‹ La société du second empireChapitre 32 sur 56 · AMkVBY Du\ AL, L\Altlier d'/ngresi ^yi · texte numérisé non relu

AMkVBY Du\ AL, L\Altlier d'/ngresi ^yi

ne pouvait éviter la vue chaque fois qu'il venait le voir. Il en éprouvait une telle exaspération qu'il relevait alors gravement les larges pans de son interminable redingote, se voilait la face comme César devant Brutus et

Ingres.

passait le plus rapidement possible. Malgré l'expérience de l'âge, il n'existait pas de juste milieu, dans cette nature demeurée si ardente, entre l'exécration et l'adoration. Et cependant les compliments hyperboliques à son adresse avaient le don de le mettre en fureur.

Admirant à son atelier le fameux portrait de M. Berlin, un de ses visiteurs alla jusqu'à le comparer à Raphaël. Ce fut comme une décharge électrique :

— Je ne permets pas, monsieur, qu'on prononce de pareils noms devant un ouvrage de moi, qu'on ose me comparer à cet homme divin ni à aucun autre de ces grands maîtres. Je ne suis rien, non rien à côté de ces colosses. Je suis... je suis haut comme ça. Enfin on ne me voit pas, monsieur. Quant aux contemporains, c'est autre chose, je suis solide sur mes ergots... je ne les crains pas.

Et ce disant, il redressait sa petite taille en frappant le plancher de ses deux talons. Tout Ingres était là dans sa modestie et son orgueil, cet orgueil qui avait amené chez lui d'autres poussées d'e3caspération, en particulier contre un amateur de peinture qui avait parlé dédaigneusement d'une de ses toiles. Il finit par le provoquer en duel et, pour que la rencontre n'eût pas lieu, le ministre de l'Instruction publique prévenu dut le faire garder à vue et le retenir prisonnier à l'Institut d'où il s'apprêtait à sortir avec deux épées sous le bras.

D'une manière générale, d'ailleurs, il se mettait au dessus des critiques et même au-dessus de son époque. « Je ne suis plus, disait-il, je ne veux plus être de ce siècle apostat. » Il vivait à l'écart, fréquentant peu les milieux d'artistes, entouré sous le toit domestique de la tendre sollicitude de sa seconde femme. Malgré sa passion pour la musique, il n'allait presque plus en entendre au detiors. Mais il n'avait pas abandonné ce légendaire violon d'Ingres qui avait été son premier gagne-pain au temps lointain où il jouait à l'orchestre du théâtre de Toulouse et où il avait remporté dans un concerto de Viotti un succès qui l'avait grisé plus que tous ceux dont sa palette devait le combler. Peu ne s'en fallutqu'il restât toute sa vie violoniste professionnel.

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Octogénaire, il avait conservé le même enthousiasme pour l'œuvre des grands compositeurs. Il écrivait : a Je ne vais plus dans les concerts qui fatiguent trop mes nerfs, mais j'aime le quatuor de chambre et la musique de piano. Avec cet inslrument, la musique vient toute seule par la lecture. C'est là qu'on la goûte, qu'on la savoure... Mon excellente Delphine (Mme Ingres) embellit ma solitude presque tous les soirs par les sonates du divin Haydn et je l'accompagne quelquefois. »

Détail peu connu, Ingres avait été nommé sénateur en 1862, mais les déliJ)érations politiques ne Tenlevèrent guère à l'atelier et il se garda surtout soigneusement du plus petit discours. Il consacrait plus volontiers ses loisirs à ses amis. L'un des plus intimes était le compositeur Auber qu'il avait connu en 1796 dans un petit théâtre de la rue des Francs-Bourgeois où il jouait du violon. En i865, il fut atteint dans ses affections les plus chères par la mort d'Hippolyte Flandrin, le plus aimé de ses élèves qui s'était montré, toute sa vie, comme lui même, un laborieux, un probe et aussi un Grec. Car la Grèce avait été la grande éducatrice d'Ingres, peintre moderne plus épris de la ligne qu'aucun sculpteur antique. 11 aimait à se revendiquer d'elle et à l'appeler sa mère, ce qui faisait dire à cette mauvaise langue d'Auguste Préault :

— C'est un Chinois qui se prend pour un Athénien.

Les premiers jours de l'année 1867 le trouvèrent admirablement portant malgré ses quatre-vingt-sept ans. Jamais hiver ne lui avait paru plu» favorable. 11 donna une soirée musicale avec exécution très artistique des quatuors de Beethoven, d'Haydn et de Mozart. Puis, dans la nuit du 8 au 9 janvier, il commit une imprudence à laquelle sa robuste vieillesse ne put résister. Un tison ayant roulé de Tâtre sur le parquet, une épaisse fumée emplit sa chambre et, avec son impatience coutumière, il quitta son lit et alla en chemise ouvrir

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une fenêtre^ afin qu'elle se 'dissipât. Une fluxion de poitrine se déclara qui amena la fin au bout de cinq jours. L'artiste à la vie vaillante et simple accueillit la mort avec vaillance et simplicité. Le prêtre qui vint lui apporter les derniers sacrements lui parla des u grandes choses » qu'il avait faites pour ce Dieu qui maintenant le rappelait à lui. Le mourant répondit:

— Ah ! que suis-je, moi, qu'ai-je été? Dieu ! C'est lui seul qui est grand.

Longtemps après sa mort, on continua, avec une nuance de satire, à l'appeler « M. Ingres. » Cela définissait assez justement ce qu'il y avait eu de rigide, d'austère, de dédaigneux, en même temps que de bourgeois dans sa magnifique carrière. 11 n'en faut pas moins admirer pleinement tout ce qu'a laissé de pure beauté et d'harmonieuse sincérité dans son œuvre si' probe ce peintre à l'âme noble, et haute qui disait, dans ses derniers jours, à ses élèves :

— Soyez humbles devant la nature. Vous tremblez devant elle ? Tremblez, mais ne doutez pas.

Vers '1862, Charles Baudelaire, qu'oti se représente souvent à tort comme un misanthrope à l'œil fatal vivant dans une farouche et maniaque solitude, avait dans les milieux de lettres et sur le boulevard la réputation d'un homme aimable et courtois, patient à la sottise et à la contradiction, indulgent aux autres et à la vie. Causeur délicieux, il était très recherché dans tous les cercles littéraires parisiens où l'on remarquait fort ses cols byroniens, ses gants roses et ses bottes vernies. H est vrai qu'il menait une vie étrange et aussi déréglée que possible. 11 avait dissipé une

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assez grosse fortune, héritée de son père, au temps où il habitait, dans l'île Saint-Louis, l'hôtel Pimodanoù il avait fondé le fameux Club des Uaschichiens. Non content d'absorber ainsi du haschich, il s'adonnait encore à l'opium et au laudanum. Il se couchait fort rarement. Aussi son ami Asselineau disait il de lui :

— Baudelaire rentra un jour chez lui et dormit sous son lit pour étonner les matelas.

Le procès des Fleurs da mal avait provoqué chez lui une douloureuse indignation.

— Vous vous attendiez à être acquitté ? lui demanda-t-on.

— Acquitté ! se récria le poète. J'attendais qu'on me fit réparation d'honneur.

Il venait de publier son quatrième volume de la traduction d'Edgar Poë, quand, en avril i864, il partit pour Bruxelles. Il rêvait d'y faire des conférences à l'imitation de Dickens, Thakeray et Longfellow qui avaient gagné ainsi des sommes importantes. Il ne trouva qu'un succès honorable mais fort peu fructueux q[ui contribua beaucoup à lui inspirer une profonde inimitié pour les Belges, bientôt transformée en une hantise persécutrice. Pour lui, c'était un peuple amoureux sans galanterie, familier sans politesse, impertinent sans esprit, impie sans élégance, dont la propreté se réduisait à une parade. « Tout est propre ici, disait-il, excepté l'homme et la femme. » Cette obsession maladive lui donna l'idée d'écrire un livre violemment satirique pour lequel il consigna dans ses notes plusieurs projets de titres: La grolesque Belgique , Une capitale pour rire. Une capitale de singes. Il fit le plan de ce livre et se mit à accumuler les observations et les paperasses qui devaient servir à sa composition. Ce travail suffit à peu près complètement à l'absorber, car durant deux années, il ne publia que le cinquième et dernier volume de sa traduction d'Edgar Poë..

Le plus singulier, c'est qu'il ne revenait pas à Paris et continuait à habiter cette capitale qu'il exécrait. En i865 cependant on le revit sur le boulevard des Italiens, très grossi, les cheveux blanchis, la démarche alourdie. Mais, malgré l'insistance de ses amis Théodore de Banville, Théophile Gautier, Asselineau, il repartit au bout de deux ©u trois jours pour la cité flamande qu'il voulait vouer au ridicule inexpiable.

— Ce Baudelaire est étonnant ! s'exclamait Gautier. Conçoit-on cette manie de s'éterniser dans un pays où Ton souffre ? Moi, quand je suis allé en Espagne, à Venise, à Constantinople, je savais que je m'y plairais et qu'au retour je ferais un beau livre. Lui, Baudelaire, il reste à Bruxelles où il s'assomme pour le plaisir de dire qu'il s'y est assommé.

Lors de ce passage à Paris, Baudelaire avait parlé assez vaguement d'étourdissements et de douleurs de tête, mais, comme il s'était montré néammoins gai et jaseur, ses amis ne s'en étaient pas sérieusement inquiétés. Au commencement de l'année suivante, des. bruits alarmants circulèrent sur la santé du poète. Puis Asselineau reçut de lui une sorte de bulletin de santé qu'il lui avait demandé pour le montrer à un médecin de Paris. Quelle effroyable révélation ! Depuis plusieurs mois, l'infortuné auteur des Fleurs du mal était en proie à d'atroces et incessantes névralgies, à des vertiges qui le faisait trébucher et rouler à terre comme un homme ivre, à des rhumatismes aigus et lancinants, à de torturantes crises nerveuses. Puis plusieurs attaques d'apoplexie fondirent sur lui comme la foudre, sans enlever cependant à l'homme de courage et d'énergie qui vivait toujours en lui ni la conscience ni la volonté. Et enfin, misère suprême, tourment qui semblait envoyé par une implacable ironie du sort à ce passionné du verbe rare et choisi, à cet improvisateur étincelant, à cet inspiré diseur

de vers, il perdit complètemciit l'usage de la parole.

« On constata d'abord, dit Théophile Gautier, une

certaine lenteur de parole et une hésitation de

plus en plus marquée dans le choix des mots.

Baudelaire.

mais comme Baudelaire s'exprimait souvent d'une façon solennelle et sentencieuse, appuyant sur chaque terme pour lui donner plus d'importance, on ne prit pas garde à cet embarras de langue, prodrome de la terrible maladie qui devait l'emporter. L'idée vivait toujours en lui, on s'en apercevait bien à l'expression des yeux, mais elle était prisonnière et muette, sans aucun moyen de communication avec

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rexlérieur dans ce cachot d'argile qui ne devait s'ouvrir que sur la tombe ^ »

A celle aphasie s'était jointe l'hémiplégie. Baudelaire ne pouvait plus conlinuer à rester dans sa désespérante solitude de Bruxelles. Sa mère, la générale Aupick, accompagnée du peintre Alfred Stevens, le ramena à Paris, au mois de juillet. Charles Asselineau, son si dévoué ami, vint l'attendre à la gare du Nord et son sang se glaça quand le voyageur, effroyablement changé, débarqua du train, soutenu par ses deux compagnons, et qu'il le salua d'un éclat de rire sonore et persistant.

Cependant Baudelaire n'était pas fou et la notion très précise de son élat ajoutait à ses souffrances, il s'efforçait, d'ailleurs, de paraître gai, se mettail parfois à chanter, aimait à voir des visages joyeux et à entendre des plaisanteries. Il n'avait pas perdu l'espoir de guérir. Ce qui surtout l'assombrissait, c'était la peine qu'il éprouvail à se faire comprendre et il insistait avec véhémence pour y parvenir. Il en éprouvait une telle faligue qu'il tombait ensuite épuisé sur un divan et c'était toujours ce qui se passait quand il était arrivé à lancer un nom difficile à prononcer. On l'avail fait entrer dans une maison de santé à Chaillot, Mais, durant les premiers mois, il en sortit fréquemment pour se promener en voiture, faire des visites, dîner au dehors. Plusieurs fois, Nadar organisa pour lui des repas pleins d'eritrain où il retrouva ses amis avec bonheur. Mais il dut bientôt renoncer à ces réunions qu'il payait ensuite d'insomnies et d'excitations nerveuses suivies d'accablements dont son traitement se trouvait contrarié.

Au début de l'année 1867, il conçut le projet d'une nouvelle édition des Fleurs du mal à la librairie Michel Lévy et, trompé par une heureuse illusion, il espéra

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