‹ La société du second empireChapitre 28 sur 56 · CHAPITRE X LES DERNIÈRES ÉLÉGANCES D'UN RÈGNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LES DERNIÈRES ÉLÉGANCES D'UN RÈGNE

Déclin et lin de la crinoline.— La mode à la fin du Second- Empire. — Le couturier Worth. — La princesse de Metternich. — Le leu-follet de la cour. — La comtesse de Pourtalès. — Ses réceptions. — Ses avertissements sur les préparatifs militaires allemands. — La duchesse Colonna de Caslifçlione dite M. rcello. — Kelraite douloureuse de la comtesse de Castiglione. — MmeRimsky-Korsakotï' — Autres grandes.mondaines. — Une dépêche compromettante. — Les réceptions. — Bal du 26 janvier 1870 aux luileries. — Les bals masqués et le goût de l'intrigue. — Le poignard du pauvre Bédouin. — Tyrannie du travestissement. — Le cortège des quatie parlies du monde au ministère de la Marine. — Les redoutes vénitiennes d'Arsène Houssaye. — Le grand 16. — Le demimonde. — i\Ime Musard. — La Paiva.

Jusqu'à sa dernière heure, Téporiue du Second Empire s'est complue dans l'amour de la coquellerie et des plaisirs mondains. A la veille même de la catastrophe finale, la mode, le bal, la vie élégante comptaient au premier rang des préoccupations contemporaines. Ah ! c'est que les époques heureuses versent facilement dans la frivolité. Mais, dans les dernières années, les exigences de la toilette deviennent nn peu moins oppressives. Les robes se soulagent d'une grande partie de leur surcharge et les femmes parviennent à se délivrer de la crinoline non sans une opiniâtre résistance

de celle-ci. Suivant l'exemple donné. par le gouverné* ment, la mode se fait libérale.

En i865, la cage aux cercles d'acier règne encore sans conteste et a même atteint son apogée. Mérimée peut écrire à son Inconnue : « Je ne suis pas sûr qu'on peut être femme sans crinoline. » C'est le moment où une grave commission ecclésiastique se réunit pour relever le tarif des chaises dans les églises, a une crinoline prenant la place de trois personnes ». On colporte Thistoire suivante. Invité à un concert spirituel, l'archevêque de Paris s'est trouvé au milieu d'une cohue de jolies femmes en décolleté. Voulant lui faire place, l'une d'elles a susurré pour excuser les dimensions de sa crinoline :

— Vraiment, monseigneur, daignez nous pardonner Nos couturières emploient lantd'élotre pour nos jupes...

— Qu'il n'en reste plus pour le corsage, a complété spirituellement le prélat.

Voilà plus de dix ans que la crinoline dure. Il semble que rien ne viendra détrôner ce que Balzac avait appelé « ces affreuses et frauduleuses sous-jupes » qui apportent tant de gêne dans l'existence, surtout pour celles qui les portent. Il est vrai qu'elles les font valoir admirablement au bal où les femmes ressemblent à des fleurs renversées et, en se groupant, en se serrant, donnent littéralement l'image d'un parterre... d'un parterre où il est bien difficile de mettre le pied. Enfin on arriva à modérer la crinoline dans son envergure, en même temps qu'on drapa et arrangea les jupes avec des relevés, des plissés, toute une variété d'ornements appliqués très larges et d'un bon effet. Hardiment raccourcies pour la toilette de ville, ces jupes prenaient alors un air cavalier et laissaient voir les bottines très luxueuses et très ornées, les fines petites bottes très montantes. Les tailles se faisaient plus étroites dans de hautes ceintures à boucle. Lés cor-

LES DERNlèRES éLÉr,A.\CES d'uN HÈGNE

sages s'ornaient de ganses et de soulaches, à moins qu'on ne préférât les vestes à la zouave, les rouges garibaldis, les tigaros, les boléros, petits corsages de velours ou de soie, coupés à la taille, bordés de jais et laissant flotter en dessous une chemisette.

Dès la fin dej'année 18G6, l'astre de la cage com-

Les dernières crinolines.

Caricature de Grévin.

mença à pâlir. Après quelques éclipses assez brèves suivies de retours offensifs, après de nouvelles réductions et la résistance d'une agonisante qui ne veut pas mourir, les « mensonges de la crinoline », comme disait Tliéophile Gautier, vont être définitivement condamnés à mort. On a dit que cette condamnation était due en partie à l'Impératrice qui prenait du coi'ps et à qui, en conséquence, le ballonné seyait moins. Quoi

qu'il en fût, le moderne vertugadin se trouva proscrit de la débauche d'élégances amenée par l'Exposition de 67. On le voua vite au ridicule et aux imprécations. Un dessin humoristique représentait une jolie personne regardant sa crinoline d'autrefois où elle avait mit son perroquet et des poules et portait cette légende : « Était-on bête ! »

L'ample était honni pourlongtemps : on allait se précipiter à corps perdu vers l'étroit, cet autre pôle de la mode. Vivent les jupes plates et traînantes, les lignes droites et sobres, la sincère révélation des formes ! La mode perd son allure monumentale. On adopte un moment des corsages péplums, nés d'un retour de goût pour la tragédie dont on déclame des fragments jusqu'au café chantant. En outre, les étoffes renoncent aux dessins compliqués, aux trames raffinées et savantes et se prononcent nettement pour l'uni, tandis que les couturières abdiquent les fanfreluches, rubans, passementeries, tout ce lourd clinquant qui rappelait le mobilier de l'époque, en décidant de s'en tenir à une élégante simplicité. Il semble qu'il y a là de quoi réjouir M. Dupin, l'ancien président de l'Assemblée nationale, dont le pamphlet sur le luxe effréné des vêtements féminins a fait grand tapage.

Hélas ! elles n'en ruineront pas moins leurs maris. Car les coquettes ne daignent choisir que des étofles d'un prix élevé. Et puis elles continuent de porter sur leurs» robes ces cachemires de l'Inde et ces grands châles-tapis qu'elles renouvellent, chaque hiver, à plus grands frais. Pour se coiffer, elles ont adopté des chapeaux Benoîton assez gracieux, des loquets tombant sur les yeux et de petits chapeaux-assiettes, posés sur le front devant le gros chignon relevé en boule, et elles en complètent l'efTet irrésistible avec des rubans flottant dans le dos et baptisés du nom significatif de « suivez-moi, jeune homme. »

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L'ensemble donne quelqne chose de menu et d'élriqué. Mais ce qu'il y a de plus réduit dans cet accoutrement, (-'est l'ombrelle minuscule dite marquise dont le manche mesure à peine quinze ccritimèlres. Ainsi allégée, l'élégante prend une allure plus rapide, plus décidée, qui fait tendre le mollet dans le l3as blanc et sonner les hauts talons sur le pavé. C'est la (( cocodette » qui trouve son pendant naturel dans le « cocodès » ou « petit crevé » au veston serré à craquer, au pantalon extra-collant et au petit chapeau de paille piqué sur le devant de la têle.

Au bal, les toilettes restent chargées et compliquées d'ornements de toutes sortes. N'y voit-on pas l'Impératrice en robe blanche ornée de feuilles de lierre et d'herbes mariftes sur lesquelles brille comme de la rosée, une pluie de diamants ? N'arbore-t-elle pas, dans une soirée plus intime, '< une coilTure d'algues marines et une ravissante robe ornée de roseaux : coiffure et robe de nymphe sortant de l'onde » ? Le décolleté s'échancre loujours en pointe sur le devant et en rond dans le dos. On ne saurait se passer de l'éventail ciselé par Bastard ni de plusieurs bracelets en or massif ou émaillé, ornés de camées et de cabochons, provenant de chez les fournisseurs de la cour, Froment-Meurice, Bapst ou Odiol.

La toute-puissance de la mode, « cetle grande empirière », comme dit Montaigne, a ramené l'âge d'or pour les couturières et les grands faiseurs. Celui qui s'est acquis le plus vile célébrité et fortune, c'est l'Anglais Worlh, car il a su gagner la précieuse clientèle de cette coquette de haut vol : la princesse de Melternich et^ par elle, celle de l'Impératrice. Plein de goût et de finesse, il n'a contre lui que sa mauvaise santé. Ses indispositions prennent les proportions de véritables catastrophes quand elles coïncident avec les grands bals costumés, car on ne peut se passer, au dernier

moment, de son suprême el toujours victorieux coup d'oeil de créateur. Un jour, une troupe de sémillantes habituées des Tuileries arrive dans ses magasins de la rué de la Paix pour essayer les costumes qu'elles doivent faire applaudir le soir même, mais on leur apprend sans ménagement que M. Worth, très souffrant d'une affreuse migraine, s'est retiré dans ses appartements. Affolement général. Aux questions de ces dames: « Comment met-on ceci ? Où agrafe-t-on cela ? », les employés de la maison ne savent que répondre.

Alors la princesse de Metternich, qui fait partie de la bande, décide de monter chez le couturier, lequel habite au second dans la cour et qu'elle trouve étendu sur une chaise longue, avec des Compresses sur la tôle et les yeux. Elle lui déclare qu'il faut absolument la voir en costume, elle et ses belles amies, qu'il lui doil bien ça, qu'il le doit surtout à l'Impératrice chez laquelle elles sont invitées. L'oracle finit par consentir. Les exigenles clientes s'habillent et défilent devantlui. A mesure qu'elles se présentent, il soulève sa compresse, regarde d'un air accablé et murmure :

— Affreuse... ridicule... épouvantable.

Quel désespoir dans le charmant essaim ! « Alors, écrit la princesse, il me vient une idée grande comme le monde et je m'écrie :

(( — Monsieur Worth, vous signez aujourd'hui votre décadence.

«'A ces mots, il bondit de sa chaise longue, .arrache les compresses et le bandeau en nous criant comme un général qu'il était à ses troupes : « Allons, en avant ! » Il y a pourtant de beaux moments dans la vie ! Nous descendons et, au bout d'une heure, tout était en ordre. Le soir aux Tuileries, on eût dit que tout s'était passé sur des roulettes ^ »

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