pî^es goûts, elle fit tous ses efforts pour le laisser à elles, tout entier, se résignant à se confondre en elles, l'enveloppant d'une atmosphère de sérénité et de quiétude, lui épargnant tous les tracas de la vie de ménage pour s'en charger seule. Au moment où il lui faisait la cour, Pasteur, s'étonnant de voir qu'il donnait maintenant à une femme un peu du temps qu'il avait si exclusivement jusque-là consacré à ses études, laissait échapper dans une lettre cette exclamation , comme s'il commettait une infidélité scientifique : « Moi qui aimais tant mes cristaux! » Par une étonnante faveui' du sort, Mme Pasteur allait aussi aimer les cristaux, toute la chimie, toute la science, toute l'œuvre et toutes les découvertes de son mari et s'y plonger à corps perdu.

. Quelle belle vie que celle de leur fover dans cette rue des Veaux, proche de la cathédrale de Strasbourg, où ils habitèrent tout d'abord ! La toute jeune épouse voulut aussitôt recopier les notes de son mari et pénétrer leur plein sens. Puis elle s'initia de plus en plus aux premières recherches de Pasteur qui avaient trait à la dissymétrie moléculaire et qui auraient découragé bien des curiosités féminines. Elle arriva ainsi à s'élever au rang d'une véritable secrétaire, à écrire, sous la dictée de son mari, les choses les plus difficiles, les plus ardues et à provoquer, par ses réflexions ou ses interrogations, toujours plus de clarté. Ce fut elle qui écrivit entièrement les deux gros volumes intitulés Études sur les maladies des vers à soie. Ce fut elle qui, à Pont-Gisquet, organisa et dirigea la magnanerie modèle où Pasteur put étudier à loisir les moyens de combattre ce. fléau de l'élevage des vers à soie : la pébrine.

Malgré le caractère pratique de ses travaux, le jeune savant jugeait qiToa ravalait indignement la science en la réduisant à la recherche des procédés qui doivent

LES MAÎTRES Di: LA SCIENCL ET DE LA t>ENSEE 319

être d'une utilité iuimécliale et enrichir les industriels et les commerçants qui en tirent, sans tarder, les profits. 11 n'aurait jamais consenti à ce que la science fût détournée de son but suprême: savoir afin de prévoir, afin de pouvoir, mais savoir avant tout. « Ayons toujours l'application pour but, répétait-il, mais avec l'appui solide et sévère des principes scientifiques sur lesquels elle repose. Dépouillée de ses principes, Tapplication n'est plus qu'un ensemble de recettes. Elle constitue ce qu'on appelle la routine. Or, avec la routine, le progrès est possible, mais il est d'une lenteur désespérante. »

En 1854, il arriva à la Faculté de Lille avec la joie d'inaugurer un cours où venaient les jeunes gens qui se destinaient aux carrières industrielles et désiraient obtenir un diplôme qui leur permît d'être contremaîtres ou chefs d'atelier. <s C'est à vous, leur disait-il, qu'il appartiendra de ne point partager l'opinion de ces esprits étroits qui dédaignent ce qui, dans les sciences, n'a pas d'application immédiate. » Et à ces futurs conducteurs d'ouvriers il rappelait le mot charmant de Franklin. Ce dernier assistait à la démonstration d'une découverte purement scientifique, a A quoi cela sertil? )) interrogeait quelqu'un. Et Franklin de répondre : « A quoi sert l'enfant qui vient de naître? » Une découverte théorique, c'est un enfant qui vient au monde et qui sera peut-être un Pascal ou un Newton. « Elle n'a pour elle que le mérite de l'existence. Elle éveille l'espoir et c'est tout. Mais laissez-la grandir et vous verrez ce qu'elle deviendra. »

Pasteur était convaincu qu'en exploitant ses découvertes, l'homme de science pure complique sa vie, trouble la limpidité et l'ordre de ses pensées et risque de paralyser en soi l'esprit d'invention pour l'avenir. A cette élévation de conscience il joignait un admirable sentiment du devoir qu'il apportait non seulement d^ns

la yie morale et dans le domaine scientifique, mais dont il ne se départissait jamais, môme dans les plus petits faits de la vie journalière. En 1857, on le nomma administrateur de l'École normale. On aurait pu croire qu'un cerveau de cette envergure allait se désintéresser de la besogne plate et routinière qu'on lui imposait. Bien qu'il fût de ceux qui le connaissaient le plus à fond, son vieux maître Biot lui môme s'écria ironiquement : (( Ils l'ont nommé administrateur : laissonsleur croire qu'il administrera. » Mais la conscience toujours en éveil de Rasteur préside à ses nouvelles fonctions. Sur un de ses feuillets d'agenda, on retrouve, à côté de sujets d'études, des notes comme celle-ci: « Régime alimentaire, voir à l'École Polytechnique quel est le poids de grammes de viande donné par élève. ))'Puis des rappels : « Cour qu'il faut sabler, salle qu'il faut aérer, porte du réfectoire à refaire. » Il s'agissait du bien-être des élèves, de leur santé : dans ces conditions,- aucun détail ne pouvait paraître à Pasteur indifférent ou oiseux.

Il souffrait cependant de toute obligation qui l'enlevait à son cher laboratoire. Avec quelle allégresse il le retrouvait chaque matin, dès huit heures ! son visage pensif à la barbe courte et dure s'illuminait immédiatement d'un sourire d'aise. Ce n'est cependant qu'à la fin de sa carrière qu'il a connu des installations à peu près satisfaisantes pour ces laboratoires qu'il tenait en honneur au point de les appeler, lui, si simple en ses propos, « les temples de l'avenir ». Jamais temples ne furent plus inconfortables et plus mal garnis que ces pauvres ateliers des savants à l'époque du Second Empire. Claude Bernard travaillait, au Collège de France, dans une véritable cave. Wurlz n'avait à sa disposition qu'une pièce de débarras sous les combles du musée Dupuytren. Pasteur se trouva encore plus mal partagé. A Lille, il travaillait dans un sous-sol humide. A

l'École normale, on ne put mettre à sa disposition que deux pièces dans le grenier. Un garçon de laboratoire lui fut longtemps refusé. Souvent aussi, pour ses premiers travaux, les instruments nécessaires firent complètement défaut. Et c'était alors le budget conjugal, cependant restreint, qui devait, grâce à l'ingéniosité de Mme Pasteur, suppléer aux économies faites alors par l'État.

Pasteur fuyait rigoureusement toutes les réunions mondaines et n'allait pas davantage au théâtre. Le soir, après dîner, il n'était qu'un endroit où l'on pût découvrir ce petit homme à l'allure réfléchie, aux gestes sobres, au front large sous la légère calotte de laboratoire conservée après le travail. C'était dans l'antichambre et le corridor de son appartement de l'École normale où il se promenait en roulant dans son cerveau fécond et tenace des ferments de découvertes et des plans d'expériences. A dix heures juste il se couchait. Une seule fois, dans toute sa vie, il fit infidélité à cet austère programme. C'est lorsqu'il fut invité par l'Empereur à l'une des séries de Compiègne.

Il passa huit jours au palais, mais ne prit qu'une part bien distraite aux spectacles, aux chasses, aux bals et aux thés de l'Impératrice. Car il aurait pu s'approprier ce mot d'un philosophe : « Je ne m'ennuie jamais que quand on m'amuse. » Son laboratoire lui manquait et, tourmenté par un furieux désir de le retrouver, il finit par en installer un dans le palais. Voici comment. Il étudiait alors les maladies du vin. Il se fit conduire par le sommelier en chef dans les caves impériales et, bien qu'elles fussent admirablement approvisionnées, il finit par y découvrir une demi-douzaine de bouteilles altérées. On voit d'ici les regards ironiques des grands diables de laquais galonnés, lorsqu'ils croisèrent dans les couloirs cet invité portant lui-même dans sa chambre un panier de bouteilles. Un moment

B22 t\ SOCIETE DU SECOND ÈMMftË

après, tandis que les hôtes des souverains attendaient l'heure du thé dans le fumoir et que, dans un autre salon, la Comédie-Français répétait Les P/aidears, Pasteur, oublieux du milieu et de toutes les contingences mondaines qu'il comportait, restait paisiblement penché sur le microscope qu'il s'était fait envoyer de la rue d'Ulm avec toute une série d'autres instruments nécessaires à ses recherches.

A la demande de Napoléon III qui s'était vivement intéressé à sa théorie des fermentations, il exposa ensuite devant la Cour, sous une forme très simple de causerie, quelques-unes des idées générales et des découvertes précises qui représentaient le résultat de ses éludes. Il était secondé dans le maniement du microscope et des autres instruments par le plus gracieux des aides de laboratoire : c'était l'Impératrice.

Une autre fois, il entretint le même élégant auditoire de ses travaux sur la circulation du sang. Enthousiasmée, l'Impératrice se piqua le bout du doigt avec une longue épingle pour fournir la gouttelette de sang destinée à être examinée au microscope. Les expériences devant se renouveler, Pasteur, très confus, déclara que du sang de grenouille suffirait. On envoya chercher dans la forêt quelques-unes de ces bestioles. Puis, sans aucun apprêt, le savant, à l'aide d'un bouchon, de quelques épingles et d'une patte de grenouille, se livra à des démonstrations qui furent écoutées avec une religie\ise attention. Le plus amusant, c'est qu'après son départ, la chambre qu'il avait occupée fut donnée à une jeune et jolie femme. En procédant au rangement des toilettes, la femme de chambre trouva dans le tiroir d'un meuble un grand sac tout humide ; elle se contenta, pour le dissimuler, de le jeter sous le lit. Mais, la nuit suivante, voici que sa maîtresse est soudain réveillée par un bruit étrange, une sorte de crépitement, qui lui fait craindre que le feu n'ait roulé sur

Pasteur en 1863

Les maîtres de là ScIeNCË et t)E LA PENSEE 321^

le lapis. Elle allume un bougeoir, se lève : ses pieds renconlrenl un corps froid et visqueux. Et, en même lemps, vision horrifiante, elle se voit entourée d'une légion de grenouilles en marche !

Les souverains s'élaienl étonnés que Pasteur ne songeât pas à tirer un profil légitime de ses travaux et de leurs applications.

— En France, répondit-il, les savants croiraient démériter en agissant ainsi.

Dans le courant de l'année 1868, une terrible crise d'hémiplégie faillitTemporter et il se crut frappé à mort. Au sortir d'un profond assoupissement, il dit à un de ses amis les plus chers, Sainte-Claire Deville.

— Je regrette de mourir. J'aurais voulu rendre plus de services à mon pays.

Non seulement il vécut, mais sa pensée conserva intacte toute sa puissance de conception et de domination. Une nuit où tout son entourage arrivait à peine à lui cacher son angoisse, il dicta une note longue et détaillée qui ajoutait un nouveau paragraphe aux chapitres de ses études sur la maladie des vers à soie. Cette note fut lue à l'Académie des sciences, huit jours exactement après l'atteinte qu'il avait subie. Et ses confrères, qui s'étaient déjà préparés aux nouvelles les plus douloureuses, écoutèrent avec admiration cette note précise, nette et complète comme tout ce qui venait de ce génie aux puissantes inductions.

Il alla achever de se guérir à Arbois, la rustique petite ville jurassienne qui s'allonge «ntre deux montagnes chargées de fertiles vignobles. Il y passait tous ses étés dans le vieux logis familial que lui avait légué son père, le modeste tanneur, ancien sergent-major de la Grande Armée, décoré au combat de Bar-sur-Aube. Il vécut là un été, puis un hiver tragiques. Ce furent ceux de 1870. Durant ces mois d'angoisse, on le vit, chaque jour, sortir de chez lui et aller, de son pas

lourd et traînant, se mêler aux groupes de curieux qui, sur le petit pont de la Cuisance, attendaient le tambour de ville chargé d'annoncer les nouvelles. Les premiers jours de 1871 lui apportèrent encore plus de déchirement, car il restait sans nouvelles de son fils, engagé à dix-huit ans dans un bataillon de chasseurs à pied, et que les victoires allemandes refoulaient vers la Suisse avec la malheureuse armée de Bourbaki.

Enfin, un jour, le père torturé d'anxiété n'y tient plus. Il a appris que le flot des Français en déroute s'écoule non loin d'Arbois. Avec sa femme et sa fille, il part dans une vieille calèche à peu près hors d'usage. Pendant trois jours ils errent à l'aventure à travers les chemins défoncés, glacés et obstrués par la neige. Quel calvaire et que de déceptions à chaque soldat de l'armée vaincue qu'on rencontre et qu'on interroge ! Enfin, aux environ de Ghaffois, une charrette à claire-voie passe sur la route. Un chasseur à pied encapuchonné, les deux mains appuyées sur le châssis de la voiture, laisse échapper un sursaut de surprise. C'est lui, c'est Jean-Baptiste ! On échange un baiser tout mouillé de larmes et quelques mots d'espoir. Puis le père dit au fils :

— Fais ton devoir jusqu'au bout.

Rentré à son triste foyer, sa fureur patriotique s'exaspère encore. Il écrit à son élève Raulin : « Je ne vois de salut que dans le désespoir d'une lutte à outrance, je voudrais que la France résistât jusqu'à son dernier homme, jusqu'à son dernier rempart... Chacun de mes travaux, jusqu'à mon dernier jour, portera pour épigraphe : Haine à la Prusse ! Vengeance ! Vengeance ! )) Il souffrit effroyablement du désastre final et ne s'en consola qu'en travaillant avec plus d'acharnement à la grandeur de la France meurtrie. Car nul mieux que lui n'a justifié sa belle parole : « Si la science n'a pas de patrie, l'homme de science doit en avoir une. «

Page 1