‹ La société du second empireChapitre 31 sur 56 · Frédéric Lolliée;, Les Femmes du second Empire · texte numérisé non relu

Frédéric Lolliée;, Les Femmes du second Empire

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toilettes de soirée et les valets leur livrée contre d'impeccables habits noirs.

La comtesse de Pourtalès passait une partie de l'été en Alsace, dans sasplendide propriété de la Robertsau. Elle allait souvent en Hongrie et en Bohême suivre

La comtesse de Pourtalès en costume de bergère Louis XV.

les chasses à courre des Metternich. On la voyait aussi en Allemagne oii habitait une partie de sa famille, car très attachés au protestantisme, les Pourtalès, après la révocation de l'édit de Nantes, étaient passés partie en Suisse, partie en Prusse. En 1868, elle fit à Berlin un séjour qui l'émut profondément dans son amour

pour la France, parce qu'elle n'eut pas de peine à se rendre compte des formidables préparatifs auxquels se livrait le pays tout entier pour nous faire une guerre sans merci. Dînant chez M. de Schleinitz, ministre d'Etat prussien, et se trouvant à sa droite, elle fut édifiée. Il lui parla des progrès de la Prusse, de l'essor énorme pris par la maison de Hohenzollern et des idées d'expansion territoriale vers l'Ouest. Faisant allusion aux propriétés alsaciennes de la famille d.e Pourtalès, il alla jusqu'à lui dire :

— Belle comtesse, vous serez bientôt des nôtres. L'Alsace va devenir une des plus belles provinces de TAllemagne.

On lui répéta, d'autre part, ce propos du général de Blumenthal répondant à lord Albermale qui lui avait exprimé le désir de' se rendre à Berlin pour y assister à des manœuvres militaires :

— Ne prenez pas cette peine. Nous donnerons bientôt pour vous une grande revue au Champ de Mars de Paris.

La jeune femme regagna la France le cœur plein d'angoisse. En passant à Strasbourg, elle vit le général Ducrot qui commandait le 6" corps et elle l'avertit de tout ce qu'elle avait vu, entendu, compris, senti chez nos voisins.

— Oui, dit-elle d'une voix profondément troublée, le mot d'ordre est donné : en public, on parle de paix, du désir, de vivre en bonnes relations avec nous. Mais, lorsque dans l'intimité on cause avec tous les gens de l'entourage du Roi, ils prennent un air narquois et ils

r^ disent : « Est-ce que nous croyons à tout cela ? Ne

voyez-vous point que les événements marchent à grands pas et que rien ne saurait conjurer le dénouement? » Ils se moquent de notre gouvernement, de notre armée, de notre garde mobile. Ils prétendent qu'avant peu la France sera une seconde Espagne. Et si vous

CQ

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saviez quels énormes préparatifs on fait de tous côtés, avec quelle ardeur ils travaillent pour transformer et fusionner les armées des Etats récemment annexés, quelle confiance dans tous les rangs de la société et de l'armée^ !

La comtesse de Pourtalès confia aussi ses craintes à TEmpereùr. Celui-ci ne se montra pas surpris, car il n'ignorait rien des ambitions et des armements de la Prusse, mais malheureusement, se' renfermant dans son nouveau rôle de souverain libéral, il avait dû s'incliner devant la volonté du Parlement et n'avait pu obtenir l'important accroissement qu'il savait indispensable pour nos forces militaires et notre matériel. Qu'auraient pensé les députés des informations si alarmantes de la belle comtesse? Cette Parisienne réputée frivole, cette triomphatrice des fêtes aristocratiques avait montré dans la circonstance, un cœur de patriote et une ferveur de zèle qu'on aurait pu ne pas attendre d'elle. On la peignit plus tard en Alsacienne pleurant sa patrie : cette fois l'allégorie factice exprima avec une fidél/té sincère la douloureuse réalité.

Parmi les grandes mondaines les moin.s banales de cette époque, on remarquait tout particulièrement la duchesse Colonna de Castiglione. C'est qu'elle joignait le talent à l'élégance et qu'elle avait remporté comme statuaire, sous le pseudonyme de Marcello, des succès qui lui avaient valu auprès du public et de la critique une réputation dépassant les salons à la mode. D'ailleurs, elle vivait moins pour ceux-ci que pour cet

1. Lettre du général Ducrot au général Frossard. gouverneur du Prince impérial pour lui faire part fies révélations de Mme de Pourtalès. Cette lettre a été retrouvée, après le 4 septembre, dans les papiers des Tuileries. — Pendant la guerre de 1870, le père de la comtesse, le baron de Bussière, fut emmené prisonnier à Kastadt par les A'iernands, a|)rès la dévastation du château de la Robertsau qu'il avait converti tn ambulance.

atelier d'où sont sortis le Chef abyssin, la Pythie du grand escalier de l'CJpéra, Bianca Capello, Marie-Antoinette au Temple^ etc. Tandis qu'elle s'ennuyait à Rome, la vocation de la sculpture lui était venue en voyant les belles statues antiques de la villa Médicis. Puis elle avait pris les leçons de Regnault, Carpeaux et Clésinger et s était mise à travailler avec fougue et persévérance, suivant avec assiduité des cours d'anatomie et s'habillant même en homme, assurait-on, pour aller au musée Dupuytren. D'origine suisse, née Adèle d'Affry, petite fille du marquis de Maillardoz, tombé, le 10 août 1792, en défendant les Tuileries, elle connut dans ce même palais, auprès de l'Impératrice, dont elle fit un beau buste, des heures de charmante intimité. Elle avait épousé don Carlo Colonna et l'avait perdu après quelques mois de mariage.

C'était au physique un type de femme du Nord, une sorte de géante, couronnée d'admirables cheveux châtain clair, qui rappelait assez le modèle des statues de la place de la Concorde. Cette adepte de la sculpture possédait elle-même des formes sculpturales : gorge superbe, épaules éblouissantes, taille ronde et svelte qu'elle faisait valoir par un port royal. On trouvait qu'elle ressemblait à sa Bianca Capello. Mais son visage manquait de relief, son regard d'âme, ses traits de finesse. Elle se parait dans les bals d'étoiîes et de guipures de grand prix et de superbes bijoux parmi lesquels figurait toujours une chaîne d'or que lui avait 'donné l'impératrice d'Autriche. Dans sa vie journalière d'artiste, elle arborait les allures cavalières d'une héroïne de la Fronde. Et, de fait, on la vit en 1868, en costume d'amazone, marcher, avec une écharpe rouge autour du corps, en tête des troupes espagnoles qui allèrent à Madrid renverser le trône de la reine Isabelle.

Elle paraissait peu aux Tuifëriesoùchacunlui semblait

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rcciler un rôle, mais elle fréquentait le salon de la duchesse de Galliéra, celui de Thiers avec qui elle entretenait des relations d'amitié très assidues, celui de la duchesse de Pozzo di Borgo et celui de la comtesse de Cercourt où on lui présenta Humboldt, Gavour et Bismarck, cette petite chapelle assez singulière si accueillante aux étrangers que Thiers l'avait baptisée spirituellement un salon d'acclimatation. En somme, elle se montrait avec beaucoup d'aisance el d'indépendance dans les camps ennemis, mais Thiers ne put obtenir d'elle qu'elle ouvrît un salon hostile à l'Empire. Ses goûts n'allaient point vers la politique et son humeur éprise de beauté morale autant qu'esthétique, éprouvait quelque fond de dédain à l'égard du monde. Elle ne manquait pas d'esprit ni de netteté dans l'à-propos. Comme elle tenait beaucoup à ne pas être confondue en raison de son nom avec cette fameuse comtesse Verasis de Castiglione dont nous avons déjà parlé plusieurs fois * et qui régna véritablement sur son temps par sa beauté de déesse, elle disait plaisamment aux valets de service, quand elle arrivait dans une réunion mondaine:

— Annoncez Mme de Castiglione.... la laide.

L'autre Castiglione ne tenait pas davantage, d'ailleurs, à la confusion. N'a-t-elle pas écrit à propos de la duchesse Colonna: u Elle n'était mon sosie que de nom, une fiUasse suisse bonne à tout mal faire. Elle n'avait pour elle que son simulacre d'esprit, ordonnant, criant aux huissiers des Tuileries: « Annoncées la laide. » Comme cela, on saura sans attendre que ça n'est pas l'autre, la belle. Et Ton ne se retournera pas. Et l'on ne montera pas sur les banquettes. Sans doute, mais pour les achats qu'elle faisait rue de la Paix, elle y allait voilée. Elle jugeait préférable de se faire passer pour la

l, Voir les tomes I et lll>

Castiglione toul court, c'est à-dire qu'elle me laissait payer. Nous en avons eu un procès. »

Qu'était devenue, vers la fin de TEmpire, celte éblouissante comtesse de Gastiglione dont le nom est resté comme celui de la personnification de la beauté à cette époque? A peine avait-elle atteint la trentaine que son déclin commença. Pourtant les lignes de son visage et de son corps élaient demeurées aussi pures et c'est tout justesi deux plis à peine perceptibles se marquaient aux commissures de ses lèvres. Mais c'en était assez pour tant d'impitoyables rivales qu'elle avait humiliées dans ses heures de triomphe. Dans un bal costumé où l'on intriguait sous le masque, un jeune lion d'élégance, Edmond de Lagrenée, lança, en la voyant s'avancer, cette féroce phrase à double entente:

— Place, messieurs, place pour la beauté qui passe ! Elle ne se trompa point sur l'intention, et, envoyant

un coup sec de son éventail sur le visage de l'impitoyable plaisant, elle le traita d'insolent. Il se tira avec aisance de la situation.

— Tu m'as parlé, dit-il. Je n'en demandais pas plus.

Bientôt, d'ailleurs, le plus grandiose cadre de ses attraits vint à leur manquer, car l'Impératrice tenait àl'éloigner et elle se vit rayée de la liste des invitations à la Cour. Son règne était déjà terminé. Elle passa à l'opposition et on la vit assez souvent chez Thiers qui allait lui rendre ses visites à Passy. Puis, un peu avant la guerre, elle se retira à Florence, sa ville natale, pour revenir ensuite à Pa-ris dans les premiers mois qui suivirent la paix. Mais elle n'était plus qu'une maniaque, désespérée de l'œuvre cependant assez clémente accomplie par les années sur ces charmes dont elle avait été la plus fervente adoratrice. Son esprit morbide ne put supporter la déchéance physique. Elle s'enferma dans son appartement de la place Vendôme, ne vit plus personne, fit clore ses volets, ordonna de faire disparaître glaces et

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miroirs. Elle relégua sous l'épaisseur de Irois voiles les vestiges d'une beauté qui avait enchanté le monde. Puis, durant trente ans, elle attendit la mort, ne sortant jamais que la nuit. Enfin elle vint, cette mort, amenée par une attaque d'apoplexie et terminant chez le restaurateur Voisin des jours pitoyables. Celle qui avait été la divine comtesse demandait dans son testament à être enterrée dans une chemise de batiste et dentelles qu'elle avait portée jadis à Compiègne et qui lui rappelait les heures de fugitive tendresse qu'elle avait su inspirera l'Empereur.

De cette étoile aux feux si lugubrement éteints on peut rapprocher Mme Rimsky-Korsakoff,-non certes que celle-ci lui ait disputé la couronne de beauté, mais, comme elle, elle appartenait à la société étrangère, vivait de façon énigmatique, faisait énormément parler d'elle et occupait dans le monde une place à part qui l'apparentait quelque peu au demi-monde. Elle avait fini par se faire accepter de la plus haute société à force d'audace et d'aplomb, se rendant au besoin dans les grandes soirées officielles sans y avoir été invitée. Un soir qu'elle se le permit aux Tuileries, elle paya cette impudence de la confusion de se voir expulsée. Très grande, de formes pures et harmonieuses dans leur opulence, elle brillait surtout par une admirable carnation, mais son visage aux superbes yeux noirs abrités par d'épais sourcils était déparé par un nez légèrement camard et une bouche trop lippue qui lui prêtaient quelque chose du typekalmouck.

Son origine véritable avait provoqué beaucoup de racontars. On n'avait jamais vu son- mari à Paris. Il existait cependant et était authentiquement le petit-fils de ce général Korsakoff que Masséna avait battu à Zurich. Sa femme vivait loin de lui, d'une extraordinaire existence cosmopolite et elle semblait posséder le don d'ubiquité, car on la voyait dans la même saison

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à tous les bals de Vienne, Berlin, Pélersbonrg et Paris. Elle ne manquait jamais d'y faire sensation par des toilettes tapageuses et excentriques comme cette robe de satin blanc, «ju'on lui vit, un soir, et qui portait en sautoir un large ruban écarlate comme la décoration de grand-croix de la Légion d'honneur. Elle ne perdait pas la moindre occasion d'attirer sur elle l'attention générale, ainsi qu'elle le fit à Kœnigsberg, lors des fêtes du couronnement du roi de Prusse Guillaume P'. Les bougies ayanllaissé choir quelques gouttes de stéarine sur ses épaules marmoréennes, elle se mit à pousser des cris épouvantables, révolutionna toute la société et on ne sait ce qui fût advenu si un homme de ressource, le capitaine d'Espeuille, n'était venu à bout des tachés sacrilèges à l'aide d'un coupe-papier. La hardiesse et le déshabillé de ses travestissements la rendaient la fable des salons les moins collets-montés. A Biarritz, elle offrit aux yeux de la galerie des costumes de bain tellement suggestifsdans ce qu'ils moulaientet découvraient que l'Impératrice la fit prier d'y mettre plus de discrétion. A la suite de quelques fautes de tenue et de tact plus retentissanlesquelesautres, elle finitpardisparaître de la société parisienne un peu avant la guerre.

Mais comment passer en revue toutes les élégantes d'un monde charmant et léger qui faisait de l'élégance la plus chère de ses obligations ? Parmi celles qui brillaient du plus vif éclat à la cour et à la ville, on ne peut oublier les trois filles du marquis de la Rochelambert : la comtesse delà Bédoyère au minois si rose, si gai, si blond que la princesse de Metternich disait : « Quand elle apparaît, c'est comme un lustre qui s'allume » ; la jolie Mme de Valon, mariée à un député légitimiste et qui refusait d'aller aux Tuileries en observant : « Nous nous tenons » ; Mme de la Poëze, une statuette fine et menue aux traits infiniment délicats. Et combien de leurs coquettes émules mériteraient mieux qu'une

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simple mention! Citons un peu au hasard la gracieuse et fraîche duchesse de Mouchy, si aimée de l'Impératrice; la marquise de Galliffet au charme paisible et un peu languissant sous ses lourds cheveux flavescents ; la comtesse de Canisy, exquise brune aux longs yeux bleus qu'on appelait familièrement Ganisette ; la baronne de Poilly, qui apportait une telle hardiesse d'innovations dans l'art de disposer et d'orner son opulent chignon que ses amies déclaraient : « Nous verrons bientôt Annetle se coiffer d'un singe »; la brune duchesse de Malakoff aux regards de velours ; la toute jeune baronne Philippe de Bourgoing aux joues printanières sans cesse animées du plus doux et du plus avenant des sourires.

A cet essaim délicieux se joignaient la marquise de Chasseloup-Laubat à l'attrait rêveur d'indolente créole; la blonde et fantasque duchesse de Persigny dont la séduction se manifestait jusque dans son gentil zézaiement; la svelte et harmonieuse duchesse.de Cadore ; la duchesse de Montebello au regard profond plein de calme douceur ; la duchesse de Montmorency, d'une coquetterie exquisement subtile et personnelle ; la baronne de Rothschild, dont le teint éclatant s'illuminait de deux grands yeux d'Orientale ; IVÎme Bartholoni dont l'esprit était aussi fin que la beauté magnifiquement plastique ; la maréchale Canrobert, brune aux yeux bleus née sur la terre d'Ecosse ; Mnae Drouyn de Luys, pleine d'aisance souple et légère dans sa petite taille ; la. très blanche et très charmeuse comtesse de Mercy-Argenteau, peu sentimentale malgré son flirt avec Emile Ollivier et qui s'attira une des dernières admirations, de l'Empereur avec qui elle correspondit pendant sa captivité à Wilhelmshœhe ; Mme de Sancy-Parabère, aussi aimable que turbulente ; la sémillante et très désinvolte Mme de Pierres ; Mme Léopold Magnan, belle-fille du maréchal, une

pure beauté grecque qui se montrait merveilleusement parisienne dans sa mise et dans ses goûts.

C'est celte dernière qui fit, un jour, bien involontairement la joie des habitués de Compiègne. Elle avait été désignée pour remplir le rôle de l'Amour dans une des charades représentées au château. Son costume commandé à Paris n'arrivant pas, elle envoya une dépêche ainsi conçue : « Je fais l'Amour, ce soir, à Compiègne. Il me faut mon costume. » Pour être bien sûre que sa dépêche partirait à temps, elle avait chargé un des invités d'aller la porter au télégraphe. Il ne put se tenir naturellement de publier autour de lui une aussi amusante rédaction et l'on pense tout le succès qu'elle obtint.

A cette foule pimpante et dorée de Parisiennes se joignaient de belles étrangères à qui leurs attraits, leur élégance, leur fortune avaient donné droit de cité à la Cour et dans le grand monde. On nommait parmi les plus en vue, la comtesse Schouvaloff, la comtesse Branicka, la duchesse de Rivas, la comtesse de Las Marismas, la princesse Demidoff, Mmes de Baekendorf, de Pappendorf, Aguado, ^rrazu, Mlle Sweikowska...

Mais comment arriver à seulement énumérer toutes ces reines des fêtes mondaines? Rivalisant de splendeur et de dépenses, ces fêtes n'arrêtaient guère leurs joyeux airs de valse et de quadrille d'octobre à mai. On dansait partout, à la Cour, chez ses dignitaires, dans toutes les am'bassades, tous les ministères, principalement aux Affaires étrangères et au ministère d'État, à l'Hôtel de ville, chez les présidents du Sénat et du Corps législatif. II n'était pas à Paris de palais officiel qui ne fût devenu dansant. Et l'on cotillonnait jusqu'à l'aube chez de riches particuliers comme Mme de Meyendorf , dont les soirées allégoriques alimentaient inépuisablement la chronique parisienne ; comme la comtesse de la Pagerie, la comtesse de Pourtalès, la baronne de Rothschild, qui re-

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cevait l'été dans sa merveilleuse propriété de Boulogne et l'hiver dans son hôtel de la rue Saint-Florentin jadis habité par Talleyrand ; comme les Aguado, ces banquiers espagnols, amis de l'Impératrice, dont la loge à l'Opéra n'était pas moins célèbre que les équipages ;; comme les Haritoff, famille russe enrichie pendant la guerre de Grimée dans les fournitures militaires, comme les Alfonso, les Errazu, des Mexicains bien connus pour la note criarde de leurs voitures et de leur luxe.

Évoquons ici un des derniers bals des Tuileries, celui du 26 janvier 1870. La salle des Maréchaux resplendit des feux de lustres innombrables. Une lumièredouce, beaucoup plus douce et plus discrète que celle de nos réceptions d'aujourd'hui, se joue harmonieusement sur les toilettes, les épaules ruisselantes de pierres précieuses, sur les chamarrures des uniformes diplomatiques, militaires et civils. Cette lumière est donnée par de grosses lampes à huile dites Carcel et par une énorme profusion de hautes bougies couronnant les lustres ^t les nombreuses appliques de formes variées fixées aux murs. Les robes donnent une gamme de teintes claires; s'il en est d'une richesse inouïe, on en trouve aussi de beaucoup plus simples. Parmi les hommes, tous ceux qui ne portent pas d'uniforme ont revêtu le costume de cour obligatoire : habit bleu barbeau à col brodé,, gilet blanc, culotte blanche, bicorne. On remarque aisément que certains de ces vêtements ne s'ajustent que bien imparfaitement sur ceux qu'ils habillent : c'est qu'ils ont été pris chez Baron, le loueur du boulevard, des Italiens, qui tient l'article à la disposition des invités ne comptant pasparmileshabituésdessalons impériaux.

A neuf heures et demie, l'Empereur et l'Impératrice font leur entrée. Elle porte une robe en dentelles blanches ; ses belles épaules sont décolletées « en bateau », suivant la mode du moment ; les cheveux coitlés en bandeaux encadrent son front si pur. Comme bijoux, rien

que des perles au cou et aux oreilles. D'un geste souple d'Espagnole habituée à jouer de l'abêinijo, elle agite un éventail blanc commele reste de la toilette. La démarche de la belle souveraine est restée alerte et jeune comme au temps des années radieuses qui ont suivison mariage. L'Empereur porte l'habit de général de division audessus de la culotte blanche.

Dans k galerie de Diane, où l'Impératrice s'est rendue, tout un essaim de femmes élégantes l'entoure, en dehors des princesses de la famille impériale et des femmes du corps diplomatique : la maréchale duchesse de Malakoff, la maréchale Ganrobert, la maréchale Bazaine, Mme Emile Ollivier, femme du nouveau président du Conseil, la comtesse Walewska, la marquise de Chasseloup-Laubat, la princesse de la Moskowa, la comtesse de la Poëze et les autres dames du palais, la marquise de Talhouët, la princesse Poniatowska, la baronne Philippe de Bourgoing, la comtesse de Pourtalès, les filles du maréchal Magnan, quelques autres encore. Puis les souverains et les princes prennent place sur l'estrade. Après avoir ensuite parcouru les salons et dit un mot à chacune des dames invitées, notamment à oellesquine sont ni de la Cour ni de l'intimité, femmes de sénateurs et de députés, de hauts magistrats, de généraux, L'Empereur et l'Impératrice se rendent à leur table de souper où ont été conviées des personnalités diplomatiques. Un peu avant une heure du matin, ils quittent le bal qui n'en est pas pour cela terminé. C'est, au contraire, l'heure où cojnmence le cotillon, brillamment enlevé par l'orchestre de Strauss, qui se clôturera par un souper debout.

En ces dernières années du régime, les bals costumés jouissaient toujours du même engouement. Nous avons déjà décrit le dernier qui se donna aux Tuileries ^ Le

1. Voir le tome III, chapitre xi : Réceptions el visites impériales.

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goûtde l'intrigue sous le masque, si prisé descontemporains, s'y donnait plus que jamais libre carrière. Quel homme ne s'enchantait pas délier cavalièrement conversation avecune élégante inconnue, d'essayer de la deviner sous le loup de dentelle et le travestissement, de la faire parler pour reconnaître sa voix, de l'assiéger de galanteries et parfois de gaillardises? Quelle femme ne se sentait pas frissonner de plaisir en aiguillonnant par de malicieux propos la curiosité du masque de son choix? Des gens d'âge mûr, de graves personnages, l'Empereur lui-même se nieltaient de la partie.

A un bal costumé donné par le président du Corps législatif. Napoléon III s'était déguisé en Bédouin et portait un masque. On le reconnaissait aisément à sa démarche un peu traînante, mais la consigne était de ne pas le reconnaître. Il portait dans son ceinturon un poignard richement orné de pierres en imitation. 11 s'approcha de la princesse de Metternich et lui demanda si elle n'avait pas peur d'un homme armé jusqu'aux dents. Elle répondit qu'en effet, sa vue la faisait trembler et que le seul moyen de la rassurer était de lui donner son magnifique poignard.

— Que veux-tu donc en faire? demanda-l-il.

— J'en démonterai les pierres pour qu'on me les monte en bijoux.

— Sais-tu que chacune de ces pierres vaut un million?

— Allons donc ! s'écria la pétulante ambassadrice. Un pauvre Bédouin comme toi aurait vendu depuis longtemps ces pierres, si elles valaient un prix pareil. Quand tu seras rentré chez toi, demain matin, à ton réveil, tu m'enverras ton poignard. Je n'en ferai pas faire de bijou pour moi, mais je le conserverai en souvenir de toi dans un musée qu'a mon mari en Bohême, dans un château qui s'appelle Kônigswart.

Le le;idemain matin, on apporta à la princesse un

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petit paquet bien ficelé qui contenait le poignard en question avec un bout de papier sur lequel se trouvaient écrits ces mots tracés de la main de TEmpereur : « De la part du pauvre Bédouin ^ »

Dans les milieux ofticiels, nul ne s'affranchissait des bals travestis donnés par des membres du gouvernement, et les fonctionnaires de Tordre le plus austère se faisaient une obligation de se costumer pour y assister. Ne vit-on pas le grave M. Feuillet de Couches, maître des cérémonies impériales, en mandarin chinois? Et le ministre Baroche ne se crut-il pas forcé de s'excuser parce qu'il s'en était tenu à un costume quasi sévère, celui de Colbert ? La tyrannie du travestissement s'étendait même aux sénateurs. Ils éprouvèrent quelque soulagement, lorsque, vers la fin du règne, on adopta les manteaux vénitiens, petits collets en satin de couleurs diverses qui s'attachaient au col et ne cachaient point l'habit noir qu'ils recouvraient. Ils avaient aussi la ressource du domino, mais celui ci exigeait le masque et vous livrait à l'intrigue. L'Empereur et l'Impératrice y avaient recours quand ils venaient incognito. Dans ce cas, ils avaient Thabitude d'en changer plusieurs fois dans la soirée, afin de mieux dérouter la perspicacité des invités. C'était surtout au ministère d'État qu'ils usaient de ces transformations, parce que les salons de réception de ce ministère touchaient aux appartements du grand chambellan aux Tuileries. Les souverains n'avaient qu'à écarter une portière pour se trouver mêlés au flot bigarré des travestissements.

Peu à peu les bals travestis étaient devenus de véritables spectacles où paraissaient de sensationnelles attractions telles que quadrilles historiques ou mythologiques, ballets, défilés, grands cortèges. On y applaudit de pittoresques et luxueux divertissements tels que

l. Souvenirs de la princesse Pauline de Melternich.

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Bol

les Nations, les Saisons, les Constellations, les Bergers Watleau, le Cheval des quatre fils Aymon. Le plus grand succès dans ce genre fut remporté au bal donné, le i3 février 1866, par le marquis et la marquise de Chasseloup-Laubat, au ministère de la Marine. L'Em-

La baronne de Bourgoing.

D après une peinture de Winterhalter.

Appartient à la maréchale Lyauley.

pereur et l'Impératrice y assistaient sous un domino noir, accompagnés de la duchesse Colonna de Castiglione.

On vit défiler dans les salons où se pressaient trois mille invités un merveilleux cortège comprenant près de trois cent cinquanle figurants et représentant les quatre parties du monde, ^n tête venait la procession

asiatique. Des joueurs de gong et des dragons chinois précédaient un éléphant conduit d'un côté par Mme de Pappendorf en Juive orientale, de l'autre par Mrs Mills, en femme de cheik arabe. Dix aimées suivaient, servant de gracieuse avant-garde au char triomphal, traîné par des Hindous, sur lequel trônait Mme Rimsky-Korsakoff figurant l'Asie. L'Afrique incarnée par Mme de Montalant était juchée sur un chameau escorté d'Arabes et de nègres. L'Amérique, miss Carter, une blonde au teint éclatant, se balançait dans un hamac, suspendu entre deux bananiers, portés par des nègres et environnés de Peaux-Rouges des deux sexes. L'Europe, Mme Barthélémy, était portée sur une litière qu'entouraient des paysans romains, des moujiks, des danseurs espagnols, des tziganes, etc.

A côté de ces mascarades de grand style à l'ordonnance officielle, il en existait de plus intimes où l'esprit, la gaîté, la fantaisie la plus ailée et la plus imprévue s'épanchaient sans le moindre souci de formalisme. C'étaient les redoutes vénitiennes quedonnait l'aimable Arsène Houssaye dans son hôtel de l'avenue de Friedland, cette curieuse demeure où il avait entassé, dans un fouillis pittoresque, des toiles de maîtres et des objets d'art réunis avec un patient amour. Voici quel hasard avait fait naître ces originales réunions. Un soir que l'ancien directeur de la Comédie-Française donnait un dîner dans sa galerie, deux de ses amis, qui n'étaient pas invités mais qui passaient devant l'hôtel pour conduirequelques femmes du monde à un bal masqué, montèrent l'escalier et se présentèrent à l'improviste avec leurs compagnes. Fort joyeusement accueillies sous leur masque, ces séduisantes intruses s'amusèrent de tout leur cœur. On ne put savoir qui elles étaient, vingt noms connus ayant été donnés par leurs cavaliers pour dépister les recherches. Mais, à deux heures du matin, les belles

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mystérieuses étaient encore là, promettant de revenir si on les y conviait.

L'idée plut à Houssaye qui s'engagea à renouveler la rencontre en inaugurant des soupers masqués réguliers. Ils obtinrent tant de succès que bientôt tous les dilettantes du plaisir voulurent en être. Avec son humeur narquoise et indépendante, l'amphitryon s'amusait aux difficultés, invitant à la fois grandes dames et femmes de théâtre. Il s'égayait à l'idée qu'on ne manquerait pas de prendre les mondaines pour des comédiennes et les comédiennes pour des mondaines. Pour bien des femmes un tel risque représentait un attrait de plus. Il se trouva d'authentiques duchesses pour penser que leur incognito serait à peu près respecté et pour faire demander des invitations, tout en jurant bien haut qu'elles n'allaient pas chez Houssaye. Les dames venaient masquées, cachant soigneusement leur nom et tout ce qui aurait pu les faire reconnaître. Elles rivalisaient d'entrain et d'audacieuses provocations au sein de cet artistique décor, parmi les vitrines où se mêlaient les ors, les émaux, les ivoires, les coffrets, les drageoirs, les chefs-d'œuvre du vieux Saxe et du vieux Sèvres, les faïences de Limoges, les caprices des pays du bleu. Dans l'assistance masculine se trouvaient réunis, en un voisinage unique et tout fortuit, les plus grands noms de l'aristocratie, de l'art, des lettres, de la politique : le duc d'Albe, le maréchal Canrobert, les deux Dumas, Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor, Gustave Doré, Offenbach, le général Fleury, Thiers, Emile de Girardin, etc.

Suivant la tradition si chère aux contemporains, pénétrer les masques constituait la grande distraction de ces soirées. Combien de surprises, parfois de déceptions ! Les propos s'échangeaient avec toute la liberté, tout l'abandon que permet la dissimulation du visage. Des intrigues s'esquissaient, plus ou moins dénuées

d'espoir, comme aux bals de TOpéra, mais avec combien plus d'attrait et de saveur en raison du milieu choisi auquel appartenaient les hardies invitées. Comme entr'actes à l'aimable comédie, on entendait Marie Sasse, la Patti, Hortense Schneider, à moins que ce ne fût Thérésa, Léonide Leblanc, Jane Essler et plus tard Sarah Bernhardt. De ces fêtes au charme si particulier Arsène Iloussaye écrira : « Je m'amusais moimême de si bon cœur que je ne me croyais plus chez moi.» La verve la plus folle, la cocasserie la plus abracadabrante étaient non seulement admises mais recommandées, témoin ce message qui semble venir de Charenton et que Xavier Aubryet lut à un souper, évoquant ainsi de drolatique façon les noms de tous les convives :

« Mesdames et messieurs, jusqu'à l'aube riez. Alexandre, tu m'affliges en m'apprenant ton départ. Taylor ni la grandeur ne nous rendent heureux. Karr souvent femme vacquerie. Qui terre a La Guéronnière a. N'allez pas jeter des Thiers dans mon Girardin. De Pêne nous sortions des portes de Trézène avec notre chanteuse T/i^r^sappréciée que le Champagne coulait comme de VAcquaviva à la claretie des lustres... »

Le charmant et si raffiné maître de maison présidait avec infiniment de bonne grâce et de gaîté à cette escrime de l'amour et à ces fusées de l'esprit. Un sourire d'aise illuminait son fin visage de doge à la barbe fleurie et odorante et il ne se déclarait satisfait que s'il pouvait respirer jusqu'au matin ce paradoxal bouquet de femmes, lié par lui, où le parfum délicat du grand monde se mêlait à l'arôme plus fort des loges d'artistes.

Sans présenter la même composition choisie et le même atticisme dans les conversations, on trouvait dans le Paris élégant d'alors bien d'autres endroits où de foug[ueu-x viveurs et de jolies femmes peu farouchçs

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, se réunissaient prour débiter des folies et parler d araour en vidant des flûtes de Champagne. Le plus connu, le plus légendaire de tous était ce salon du café Anglais qu'on appelait le grand 16 el dont les fenêtres donnaient sur le boulevard des Italiens et la rue Marivaux. Chaque soir, à minuit, il était bruyamment envahi par une bande de soupeurs et de soupeuses à la mise recherchée qui, après s'être consciencieusement repus et abreuvés, se livraient aux émotions du baccara jusqu'à neuf heures du matin. C'est là que se donnaient rendezvous les lions de la fashion, les cocodès .qui s'étaient fait de la haute noce une vocation et une fierté, et les demi-mondaines de grande marque. Que de joyeuses parties, de franches lippées et de coûteuses ripailles ont reflétées les hautes glaces de ce fameux grand 16 ! Parmi tant de boulevardiers en vue qui s'enorgueillissaient de fréquenter cet éden inaccessible aux fêtards de moyenne volée, il faut citer ce roi des plaisirs parisiens qu'était le duc de Grammont-Caderousse, son compagnon le plus attitré le prince d'Orange, le prince Paul Demidoff, neveu du mari delà princesse Mathilde, le jeune duc de Rivoli qui avait toute l'allure d'un brillant officier de mousquetaires ; le marquis de Modène, à l'esprit mordant et caustique; le beau Daniel Wilson, à qui sa chevelure d'un blond vénitien valait mainte conquête ; Bryan, petit-fils du membre du Directoire Rewbell ; lord Hamilton, qui mourut après un souper à la Maison-Dorée ; le très riche financier Raphaël Bishoffeheim; Khalil-bey, qui vivait en nabab, jetant l'argent par les fenêtres; son émule Mustapha-pacha, le prince d'Arenberg, Espeletta, le prince Lubomirsky, Paskewitch, le prince Nariskine, le vicomte de Merlemont, le prince Galitzine, le comte d'Hérisson, le baron Bartier, le baron d'Auriol, de Rennepont et ce comte de Viel-Castel dont la dent était aussi dure dans ses spirituelles médisances que pleine d'initiative devant un

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fin repas, qui paria d'engloutir à lui tout seul, au café Anglais, un dîner de vingt-cinq louis et gagna haut la main sa gageure*.

Quant aux jolies invitées, elles se recrutaient le plus ordinairement parmi les femmes de théâtre et les princesses les plus affriolantes de la galanterie. Mais on avait soin de ne pas les confondre. Quand on convoquait les premières, on disait aux secondes sans plus de façons: « Repassez demain. » On vit souvent, dans le célèbre salon cher aux amateurs de vie joyeuse, Anna Deslion, qu'on avait surnommée Cléopâtre à cause de sa beauté brune et mate de caractère oriental ; Esther Guimond, qui entretint une longue intimité avec Emile de Girardin et Nestor Roqueplan ; Cora Pearl, qui, entre autres particularités, porta à un de^ gré jusqu'alors inconnu l'art d'accommoder son visage, arborant des cheveux jaunes, irisant ses cils, illuminant ses yeux, moirant ses joues de teintes neigeuses, boréales et nacarat; Marguerite Bellanger aux formes idéales, de son vrai nom Julia Lebœuf, ancienne écuyère de cirque qui continuait à monter beaucoup à cheval, et qui fit tant parler d'elle par la toquade assez peu durable qu'elle sut inspirer à l'Empereur grâce à son aplomb et à son adresse persévérante.

Dans cette esquisse des dernières élégances du Second Empire, on ne peut passer sous silence ce milieu spécial né vers le début du règne et qu'on appela le demi-monde. Il se composait de déclassées de la société bourgeoise, telles que celles dont Alexandre Du-

1. Voici le menu de ce dîner : Potage essence gibier ; vin de Tokay ; laitance de carpe au Xérès ; cailles désossées en caisse ; truite du lac de Genève essence écrevisse ; vin de Johannisberg glacé ; faisan rôti bardé d'ortolans; pyramide de truffes entières ; Clos-Voageot de 1819 ; compote de fruits Martinique à la liqueur de Mme Amphoux ; sorbet au marasquin ; Stilton ; marsala glacé ; raisin de Malaga frais en grappes ; vins de Chypre de la Commanderie ; vin de Constance.

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mas fils s'est fait Tobservateur et le metteur en scène dans sa célèbre comédie du Demi-monde, et de parvenues de la galanterie menant grand train, donnant de brillantes réceptions et s'entourant autant qu'elles le pouvaient de personnages de distinction et d'artistes. De ce milieu à peu près disparu de nos jours deux représentantes surtout s'étaient acquis dans la capitale une réelle notoriété : c'étaient Mme Musard et la Païva.

Née en Amérique sous le nom d'Élisa Parker, Mme Musard avait débuté comme servante dans une auberge des bords de l'Ohio. Sa beauté, sa grâce et son ambition la poussèrent vite à sortir d'une aussi humble condition. De fructueuses aventures d'amour lui permirent de se constituer une garde-robe capable de la conduire à toutes les victoires. A Bade, cette Corinthe du temps, elle fît la connaissance, puis la conquête du roi Guillaume III de Hollande à qui elle ne résista que juste le temps nécessaire à le rendre plus épris et plus prodigue à son égard. Il fit en peu de temps sa fortune, surtout par le don de nombreuses actions de mines de pétrole qui atteignirent une hausse considérable. C'est alors qu'elle se mit en ménage avec le musicien Musard, bien connu pour avoir conduit l'orchestre du bal public qui portait son nom.

Le nouveau couple vécut au milieu d'un luxe inouï. Tout Paris, toute la presse parla de Mme Musard. Les badauds s'émerveillaient à qui mieux mieux devant ses tant fastueux équipages, les demi-daumont qu'elle avait mises à la mode et que conduisait un mignon postillon d'une douzaine d'années, ses huit-ressorts aux laquais poudrés, dans lesquels elle se montrait à demicouchée, altitude qu'imitèrent aussitôt toutes les belles impures, puis toutes les mondaines. Elle possédait les plus admirables chevaux de Paris dans ses écuries où, par un bizarre caprice, elle aimait à donner de fins

déjeuners auxquels les sportsmen les plus en renom étaient heureux de se voir conviés. Les salons de son hôtel de l'avenue d'Iéna décoré par Chaplin et de son château de Villequier servaient de cadre à de splendides fêtes où l'on voyait des écrivains et des artistes tels qu'Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Albéric Second, Chaplin, Ziem. A ce train ses millions s'envolaient les uns après les autres, quand elle devint subitement folle et mourut peu après. Et l'on apprit seulement alors qu'elle n'avait jamais été mariée avec Musard.

Celle qu'on appelait communément la Païva était une Juive de la Pologne prussienne qui avait d'abord eu nom Thérèse Lachmann. Avec ses grands yeux un peu à fleur de tête et brillants d'une flamme conquérante, ses lèvres rouges et charnues, sa gorge au ferme dessin et ses formes pleines, elle était armée de tout ce qu'il faut pour agir sur la sensualité des hommes. Elle passa à Paris ses premières années de jeunesse. Mariée peu de temps à un petit tailleur nommé Villegoing, puis vivant avec le compositeur Herz qui lui apprenait le piano et la faisait passer pour sa femme, elle en vint vite à un trafic non dissimulé de sa désirable personne. Cela n'alla pas, au début, sans de dures épreuves, mais la couturière Camille, dvale de Palmyre, assura sa réussite en lui confectionnant à crédit d'ensorcelantes toilettes. Elle fit l'admiration du Londres brillant dans sa loge découverte du Covent-Garden et parvint à s'assurer la tendresse passionnée du riche lord Stanley. Mais Paris lui manquait. Elle y revint et y épousa très régulièrement un noble Portugais, le marquis Aranjo de Païva qu'elle laissa bientôt et qui se suicida, après avoir vécu quelque temps d'expédients et de trompe-l'œil. Elle rencontra alors un gentilhomme silésien, allié à la famille royale de Prusse, le comte Henckel de Donne rsmarck

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qui s'éprit fougueusement d'elle et lui consacra sans réserve son immense fortune. Pour elle il acheta la terre et le château de Pontchartrain et fit bâtir ce somptueux hôtel des Champs-Elysées qui défraya si fort la chronique de l'époque.

Construite dans le style de la Renaissance, celle

Un coin de salon en 1865.

D'après une aquarelle de Constantin Guys.

demeure de l'ancienne vendeuse d'amour va devenir la plus riche et la mieux ornée de tout Paris. L'escalier, avec ses degrés, sa rampe, ses balustres et jusqu'à son revêtement mural, a été entièrement construit en onyx. Paul Baudry a peint les plafonds. Les salons sont tendus d'un damas cramoisi, spécialement tissé par les métiers de Lyon pour la bagatelle de 800.000 francs. La salle de bain dépasse en luxe celle d'une sultane. On se récrie d'admii^ation, mais le passé de la déesse du lieu fait jaillir çà et là des mots cinglanls.

— Où en sont les travaux ? demande-t-on à Au rélien Scholl qui compte parmi les familiers de la dame.

— Ça va, répond-il. On a déjà posé le trottoir.

Que de magnifiques et plantureuses réceptions dans cette princicre résidence ! Les dîners de la Paiva jouissaient d'une exquise renommée*. Sa table lui coûtait annuellement 5oo.ooo francs. Parmi les convives les plus fréquents, se trouvaient Théophile Gautier, Paul de Saint-Viclor, Eugène Delacroix, Paul Baudry, Emile de Girardin, Léon Gozlan, Arsène lloussaye. Mais, en raison, sans doute, de la méfiance des femmes galantes à l'égard de leur sexe, une seule femme était admise : Mme Roger de Beauvoir.

Malgré tant de luxe et d'effrénées dépenses, l'origine israéhte de la belle hôtesse se retrouvait dans le conlrôle étroit qu'elle exerçait sur tous les achats de la maison, toutes les sommes payées pour son service et dans une surveillance domestique confinant à la lésinerie. Brillante causeuse, racontant avec vivacité ses abondants souvenirs, elle ne manquait pas d'esprit de repartie. Faisant allusion à son origine polonaise, Arsène Houssaye lui dit, un jour :

— C'est l'amour qui vous a appris le français.

— Non, répliqua-t-elle, c'est le Français qui m'a appris l'amour.

La guerre l'obligea à partir en Allemagne. Quelle raison aurait eue, d'ailleurs, cette courtisane étrangère de demeurer chez nous ? Avec l'écroulement tragique du régime sous lequel elle avait fait sa merveilleuse fortune, devaient s'apaiser pour longtemps le tourbillon des fêtes grisantes el toutes les féeries du plaisir fastueux. Le tonnerre lugubre du canon allemand victorieux allait f'aire taire les tlonflons dont avait si longtemps résonné une capitale heureuse et comme rajeunie. C'en était fini des élégances du Second Empire.

I. — Ingres. —Une belle et féconde vieillesse. — Le peintre à son atelier.— Son humeur irascible. — Un bourru bienfaisant. — Les admirations et les haines d'Ingres en peinture. — Sa passion pour la musique. — Imprudence fatale.

IL — Baudelaire.— Sa façon de vivre. — Séjour à Bruxelles. — Projet d'un ouvrage satirique. — Maladie de Baudelaire. — Il perd la parole. — Retour à Paris. — A la maison de santé de Chaillot. — L'apothéose.

III. — Rossini. ~ Fin précoce et inexplicable dune carrière musicale. — Décadence de la musique italienne. — La vie d'un compositeur à la retraite. — Une Russe trop curieuse. — Opinions de Rossini sur les maîtres et sur lui-même. — Un ménage modèle. — Les fêtes de Pesaro. — Cruelle agonie. — La cérémonie funèbre.

IV. — Lamartine. — Ses folles dépenses et sa ruine. — Spéculations désastreuses. — Pour éviter Clichy. — Un providefttiel billet de mille francs. — La chambre de Lamartine. — Le Cours familier de littérature. — Lamartine mis en tutelle. — Intervention de l'Impératrice. — Les derniers jours et la mort.

V. — Berlioz. — Insuccès de sa musique. — Injustice de la critique à son égard.— Chute des Troyens à Carthage. — Un jugement implacable de Wagner.— Désespoir et misanthropie de Berlioz. — Un amour qui se réveille. — Séjour à la Côte d'azur. — La fin d'un incompris.

VI. — Sainte-Beuve.— Une existence laborieuse etbourgeoise.— Les dîners d'amis. — Opinions {Politiques de Sainte-Beuve. — II est nommé sénateur. — Il défend au Sénat la libre pensée. — Simplicité de ses funérailles. — Une prophétie.

La êociETE Dtj âfeco^îD ËMpihË

Durant la période de qualre années qu'embrasse ce volume, la France a perdu quelques-uns de ceux qui contribuaient à sa gloire : deux poètes de génie : Lamartine et Baudelaire; deux grands musiciens : Rossini et Berlioz ; un peintre qui semble bien avoir été le premier de son temps : Ingres ; un critique qui n'a pas trouvé d'égal depuis lors : Sainte-Beuve. Nous allons les montrer au cours de leurs dernières années. Celles-ci ne sont-elles pas, avec les premières, celles qui révèlent avec le plus de relief et d'intérêt dramatique l'éclatante personnalité des âmes d'élite?

Commençons par Ingres qui s'éteignit le premier. Sa vieillesse est une des plus fécondes et des plus lumineusement créatrices qu'ait retenues l'histoire de l'art. Il tournait aux environs de ses soixante-quinze ans quand il peignit l'Apothéose de Napoléon Z^"", Molière à la table de Louis XIV, Jésus au milieu des docteurs et cette exquise Source, pourtant débordante de fraîcheur printanière, qui a inspiré à Théodore de Banville ces vers où la justesse se confond avec le charme :

Jeune, oh ! si jeune avec sa blancheur enfantine Debout contre le roc, la Naïade argentine 'Rit- Elle est rêve, candeur, innocence, jeunesse ; Sa bouche, fleur encor, laisse voir, en s'ouvrant, Des perles; son oreille a l'éclat transparent Et les tendres rougeurs des coquilles marines Et la lumière teint de rose ses narines.

C'est que chaque jour chez Ingres avait ajouté à la perfection de son art. Pour lui plus que pour n'importe quel autre, le génie, suivant le mot de Buffon, a

Les morts illustres 36^

été une longue patience. Sa carrière révèle Tinflexibilité continue d'une ligne droite et Delacroix la résumait très exactement quand il disait : « Il aie génie de l'entêtement. » Pourtant, au Salon de 1859, son Bain taré parut marquer une défaillance et trahit une certaine Sénilité. Mais les œuvres et les années qui suivirent apportèrent triomphalement des témoignages tout contraires. Non seulement il corrigea les faiblesses du Bain turc, mais à plus de quatre-vingts ans il recouvra comme une seconde jeunesse qui se manifesta même d'une manière physique, car il ne se servit plus de lunettes pour travailler.

Tous les jours, sans jamais en manquer un, on voyait arriver d'un pas guilleret à son atelier ce petit vieillard ventripotent à figure vulgairement bourgeoise et renfrognée qui lui aurait donné plus l'air d'un magister que d'un maître de la peinture, si l'on n'avait lu l'orgueil etl-a volonté dans son regard dur, son sourcil froncé, la crispation serrée de ses lèvres. Derrière ce visage épais et haut en couleur, le lutteur infatigable et opiniâtre transparaissait. Il s'asseyait, s'essuyait le visage avec son mouchoir, se tapotait un moment les genoux avec ses doigts, puis soudain un homme imprévu se révélait, nerveux, brusque, intolérant, irascible, avec des impatiences et des colères d'enfant, des boutades d'homme des bois, parfois même des crises de pleurs comme une femme. Bien loin d'atténuer son tempérament impétueux, verbeux et impulsif de natif de Monlauban, l'âge en avait exagéré l'acidité. Ses élèves s'en apercevaient plus que personne. L'un d'eux ayant osé lui dire, un jour : « Moi, je vois comme ça », il lui répliqua dans une explosion d'olympi^enne colère :

— Ce que je vois, moi, monsieur, c'est que nous ne nous entendons pas, que nous ne nous entendrons jamais et quand on ne s'entend pas ..

S64 LA. socirh'é du second empjrë

El il montrait la porte. C'était, d'ailleurs, un bourru Ijienfaisant et nui ne manifestait pas d'humeur moins rud© au milieu de ses mouvements de générosité. Un jour, il rencontra dans la rue un de ses élèves qui devaient lui faire le plus d'honneur, Jules Lefèvre.

— Eh bien, ronchpnna-t-il, on ne vous voit plus. Est-ce que vous avez été malade ? Alors pourquoi ne travaillez-vous pas? Vous n'êtes plus tout jeune, Vous n'ayez pas de temps à perdre.

Fort gêné, Lefèvre répondit que, devant deux mois au massier, il n'osait pins retourner à l'atelier.

— Comment, monsieur ! rugit Ingres. Avez-vous rintenlion de m'insulter ? Suis-je un marchand ? Je vous attends demain à l'atelier ou je considérerai votre conduite comme une insulte personnelle. El que jamais cette question ne revienne entre nous*.

Les emportements du vieux maître se montaient à un diapason particulièrement aigu quand on contredisait devant lui ses prédilections en art, qu'on n'adorait pas suffisamment ses dieux, Raphaël en tête, oU qu'on entopnait le dithyrambe en faveur des peintres qu'il n'aimait pas. Il y comprenait en bloc tous les colo^ ristes, car il professait un souverain dédain pour la couleur qu'il appelait une idole.

— La couleur, criait-il, ne m'en parlez pas ! Elle est bonne pour les gens ivres.

Il y avait des recettes bien connues pour le mettre en colè,re. Dès qu'il entendait vanter Hubens et la richesse de son colorisj il jetait feu et flamme:

,— Rubens, un boucher! Rien de plus ! Chacun de se,3 Uibleaux est un étaL C'est l'ennemi, c'est le grand cpprupteui*. -\ T %

Son amî le docteur Cabarrus possédait dans sa galerie un^ ébjppissante tpilede Théto^ore Ghassériau dont il

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