‹ La société du second empireChapitre 29 sur 56 · Souvenirs de la princesse Pauline de Meliernich · texte numérisé non relu

Souvenirs de la princesse Pauline de Meliernich

L'Impératrice Eugénie

D'iipres une peinture de V/niti^ bjltcr

LES DERNIÈRES ÉLÉGANCES d'uN RLGNE 331

Ces loileLles de la fin du second Empire, moins clinquantes, moins froufroutantes que leurs devancières, combien d'exquises Parisiennes les firent valoir ! Aucune ne l'emporta sur la vive, remuante et spirituelle étrangère dont il vient d'être question. C'est que nulle neful plus de Paris que cette ambassadrice d'Autriche. Elle avait hérité de la hardiesse et de la turbulence de son père, un magnat hongrois, le comte Sandor, célèbre par ses témérités de cavalier dont la dernière lui coûta la vie. Arrivée à Paris en 1860, elle fit tout de suite la conquête des souverains et de leur entourage. On ne pouvait dire qu'elle fût jolie, mais, elle était pire. Une bouche trop largement fendue, des lèvres trop fortes, des narines relevées qui donnaient au nez une courbe moqueuse gâtaient le séduisant contraste d'une épaisse chevelure châtain doré et de superbes yeux noirs toujours souriants et brillants comme des perles de jais. Très mince, même maigre, assez grande avec de très petits pieds, elle restait très grande dame dans .ses façons et sa mise, malgré la liberté gamine de son allure et l'incessante gouaillerie de ses propos.

Elle s'habillait avec autant de luxe que de goût et on vantait à la cour ses somptueuses robes de bal, découvrant toujours beaucoup ses épaules au pur et délicat dessin, et la profusion de diamants dont elle chargeait son front. Non contente de se voir une des plus brillantes étoiles de cette coiir, elle en était le feufollet. Son entrain, sa pétulance, sa spontanéité, son exubérance chassaient invinciblement autour d'elle l'ennui et la monotonie, (c II n'y a pas que les bouteilles de Leyde, disait le Charivari^ il y a aussi Mme de Metternich. » Le Nain jaune l'appelait Mme de Risquenville. On lui reprochait d'aimer trop la danse, la comédie, la cigarette. Aurélien SchoU la blâma de fumer comme un bateau à vapeur. Quand on IV 22

332 La SOCIETE DU SÈCÔNt) Ë^^^IftË

lui rapportait ces malicieux propos, elle se contentait de secouer les épaules, ripostait d'un coup d'épingle et cela ne l'empêchait pas, comme elle disait, de mener son fiacre. Cependant elle conçut une assez vive irritation de se voir représentée sous le nom de la reine Peste dans un livre de Guy de Charnacé intitulé Les Femmes d' aujourd'hui. Plusieurs autres reines d'élégance s'y trouvaient égratignées sans grande méchanceté. Celui qu'elle appelait le « célèbre et bruyant Galliffet », alors colonel, se fit le champion de ces belles susceptibles.

— Mesdames, avait-il déclaré très chevaleresquement, mon épée et ma foi sont à vous.

On se battit au tir aux pigeons du Bois de Boulogne et Gallifîet blessa peu gravement son adversaire.

On ne pouvait cependant accuser la princesse de prendre la vie trop au sérieux et encore moins au tragique. Sa verve primesautière semblait intarissable et sa belle humeur s'épandait en brèves saillies, en traits imprévus et incisifs qui partaient à propos de tout comme des fusées. Elle avait son franc-parler avec tout le monde, même avec l'Empereur qu'elle amusait énormément. Un soir qu'elle recevait dans ses salons de la rue de Varennes, avec le grand air qui ne la quittait jamais en pareille occasion, un journaliste américain marcha sur sa traîne. Elle ne put retenir ce mot : <( Paysan ! » Quelques jours après, dans une soirée, elle reçoit au buffet un heurt si brutal que le contenu de son verre de Champagne tombe sur sa robe. Elle se retourne, reconnaît le maladroit.

— Ah ! fait-elle en riant, c'est encore mon paysan ! 11 lui venait par moment des mots d'enfant terrible.

A un bal d'ambassade, quelqu'un lui ayant demandé pourquoi son mari ne l'avait pas accompagnée, elle lança un coup d'œil chargé d'hostilité au ministre de Prusse, le comte vonder Goltz, et répondit : « II a... la

Les bEtîNIERÈS ÉLÉGANCES d'uN REGNE 3il9

Prusse », comme elle aurait dit : « Il a la rougeole. » Elle trouvait toujours des moyens cocasses pour se tirer de situations qui eussent embarrassé tout autre" qu'elle. Un soir qu'elle dînait aux Tuileries à coté d'un

La princesse de Metternich.

D'après une peinture de Winterhalter.

vieil officier de gendarmerie de la garde, celui-ci se montrait plein d'attentions pour elle et lui oiïrait sans cesse à boire, ce qui l'obligeait à tout instant d'interrompre sa conversation pour répondre: « Merci, non ^). Mais le galant militaire ne se lassait pas. Pour qu'il lui laissât enfin la paix, elle dit avec le plus grand sérieux :

— Excusez-moi, mais je suis si bizarre ! Figurez-vous

que chaque fois qu'on m'offre à boire, cela me donne envie de pleurer. Vous comprenez combien cela serait fâcheux ici.

Avec sa nature impulsive et incapable d'artificieuses précautions, elle posait aux gens à brûle-pourpoint des questions auxquelles il n'était pas toujours aisé de répondre. C'estainsi qu'elle demanda à Victorien Sardou s'il était vrai qu'elle ressemblât beaucoup à Mlle Desportes, une actrice du Gymnase très spirituelle mais fort laide. L'auteur de la Famille Benoîlon s' en lirai avec une adroite galanterie.

— Il y a toujours, répondit-il, des côlés de ressemblance entre deux femmes, si différentes qu'elles puissent être. Mais je n'en juge que sur les physionomies et c'est par là que je trouve des similitudes frappantes, princesse, entre vous et cette actrice: la jeunesse et l'esprit.

Le ton familier qu'elle prenait volontiers avec les gens modestes lui mérita un jour une réponse qui l'amusa si follement qu'elle en fit part à tout le monde. Elle avait pris un fiacre en disant :

— Cocher, conduis-moi au Champ de Mars.

— Ah ! ça, tu me tutoies, gouailla l'automédon. Alors c'est donc de l'amour * ?

On l'a accusée d'avoir dit : « Moi, je suis en France comme à l'auberge. » Le mot a dû être défiguré, car il ne -répond guère au tact irréprochable que montra toujours Mme de Metternich, malgré ses libertés de langage et la soudaineté de ses facéties. Elle possédait un esprit élevé, cultivait les arts, la musique surtout, et nous avons vu quelle part elle avait prise à la représentation de Tannhaûser à Paris ^. Chez elle, les dons du cœur ne manquaient pas davantage. Elle resta.

Page 1