Ces parts valent aujourd'lini plus d'un million
un tant pour cent élail réservé au gouvernement égyptien. Mais Lesseps pouvait compter également sur l'aide du gouvernement français qui souscrivit 177.642 actions. Il avait eu facilement accès auprès de Napoléon III grâce à l'Impératrice dont il était cousin * et il n'avait pas eu de peine à l'intéresser, ainsi que ses ministres, à une œuvre aussi pleine de promesses que d'audace. Cette initiative hardie et grandiose avait tout ce qu'il fallait pour le captiver et l'entraîner à la suite de son auteur. D'autre part, l'émission des actions du canal de Suez obtint un grand succès à la l^ourse et séduisit rapidement les capitalistes français, notamment les plus modestes : employés, boutiquiers, petits rentiers. Le créateur de l'affaire ne reçut-il pas, un jour, une poignée de main sans façon d'un cocher auquel il venait de donner trente-cinq sous et qui lui dit :
— Monsieur de Lesseps, je suis votre actionnaire.
Il se trouva néanmoins en France un parti puissant pour combattre tant d'efforts et mener contre le but poursuivi june campagne de déconsidération Mais l'hostilité vint surtout de l'Angleterre. Non seulement ses linanciers entravèrent de toutes leurs forces les émissions d'actions, en propageant dans le public des bruits alarmants et en vouant d'avance la souscription à la banqueroute, mais ses hommes d'État, lord Palmerston et Stephenson en tête, déclarèrent, dès le début, impossible et même absurde un projet de canal de Suez. Ils menacèrent la Porte de représailles si elle signait le firman de ratification de la concession. Cette opposition systématique et jalouse obsédait le pauvre Saïd. Il en maigrissait. Las de toutes les tracasseries qu'ils lui faisaient subir, il finit par dire aux Anglais :
1. Une fille de M. Grivegnée delà Housse, beau-père du comte Mathieu de Lesseps (père de Ferdinand de Lesseps), était devenue la comtesse Kirkpatrick de Closeburn, de qui naquit la comtesse de Montijo, mère de l'Impératrice.
«^ J'ai donné la concession imprudemment à un ami. Il est Français : adressez-vous à lui ou à son gouvernement. Je ne puis la lui retirer,
La courageuse désinvolture de cette réponse ne fit qu'irriter davantage le gouvernement britannique. Les difficultés avec lui augmentèrent encore en i863, quand Saïd mourut. Son successeur, Tsmaïl-pacha, se laissa d'abord intimider par l'Angleterre et la Turquie et fit mine de s'opposer à la continuation des travaux. On dut les interrompre pendant près d'un an. De nouveau Lessepsse multiplia, prodigua les rapports, courut des chantiers au Caire, du Caire à Paris, de Paris à Londres, justifiant sa certitude toujours plus grande de réussir. Une intervention sage et motivée de Napoléon Tll fit le reste et les terrassiers indigènes reprirent leur pioche.
Celle-ci leur était fournie maintenant par les manufactures françaises. Mais, quand, le ^5 avril iSBq, les premières équipes de cinq ou six mille travailleurs avaient pris possession du terrain, ils n'avaient pour tout instrument que la fruste pioche égyptienne et, pour transporter les déblais, que l'antique couffin des esclaves pharaoniques. Pour les déblais sous l'eau, il fallut d'abord se contenter de simples dragages à godets qui n'extrayaient guère plus de cent mètres à l'heure. Mais la foi du promoteur de Tenl reprise suppléait à tout ce qui manquait et galvanisait autour de lui les éftergies, à tel point que le choléra meuitrier qui sévit sur l'isthme, en i865, ne réussit pas à décourager l'acharnement de tous ceux qui s'étaient voués à un aussi dur labeur.
Il dominait également les populations simples et Imaginatives qui l'entouraient par sa preslance physique, son aisance en selle et toutes ces qualités d'homme de sport qui en avaient imposé à Saïd et à ses conseillers. « Lesseps qui est de la tribu de la lu*
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mière... », dit de lui le roi d'Abyssinie. On laisait même de lui un exécuteur des desseins célestes. Passant par Ismaïlia pour se rendre en Syrie, Renan y rencontra une Anglaise qui suivait d'un œil avide les travaux des ouvriers. Elle voulait voir si les prophéties de la Bible n'en recevraient pas confirmation. Elle mena le prochain auteur de la Vie de Jésus voir quelques touffes d'herbes et de fleurs que des infiltrations du canal d'eau douce avaient fait pousser dans le sable. C'était pour elle un présage sacré. N'est-il pas écrit dans un chapitre d'Isaïe que, à la veille du grand événement messianique, « le désert fleurira » ?
Au mois d'octobre i869, le cube total des terrassements et dragages du canal de Suez s'élevait à 74 millions de mètres cubes. Pour l'achever, il restait à exé-' cuter 2.800.000 mètres cubes de déblais. A cette date, la dépense se montait à 869 millions. Ferdinand de Lesseps et Ismaïl-pacha pensèrent que le moment de l'inauguration était venu et décidèrent de lui donner toute la solennité possible. Il était dès lors permis à des navires de faible tirant d'eau d'aller d'une mer à l'autre sur une longueur de 160 kilomètres. Il fallait que cette première traversée se fît avec le plus grand éclat et en présence des spectateurs les plus illustres du monde entier. Des invitations furent adressées aux souverains d'Europe et aux comités du monde scientifique et industriel. Napoléon III, tout spécialement sollicité par Lesseps, déclara aux Chambres « qu'il tenait que, par sa présence, l'Impératrice pût témoigner de la sympathie de la France pour une œuvre due à la persévérance et au génie d'un Français ». La céré-
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monie d'inauguration fut fixée au 16 novembre et la belle souveraine se prépara à partir pour l'Egypte^
Elle emmenait une suite brillante et nombreuse : le prince Joachim Murât, le duc de Iluescar, fils de sa sœur, la feue duchesse d'Albe ; deux dames du palais : Mmes de Saulcy et de la Poèze ; deux demoiselles d'honneur : Mlles Marion et de Larminat ; son amie, la comtesse de Nadaillac ; M. Bourée, ambassadeur de France à Conslantinople ; Djémil-pacha, ambassadeur de la Sublime Porte à Paris ; M. de Saulcy ; le général Douay, aide de camp de TEmpereur ; le comte Arthus de Cossé-Brissac, chambellan de l'Impératrice; le baron Larrey, chiruigien de l'Empereur ; le comte Clary et le capitaine Hepp, officiers d'ordonnance.
Ce voyage en Orient commença par un séjour à Conslantinople, car l'Impératrice tenait à faire visile au Sultan, suzerain du vice-roi. Dès que fut signalé le yacht impérial à vapeur l^Aigle^ une flottille joyeusement pavoisée se rendit à sa rencontre, tandis qu'une foule immense se répandait sur les rives du Bosphore et que trente batteries jetaient dans l'air leurs salves étourdissantes. Puis ï Aigle vint mouiller devant le pa-
1. Bien qu'inaugurés à cette époque, les travaux de premier établisaement du canal de Suez ne furent achevés qu'en 1875. Le cube des déblais eftectués de 1870 à 1907 est évalué à 119.825.000 mètres cubes. En 1884, on dut, en effet, procéder à l'élfirgissement du canal, pour répondre aux exigences d'un trafic dépassant dix millions de tonnes par an. La longueur du canal est aujourd'hui de 168 kilomètres, en y comprenant les chenaux d'accès pour les navir^es de grand tirant d'eau. Sa profondeur est au moins égale à 10 mètres et sa largeur varie de 80 à 135 mètres. Il comprend vingt-trois élargissements où sont établies des gares pour le croisement des navires de dimensions exceptionnelles. Enlin l'organisation, en mars 1887, de la navigation de nuit sur toute la longueur du canal, au moyen de feux de direction à large rayon, a permis de réduire considérablement la durée du transit qui ne dépasse pas dix-huit heures. Depuis lors, les améliorations n'ont pas cessé.
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lais de Beyler-bey où allait descendre la souveraine. Dans un caïque surmonté d'un dais de velours rouge brodé d'or, le Sultan alla lui-même la chercher et voulut lui baiser la main, mais elle-crul devoir refuser par égard pour les coutumes musulmanes. Un magnifique déploiement de pompes orientales attendait l'impériale voyageuse au palais d'Yldiz-Kiosk.
Le vice-roi Ismaïl-pacha lui fit un accueil non moins magnifique et la logea fastueusement dans son palais de Guizireli, où le pavillon du jardin d^ Salam- Alek lui fut réservé. Pour elle le Caire se mit en fête, les minarets, les mosquées, les rues, les bazars s'illuminèrent. Elle se vit reçue avec tout le luxe de Texistence musulmane chez le vice-roi, au consulat de France et aussi dans le chalet que possédait Lesseps sur Tavenue Méhémet-Ali. Avant que n'eût lieu 1 inauguration, elle devait faire sur le Nil un voyage préparé par Ismaïl-pacha pour la conduire jusque dans la Haute-Egypte. Un grand nombre de personnalités françaises et élrangères étaient arrivées au Caire presque en même temps qu'elle et firent le même voyage à peu de distance. Toute une flottille de ces barques qu'on nomme dahabiehs remonta le fleuve sacré dans le sillage de V Aigle.
Des missions envoyées par toutes les nations avaient pris place sur ces dahabiehs. Parmi les Français, il y avait des peintres et des littérateurs célèbres, des membres de l'Institut, des grands seigneurs, desjournalistes. On retrouvait là, assez étrangement mêlés, Gérômeque le Caire avait choqué par ce qu'il appelait son « haussmannisation » ; Eugène Fromentin, qui allait trouver dans cette longue excursion de quoi contenter ses deux muses, celle des lettres et celle de la peinture ; Guillaume, directeurdel'Ecoledes beaux-arts, Charles Blanc, Edmond Tarbé, le peintre orientaliste Charles Tournemine, le dessinateur Darjou, le caricaturiste Stop, Tin-
génieur Bréguel, l'avocal Cléry, de Chennevières, j
Camille Pellelan, Wurtz et de Ouatrefages, de l'inslilut, Sancy de Parabère, etc. Théophile Gautier aurait dû se trouver parmi eux. Mais, eu tombant dans un escalier sur le paquebot qui l'emmenait en Egypte, il s'était cassé le col de l'humérus et il avait dû rester au Caire. Heureusement que cette fracture, réduite immédiatement, ne l'empêchaitni de manger, ni de fumer, ni d'écrire, ni même de prononcer des toasts, car il porta brillamment à un banquet la santé de Lesseps, « le seul homme qui avait eu l'idée de réunir la mer de perle à la mer de corail ».
Sur le Nil très grossi par les inondations, l'Aigle, suivi de la longue caravane de dahabiehset dequelques petits- vapeurs, se mita cheminer sans hâte entre des forêts massives et basses de cactus, des champs de cannes à sucre d'une hauteur extraordinaire, des prairies plus belles quecellesde Normandie et des bouquets d'arbres svelles au feuillage d'un vert qui pouvait rivaliser comme douceur avec l'azur du ciel. On descendait à terre chaque fois que s'offrait un site ou un monument curieux à visiter. L'Impératrice se promena de la sorte à travers Boulaq, Gizeh, Louqsor, Thèbes, Assaouan. Elle gravit bravement les bords à pic de cette île de Philae qui n'est presque qu'un temple et ce ne fut pas sans émotion patriotique qu'elle lut sur un des pylônes de ce temple une inscription rappelant le passage de Desaix et de sa division le i3 ventôse an VIII.
Aux endroits où elle avait à accomplir un trajet, les fellahs préparaient la route et c'est ainsi qu'elle put sans trop de peine, à Thèbes, entrep.endre l'ascension du tombeau des Rois. Elle admira les splendides futaies qui font de l'île d'Éléphantine un nid de verdure. Une longue procession de petits ânes blancs la conduisit, elle et sa suite, le long de l'avenue des sphinx de Karnak, au seuil du temple de Denderah et des nécropoles
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illustres et vénérables. Elle excursionnail éj^aîement à dos de chameau. A Syout, les Aimées souples et ondoyantes dansèrent devant elle. Près d'Haon, le mysticisme contemplatif de l'Orient lui apparut sous un bizarre aspect : on la mena voir un derviche, considéré comme un saint, qui vivait à peu près nu dans la même position depuis vingt-cin<| ans, le corps couvert comme par des écailles.
Surlepassagedela flottille, le Nildéroulait unmerveilleux panorama où, çàetlà, un village envahi par les eaux surgissait parmi les bois de palmiers, d'orangers, de citronniers ou les hautes tiges de céréales fécondées par le fleuve nourricier, landis qu'adroite, dans le lointain, le. désert s'élendait à l'infini avec ses montagnes de 'Sable et ses pyramides espacées comme des phares pour guider le voyageur. Parfois on faisait halte et quelques touristes allaient s'enfouir dans les herbes géantes de la berge pour y chasser le canard, le héron, le pélican, la huppe et l'ibis sacré.
L'Impératrice, malgré l'imprévu et les obligations de celte vie nomade, n'en restait pas moins fidèle à ses habitudes de cour. Elle recevait des visites officielles et donnait des dîners à bord de ï Aigle. Certains voyageurs de la caravane, notamment Gérôme et Quatrefages, furent invités. Mais on a conservé surtout le souvenir d'un déjeuner auquel un convive inaccoutumé fit sensation. Nouveau débarqué en Egypte, celuici s'était imposé depuis quelque temps, plus encore par ses originalités que par son talent, à l'attention des hôtes des Tuileries et des Parisiens. C'était Mgr Bauer, protonotaire apostolique, attaché officieusement à la Grande Aumônerie impériale comme chapelain et confesseur de l'Impératrice. Ce prélat avait derrière lui une carrière hétéroclite et changeante à laquelle l'avenir allait prêter un caractère encore plus aventureux.
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D'origine juive et hongroise, il avait pris une pari active au mouvement révolutionnaire à Pesth, puis il était venu en France où on l'avait vu exercer toutes les professions, tour à tour peintre, commis-voyageur, photographe et carme. Il s'était ensuite sécularisé et s'était fixé à Paris où il avait rapidement conquis une grande réputation comme prédicateur. On compara, dès son début, à Lacordaire, ce petit homme d'apparence frêle, aux traits étonnamment mobiles, au front découvert entouré de longs cheveux noirs, à l'organe vibrant et métallique, remarquable surtout par une accentuation martelée qui vous pénétrait avec force.
Enivré par sa rapide renommée et par les avances que lui faisait la haute société, Mgr Bauer devint le plus élégant des prélats. Il se faisait remarquer par l'excessive coquetterie de sa tenue et par des allures assez singulières chez un homme d'église. Ne l'avait-on pas vu arriver à Saint-Gloud, pour y dire sa messe, revêtu de sa soutane violette, conduisant en personne un poney- chaise attelé de deux petits chevaux faisant sonner leurs grelots et flanqués de deux énormes lévriers qui bondissaient autour de l'attelage? Il montait à cheval avec un costume qui rappelait les petits-maîtres de la Régence : chapeau bas à larges bords, cravate violette avec col rabattu, redingote dessinant une très fine taille, culotte de velours et bottes molles à éperons. Rencontrant, un matin, au Bois, dans cet équipage, le colonel de GallilTet, il avait jugé à propos de lui adresser un salut militaire. Et lespirituelsoldatavait répondu par un grand geste de bénédiction sacerdotale.
Malgré ce qu'on pouvait reprendre de fâcheux aux façons de Mgr Bauer, l'Impératrice avait tenu à ce qu'il la rejoignît en Egypte, afm qu'il fît montre de son éloquence en bénissant le canal, la jour de l'inauguration. A bord de V Aigle, il reçut un accueil assez froid des personnes de la suite de l'Impératrice. Il fit en particu-
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lier une impression des plus fâcheuses sur le commandant du navire, M. de Surville, et sur son second, M. Sibour. Ce dernier accusa tout de suite le protonotaire de n'être bon qu'à « fiche la guigne » et le démonta, dès l'abord, par un coup de boutoir.
— Étiez-vous parent de Mgr Sibour ? avait demandé Mgr Bauer de son "ton aimable et enjoué.
— Son fils, répondit le marin, qui ne tenait évidemment pas à lier conversation.
Ch icun mit le nez dans son assiette, pour rire plus à son aise, au profond mécontentement de l'Impératrice.
(( Après le déjeuner, V Aigle continuant sa route, on s'arrête un instant et Mgr Bauer descend pour repren Ire sa place sur la Pélase, petit bâtiment des Messageries maritimes qui marche devant. Sibour respire avec soulagement. Mais à peine Monseigneur a-t-il remis le pied sur son bateau que ce dernier s'arrête en panne sur un banc de sable. W Aigle se trouve ainsi -immobilisé derrière lui et tout le monde s'écrie que Sibour avait raison et que Bauer « fiche la guigne ». Tous les efforts pour sortir de cette situation ridicule demeurent infructueux. Le commandant Sibour, qui est resté songeur, se présente alors à l'Impératrice en lui demandant l'autorisation de quitter le bord pour tirer d'affaire le navire qui barre la route, sûr, dit-il, d'y réussir. Une fois autorisé, il descend dans un canot et, s'approchant de la Péluse, fait donner Tordre à Mgr Bauer de venir auprès de lui. Puis il le dépose sur la berge, et, aussitôt le navire enlisé reprend son aplomb et repart, tandis que le commandant rentre sur V Aigle en exultant ^ ».
Une fois terminé le voyage de l'Impératrice en Haute-Egypte, l'y! t^/e la conduisit à Port-Saïd, à l'en-
1. Paul Ginisty et M. Quatrelles L'Épine, Chronique parisienne des six derniers mois d'Empire.
Irée du canal, le 16 novembre, à huit heures du matin. Le jour même, la cérémonie d'inauguration eut lieu au milieu d'une pompe splendide et en présence d'une foule immense parée d'éclatantes couleurs. L'Impératrice reçut auparavant sur le yacht impérial la visite de l'empereur d'Autriche qui était, avec elle, le plus illustre des hôtes du vice-roi. A trois heures, ils prirent place côte à côte sur une estrade magnifiquement décorée d'où l'on découvrait toute la rade, dans laquelle se serraient bord à bord des centaines de navires de toutes les nations aux pavillons multicolores. Ils y furent reçus par Ismaïl-pacha et par Ferdinand de Lesseps, son fils Charles et Mme Charles de Lesseps. Une brillante assistance les entourait où se remarquaient le prince royal de Prusse, le prince et la princesse des Pays-Bas, l'émir Abd-el-Kader. Mais tons les regards allaient à la belle souveraine des Français et à l'opiniâtre créateur du canal qui devait si largement à son influence d'avoirété protégé et aidé.
Entre les prières du rauphti lançant vers la mer bleue les louanges d'Allah etdu Prophète et le TeDeiim qu'entonna Tévêque d'Alexandrie, soutenu par un chœur nourri et sonore, Mgr Bauer fit entendre sa voix aux accents nets et cuivrés :
« Il est permis d'affirmer que l'heure qui vient de sonner est non seulement une des plus solennelles de ce siècle, mais encore une des plus grandes et des plus décisives qu'ait vues l'humanité depuis qu'elle a une histoire ici-bas. Ce lieu où confinent, sans désormais se toucher, l'Afrique et l'Asie, cette grande fête du genre humain, cette assistance auguste etcosmopohte, toutes les races du globe, tous les drapeaux, tous les pavillons flottant joyeusement dans ce ciel radieux et immense, la Croix debout et respectée de tous en face du Croissant, que de merveilles, que de contrastes saisissants, que de rêves réputés chimériques devenus
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de palpables réalités, et, dans cet assemblage de tant de prodiges, que de sujets de réflexion pour le penseur, que de joies dans l'heure présente, et dans les perspectives de l'avenir que de glorieuses espérances! Oui, le voilà donc enfin sous notre regard, à nos pieds, ce travail de géant, ce canal universel des deux mondes, que l'on a cru impossible parce que l'on doutait de quoi est capable l'homme quand il veut véritablement... *.» Après que Mgr Bauer, d'un grand geste à effet, eut donné sa bénédiction à la nouvelle voie maritime, il y eut une grande réception à bord de VAigle. Ferdinand de Lesseps y présenta à l'Impératrice sa fiancée, Mlle de Bragard. Il venait de prendre soixante ans et elle n'avait guère dépassé vingt ans. Puis le yacht impérial s'engagea dans le canal, suivi par quatre-vingts bâtimenls dont cinquante navires de guerre. Un navire égyptien envoyé en éclaireur à leur avance s'ensabla et intercepta la navigation pendant quelques heures. On n'en arriva pas moins le lendemain à Ismaïlia, ville surgie comme par magie en plein désert, sur les bords du lacTimsah, et marquant à peu près la moitié de la longueur du canal. Déjà des arbres y poussaient et dix-huit mille habitants y vivaient commodément. Mais, durant quatre jours, on aurait pu en compter plus de cent mille venus du fond de l'Afrique et de l'Asie pour contempler ce miracle de deux mers se rejoignant au milieu des sables. Parmi les tentes de toutes tailles, de toutes
1. Ce beau discours devait être, pour son auteur, le chant du cygne. A son retour à Paris, Mgr Bauer ne retrouva plus la faveur de la Cour ni celle du public. En 1870, aumônier aux ambulances de la presse, il fit bravement son devoir, sans renoncer pour cela aux effets de culotte et bottes violettes. Après un roman d'amour, il jeta le froc aux oities et se lança dans une vie de plaisirs. On le rencontrait souvent au théâtre- Abonné de l'Opéra, il devint un des habitués les plus assidus du foyer de In danse. Il se maria à soixante-dix ans avecune jeune artiste jsraélite et mourut quatre ans après, en 1903.
LA S >CIIlTE du second EMPIRE
formes, se presse une l'ouïe mullicolore, éblouissante vision où miroitent les plus chatoyants costumes d'Orient, les plus riches étofl'es de Syrie et d'Arabie à côté des uniformes européens, des magnais hongrois
L'Impératrice à Thèbes. Dessin de Darjou.
aux Circassiens, des officiers de l'armée des Indes aux diplomates en habits brodés contraslant étrangement avec les Bédouins en burnous de grosse laine et les muftis en caftans verts.
Au moment où la flottille partie de Port-Saïd entra dans le lac Timsah. trois avif^os venus de Suez se por-
tèrent à sa rencontre et tirèrent des salves en son honneur. Les bâtiments de la flottille leur répondirent. C'étaient les deux mers qui échangeaient des saluls, les deux ports qui se donnaient la main.
Sur l'espace fauve compris entre le lac et le canal, se trouvaient réunies les dépulations des tribus arabes du désert lybique. Les tentes des cheiks, formées d'étoffes de couleurs vives et surmontées de nombreux étendards, étaient parées, à l'intérieur, de toutes les splendeurs du luxe oriental. Tapis, cristaux, armes précieuses y attiraient les regards et, le soir, celte décoration paraissait plus riche encore à la lueur des lanternes que lei esclaves noirs avaient accrochées aux cordes des tentes. Enveloppés de leurs amples burnous, entourés de vassaux et de serviteurs, les cheiks s'agitaient confusément à travers cette cité nomade. A l'entour des abris de toile ci'^culaient des derviches, des maruhands, des mendiants. De lentes caravanes de droma laires traversaient les ruelles d'un pas mesuré.
Le vice-roi voulait donner à ses hôtes l'étincelant et fulgurant spectacle d'une fantasia. Il demanda aux grands chefs nomades d'en exécuter une et voilà des centaines de blancs cavaliers qui tourbillonnent, des burnous qui s'envolent au vent, de longs fusils qui tournoient dans l'azur, des « you ! you ! » d'allégresse qui retentissent, des détonations qui crépitent, de petits chevaux aux longues crinières qui galopent et bondissent avec la vivacité et l'éclat de la flamme. Puis les invités d'Ismaïl-pacha vont rendre visite aux derviches tourneurs et hurleurs.
Le soir, un bal splendide réunit tous les invités au palaiskhédivial qui, bien que construit en quelques mois, offrait aux yeux une série d'éblouissemenls. L'Impératrice, les princes, leur brillant cortège parcoururent plusieurs fois les salles de danse sous un ruissellement de lumières reflétées dans d'innombrables glaces.
426 LA fOGïETE DU SECOND EMPIRE
Puis la floUille d'inauguration reprit sa navigation sur le canal et elle arriva à Suez, son aboutissant sur la mer Rouge, le 21 novembre. Elle y trouva des bâtiments battant pavillon de diverses nations qui étaient venus mouiller dans les lacs Amers. Les invités d'Ismail-pacha furent de nouveau fêtés. Il ne restait plus à V Aigle qu'à faire en sens inverse la traversée du canal. Le voyage officiel était terminé. L'Impératrice visita encore les environs du Caire, Saccarah et le Sérapéum, l'antique monument qui servait de sépulture aux bœufs Apis. Après quoi, elle rentra en France, en gardant au fond d'elle-même, tout habituée qu'elle fût aux splendeurs de toutes sortes, Témerveillement des spectacles qui venaient de se dérouler devant ses yeux.
Cette inauguration fit un bruit énorme dans le monde entier. De ce jour, la vie de Ferdinand de Lesseps se transforma en une longue apothéose. Il fut promu grand'croix de la Légion d'honneur sans avoir passé par le grade de grand'officier et tous les États du globe lui envoyèrent la plus haute dignité de leurs ordres. L'AngJeterre elle-même, qui avait tant combattu son œuvre, lui décerna ses plus rares honneurs et la ville de Londres lui accorda le droit de bourgeoisie. Sa gloire devait aller grandissant jusqu'aux déceptions suprêmes et à ce lamentable scandale de Panama qui affligea si cruellement ses derniers jours. Mais la France et tous les peuples avec elle ne lui ont pas moins conservé leur admiration et leur gratitude. En février igi^i l'aviateur Bonnier laissait tomber une gerbe de fleurs tricolores au pied de son monument fièrement campé à l'entrée de Port-Saïd. Hommage symbolique de celte navigation aérienne, qui constitue la dernière grande découverte de la civilisation, au grand homme de cœur dont l'énergie avait fait accomplir, quarante cinq auparavant, à celle civilisation un Si prodigieux progrès.