‹ La société du second empireChapitre 33 sur 56 · Théophile Gautier. Préface aux Fleurs du mal · texte numérisé non relu

Théophile Gautier. Préface aux Fleurs du mal

qu*il pourrait lui-même la surveiller. Sur un almanach il montra du doigt la date du 3i mars comme celle qu'il désirait attendre avant que rien ne fût mis en train, parce que son imagination imprudente la faisait luire à ses yeux comme une aube de délivrance. Hélas! elle passa, d'autres passèrent sans que son mal s'améliorât. Alors il comprit sans rémission que la mort l'avait désigné et que c'en était fini à jamais de sa parole, de son génie et de lui-môme. Il ne voulut plus quitter son lit, continua jusqu'au bout à- recevoir les visiteurs avec un sourire douloureux et résigné et il s'éteignit sans souffrance, le 3i août, à l'âge de quarante-six ans.

Le 2 septembre, tandis que le tonnerre retentissait dans un ciel lourd de nuées, on l'emporta au cimetière Montparnasse. Le ministre de l'Instruction publique et la Société des Gens de lettres n'avaient pas daigné se faire représenter. A l'église, l'assemblée se borna à une centaine de personnes. Il n'en restait plus qu'une cinquantaine autour de la tombe. Depuis deux jours, cependant, Asselineau avait battu Paris pourassurer à son ami des funérailles convenables. Le soir même du décès il écrivait à Jean Wallon, le suppliant d'obtenir dans le journal l'Etendard un article d'Auguste Vitu. Et Asselineau ajoutait: « Que l'on voie que l'article part du cœur. Il se dira assez de sottises sur ce pauvre garçon. » Certains journaux saluèrent, en effet, cette fin sitragigue par des jappements haineux et ridicules. Puis l'ami du défunt avait cherché, pourparler sur sa tombe quelque sommité, songant successivement à Sainte- Beuve et à Théophile Gautier. Mais le premier était malade, le second se récusa en invoquant les exigences du feuilleton, Asselineau dut se rabattre sur Théodore de Banville. Et il se trouva qu'avec ce pis-aller commença l'apothéose de Baudelaire.

« Les Fleurs du mal, proclama avec feu Banville, sont l'œuvre non pas d'un poète de talent, mais d'un

poète de génie. Et, de jour en jour, on verra mieux quelle place tient dans notre époque tourmentée et souffrante cette œuvre essentiellement française, essentiellement originale, essentiellement nouvelle. »

La postérité a donné raison à cette prophétie. ]\'avons- nous pas vu depuis lors M, Paul Claudel placer Baudelaire sur le même rang que Dante, M. André Gide le mettre au-dessus de Victor Hugo, M. Henri Bataille le sacrer fondateur de la poésie moderne? L'apothéose continue et peut-être n'en avons-nous pas vu l'apogée.

ni

La vie de Bossini offre un singulier mystère. En sa première partie, on assiste au spectacle d'une fécondité sans pareille dans la composition musicale. A trentesept ans, l'auteur du Barbier de Séville avait écrit trentecinq opéras et donné toutes les preuves d'un génie étonnamment facile, produisant des chefs-d'œuvre avec une prodigieuse rapidité et presque sans effort. Et puis brusquement, comme sous le coup d'une fatigue insurmontable ou d'une impuissance subite, il abdique et n'écrit plus une note de nausique, tout au moins pour le théâtre.

Ce compositeur, dont la verve d'aspect inépuisable avait renouvelé l'opéra italien, qui y avait introduit un style éminement personnel reposant avant tout sur la sensation musicale, cet extraordinaire virtuose des triolets, des crescendos et des rythmes ternaires va tout d'un coup dire adieu à la scène lyrique pour laquelle il semblait si bien avoir été créé et c'est tout juste si, en trente-neuf années, il écrira quelques morceaux de musique religieuse, mélodies, pièces pour piano et une ou deux œuvres dé circonstance. De cette longue période d'indigence on n'a guère retenu de lui qu'une messe so-

lennelle composée pour l'inauguration de Thôlel de son ami le comte Pillet-Will et une cantate chantée à la distribution des récompenses de l'Exposition de 1S67. Encore ces compositions sont-elles restées inédites de son vivant.

Comment expliquer un si frappant contraste entre les deux parties d'une carrière ? On pourrait attribuer celte cessation absolue dans la production artistique à l'état d'hypocondrie prolongée, à l'espèce de maladie noire dont Uossini souffrit cruellement à Milan, puis à Bologne, avant qu'il n'eût pris le parti de venir habiter Paris où il se fixa définitivement en i855. Mais il y avait déjà dix ans qu'il ne composait plus quand il fut assailli par ces troubles. Faut-il voir la cause de son oisiveté bien décidée dans son indolence notoire et son enrichissement rapide succédant aux difficultés financières de ses premières années de labeur ? Peut-être, mais il semble que cette cause tint surtout à l'évolution de l'ait musical qui s'engageait dans une voie où il ne voulait ni pouvait le suivre.

Beethoven, Weber, Berlioz, Schumann, Wagner avaient découvert des horizons nouveaux dans la contemplation desquels le siècle s'absorbait de plus en plus et qui représentaient pour les compositeurs un but définitif sur lequel on ne discutait même plus. On abandonnait chaque jour davantage la mélodie pour tout demander à la symphonie. L'orchestre empiétait de plus en plus sur le chant. Le bel canio tournait à la vieillerie. La musi(|ue italienne était sur le point de moui'ir.

Bossini déplorait amèrement l'état d'appauvrissement où était tombé son pays au point de vue musical. Il était resté plein d'admiration pour les maîtres, ses compatriotes et contemporains, qui s'appelaient Bellini, Donizeiti, Carafa, Pacini, Mercadante. Mais il se montrait plein de dédain pour leurs successeurs. Il rendait

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cependant justice au g6ni,e de Verdi, tout en le caractérisant de façon plaisante en raison de son tempérament énergique jusqu'à la violence.

— Ah ! oui, Verdi, disait-il avec l'accent qu'il ne perdit jamais, oune mousicien qui a oune casque.

Il avait conservé dans sa vieillesse son esprit malin et jovial, son humeur gouailleuse un peu verte, un peu crue, pleine de verve mais a^sez dépourvue d'atlicisme. Ses propos s'assaisonnaient d'un sel plus gaulois que français, plus exubérant que méchant, plus caustique que sceptique. C'était un bonhomme aimable et gai, chez lequel certaines manies avaient gardé toute leur puérilité. L'une des plus cocasses était sa peur des chemins de fer et de la mer. Voyageant en Italie, il avait préféré rouler huit jours dans une mauvaise chaise de poste que de prendre le train.

— Je ne suisjamaisalléà Palerme, racontait-il, malgré l'envie que j'en avais, parce qu'il m'eût fallu traverser la mer et que j'en avais une peur horrible.

11 vous confîaitégalement qu'ayant été obligé de passer la Manche pour se rendre à Londres, il avait, au retour, fait(( sa croce », en se jurant de n'y plus retourner.

Son péché mignon était la gourmandise et il a laissé une réputation bien établie de gastronome qui a fait donner son nom à une façon d'apprêter le tournedos. Il avait gardé à la cuisine italienne une grande fidélité de goût et faillit se fâcher, un jour, avec son vieil ami Meyerbeer, parce que celui-ci avait osé prétendre que la choucroute valait le macaroni.

Il habitait à Passy une coquette et confortable villa qu'il avait fait bâiir. La ville de Paris avait voulu lui en offrir le terrain à titre purement gracieux. Il s'y était refusé, mais avait accepté un fort rabais sur le prix de vente. Un magnifique potager atlenait à la maison et le vieux maestro y cultivait des légumes inconnus chez nous et dont onlui envoyait les graines d'Italie, nolam-

tûenile Zr'ucchetto, sorte de petit potiron qui, coupé en minces tranches et frit, dégage un arôme des plus appétissants.

Encore alerle, il marchait tous les jours pendant deux heures sur le boulevard qui longeait sa maison. Quantité d'admirateurs indiscrets guettaient son apparition quotidienne. Une dame russe réussit à l'exaspérer. Après l'avoir, à plusieurs reprise^jv examiné et détaillé avec une naïve insolence, elle sollicita une audience. Rossini lui fit dire :

— Je ne fais rien pour rien. Si cette dame m'apporte une botte d'asperges, elle pourra me contempler à loisir.

Et, désignant sa taille qui atteignait un embonpoint marqué, il ajouta :

— Cette dame pourra même faire le tour de ma personne. Mais il me faut mes asperges.

L'enragée Moscovite comprit qu'il y avait une nuance entre un grand artiste et une girafe et elle s'abstint.

Il n'avait pas cessé de s'intéresser à l'art qu'il avait pratiqué avec tant d'éclat et de succès et les musiciens étaient chez lui les bienvenus. Un jour, l'un d'eux lui demanda un peu indiscrètement pourquoi il ne composait plus rien. Pour toute réponse, il alla au piano, mit, tout en restant debout, les mains sur le clavier et ébaucha le sextuor de Don Juan, en demandant d'un air pénétré à son interlocuteur :

— Dites-moi, cher ami, quelle musique reste-t-il à faire après cela ?

Il avait conservé dans sa mémoire restée étonnamment fidèle toutes les grandes p^ges des maîtres. Il arriva, peu de temps avant samort, qu'un pianiste, jouant devant lui les Saisons de Haydn, montra quelque hésitation au moment du final. Rossini se plaça derrière lui et, glissant les mains sons les siennes, il acheva, le morceau. Celte connaissance approfondie des grands

musiciens rendait plus sûre l'admiration qu'il professait pour eux et plus sincère l'opinion modeste qu'il émettait dans ses jugements sur lui-même. Il se demandait avec une incertitude qui n'était pas feinte ce qui resterait de son œuvre si abondante, car il tenait la musique pour un art essentiellement fugitif.

— J'espère pourtant, concluait-il, que trois choses me survivront : le troisième acte d'Othello, le deuxième de Guillaume Tell et Le Barbier de Séville tout entier.

Dans les derniers temps de sa vie, Rossini menait une vie très retirée et ^'acceptait d'invitation que chez ses vieux amis : le ban(|uier espagnol Aguado, le comte Pillet-Will, Vaucorbeil, Michotte, Gustave Doré, Tamburini. Il n'allait point aux Tuileries ni àCompiègne et se montra fort blasé sur les réceptions de Cour. « J'ai tant vu de rois ! » répétait-il. Et il aimait à montrer les riches tabatières dont ils lui avaient fait présent. Ses soirées se passaient pres<i|ue uniformément dans sa retraite de Passy, auprès de sa femme, sa chère Olympe, avec qui il fit, jusqu'à son dernier jour, un ménage de tourtereaux. Il était resté tendre et galant avec elle comme au temps de leur lune de miel. C'est ainsi qu'un jour, après lui avoir demandé l'heure, il ajouta :

— Quelle diflerence y a-t-il entre l'horloge et vous ? Mme Hossini ne. trouva pas de réponse.

-^ C'est, rëprit-il, qu'elle me rappelle l'heure, tandis que vous me la faites oublier.

^lalgré son peu de goût pour les voyages, il s'arracha une seule fois à cette vie paisible. Ce fut en août 186^, pour aller assister aux fêtes solennelles qui se donnèrent en son honneur à Pesaro, sa ville natale. De grands chanteurs y inlerprétèrent Guillaume Tell avec un éclat exceptionnel, en présence de l'Italie artistique tout entière accourue pour acclamer cette suprême glôrification^u vieux maître. Il aèsista à l'inauguration de sa statue. Puis un peu -étourdi par ces

honneurs, il retourna trouver le calme sous les ombrages de sa petite maison de Passy. Trois ans après, sa santé commença sérieusement à s'altérer. Une affection nerveuse s'était déclarée chez lui et fit de tels progrès

Rossini sur son lit de mort.

qu'à l'automne de 1868 on ne put plus espérer de guérison.

Son agonie fut un véritable martyre. 11 se sentait le corps en feu et criait de façon déchirante :

— Je brûle ! De la glace, de la glace !

Dès qu'il éprouvait un peu de soulagement, il prenait la main de sa femme et la couvrait de baisers. Jusqu'à la fin, la musique exerça sur lui son action chérie, car il demanda à recevoir les derniers sacrements des mains d'un prêtre qu'il ne connaissait pas, mais qu'il avait remarqué à une messe chantée pour l'extrême suavité de sa voix. Puis il prononça une dernière fois le nom IV 25

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de sa dévouée Olympe et il s'éteignit par une brumeuse nuit de novembre. Ce superstitieux s'en allait un vendredi i3.

On fit au grand musicien des funérailles grandioses. Son cercueil, déposé d'abord dans la crypte de la Madeleine, fut ensuite transporté à la Trinité où les plus belles de sesœuvres religieuses, interprétées par les plus grands artistes, pi*êtèrent à la cérémonie funèbre de sublimes harmonies. La célèbre Alboni, devenue comtesse Pepoli, qui refusait depuis plusieurs années de chanter en public, sollicita comme une grâce l'honneur d'accompagner de sa voix restée aussi pure ce départ pour la tombe. Les plus notoires interprètes du défunt : Tamburini, Nicolini, la Patti, Christine Nilsonn, joignirent au sien leur hommage mélodieux. Tautle monde musical était en deuil, si bien qu'un éditeur de musique, faisant preuve de plus de pieux respect que d'esprit réfléchi, avait affiché sur sa devanture close cette phrase fâcheusement amphibologique :

Fermé à la mémoire de Bossini.

Par une clause de son testament, l'auteur du Barfei^rd^ Séville, reconnaissant de l'hospitalité reçue en France, avait demandée reposer au Père Lachaise. Le gouvernement italien proposa de l'enterrer avec des honneurs quasi royaux, à condition que ses restes seraient ensevelis dans sa patrie d'origine. Mme Rossini déclina l'offre en alléguant la volonté formelle de son mari, Le roi Victor-Emmanuel ne put qu'envoyer aux funérailles une mission officielle à la tète de laquelle se trouvait M. d'Ancona. Celui-ci montra quelle fierté animait l'Italie pour avoir vu naître l'illustre musicien «lisparu, en disant, après les obsèques, au représentant de l'Empereur :

— Vous nous avez donné l'unité; nous vous avons donné Rossini. Nos deux nations sont sœurs.

ES ^iônts îLLiJSTnEâ agi

On ne peut assister à la vieillesse de Lamartine sans éprouver un serrement de cœur et se sentir ému de pillé. Le grand poète des Méditations et de Jocelyn, le tribun à la parole vibrante et généreuse, qui sauva peutôlre !a France en prononçant son discours du drapeau rouge, connut dans ses derniers jours une véritable misèie, ne put vivre que dans l'effort et l'angoisse et dut, pour payer ses créanciers, se condamner à un travail forcé, à des publications banales et hâtives qui humiliaient et désespéraient son génie. Puis il succomba à la peine, pauvre, rongé d'amertume et presque oublié de tous ceux qu'avaient ébloui jadis ses vers à la divine haimonie. Jean Aicard l'a dit avec une douloureuse exactitude :

Quand Lamartine, hélas! seul, malade et vieilli, Tomba sur un genou devant la porte noire, Non, nous n'avons pas su lui redire sa gloire*.

Comment un homme né avec de la fortune et qui avait connu tous les succès, même ceux d'argent, put-il arriver à une gêne aussi cruellement opprimante ? Nous aurons la réponse en le suivant à travers les étapes de son calvaire.

En 1860, Lamartine avait englouti près de dix millions. Son patrimoine, ses héritages, le prix très coûteux de ses livres, les emprunts, les affaires, tout cela avait produit des monceaux d'or qui s'évanouirent comme la fumée d'un creuset d'alchimiste. Tour à tour châteaux, terres, fermes, vignes, forêts, hôtels, renies avaient été dévorés pour arriver de plain-pied à un grand zéro rem-

1. Jean Aicard, Lamartine premier prix de poésie à l'Académie française en 1883.

plaçant des chilTres énormes. La vie de grand seigneur menée parle poète, son faste incorrigible, sa manie des chevaux et des équipages et aussi sa générosité et son habitude de donner sans compter l'avaient conduit ^vec une elYroyable rapidité à cet eiTondrement. JN'avait-il pas compté à Paris dans ses écuries jusqu'à dix-huit chevaux et des voitures à l'avenant, autant à Mâcon et autant à Saint Point ? N'avait-il pas dépensé des som- . mes fabuleuses en gages de cochers, garçons d'écurie et piqueurs? Pendant nombre d'années, il lui avait fallu quatre habitations au moins et des domaines royalement entretenus par une armée de domestiques Resté fidèle aux habitudes d'élégance et même aux modesde sa jeunesse, il était devenu nn vieux beau, follement dépensier pour sa garde- robe, qui achetait les gilets par douzaines.et entassait cent cinquanle paires de souliers dans le bas de ses armoires*. Au cours de ses voyages, il ne pouvait se passer d'un luxe princier. Le train qu'il mena en Orient lui coula à peu près deux millions.

En outre, il s'était lancé dans des affaires financières et agricoles qu'il avait conduites avec aussi peu de réflexion que de prudence et qui lui étaient toutes devenues ruineuses. En i858 particulièrement, une dangereuse ardeur de spéculation s'était allumée dans son esprit. Il fit alors dans son pays des achats de vins dépassant de beaucoup les conditions normales et raisonnables du négoce. Les vignerons en vinrent à s'inquiéter et à se dire entre eux :

— Il ne marchande pas, il prend à tout prix. A-t-il donc l'intention de ne pas payer?

Incapable d'un tel calcul, il pensait bien, au contraire, s'acquitter jusqu'au dernier sou. Mais, hélas ! il

1. Lamartine éprouvait une grande difficulté à se chausser à la suite d'une difTormité, son pied droit ayant été écrasé par un cheval au temps où il était garde du corps.

ne le put. La baisse vint. Elle le força à vendre au dessous des prix d'achat et il subit ainsi une perte énorme. On parla de trois millions.

Comment combler un tel déficit? Ses bénéfices littéraires étaient désormais les seuls sur lesquels il pût compter. 11 demanda de l'argent à ses libraires, mais ce fut comme un mince filet d'eau dans un gouffre. Il en vint alors à des expédients indignes de lui. Il vendit à l'éditeur Perrotin une Histoire de la Révolution de iS^iS et, suivant son usage devenu constant, il se la fit payer d'avance 4o.ooo francs. Pas une ligne n'était écrite et ne le fut jamais. Quand l'éditeur, pressé de tenir le manuscrit, priait l'auteur d'y travailler, celui-ci, péniblement embarrassé, répondait qu'il ne pouvait encore fournir que des notes, qu'il n'avait pas eu jusqu'à présent le temps de travailler à cet ouvrage, ou s'en tirait avec d'autres défaites aussi pitoyables. Perrotin eut en vain recours à Jules Janin: l'ami du poète ne put obtenir de lui un meilleur résultat. Aux reproches qu'il lui adressa pour sa manière d'agir, une fois la grosse somme reçue, Lamartine se contenta de répondre:

— Que ne ferait-on pas pour éviter Clichy !

Le spectre de la prison pour dettes s'était dressé devant lui et ne devait le quitter qu'au jour où elle se trouva supprimée. Il se jeta à corps perdu dans un travail forcené et tyrannique qui tenait de l'esclave et du manœuvre. Il se mit à fabriquer à une vitesse éperdue mille productions variées : petits ouvrages périodiques, librairie au rabais, feuilles légères plus légèrement remplies, nouvelles, biographies, souvenirs de la vingtième année, feuilletons sur les révolutions récentes ou anciennes, récits d'un chroniqueur qui tournait à volonté le robinet d'une faconde inépuisable. Conçoit-on ce que pouvait souffrir en face de telles besognes le chantre inspiré et hautain de la Chute d'un ange ?

II faisait paraître, chaque semaine, un numéro d'une publication périodique intitulée Le Conseiller du peuple, sorte de causerie en douze ou quinze pages sur un poète, un historien ou un philosophe. On s'était abonné en certain nombre à cette feuille au ton aimable et facile dont le prix modesle permettait de faire le Mécène sans s'appauvrir. Mais cet humble travail accablait d'autant plus son auteur qu'il lui fallait consumer la moitié de sa semaine à une indispensable documentation préliminaire. Pauvre grand poète qui s'était condamné volontairement aux pires des galères, celles qui enchaînent à jamais l'essor d'un vaste esprit ! Il fallait voir avec quel sourire où l'amertume s'adoucissait de résignation il disait tristement :

— Je vivais pour travailler. Maintenant je travaille pour vivre.

Il avait pris cette résolution et il la tint jusqu'au bout avec un admirable courage. Dans sa pénurie d'argent, il avait conservé une curieuse fantaisie bohème. Un jour qu'il causait avec Louis Ulbach de la dureté des temps, assis sur le coin d'une table recouverte de marbre, ce marbre se déplaça et laissa voir entre lui et la planche qui le portait un billet de mille francs. C'était la manne dans le désert. En voyant la figure de Lamartine s'illuminer, Ulbach demanda :

— Vous ne le saviez pas là ?

Le poète prit un air confidentiel.

, — Il doit être là depuis longtemps, dit-il. Quand je me trouve en fonds, je mets assez volontiers de l'argent dans quelque coin et je l'y oublie. Cela me donne ensuite, quand je le retrouve, un moment de joie. C'est une loterie à laquelle je mets.

Son labeur incessant et ingrat, Lamartine l'accomplissait dans un très petit hôtel, enclavé dans les bâtiments du ministère de l'Intérieur. La cour qui le précédait donnait sur une place terminant la rue de la

Lfs morts illustres 385

Ville-rKvôque. Dans Tétroit cabinet qui lui servait de chambre, il écrivait, du matin au soir, sur un vieux bureau dont le cuir taché d'encre s'en allait en lambeaux. Oii étaient passés les somptueux mobiliers de jadis ? Lamartine en était réduit à cette chambre d'étudiant ou de séminariste tout juste garnie d'un lit en bois peint orné d'une couverture frangée par les dénis de son chien et par le bec de son perroquet, d'une commode à dessus de marbre noir et du bureau à l'usure vénérable. C'est là qu'il passait toutes ses journées, remplissant de sa belle écriture de grandes pages qu'il jetait aussitôt par terre, sans les numéroter ni les ponctuer. Son fidèle lévrier, couché à ses pieds, respectait ces feuilles que sa femme venait relever pour les classer, les corriger, les ponctuer et les envoyer à l'imprimerie. Après la mort de Mme de Lamartine, ce rôle échut à la nièce du poète, Mme Valentine de Cessia, qui fut TAntigone de ses dernières années et ne le quitta qu'au seuil de sa tombe. Il lui avait voué un très tendre atlachement. C'est pour elle qu'il avait écrit Graziella et Raphaël, et cette présence jeune et affectueuse le consolait un peu de la perte de sa fille, sa bien-aimée Julia.

Il ne venait guère dans la maison qu'un seul ami, mais celui-ci arrivait régulièrement tous les jours sur le coup de trois heures. C'était Dargaud, un écrivain de mérite qui faisait des recherches pour Lamartine, lui servait vaguement de pourvoyeur et de collaborateur. Parfois on les voyait passer tous deux devant la Madeleine, régulièrement suivis du lévrier, le poète toujours droit, mince dans sa grande taille, silencieux et grave, Dargaud petit, épais, levant la tôte pour être entendu et parlant tout le temps. Quand un passant reconnaissait Lamartine et le saluait, il répondait avec la plus grande politesse, mais sans regarder ni s'arrêter. Si ce passant insistait pour lui parler, Dargaud allait

à lui, l'écoutait une minute, puis réconduisait en y mettant les formes voulues.

En i863, poussé par les rigueurs de sa destinée et de plus en plus traqué par ses créanciers, Lamartine entreprit une nouvelle publication, un Cours familier de liltératare sous forme d'entretiens mensuels. On s'abonnait chez lui, rue de la Ville-rEvôque, moyennant vingt francs par an. Voilà l'immortel auteur des Méditations édïleur, libraire, commissionnaire, se chargeant lui-même de toutes les besognes afin d'économiser les employés, se faisant payer d'avance les onze livraisons prochaines et plus que jamais forcé de travailler pour faire honneur à l'engagement pris avec ses souscripteurs. Afin d'en réunir le plus grand nombre possible, il rédigea pour le public un prospectus suppliant jusqu'à manquer de dignité. Il l'avait d'abord terminé par cette phrase : u Le mendiant vous demande l'aumône » que des conseillers bien inspirés lui firent supprimer. Un homme d'esprit, M. de Custine, traita ce navrant appel de « chef-d'œuvre de la mendicité à domicile» elle Figaro déclara avec moins d'égards que de vérité que le vieux poète faisait de sa lyre une tirelire.

Des amis, des "admirateurs, des âmes charitables, des républicains modérés mirent, sans se faire prier, la main à la poche. On vit des jeunes filles heureuses de prélever sur leur pension du mois de quoi aider celui dont les vers avaient fait battre leur cœur. Mais les abonnés se lassèrent vite et ne se renouvelèrent qu'en petit nombre. Le poète éprouva le plus cruel désappointement à les voir tomber de vingt-cinq mille à un chitTre minime. Au lieu de la pluie d'or que son incorrigible optimisme avait escomptée, il succomba bientôt sous celle du papier timbré. Le flot des créanciers devint tellement menaçant que ses amis de Mâcon constituèrent une sorte de conseil de famille, le mirent en complète tutelle pour la gestion de ses alTaires et

Lamartine à SDixante-dix-huit ans

ouvrirent en sa faveur une souscription nationale. Elle lui permit de rembourser une bonne partie de sa formidable dette, mais il n'en resta pas moins très pauvie et condamné aux besognes littéraires à perpétuité.

A soixante-dix-huit ans, il travaillait quatorze heures par jour, mais ce travail acharné ne lui apportait qu'une bien faible partie des ressources qu'il en attendait. Il en soulTrait dans sa conscience de débiteur et aussi dans son orgueil. On ne le lisait plus, lui, le grand poète qui avait tenu dans ses mains les destinées de la France ! Car l'infortune n'avait pas abattu cet immense orgueil qui lui faisait dire au père d'un jeune homme qu'on venait de lui présenter :

— Votre fds n'ira pas loin : il n'a pas été ému en me voyant.

Une divinité tutélaire pouvait seule empêcher Lamartine de terminer dans la plus cruelle déchéance sa carrière glorieuse. Il la trouva sous les gracieuses espèces de l'Impératrice qui, informée de sa situation, s'affligea de savoir toujours réduit aux expédients, malgré les secours qu'on lui avait procurés, le chantre du Lac et du Crucifix. Oubliant l'animosité politique qui le tenait éloigné d'elle, elle ne voulut voir dans l'adversaire du trône impérial que le génie étreint dans son essor par les nécessités de l'existence quotidienne. Grâce à son intervention, le gouvernement offrit à Lamartine, qui l'accepta non sans quelque révolte de sa fierté, une rente annuelle de 25.ooo francs à titre de récompense nationale et la ville de Paris mit à la disposition du poète un confortable chalet situé à Passy.

C'est là, dans ce coquet ermitage de briques rouges tapi discrètement au bout de l'avenue d'Eylau derrière une grille masquée de lierre, que Lamartine passa les derniers mois de sa vie. L'âge commençait à faire en lui son œuvre implacable. Sa haute taille se voûtait, il se négligeait, s'ensevelissait dans une somnolente

indifférence, devenait farouchement silencieux. Un jour, il dit à sa nièce : u J'ai bien gagné le droit de me taire. » 11 ne reconnaissait plus ce qu'il avait écrit. Mme de Cessia lui ayant lu la mort de Laurence dans Jocelyn, il se mit à pleurer et demanda de qui étaient ces beaux vers. Au cours de son dernier été qu'il passa à Monceaux, sous le coup d'une impulsion maladive il s'enfuit, une après-midi, à travers la campagne. On dut ensuite le faire monter de force en wagon pour le ramener à Paris.

Peu de temps après, il devint la proie d'une paralysie intense qui fit de rapides progrès. Sentant la fin venir, il demanda qu'on ne lui fit pas de grandes funérailles, « Que personne, avait-il dit dans ses dernières volontés, au moment oùl'éternitéetlefuturmeserontenfinrévélés, ne vienne troubler mon extase par les vaines paroles et les vains bruits du monde. » 11 se confessa à l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, qui lui administra Textrêmeonction. Puis il s'éteignit en souriant et sans mot dire, le crucifix d'Elvire aux lèvres. Une pluie glacée fouettait les vitres en cette nuit du 28 février 1869 qui marquait le vingt et unième anniversaire de la journée mémorable où, avec tant de courage, il avait exposé sa vie au balcon de l'Hôtel de ville en s'opposant à l'adoption du drapeau rouge. 11 avait vu arriver avec sérénité cette heure de délivrance qu'il avait chantée d'une voix si inspirée dans les Méditations :

' O toi, d'un feu divin précieuse étincelle. De ce corps périssable habitante immortelle. Dissipe ces terreurs : la mort vient t'affranchir. Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes. Déposer le fardeau des misères humaines, Est-ce donc là mourir ?

Dans la chambre au mobilier de reps marron qu'ornaient les portraits de sa mère, de sa femme et de sa fille, sa nièce, Mme de Cessia, qui avait soutenu jusqu'au

bout sa douloureuse existence, et les deux sœurs de celle-ci veillèrentsoncorps, tandis que ses traits s'imprégnaient d'un calme et d'une grandeur surnaturels. Puis on le mit dans sa bière de chêne et iMme de Cessia y sema le linceul de camélias, la seule fleur qu'il aimait. Il avait demandé à être enterré à Saint-t^oint, auprès de ce domaine de famille qu'il avait tant chéri. Bien rares furent ceux qui vinrent à la gare de Lyon assister au dé-

Le chalet de Passy où est mort Lamartine.

part de son corps. Paris avait oublié son sauveur de/^S. Un journaliste célèbre se conlenla de dire durement:

— Lamartine a cessé de se survivre.

Mais à Mâcon les typographes voulurent eux-mêmes porter son cercueil à travers les vignobles dépouillés de la vallée. Tout le long du parcours, les paysans vinrent en foule saluer celui qui avait chanté avec tant de lyrique amour leurs champs et leurs collines. Abandonnés des gens de lettres et des gens du monde, ce poète aux accents si purs, si chastes et si poignants avait trouvé son [dernier hommage dans le peuple.

On a dit de Berlioz sous le Second Empire : « Il n'a pas le succès, mais il a la gloire. » De nos jours, l'injustice a été réparée trop tardivement et, si la gloire du compositeur a été définitivement consacrée, la Damnation de Faust et L'Enfance du Christ n'en, font pas moins salle comble. Ce sont ces insuccès immérités et les charges à fond de la critique contre son œuvre qui ont fait à ce compositeur si puissamment original une vieillesse désespérée, rogue et fielleuse et qui, en exaspérant ses nerfs à l'extrême, Tont conduit au tombeau avant peut-être qu'il n'ait pu donner toute la mesure de son génie.

Qu'étaient devenus les espoirs infinis qui stimulaient sa nature fougueuse au début de sa carrière, au temps où Paganini lui avait dit: « Tu seras Beethoven » ? L'audition publique de chacune de ses œuvres apportait à ses rêves et à son ardente ambition un écroule-

ment nouveau. C'était, chaque fois, un poignard de plus qui s'enfonçait dans son cœur. Roméo et Juliette avait été sifflé et abîmé par la critique. Benvenuto Cellini avait déchaîné des hurlements, des cris d'animaux, et la cabale avait été montée avec un soin si perfide qu'à une des répétitions, on avait surpris deux musiciens à jouer fai du bon tabac. C'est tout juste si deux ou trois cents personnes avaient assisté aux auditions de la Damnation de Faust k l'Opéra-Comique. L' Enfance du Christ fut un peu moins mal accueillie sans doute parce que l'auteur avait pris la précaution de l'attribuer tout d'abord à un certain Pierre Ducré, musicien du XVI* siècle, qui n'avait jamais existé que dans son imagination. Et, comble du parti pris et de la sottise malveillante, l'infortuné compositeur apprit qu'une dame avait dit à un journaliste :

— Ce n'est pas votre Berlioz qui ferait ça !

Quant aux critiques musicaux, ils ne savaient que signaler chez ce novateur les erreurs de technique, sans jamais rendre hommage à sa personnalité si écla-

Berlioz. CES

tante, à son imagination extraordinairement exubérante et à cette richesse de couleur qui fait de lui le Delacroix de la musique.

Malgré sa foi en lui-même et son opiniâtreté à lutter, Berlioz sentait monter en lui tous les jours davantage des révoltes fiévreuses et des poussées de furieuse indignation contre le public parisien. A l'étranger,

892 LÀ SOCIETE btr SECOND ÈMt»lRË

surtout en Allemagne, ses œuvres étaient acclamées. On lui avait offert une place de maître de chapelle au palais de Fempereur d'Autriche, mais il avait refusé par amour pour la France à laquelle il était passionnément attaché et dont il s'était juré de conquérir Tadmiration. Cependant l'accueil qu'il en avait reçu jusqu'alors avait donné à toute sa personne quelque chose de perpétuellement surexcité, d'énervé et d'insolemment hautain. Dans les rares occasions où il riait, c'était avec le rire méphistophélique d'un Antony. Et l'on relevait dans sa vie, ses paroles, sa musique l'agitation maladive, l'étrangeté voulue et la véhémence douloureuse de ce même Antony.

En i863, Garvalho monta au Théâtre-Lyrique ses Troyeiis à Carlhage. 11 pressentit tout de suite que la chute en serait inévitable. La femme d'un de ses amis, Mme d'Ortigue, qui le vit au sortir de la répétition générale, lui trouva l'air d'un spectre, tant il lui apparut pâle, maigre et décharné.

— Qu'y a-t-il ? lui demanda-t-elle, effrayée. Est-ce que la répétition aurait mal marché par hasard ?

— Au contraire, fît-il en tombant sur une chaise. C'est beau, c'est sublime.

Et il se mit à pleurer. Larmes prophétiques, car rien ne vint tempérer l'insuccès. Toute la presse tomba sur Berlioz à bras raccourcis. On représenta avec beaucoup de vogue au Théâtre Déjazet une parodie de l'œuvre, jouée par des acteurs coiffés de casques ridicules et se livrant à un vacarme épouvantable avec des casseroles, des gongs, des scies ébréchées et des paires de pincettes. Le seul résultat honorable pour l'auteur des Troyensà Carthage fut d'être invité à dîner par l'Empereur. Il ne l'apprécia guère.

— Je me suis splendidement ennuyé, dit-il en revenant.

11 devint plus sombre et plus irritable que jamais.

t.ËS MORtS iLLUëTRËg 393

Les souffrances physiques qu'il resseniail depuis quelque temps augmentèrent cruellement sous l'influence de sa détresse morale, de son abandon de soi-même, de ses nuits sans sommeil. Il comptait tant sur son opéra ! L'évanouissement de cette suprême espérance va causer sa longue agonie de six années.

Pendant ce temps, Wagner était célébré en Allemagne comme le dieu de la musique nouvelle. Berlioz, qui avait, de son côté, fait faire tant de progrès au style lyrique, éprouvait le plus violent dépit d'un semblable culte. Dans une des critiques musicales qu'il donnait régulièrement au Journal des Débats, il n'avait pu s'empêcher d'exprimer son dédain jaloux pour l'auteur de Lohengrin. Celui-ci ne montra pas plus de justice en écrivant ces lignes :

« Une surexcitation voulue, un tournoiement vertigineux, voilà l'inspiration de Berlioz. S'il en sort, c'est pour retomber dans l'anéantissement du mangeur d'opium, et pour cet étatd'insensibilitédésastreuse, il ne lui reste plus qu'à réchauffer son délire par toutes sortes de moyens factices et qu'à s'épuiser en efforts, qu'à mettre en avant tout son arsenal d'artillerie. »

Ce jugement, venant après tant d'autres aussi accablants et aussi partiaux, affecta profondément Berlioz. On ne pouvait plus lui parler des critiques musicaux sans le voir jeter feu et flamme. On ne jouait plus ses œuvres à Paris. Les théâtres n'étaient pas disposés à en monter de nouvelles. Il commença à perdre courage et tomba dans une sorte de torpeur où il cessa à peu près complètement de composer. A la demande d'une cantatrice, Mlle Bockholtz-Falconi, il essaya de réagir contre la mauvaise chance, en allant diriger des auditions de ses œuvres à Vienne, puis à Saint-Pétersbourg, où il reçut l'accueil le plus flatteur tle la grandeduchesse Hélène de Russie qui le logea dans son palais. Au retour, il se sentit étreint par une fatigue

épuisante qui l'obligea au repos le plus complet. Il était atteint d'une maladie nerveuse qui ne lui laissait aucun répit. Depuis plusieurs années déjà, il souffrait d'une névralgie qu'il essayait à peu près vainement de combattre avec du laudanum. C'était la plaie de son âme qu'il aurait fallu endormir.

Il habitait un petit appartement de la rue de Calais où, veuf pour la seconde fois, il vivait avec sa bellemère, Mme Recio, excellente femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement et de vigilance. 11 y restait le plus souvent solitaire, dans son immense dégoût de tout, n'appréciant guère d'autre compagnie que celle des passereaux effrontés qui venaient picorer du pain sur sa fenêtre, près de son immense piano à queue et de sa harpe. Ses nerfs douloureux vibraient au moindre contact. Il avait entrepris d'apprendre le français à un jeune compositeur danois, M. Asger Hamjïierick, qui devait devenir directeur du Conservatoire de Baltimore. Mais il ne pouvait supporter son jargon.

— Je suis bien à plaindre, disait-il en plaisantant. Voilà ma belle-mère qui me parle en espagnol, ma bonne en allemand et, vous, avec votre danois vous me déchirez les oreilles.

Quand il se sentait moins malade, il se rendait parfois dans une famille du voisinage, celle d'un compositeur allemand nommé Damcke, dont la femme se montrait pleine de sollicitude à son égard. Selon l'humeur où on le voyait, on faisait de la musique, on causait ou bien on roulait auprès du feu un grand canapé où il restait toute la soirée sans parler, ruminant ses pensées amères. C'est à cet ami qu'il écrivait : « Je me donne le luxe de rester couché. J'ai pris mon parti : je ne veux plus rien entendre de force. Qu'on me laisse mourir tranquille ! Je vous pardonne seulement de me forcer à vous aimer. »

Sainte-Beuve en costume d'académicien

D après un dessin de Hcini

LES MORTS ILLUSTRES 39ft

Ainsi non seulement il n'ajoute plus rien à ses œuvres, mais il se refuse à aller écouter celles des autres. Il a renoncé à son feuilleton des Débats, parce qu'il n'est plus en communication arec le public, qu'il est las des admirations convenues et officielles, qu'il ne se sent plus de force à louer la musique d'autrui. Un affreux désenchantement emplit son âme. La mort ne cesse de hanter sa pensée, u Je suis dans ma soixante et unième année, écrit-il. Je n'ai plus ni espoirs, ni illusions, ni vastes pensers. Mon fils est presque toujours loin de moi, je suis seul. Mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma haine pour leur atroce férocité sont à leur comble. Et, à toute heure, je dis à la niort : « Quand tu voudras ! » Qu'altend-elle donc? »

Ce fils don! parle Berlioz avait toujours été l'objet de son adoration. Lui, si hautain, si absolu, si âpre, ildevenait auprès de son Louis le plus tendre et le plus humble des mortels. Le jeune homme s'était fait marin et il fut emporté par la fièvre aux colonies. Avec lui se rompait le dernier lien qui attachait encore au monde le grand incompris. Sous le coup du déchirement, celui-ci vit encore s'aggraver son lamentable état de santé. Il alla voir le docteur Nélaton qui lui demanda :

— Êtes-vous philosophe ?

— Oui...

— Eh bien, puisez du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais.

Berlioz espérait mourir plutôt que guérir. Il traîna encore quelques années le boulet de son existence. Dans sa solitude désespérée mais non résignée, cet esprit chimérique se forgea un rêve étrange. Au temps de son adolescence, il avait aimé une délicieuse jeune fille nommée Estelle. Et voilà que, plus de cinquante ans après, cette passion des premières années se réveilla soudain et s'épanouit dans son vieux cœur meurtri. Par

le miracle d'un rajeunissement imprévu, la fraîche vision du passé illumina, un peu artificiellement sans doute, les derniers jours de cet homme déçu, usé, ruiné, revenu de tout, et il se mit à écrire des lettres amoureuses à une grand'mère en cheveux blancs. Il trouvait là une consolation suprême à cet odieux spectacle de la vie qui lui faisait écrire: « Le monde musical de Paris et de bien d'autres lieux, la façon dont les arts sont cultivés, dont les arlisles sont protégés, dont les chefs-d'œuvre sont honorés me donnent des nausées ou des accès de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort encore... v

Est-ce pour trouver un cadre poétique à son paradoxal amour que Berlioz partit pour la Côte d'Azur? On le trouve à Nice peu de temps avant sa mort. Il y avait fait plusieurs séjours dans le cours de son existence et, quand ses promenades le conduisirent le long de la Méditerranée, sous les ombrages des orangers au doux parfum, des souvenirs de jeunesse lui revinrent en foule. Il retrouva cette tour ultra-romantique, crevassée, ouverte à tous les vents, pleine de rats et de chatshuants, dont il avait fait, il y avait bien longtemps, son domicile. Il respira avec délice Pair embaumé des jardins où il avait conçu jadis des espérances que sa navrante destinée avait fait mentir. Quelle image d'autrefois, quelle pensée sereine ou attristante troubla alors son regard ? 11 chancela et tomba tout de son long dans les rochers. On le releva, la face en sang. Le lendemain, nouvelle chute. Deux Anglais le ramenèrent à son hôtel. Sentant de plus en plus ses forces l'abandonner, il se décida à rentrer à Paris.

Malgré les soins de Mme Recio, le mal ne put être enrayé. Les dernières fois qu'on vit Berlioz, il était tombé à un effrayant état d'amaigrissement et il offrait déjà l'image parfaite de la mort avec sa face blême et db^B^ehée» «^d chef branlant et nm yeux vagues sous

les paupières alourdies. Il s'éleignil le 8 mars 1869, à soixante-six ans, emportant dans l'autre vieses rancunes implacables contre les hommes et conlre ce monde aux horizons trop étroits qui n'avait pas voulu s'ouvrir à son génie.

A la iin du Second Empire, on rencontrait presque tous les dimanches, vers six heures du soir, dans la rue Montparnasse, un petit vieillard soigneusement rasé, à la physionomie mobile, aux regards chercheurs dardés en tous sens. Régulièrement revêtu d'un pardessus gris, une petite canne de jonc à la main, il s'arrêtait à tout instant, tournait, virait, prenait des notes sur un calepin. Ce vieillard c'était l'esprit le plus curieux du siècle, un esprit qui s'était appliqué à tout savoir et à ne rien croire. Amoureux du vrai et du naturel, adversaire de la convention sonore et de la banalité habile, il avait mis toute sa vie un tempérament vigilant au service d'un scepticisme aussi serein qu'invétéré. Parti de la poésie, il s'était depuis longtemps voué définitivement à la critique, une critique toute personnelle qui l'avait conduit à faire de ses Causeries du Lundi un long cours de physiologie morale. Ce passant aux cheveux blancs, au ventre rondelet, au sourire ironique et amusé, c'était Sainte-Beuve.

Chaque dimanche après-midi, dans sa petite maison de cette même rue Montparnasse, il achevait l'article qui devait paraître le lendemain, le retouchait, le corrigeait. C'était ce qu'il appelait « torcher l'enfant ». Puis avec délice il allait flâner un peu au dehors. Le lundi il se donnait congé, mais le lendemain invariablement il reprenait son labeur coulnmier. « Je descends, disait-il, 1@ mardi dans un puits d'où je ne eors que lô

30S ^/^ SOCIÉTÉ pu SECfVND EMPI«E

dimanche. » \u fond du logis que lui ayait laissé sa mère auprès de laquelle il avait vécu jusqu'en i85o, il mêlait la simplicité de l'étude à un confort de petit ren.tier. Ses revenus étaient modestes, car c'est tout juste si, en quarante-cinq ans, il était parvenu à mettre 4o.ooo francs de côté. Le mobilier révélait des traditions bourgeoises et pratiques et nulle recherche de luxe ni d'originalité. Les seuls objets d'art qui en faisaient partie avaient été apportés par l;i princesse Mathilde dont la générosité s'exerçait de façon quasi clandestine, car elle profitaitdes absences de Sainte-Beuve pour lui faire des cadeaux qu'elle mettait ella-mémp en place. Au bout de la maison il y avait un jardin où, dans la belle saison, le critique des Lundis aimait à recevoir ses amis, en plaisantant l'exiguïté de ce coin de verdure.

— On me reproche mon jardin, disait-il. Vous le voyez, j'ai sept arbres.

A la suite de divergences d'idées plus ou moins profondes, il avait mis quelque froideur dans beaucoup de ses anciennes relations politiques et littéraires. Mais il avait lié de nouvelles amitiés dont les principaux élus s'appelaient Renan, Taine, J3erthelot, Paul de Saint-Victor, Théophile Gautier, Gavarni, Nestor Roqueplan, Flaubert, les Goncourt, Potier, l'excellent comédien, Edmond Schérer à qui il témoignait beaucoup de confiance et qu'il appelait son confesseur littéraire. Il se réunissait souvent h eux dans un dîner traditionnel qui avait lieu chez le restaurateur Magny, de la rue Ma?et, célèbre par la supériorité de sa caye. Le prince Napoléon 3e trouva parfois du nombre des convives. Par la suite, ces dîners eurent lien chez Sainte-Beuve qui apportait à leur préparation un raffinement de préoccupation culinaire qu'il élevait à la hauteur d'un devoir et d'une doctrine el qui rappelait un peu la vieillesse de Saint-Rvren^ond et sa correspondance avec Ninon de Lenclos. Ces agapes que présida

Les Morts iLLusThEë 399

plusieurs fois la princesse iMathilde respiraient toujours la plus franche gaîLe. On y discutait de littérature et de bien d'aulres choses avec un aimable enlrain et Sainte- Beuve chantait au dessert

Je suis du peuple ainsi que mes amours.

Une de ces réunions ayant eu lieu, par simple inadvertance, le vendredi-saint, une légende se forma qui accusa Saiute-Beuve de fronder systématiquement la religion et lui prêta des intentions sacrilèges. Louis Veuillot tomba à bras raccourcis sur l'imprévoyant critique qu'il appela « la vivandière de la libre pensée ». On compara ce repas dénué de toute idée d'impiété à la célèbre débauche de Roissy. Sainte-Beuve ne s'émut guère mais ne recommença pas. Il s'était contenté de dire :

— Voilà bien du bruit pour une omelette au lard. Le soir de ces dîners, il faisait disparaître celle qu'il

appelait sa maisonnée, compagne discrète et eflacée de très médiocre origine, qui ne tint pas assez de place dans son esprit pour que Thistoire littéraire ait retenu son nom. Pour le trouver à table avec elle, dans une intimité qui sentait d'une lieue son Quartier latin, il fallait arriver à l'improviste. Au cours d'une de ses fréquentes maladies, Sainte-Beuve s'ouvrit à Lebrun, son collègue de l'Académie, de celle liaiscm qu'il dissimulait soigneusement aux yeux de tous.

— Écoutez, lui dit-il, je n'ai jamais osé vous inviler à dîner parce que vous êtes un homme respectable, mais, si j'en relève, je viens de recevoir un panier de vins fins: promettez-moi de venir, un soir, dîner avec nous.

Il tenait à passer pour un homme d'ordre, de devoir et d'irrépruchablo moralité. Ses opinions politiques étaient bourgeoistîs comme sa vie et, seul, son violent anticléricalisme les distinguait de celles de la majorité

des Français. Il avait nettement fait adhésion au gouvernement, car l'Empereur lui apparaissait comme l'héritier direct de la tradition française. Son libéralisme, profondément hoslile au parti légitimiste, arborait avec une toi sincère la couleur bleue. « Dans le bleu, disait-il, il peut y avoir des nuances, mais le blanc ne sera jamais une de ces nuances. » Il avait les révolutionnaires en horreur et toutes les manifestations de l'esprit républicain amenaient chez lui des nuages d'inquiétude. En envoyant à la princesse Mathilde une brochure sur un banquet politique en l'honneur de Victor Hugo, jl lui écrivait :

« Je suis frappé de cette démonstration d'un Coblentz menaçant et triomphant. On ne se doute pas de cela à Compiègne, dans cette atmosphère isolée et dorée. Eh bien, la jeunesse qui lit ces choses et qu'on n'a pas pris soin de rallier, elle accepte tous ces grands mots à moitié vides. Des hommes graves s'y prêtent et y ajoutent de l'autorité. Sont-ce donc là nos envahisseurs de demain, nos prochains émigrés rentrants? Tel est ridicule aujourd'hui qui ne Test pas demain. »

En i865, grâce à l'influence et aux efforts réitérés de la princesse Mathilde, Sainte-Beuve fut nommé sénateur. 11 éprouva une joie très grande, qu'il ne dissimula nullement, de cette nomination qui apportait quelque relâche à son opiniâtre labeur et quelques ressources à son existence. Il avait été reçu, quelque temps auparavant, par l'Empereur qui l'avait parfaitement accueilli et lui avait dit : « Je vous lis avec intéi et dans le Moniteur », alors que depuis trois ans il n'écrivait plus qu'au Constitutionnel. Le nouveau sénateur ne lui en garda pas rancune. Sa sanlé délabrée ne lui permit pas d'aller siéger souvent au Luxembourg. Avec son ami le prince Napoléon, il y représenta le très petit parti de la gauche gouvernementale, parti à la destinée assez douce, puisqu'il jouissait à la fois de la faveur impériale et de la

popularité que récoltait dans l'opinion l'opposition démocratique.

Il ne prit guère la parole que pour défendre la liberté de la pensée contre d'agressifs partisans de la morale religieuse à l'esprit étroit et rétrograde et soutenir la cause de plusieurs grands écrivains attaqués au nom de l'insuffisante orthodoxie de leurs idées. Un certain M. de Ségur d'Aguesseau ayant signalé comme un scandale la nomination de Renan au Collège de France, Sainte-Beuve se leva et, avec une vivacité peu habituelle au sein de cette grave assemblée, protesta de sa voix sourde et mal assurée contre cette imputation blessante à l'égard d'un homme dont il revendiqua l'honneur d'être l'ami. Les exaltés du catholicisme militant poussèrent les hauts cris. C'était, dirent-ils, la première fois que l'athéisme trouvait dans le Sénat un défenseur. Mais Sainte-Beuve fut comblé par le parti opposé de lettres de félicilation.

Toute la jeunesse était pour lui. S'élant posé, dans un débat sur les bibliothèques populaires, en champion dulibre examen et en admirateur de Voltaire, Rousseau, Proud'hon, il reçut une chaleureuse et publique approbation des élèves de l'École normale supérieure qui fit grand tapage et finit par amener le licenciement de Técole. Au cours de la session de 1868, il soutint passionnément la liberté de l'enseignement supérieur attaqué à {)ropos des tendances matérialistes de l'École de médecine. Deux cents étudiants en médecine vinrent avec enthousiasme le remercier chez lui. Il les fit entrer dans son jardin où ils ne purent tenir qu'à grand' peine, mais, pour être aussi rapprochés, leurs vivats n'en furent que plus retentissants à l'adresse de celui qui, faisant allusion aux diocèses gouvernés par les évêques, avait osé dire qu'il y avait « un autre diocèse sans limites fixes, qui s'étendait par toute la France, par tout le monde, qui n'avait ni évêque ni président

402 La sôclÉtÉ bu sêgoNd EAiPlfiÈ

de consistoire, qui comptait par millions des déistes, des spiritualistes, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, c'était celui de la libre pensée »>.

Il évoluait de plus en plus vers un individualisme politique où, tout en soutenant le gouvernement, il se séparait de lui sur plusieurs points, pas fâché, d'ailleurs, de quitter ce qu'il appelait l'officialité. Il n'admettait pas que sa dignité do sénateur enlevâCà son indépendance d'homme de lettres. On s'irrita en haut lieu de cette attitude, surtout quand il quitta le Constitutionnel pour passer au Temps qui était considéré comme orléaniste. La princesse Mathilde eut avec lui une entrevue orageuse à la fin de laquelle elle lui signifia son congé de l'ermitage de Saint-Gratien.

Mais elle se fit peu après la zélée consolatrice de sa longue agonie. Il vit venir la mort d'un œil courageux et serein, écrivant dans son testament qu'il ne voulait à ses funérailles ni apparences religieuses, ni manifestations bruyantes, mais seulement quelques mots pour remercier les assistants. Il mourut le i3 octobre 1869, à soixante-six ans, et l'on fît suivant sa volonté.

Ainsi s'en alla dans le silence et l'humilité ce vaste esprit nourri de tant de choses, qui avait paru embrasser tous les systèmes parce qu'il s'était attaché à les approfondir tous. Il avait tout étudié, tout compris et rien n'avait échappé à sa clairvoyance, pas même la des-" iinée prochaine de la France, ainsi qu'en font foi ces lignes prophétiques qu'on trouve parmi les dernières écrites de sa main si laborieuse :,« Les choses s'en vont, se dissolvent ; tout sera bientôt à la merci du premier événement. Ne branlez pas la tête ; ne souriez pas et ne faites pas le rassuré. Tous les pouvoirs qui sont tombés ont fait ainsi jusqu'à la veille et au matin même de leur chute. L'Empire est bien malade. Comme je l'aime et que je suis dedans, vous pouvez croire que je ne suis pas des derniers à en souffrir. »

I. — Popularité deTœuvre de Ferdinand de Lesseps sous le Second Ennpire. — Entreprises du monde antique pour faire communiquer la Méditerranée et la mer Rouge. — Projet d'un canal au cours de l'expédition d'P^gyçte — Tentative des saintsimoniens. — Débuts de Lesseps en Egypte. —Son amitié avec Méhémet-Ali et son fils Saïd. — Saïd est proclamé vice-roi d'Egypte. — Voyage en Lybie. — Caractère de Saïd. — Les deux services de Sèvres. — Comment fut obtenue la concession du canal de Suez. — Lancement financier de l'affaire. — Difficultés des premiers travaux. — Prestige de Lesseps.

IL — Rapides progrès des travaux. —L'inauguration estfixée au 16 novembre 1869. — Départ de l'Impératrice. — Sa réception par le Sultan à Constantinoplé. — Son voyage dans la Haute- Egypte. — La flottille surleNil. — L'Impératrice reçoit à bord de VAigle. — Mgr Bauer. — Un prélat petit-maître. — Le passager porte-guigne. — La cérémonie d'inauguration. — La traversée solennelle du canal. — Ismaïlia en fête." — Le camp arabe. — La fantasia. — Le bal. — La gloire de Ferdinand de Lesseps.

Le percement de Tisthme de Suez conslilue Un des plus grands événements de toute l'histoire. On ne saurait trop admirer l'audace et l'énergie d'un homme qui a réussi, par sa seule initiative, à remanier la configuration d'un continent, à changer le visage de la terre, à

réunir deux mers, deux mondes, deux civilisalions. Par son effort prolongé et par les prodigieux résultats qui en sont sortis, Ferdinand de Lesseps a bien mérité son surnom de « Grand Français. » Aperire terrain gentihii^ : ces trois mots gravés sur le socle de sa statue érigée par le ciseau de Frémiet sur la jetée de Port-Saïd résument exactement la grandeur de son œuvre. Il n'est pas étonnant que celle-ci ait passionné chez nous l'opinion publique et enthousiasmé l'univers entier lors de sa préparation, de son lancement tinancier, puis de son exécution, lesquels se déroulèrent sous Napoléon III, avec l'appui chaleureux du souverain et de son entourage. Pendant quinze années, Ferdinand de Lesseps fut le cito3^en du monde le plus populaire. C'est avec fierté et avec justice que la France a occupé le premier rang à la cérémonie d'inauguration du 16 novembre 1869 qui restera une flate inoubliable et comme la dernière page brillante du Second Empire.

L'idée de faire communiquer par un canal la Méditerranée et la mer Rouge avait déjà hanté plus d'un cerveau de l'antiquité et inspiré, à cette époque, de considérables travaux aux maîtres de l'Egypte. Si l'on en croit les historiens arabes, le Pharaon qui régnait au temps d'Abraham avait conçu le projet de couper l'isthme africain en l'honneur de la visite du patriarche et de sa femme Sarah, afin d'établir une voie navigable entre l'Egypte et l'Arabie. De façon moins fabuleuse, Strabon et Pline l'Ancien nous affirment que le canal fut réalisé, dès le xiv® siècle avant Jésus-Christ, par Séti I*'' et son fils Ramsès II, le Sésostris des Grecs. Ce canal aurait été comblé par les sables, puis creusé de nouveau. Le travail de réfection fut commencé, dit-on, par Néko, fils de Psammétik P% et achevé par Darius, fils d Hystape. La communication entre les deux mers passe pour avoir été, depuis lors, plusieurs fois rétablie et améliorée,

notamment par Ptolémée Philadelphe. Une vieille tradition égyptienne assurait que 120.000 personnes avaient péri au cours de ces travaux. Hérodote évalue la longueur de ce canal à quatre jouruées de navigation et le dit assez large pour laisser passer de front deux trirèmes. Le commerce maritime ne semble avoir fréquenté qu'assez peu cette voie, consacrée surtout à l'inlérôt local et stratégique. Après la conquête arabe, en 755, un ktialife abasside, Abou-Djafar al iManzour, fit tout combler, afln de fermer Taccès de TÉgyple à l'armée d'un de ses oncles révolté contre son autorité. Rares et peu visibles étaient demeurés les vestiges de cet ancêtre du canal de Suez connu dans l'Egypte antique sous le nom de Canal des quatre rois : Ramsès, Néko, Darius et Ptolémée.

Bien des siècles s'écoulent sans qu'on entende parler d'un nouveau projet de percement, Leibnitz désigne sans résultat à Louis XIV l'entreprise <;omnie digne de sa puissance. Puis elle figure dans le programme que, sur les suggestions de Bonaparte, le Directoire donne à l'expédition d'Egypte. Un ingénieur attaché à cette expédition, Lepère, étudie la question de très près et conclut nettement à la possibilité. Quel but pour la jeune activité de Bonaparte, quel appas pour sa soif de grandes choses ! Le 3 janvier 1799, il part du Caire, accompagné de Berthier, Monge, BerthoUet et quelques autres membres de l'Institut d'Egypte, il découvre au nord de Suez les restes de l'ancien canal, les suit pendant cinq lieues et trouve à Belbeys l'une de ses extrémités. Ainsi le passé lui donne l'exemple. Mais le Directoire ne lui alloue que de bien maigres crédits et puis l'Egypte ne restera pas longtemps sous notre domination. Les plans de Lepère devronttittendre un autre metteur en œuvre.

En i833, douze ingénieurs saint-simoniens, ayant été conduits en Egypte par la dispersion de leur petite

40»> LA SOCtétÉ DU SECOND ËMPlftÉ

église, y étudièrent, sous la direction d'Enfantin, un projet de canal de Suez dont ils relevèrent, avec beaucoup d'habileté technique, les premiers tracés. Us tentèrent même un barrage du Nil. Mais la peste décimait alors la région où ils opéraient et ils en moururent presque tous, avant d'avoir rien pu commencer. La secte tout entière éprouva un amer regret de l'avortement de ces travaux très activement poussés. Plusieurs de ses membres en voulurent beaucoup, par la suite, à celui qui devait réussir où leurs frères n'avaient pu qu'échouer. « Tout nous appartenait dans ce projet, s'écrièrent-ils, et Lesseps, en nous le prenant, a commis une mauvaise action qui lui portera malheur. ))

En réalité, Lesseps ne prit rien à personne. Il usa simplement du droit, qu'on ne pouvait lui contester, d'examiner à la fois avec méthode et avec passion tout ce qui avait été proposé avant lui pour la mise au point de l'immense dessein auquel il devait consacrer toutes ses forces, Joute sa vie et qu'il avait mieux que personne, ainsi qu'on va le voir, le moyen de faire aboutir.

Depuis son premier âge, l'Egypte s'offrait à lui comme une terre d'amitié. Son père, le comte Mathieu de Lesseps, y avait exercé les fonctions de consul sous le premier Empire et c'est à lui que s'était adressé Talleyrand pour trouver dans l'arriiée égypti'enne un homme assez énergique pour mettre fin aux troubles qui désolaient le Delta. Il désigna Méhémet-Ali. Or, en cette même année i833 qui avait assisté à l'échec de la tentative sainl-simonienne, Méhémet-Ali, au faîte de la puissance, vil arriver comme consul au Caire le fils de son ancien protecteur. Il l'accueillit à bras ouverts et le jeune Français devint dès lors l'hôte assidu de son palais en môme temps que l'ami et un peu Je mentor de son quatrième fils,

l'inauguration du canal de suez 407

Mohamed-Saïd. Afl'able, élégant, cavalier intrépide, Ferdinand de Lesseps avait tout ce qu'il fallait pour provoquer l'admiration et l'alTection chez le petit Oriental d'une douzaine d'années qu'était Saïd, Il est agréablement piquant de constater que c'est à cette affection d'ehfant que le monde doit le canal de Suez. Le précoce embonpoint de Saïd désolait son père. Raison de plus pour le consul sportsman de lui faire faire de l'équitation et autres exercices. Méhémet-Ali, en qui l'amour des conquêtes n'excluait pas la bonhomie, lui confiait à ce sujet:

— Gomme vous vous intéressez à mon fils, voici ses notes. Moi, je ne regarde pas tout cela. Je ne savais pas lire à l'âge de quarante ans et même je lis très mal maintenant. Eh bien, dans ces notes je ne regarde que la dernière colonne oi^i est marqué sou poids de la semaine précédente et son poids de la présente semaine avec la différence. Si elle est en plus, je je fais punir, et si elle est en moins, je le fais récompenser.

Dès ce début sur la terre des Pharaons, Lesseps songeait-il déjà au canal de Suez? En tous cas, la première idée ne larda pas à lui en venir, car, quelques années après, au cours d'une quarantaine qu'il fit en rentrant de France, à Alexandrie, le consul, M. Mimant, lui apporta le mémoire de Lepère sur la jonction des deux mers et cette lecture fit sur lui une impression profonde. Son imagination prit son vol : il vit reprises, remises sur le métier, perfectionnées, réalisées les études de l'ingénieur de l'armée d'Egypte. Il y ajouta les siennes propres et tout ce qu'il avait appris sur la question durant le long séjour qu'il fit dans le pays jusqu'en i838. Un but colossal s'imposait de plus eu plus à son esprit, à son activité : il se jura de ne pas s'en laisser détourner et de tout entreprendre, de tout o^er pour l'atteindre. D'autre part, il employait fort bien son temps en montrant beaucoup de courage et

de dévouement pendant la terrible épidémie de peste qui emporta un tiers de la population d'Alexandrie et en rétablissant les bons rapports entre le Sultan et le vice-roi d'Egypte, ce qui lui valut une réelle popularité auprès des habitants et une amitié de plus en plus étroite avec Méhémet-Ali et son fils Saïd.

Pendant les années qui suivirent, les exigences de sa carrière l'envoyèrent en Espagne, puis en Italie. A la suite de la situation éciuivoque où le plaça, en 1849, une mission à Rome, il se vit mis très injustement en disponibilité et se retira dans la propriété de la Ghesnaie que sa belle-mère venait d'acquérir. Là il s'occupa d'agriculture et, dans le calme de la vie champêtre, la pensée du canal de Suez l'obséda, plus impérieuse, plus tenace que jamais. Il était bien loin de se croire si près de la réalisation de son rêVe. Et celui-ci, en se matérialisant, allait lancer son nom à tous les échos du monde. La disgrâce qu'il venait d'encourir comme consul devait lui valoir l'immortalité.

Méhémet-Ali était mort et il avait eu pour successeur Ibrahim-pacha, puis Abbas-pacha. Perfide et cruel, ce dernier ne semblait pas devoir être supporté longtemps par ses sujets. En efl'et, on apprit, en juillet 1854, qu'il venait d'être étranglé par deux eunuques dans son palais de Bennah. Le trône de viceroi d'Egypte revenait dès lors à ce Saïd dont Lesseps avait jadis conquis Tenfance par sa bonne grâce et le preètige de ses manières. En l'apprenant, l'ancien consul en Egypte se sentit inondé d'une joie infinie. Voici que s'olîrait une occasion inespérée d'arriver eufin à ce percement d'isthme auquel il revenait sans cesse. Il avait près de cinquante ans, mais il se sentait aussi alerte et aussi actif qu'au temps où il chevauchait sur les bords du Nil avec le fils de Méhémet-Ali. Il partit de suite paiir aller le féliciter de son avènemenli Quoi accueil ehaleureux il trouva dans ce palais

resté pour lui plein d'heureux souvenirs ! Saïd-pacha s'apprêtait à un grand voyage à travers la Lybie et le nord du Soudan. Il emmena avec lui l'ami qu'il venait de retrouver.

Ce voyage, Lesseps était bien décidé à le mettre à profit pour obtenir du nouveau vice-roi la concession du canal de Suez. Mais il s'agissait de montrer beaucoup de souplesse de caractère et d'habileté diplomatique, car l'humeur de Saïd otîrait un extraordinaire mélange d'impétuosité et d'accablement, des alternatives de raison et d'emportement, une mobilité qui obligeait sans cesse à remettre en queslion ce qui paraissait acquis. On voyait chez lui des torrents de larmes succéder à des crises de fureur au cours desquelles il sautait sur son sabre et en menaçait ses familiers, li était passé sans transition d'une ignorance presque absolue à cet enthousiasme pour la science qui éclate souvent chez les demi-barbares mis trop brusquement en contact avec la civilisation moderne. On assistait chez ce despote riche en inlenlions élevées aux lutles d'un Tamerlan et d'un Marc-Aurèle. Lesseps constatait en lui des caprices d'enfant, des velléités fantasques, des jalousies futiles, mais il s'entendait si bien à y répondre par des témoignages de sagesse et d'esprit qu'il élait parvenu à inspirer un singulier respect à son royal compagnon. Veut-on un exemple des bizarres mouvements de Saïd? Il avait fait emporter du Caire, pour cette marche à travers la Lybie, deux services de Sèvres, l'un destiné à son usage, l'autre à celui de Lesseps. Il se trouva que le sien, ayant été chargé sur un chameau très vif, fut brisé à la suite de quelque violence de cel animal, tandis que celui de son ami demeurait intact grâce au parfait dressage du chameau qui le portait. Aiguillonné par un secret dépit, le vice-roi fit remplacer la bète de confiance par une autre turbulente et presque sauvage. Lesseps se garda

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bien <le protester, mais, deux jours après, son service do Sèvres volait en pièces à son tour. Au résultat préparé par sa malice, Saïd s'esclaffa de tout son cœur. Pour l'heureuse fortune du canal de Suez, son compagnon ne souhaitait pas d'autre dénouement.

Le grand projet revenait sans cesse dans les longues conversations qu'avaient les deux voyageurs, en cheminant à travers les vagues de sable du désert fauve ou, la nuit, au seuil de la somptueuse tente de Saïd, tandis que, autour d'eux, les silhouettes accroupies des soldats et des chameliers se dessinaient sur l'or rouge et mobile des feux. Le vice-roi s'était de suite intéressé passionnémentaux propositions de son ami et il en avait saisi l'immense portée. Mais il réservait sa réponse définitive, promettant de la donner avant de rentrer au Caire, Or, un soir qu'on n'en était plus éloigné que de quelques kilomètres, Saïd ordonna de dresser sa tente sur un monticule et la fit entourer d'un mur d'enceinte en terre autour duquel vinrent se ranger en très grand nombre les tentes de ses serviteurs et de ses amis. Il était heureux de rentrer dans sa capitale et il dit à Lesseps :

— Tu m'as toujours montré la plus sincère amitié et je n'ai encore rien fait pour toi depuis que je dispose de la puissance. Que veux-tu que je te donne ?

-^ La concession de l'isthme de Suez, répondit sans hésiter son interlocuteur.

- — Eh bien, continua le vice-roi, ce soir j'attends du Caire tous les vieux amis et serviteurs de mon père, le grand Méhémet-Ali. Nous leur soumettrons ton projet et, s'ils l'acceptent, la concession esta loi.

Le soir venu, on se rassemble devant la tente de Saïd qui communique à son entourage la demande de son ami de Lesseps.

— Voyons le plan, disent les conseillers.

Ce plan était resté dans la lente du futur créateur du

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canal qui, sans répondre, saute sur un cheval, l'enlève, lui fait franchir au galop le mur d'enceinte qui entoure la tente du pacha, traverse le camp entier, revient en franchissant cette fois de bas en haut le môme mur

Ferdiuand de Lesseps en 1860.

et remet à Saïd l'objet demandé. La scène n'a même pas duré cinq minutes : le hardi cavalier n'a ni touché un piquet ni trébuché à une corde. Le plus âgé des membres de ce conseil intime se lève alors et dit à Saïd :

— Rends à ton ami le plan qu'il vient d'apporter et donne-lui ce qu'il demande, car l'homme qui a pu accomplir heureusement ce qu'il vient de faire devant IV 87

nous est ceiiainerneni protégé de Dieu et ne peut qne porter à ton règne longue vie et bonheur.

Le vice-roi suivit avec joie le conseil du vieux cheik. Quelle couleur locale dans cette façon d'accorder une concession ! Le lendemain, Saïd, en recevant au Caire les hommages des consuls généraux, leur annonça la concession accordée, ce qui était certainement la façon la plus adroite d'éviter toute discussion avec les puissances fort peu favorables, en général, à l'entreprise du percement.

La première exigence à laquelle il fallait faire front, c'était la question d'argent. Homme d'imagination et d'action, Lesseps avait encore à s'improviser homme d'affaires et financier. 11 commença par fonder une société avec une centaine d'anciens collègues et d'amis moyennant le versement de partsdecapital à 5.ooo fr. ^ La somme ainsi réunie servit aux premières études. Amenés d'Europe, des ingénieurs examinèrent le terrain et constatèrent, en dépit de nombreux démentis précédents, que les deux mers à réunir se trouvaient de niveau. Fort de cette assurance, l'infatigable promoteur du canal réunit une commission internationale, la conduit en Egypte, fait déterminer le tracé avec toute la précision possible, organise des réunions, des conférences, toute une intelligente et active propagande et lance l'affaire en grand sur le marché des Amateurs. Malgré tant de zèle et de ténacité, on craint bi-entôt que les fonds ne fassent défaut. Heureusement que Saïd conserve sa confiance à l'entreprise et qu'il la soutient de tout son pouvoir.

— Ma foi, dit-il à son ami, je viens d'arriver au pouvoir : j'ai des réserves. Je ferai toutes les dépenses qu'il faudra.

Une nouvelle société fut constituée, dans laquelle

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