CHAPITRE XIII AOUT
I. — Répugnance de l'Empereur pour une guerre avec l'Allemagne. — Une lettre non envoyée. — Départ de Saint-Gloud.
— Combatde Sarrebruck — Bataille de Wissembourg.— Nouveau groupement des corps d'armée. — Balaille de Frœschwiller. — La charge de Morsbronn. — Le 3» zouaves au Niederwald. — Le drapeau du 96'.— Vaillance du 1" tirailleurs algériens. — Charge de la division de Bonnemain. — Bataille de Forbach. — Arrivée du général Changarnier. — L'Empereur se désiste du commandement en chef en faveur de Bazaine. — Bataille de Borny.— L'Empereur quitte Metz. — Son entrevue à Gravelotte avec Bazaine. — De Gravelotte à Chàlons.
IL — Bataille de Rezonville. — Charge des cuirassiers delà garde. — La chevauchée de la mort. — Combatde la division de Cissey. — Prise du drapeau du 16° d'infanterie allemande par le sous-lieutenant Chabal. — Une grande mêlée de cavalerie. — Bataillé de Saint-Privat. — Succès de noire gauche.
— Lutte désespérée du VL corps. — Assaut de la garde prussienne. — Intrépidité de Canrobert. — Le cimetière de Saint-Prival. — La retraite. — Conduite coupable de Bazaine.
III. — Modification du plan de campagne. — Marche vers Montmédy. -^ Départ du Prince impérial. — Ses derniers jours en France. — Napoléon III suit l'armée de Mac-Mahon. — Attentat contre lui au Chesne-Populeux. — Son Béjour à.Raucourt.
— Bataille de Beaumont. — Charge du 5* cuirassiers à Mouzon, — L'Empereur à Carignan. — Son arrivée à Sedan.
Dans un ouvrage con(:u comme celui-ci il ne peut être question de faire entrer un historique complet des événements militaires qui se sont déroulés du début des hostilités à la capitulation de Sedan. Forcés de faire un choix sous peine de nous montrer secs et ennuyeux, nous nous contenterons, en raison de l'importance qu'il a prise jusqu'ici dans nos récils, de suivre l'Empereur à l'armée du Rhin, en montrant néanmoins par des épisodes particulièrement mémorables ce qu'a été l'héroïsme de nos. soldats jusqu'à l'effroyable désastre où tant d'entre eux trouvèrent la mort avec l'Empire lui-même.
C'est aujourd'hui un fait bien avéré que Napoléon 111, loin de désirer la guerre avec l'Allemagne, la redoutait fort sagement et que ce fut bien à contre-cœur qu'il se résigna à la subir sous la pression manifeste de l'opinion publique. A la suite des renseignements qu'il avait pu recueillir personnellement et des nombreux entretiens qu'il avait eus avec le colonel Stoffel, envoyé par lui en Allemagne pour y étudier l'organisation militaire, il connaissait mieux que personne l'énorme puissance guerrière de nos voisins de l'Est. On en trouve notamment la preuve dans une lettre qui à. été retrouvée dans les papiers des Tuileries sans avoir jamais été envoyée à personne, mais qu'il avait pensé à adresser, de façon fort inconstitutionnelle, à M. Daru, ministre des Affaires étrangères, et aux députés. En voici un fragment :
« Il est des hommes auxquels l'expérience n'apprend rien. En présence de l'Allemagne qui peut mettre sur pied un million d'hommes exercés, on parle encore de réduire les cadres. Nous allons comparer l'armée fran-
çaise à Tarmée de la Confédération du Nord et, en présence de notre infériorité, on renoncera, nous en sommes convaincus, à affaiblir encore noire organisation militaire... » Et le tableau que donne l'Empereur montre que la Confédération du Nord, en dehors de l'Allemagne du Sud, a 900 000 hommes exercés à sa disposition. « Que Ton compare, conclut-il, et que l'on juge si ceux qui veulent encore réduire nos forces nationales sont bien éclairés sur les intérêts du pays. »
En outre, Napoléon III se trouvait dans le plus déplorable élat de santé. Dans une consultation un peu antérieure à la déclaration de guerre, le docteur Germain Sée avait conclu à la présence de la pierre, cause de l'inflammalion de vessie dont le souverain souffrait depuis plusieurs années. Celte maladie, dont les fatigues de la campagne devaient forcément multiplier les crises, allait nécessiter, après chaque étape, de longs pansements que lui firent les docteurs Corvisart et Conneau.
Quand, le 28 juillet, à 9 heures du matin, l'Empereur quitta Saint-Cloud pour se rendre à l'armée, on put remarquer sa mine assombrie et blafarde, l'altération de ses traits, l'alourdissement progressif de sa démarche naturellement lente. Un embranchement du chemin de fer de Paris à Versailles pénétrait dans le parc du château jusqu'à une petite rotonde couverte en chaume. Après avoir confié la régence à l'Impératrice, Napoléon III allait se diriger sur Metz, accompagné de son fils. Quatre ou cinq personnes seulement attendaient sur le quai d'embarquement, parmi lesquelles le préfet de la Seine, M. Chevreau, M. Edouard Delessert et le vieux colonel Thirion, commandant militaire du palais. L'Empereur arriva dans un petit panier attelé de deux poneys que conduisait l'Impératrice. Le Prince impérial, charmant dans sa nouvelle tenue de sous-lieutenant d'infanterie, la plaque de la
Légion d'honneur sur la poitrine, botté jusqu*au3t genoux, venait derrière dans une Victoria, en compagnie de son gouverneur le général Frossard. D'autres voilures amenèrent les officiers delà Maison impériale. On échangea des adieux émus. Puis, au moment du départ, l'Impératrice s'écria d'une voix où sa passion maternelle tremblait un peu:
— Je veux encore embrasser Louis !
Le petit prince descendit alors de wagon et vint embrasser sa mère une dernière fois. Durant le voyage, l'Empereur parla peu et resta enfermé dans une profonde rêverie. Les gares que l'on traversa restèrent, pour la plupart, silencieuses. Qu'on était loin du triomphal départ de 1859 pour la campagne d'Italie ! On trouva néanmoins plusieurs fois dans les villes importantes les inévitables jeunes filles chargées d'oflVir des bouquets et le vin d'honneur préparé par la municipalité. Napoléon III, d'ordinaire si affable et si courtois, les accueillit d'un air indifférent. A cinq heures on arriva à Metz et l'on y trouva des troupes à la tenue superbe, débordantes d'enthousiasme à la veille de se battre. Le 2 août, Napoléon III, son fils et leur suite quittèrent Metz à neuf heures du matin pour aller assister au combat de Sarrebruck.
On sait que celui-ci se borna à une escarmouche assez insignifiante. Vers deux heures tout était terminé. A un moment donné, l'Empereur s'avança jusqu'à la ligne de tirailleurs, pour mieux juger de l'effet de nos obus. Le Prince impérial reçut là le baptême du feu. Il salua le sifflement des premières balles en ôtant son képi et en ramassa une qui était tombée auprès de lui. Les journaux de Paris publièrent une lettre de Napoléon III à sa femme qui donnait ce détail. Aussi, pendant quelques jours, les Parisiens n'appelèrent-ils plus l'héritier du trône que « l'enfant de la balle ».
Le soir du \ août, en dînant avec ses aides de camp, l'Empereur reçoit une dépêche. Son visage demeure impassible, mais il fait signe au général Lebrun et se retire avec lui dans son cabinet. Tout le monde
Le Prince impérial en 1870.
semble consterné et, en effet, il s'agit d'une mauvaise nouvelle. La division Abe^Douay, qui occupait Wissembourg, avait été attaquée, le matin même, par trois corps d'armée bavarois et prussiens : le général avait disséminé ses forces en divers détachements ; il n'avait à sa disposition que 5. 000 hommes
et 18 pièces. L'infanterie, et notamment les turcos, avait lutté héroïquement contre 40.000 hommes^i mais il lui avait bien fallu battre en retraite. Le général Abel Douay avait été tué dès le début de l'action. L'ennemi nous avait donné là un douloureux exemple en faisant ce que nous ne faisions pas, c'est-à-dire en fonçant sur nous tête baissée.
Ce premier échec, bien que glorieux et d'assez peu d'importance, affecta beaucoup Napoléon III et il ne put cacher aux Messins l'impression pénible qu'il en ressentit. L'un d'eux, un enfant de treize ans qui devait devenir l'excellent écrivain d'histoire G. Lenôtre, nous a conté ce souvenir: « J'ai vu TEmpereur et son fils arriver à pied au milieu des troupes rangées sur la place Fabert. Devant la cathédrale, l'évêque, Mgr Dupont des Loges, leur a fait un discours. Ils l'ont écouté, le front baissé, l'attitude triste profondément. Napoléon III faisait des signes de tête d'un air résigné et le petit prince avait ses grands yeux bleus tout remplis de larmes. »
L'Empereur avait assumé le commandement en chef de l'armée française, non par confiance en ses talents militaires, mais pour des motifs politiques et en raison de rivalités dans le haut commandement. Il se décida un peu tardivement à grouper les corps d'armée sous des chefs intermédiaires. Le maréchal de Mac- Mahon fut investi du commandement supérieur des i®"", 5^ et 7^ corps. Le maréchal Bazaine commanda de même les 2% 3^ et 4^ La garde et le 6® restaient sous les ordres directs de l'Empereur. Mac-Mahon prescrivit immédiatement aux 5* et 7" corps de le rejoindre, mais il ne fixa pas de jour pour l'exécution de ce mouvement, en so'rte que, le 6 août, au matin, il n'avait encore avec lui que le i'"'" corps et une division du 7*". Il occupait une bonne position à Frœschwiller, sur la rive droite du Sauerbach, où il se proposait d'attendre le 5*" corps
et le complément du 7^. Mais le prince royal de Prusse ne lui en laissa pas le temps et lui livra, ce même jour, la bataille, si malheureuse pour nous, connue sous les noms de Wœrth, Frœschwiller ou Reichshoffen.
D'abord repoussé à notre droite par le général de Lartigue, le XI*" corps allemand, déployant en batterie soixante-douze pièces, franchit le Sauerbach et s'empara du village de Morsbronn d'où il menaçait la droite de la division de Lartigue. C'est pour conjurer ce danger qu'eut lieu la célèbre charge de la brigade Michel composée des 8^ et 9** cuirassiers.
Cette magnifique brigade vient se former au sud d'Eberbach et, malgré un terrain des plus défavorables, prend ses dispositions pour charger. Chaque régiment se forme en colonnes par peloton, le 8^ cuirassiers en première ligne, le 9.® en deuxième ligne, le débordant à droite ; en dernier lieu viennent deux escadrons duB^lanciers. En les voyant partir, legénéral de Lartigue s'écrie : (( Allez-y, mes enfants, comme à Waterloo P » C'est encore plus une prédiction qu'un encouragement. Sur leurs grands et puissants chevaux nos cavaliers s'élancent sur un espace de 800 mètres à gauche du Village de Gunstett garni de formidables batteries et en face de nombreux tirailleurs allemands. Les pertes de la brigade sont déjà considérables, lorsque ses débris pénètrent dans la grande rue de Morsbronn dont toutes les maisons sont pleines de fantassins prussiens et badois. Chaque fenêtre vomit la mort et pour comble de malheur la route est coupée par une forte barricade de longs chariots alsaciens enchevêtrés les uns dans les autres.
Le colonel Waternau, du 9® cuirassiers, a son cheval tué par un biscaïen et il est lui-même précipité, la lête la première, dans une mare. Son ordonnance l'en retire et le maréchal des logis Ansart lui amène une autre
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monture. C'est autour du colonel que se rallient les derniers arrivants et c'est aux cris de « Vive le colonel ! » que tous essaient mais inutilement de s'ouvrir un passage. Quelques officiers et une cinquantaine d'hommes peuvent s'échapper. Le reste est fait prisonnier. Les pertes causées à l'ennemi par cette charge furent insignifiantes, mais Teflort héroïque de la brigade Michel n'avait pas été inutile. Il avait arrêté l'élan de l'adversaire et permis de dégager le Sô*" de ligne qui était compromis.
Débarrassé de la division de Lartigue qui se retirait épuisée, le XI' corps allemand se jeta alors sur le bois du Niederwald que défendait le 3® zouaves. Celui-ci aurait dû battre en retraite, mais, par une déplorable fatalité, il n'en reçut pas Tordre à temps et continua à disputer le terrain pied à pied aux assaillants. Bientôt cependant, son chef, le colonel Bocher, s'aperçut que son régiment était tourné et compromis : il fit cesser le feu, rallia ce qu'il put autour de lui et, formant sa troupe en échelons, il parvint à joindre le gros de la division. Mais un grand nombre d'hommes étaient restés sous bois. Avec quelques officiers, Jls continuèrent, en déployant une vaillance désespérée, à faire le coup de feu jusqu'à l'épuisement de leurs munitions. Ils finirent par succomber et furent tous tués ou pris.
L'artillerie des XP et V* corps allemands croise alors ses feux, en avant du bois, et écrase nos soldats sous une pluie d'obus. Le village d'Elsasshausen est enlevé par l'ennemi et la division Raoult recule sur Frœschwiller. Les divisions Pelle el Conseil-Dumesnil essaient d'arrêter les progrès de l'infanterie prussienne : elles sont écrasées à leur tour. Après avoir envoyé la moitié de sa division au secours de Raoult, le général Ducrot se voit forcé de céder le terrain aux Bavarois.
C'est alors qu'a lieu un vigoureuxretour offensif du 96" de ligne. « Comptez sur moi jusqu'à la mort » dit le colo-
nel de Franchessin au général Colson, chef d'état-major général, qui lui montre Elsasshausen comme le point à atteindre. Cette brusqueattaque commence par déconcerter l'adversaire qui plie et se débande. Un obus tue raide le cheval du colonel de Franchessin et lui vaut à lui-même trois blessures. N'importe, on lui fait un
mj
Le colonel de Franchessin à Frœschwiller. D'après le. tableau de Moreau de Tours.
pansement sommaire et, le sabreà la main, un pied entouré de linges sanglants, il se remet de nouveau à la tète de ses hommes électrisés par tant d'indoi;nptable énerg^ie. Mais une balle le frappe au ventre. Il tombe en s'écriant : « En avant, mes enfants ! Vengez votre colonel. » Le feu redouble. Le sous-lieutenant portedrapeau Henriet roule dans l'herbe foudroyé et, la hampe coupée en deux, l'emblème sacré gît à terre, (Ju
autre officier, M. Bonade, le saisit prestement, mais il s'affaisse à son tour, grièvement blessé, et passe le drapeau à l'adjudant-major Obry. Tous deux lancent désespérément cet appel au milieu des balles : « Au drapeau, mes amis, sauvez le drapeau ! » Une poignée de braves accourt autour de ce groupe héroïque et, tenant toujours son précieux dépôt, l'adjudant-major parvient à sauter sur un mulet, protégé parles furieux coups de baïonnette de ceuxquiont voulu sauverThonneur du 96*.
Le 1" tirailleurs algériens s'est associé à cet effort pour arrêter la marctie convergente et irrésistible de l'ennemi. « Le 3® bataillon, commandant de Lammerz, s'est porté en avant contre les tirailleurs allemands que suivent de grosses masses sortant de tous les côtés des bois qui se trouvent au sud. Les Prussiens s'arrêtent à cette vue et hésitent à faire demi-tour. Les 2® et 4* bataillons, commandants Sermensan et de Coulange, s'élancent à hauteur du bataillon Lammerz. Le régiment marchant en bataille, le cri de « En avant ! » se fait entendre d'un bout à l'autre de la ligne. Les Prussiens fuient en désordre devant les baïonnettes et vont se réfugier dans le Niederwald. Les turcos reprennent six pièces dont les Allemands s'étaient emparés et arrivent en face des bois dont la lisière est fortement garnie par l'ennemi refoulé. Alors éclate contre eux une fusillade terrible partant de tous les points ; en un instant, une foule d'officiers et de soldats sont frappés. Après avoir perdu la moitié de son effectif, ce brave régiment dut se jeter dans le Grosserwald et en border la lisière pour arrêter la poursuite des Prussiens. Ce n'est qu'à bout de forces et après avoir épuisé toutes ses munitions qu'il battit en retraite à travers la forêt et gagna la route de Frœschw^iller à Reichshoffen^ »
1. Commandant de Chalus, Wissembourg, Frœschwiller, rerailesur Châlons.
Quelles que fussent sa ténacité et l'admirable valeur de ses troupes, Mac-xMahon, vers trois heures, jugea impossible de maintenir le combat et dut penser à la retraite et aux moyens de la protéger. Il va s'adresser pour cela à la dernière réserve de l'armée : la division de Bonnemain (i®"", 2^, 3*^ et 4® cuirassiers) qui, massée dans un pli de terrain, attend des ordres. Là-bas l'artillerie prussienne s'avance au grand trot pour prendre une position plus rapprochée. ,
— Général, en avant ! dit le maréchal au général de Bonnemain d'une voix qui trahit son angoisse. Le salut de l'armée l'exige. Arrêtez ces batteries seulement vingt minutes.
Cette superbe et pesante cavalerie s'ébranle dans un immense rayonnement d'acier. Après quelques foulées de galop, le i^*" cuirassiers se heurte à un fossé qui arrête son élan impétueux. Dans le grand détour qu'il est obligé de faire pour trouver un terrain favorable, le 4^ est décimé par un effoyable ouragan d'obus. Le 2° et le3«qui viennent ensuite jonchent en quelques minutes la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Cette artillerie implacable fait dans leurs rangs de sanglantes trouées- Les balles achèvent la tâche des gros projectiles. Le colonel de Lafutsun de Lacarre, commandant le 3® cuirassiers, a la tête emportée par un obus, mais son cheval emballé entraîne le cadavre toujours en selle. Ce fantôme, balancé par la mort, chargeait en tête des escadrons, le sabre en main.
Les choses ne se passèrent pas mieux en Lorraine, à la gauche de l'armée. Le jour même de la bataille de Frœschwiller, le 2® corps, commandé par le général Frossard et placé en flèche à Forbach, fut attaqué par les Allemands. La position occupée par ce corps d'armée était assez forte, mais elle était facilement abordable par des bois qu'on avait eu le tort de ne pas occuper et dont l'ennemi sut profiter avec habileté. Après
une opiniâtre résistance, la ligne française fut coupée en deux et le général Frossard, qui avait engagé toutes ses réserves, fut forcé d'ordonner la retraite. Le lieutenant-colonel Dulac, avec deux escadrons de dragons, auxquels il fît mettre pied à terre, une compagnie du génie et deux cents réservistes qui descendaient du chemin de fer pour rejoindre le 2^ de ligne, arrêta l'ennemi pendant près de deux heures, ce qui permit au 2® corps de se retirer en bon ordre. Cette retraite entraîna celle des 3® et 4® corps ainsi que celle de la garde impériale.
A Metz, Napoléon III se trouva atterré en apprenant ces désolantes nouvelles. Ainsi, dans la même journée, le territoire était doublement envahi et notre armée repoussée sur ses deux ailes ! Tout le monde put constater sa profonde tristesse : déjà la partie lui apparaissait comme perdue. Le 9 août, arriva au quartier impérial un conseiller militaire assez imprévu : c'était le vieux général Changarnier, arrêté au coup d'État de Décembre, mis ensuite à la retraite par anticipation, et considéré depuis comme l'un des irréductibles adversaires de l'Empire. Après avoir été si longtemps séparés par la politique, Napoléon III et lui allaient se réconcilier sur le terrain du devoir militaire. Reçu tout de suite par le souverain dans le grand salon de la préfecture, le glorieux vétéran d'Afrique l'aborda ainsi :
-^ Sire, je n'ai jamais été le courtisan de votre bonne fortune, mais, dans les circonstances présentes, mon honneur m'engage à donner l'exemple du ralliement au chef de TEtat. G'estpour cela que je suis venu.
Profondément ému de cet acte de patriotisme, l'Empereur scella d'une cordiale accolade une adhésion qui lui était si douce en un pareil moment, puis il demanda au vieux soldat de rester auprès de lui. Malgré ses soixante-seize ans, celui-ci montrait b^au-
(ioUp d'enirain et d'espoir en un avenir meilleur. Dans l'entourage de Napoléon III, il releva tous les courages abattus et ramena un peu de gaîté sur les visages consternés en déclarant qu'on pouvait par une diversion énergique et habile réparer des échecs et qu'une offensive pouvait être vigoureusement -reprise après une retraite momentanée. N'était-ce point ce qu'il avait vu jadis à Constantine ?
Le 10 et le 11 août, des conseils de guerre se tinrent au quartier impérial. Il y fut décidé que les l^^ 5" et 7* corps commandés par Mac-Mahon feraient à Châlons leur jonction avec l'armée de Metz placée sous les ordres de Bazaine. On assurerait ainsi la liberté des c'bmmunications avec Paris et une grande bataille livrée dans les plaines de la Champagne déciderait sans doute du sort de la campagne. Le 12, par une décision funeste, l'Empereur se désista du commandement en chef au profit du maréchal Bazaine qui lui était désigné- et môme imposé par la faveur publique, en particulier celle du parti républicain. Il eut le tort de céder trop docilement à une opinion mobile et inquiète. De son côté, Bazaine avait intrigué pour s'emparer du commandement en chef et se débarrasser de l'Empereur. Celui-ci alla de sa personne remettre le commandement à Bazaine qui se trouvait à seize kilomètres de Metz, au village de Courcelles-Chaussy. Le maréchal adopta sans objection le projet de concentration à Châlons, projet qu'en sa qualité de généralissime, il était libre de poursuivre ou de modifier. Ayant ainsi cédé au vœu du gouvernement et de l'opinion publique, dépossédé du commandement, Napoléon III aurait eu, dans l'état de sa santé, un motif suffisamment impérieux pour revenir à Saint-Cloud, mais il ne put se résigner à quitter les troupes tant il lui coûtait de paraître en fuir les dangers. Le 14 août, il quitta Metz avec le Prince impérial pour se rendre au-
devant du maréchal de Mac-Mahon auquel il avait hâte d'expliquer les motifs de la préférence dont Bazaine avait été l'objet et aussi pour presser la formation du 12*' corps dont les éléments se réunissaient au camp de Châlons. Il était à peine arrivé à Longeville, village distant de quatre kilomètres seulement, sur la rive gauche de la Moselle que Tennemi attaquait à Borny les corps encore restés sur la rive droite afin de retarder leur passage.
Ce fut la première journée heureuse de la guerre. Nos 2" et (S" corps, ainsi que deux divisions du 4® corps étaient déjà sur la rive gauche. Au bruit du canon, le général de Ladmirault fit repasser la Moselle par ces deux divisions. Les Allemands qui avaient en ligne deux corps d'armée et une fraction du VHP furent arrêtés par le feu du fort Belle-Croix, après avoir perdu 5.000 hommes. La perte des Français s'éleva à 3.6oo, parmi lesquels le commandant du 3' corps, le général Decaen, un des meilleurs chefs de Tarmée.
Le lendemain, de grand malin, l'Empereur et son fils montèrent à cheval pour continuer leur marche dans la direclion de Verdun. Deux pelotons de centgardes les escortaient, des cent-gardes sans casque ni cuirasse, en simple bicorne. Qu'on était loin des cortèges triomphants de Magenta et de Solférinoî Cette discrète escorte était encadrée par la brigade des dragons et lanciers de la garde. Le canon tonnait et même une volée d'obus vint s'abattre dans les rangs d'une brigade d'infanterie auprès de laquelle passait l'Empereur. Au bout de quelque temps, entendant de nouveau le canon en avant et à gauche, celui-ci s'arrêta devant la ferme du Point du-Jour, tandis que la division de Forton bataillait plus loin avec une division de cavalerie ennemie. De là, il gagna la position de Gravelotte où la garde devait camper autour de lui. Son visage
était demeuré triste et crispé par la souffrance durant toute cette journée du i5 août, ce jour de sa fête jadis si joyeusement célébré et où les cloches ne pouvaient plus sonner que le glas de son règne.
Le maréchal Bazaine se trouvait là et s'entretint longuement avec son souverain. Le 16, à cinq heures du matin, ils prirent congé l'un de l'autre. En partant, Napoléon III dit à celui à qui il avait transmis le commandement suprême;
— Je vous confie la dernière armée de la France. Songez au Prince impérial.
L'Empereur fit en landau de poste Tétape de Gravelotte à Verdun. Sa maladie le faisait cruellement souffrir. Lui qu'on avait vu toujours militairement sanglé pendant la campagne d'Italie, il était obligé de laisser sa tunique ouverte sur un gilet d'uniforme. Le petit prince était assis à côté de lui, silencieux et grave comme on l'est rarement à .son âge. Hélas! le pauvre enfant voyait tous ses beaux rêves déçus. Il s'attendait à des victoires, à une marche triomphale, à une ivresse de gloire et il n'entendait parler que de revers, il ne rencontrait partout que l'angoisse et la détresse. Le prince Napoléon suivait dans un grand char à bancs avec le comte Davillier, premier écuyer, le générald e Courson, le général Lebrun, M. Franceschini Piétri, secrétaire particulier de l'Empereur et le baron Larrey, médecin en chef de l'armée. A Verdun, Napoléon III et sa suite attendirent à la sous-préfecture qu'on organisât un train spécial à destination du camp de Châlons. Ils y arrivèrent vers huit heures du soir et descendirent au pavillon du. quartier impérial où, rien n'étant prêt pour les recevoir, fut servi, très avant dans la soirée, un souper qu'on dut se procurer à prix d'or chez les hôteliers de Mourmelon.
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Fendant ce temps, Parmée de Bazaine était engagée dans une grande et sanglante bataille. Après notre succès de Borny, le i5,au matin, elle avait repris son mouvement de retraite sur Verdun et Ghâlons, mais dans les plus mauvaises conditions. Des trois routes qui conduisent de xMetz à Verdun, Bazaine, malgré les observations de son état-major, ne voulut utiliser qu'une seule, celle qui passe par Mars-la-Tour, si bien que plus de i5o.ooo hommes durent marcher sur une seule colonne et que le mouvement s'eft'ectua avec une déplorable lenteur. Il était cependant averti de la présence des Allemands sur son flanc gauche. Le 16, vers huit heures du matin, une brigade de la 5^ division de cavalerie allemande se présentait à Timproviste en face des bivouacs de la division de cavalerie de Forton qui sauta en selle et se rua sur elle au galop.
Presque aussitôt notre 1^ corps fut accablé d'obus, mais il repoussa vivement à sa gauche la 5*" division d'infanterie allemande débouchant des ravins de Gorze, tandis qu'à sa droite, la division Bataille et la brigade Valazé s'emparaient des villages de Vionville et de Flavigny. L'artillerie allemande recula. Il eût suffi de pousser en avant pour écraser cette Subdivision. Mais Bazaine ne se préoccupait que de conserver ses communications'avec Metz et déjà il accumulait les réserves en arrière de sa gauche.
Profitant de cette inaction, l'artillerie allemande considérablement renforcée Se reporte en avant et, grâce à son feu, les Prussiens reprennent Vionville et Flavigny. Le 2^ corps, accablé, est forcé de battre en retraite. On appelle pour le renforcer la division de grenadiers de la garde placée à notre extrême gauche. Mais, avant qu'elle n'arrive, qui va contenir l'offensive allemande ?
Une fois de plus la cavalerie va se dévouer. Le général Frossard rejoint dans la plaine le colonel Dupressoir commandant le magnifique régiment des cuirassiers de la garde et lui donna l'ordre de charger.
Les cuirassiers gagnent vite du terrain. Les voici à cent cinquante mètres des Prussiens. La salve attendue éclate. La seconde ligne suit de près la première, entraînée par le chef d'escadron de Vergés : à côté de lui, le général du Preuil, commandant la brigade de grosse cavalerie de la garde (cuirassiers et carabiniers), charge la canne à la main. Mitraillée à soixante mètres, cette seconde ligne ne peut jeler que quelques hommes dans les rangs allemands. Il en est de même de la troisième conduite par le colonel Dupressoir en personne. 11 ne reste plus qu'à se rallier. Les débris des cinq escadrons, deux cents hommes à peine arrivent au point de départ, harcelés parles ii*" et 17^ hussards prussiens qui achèvent les blessés et courent sus aux hommes démontés. Le 77° de ligne dégage enfin nos cuirassiers par une salve qui arrête les cavaliers allemands. La division de grenadiers de la garde, qui vient d'arriver, joint son feu au sien et repousse, en lui infligeant de très fortes pertes, une charge de la 6*" division de cavalerie allemande.
Le maréchal Ganrobert était entré en ligne avec le Ç>'' corps. A son tour, il poussa vigoureusement devant lui Paile gauche des Allemands. Il n'y avait plus qu'à avancer pour précipiter ceux-ci du haut du plateau dans la vallée de la Moselle. C'est alors que se sacrifia la brigade de cavalerie allemande von Bredow (7® cuirassiers et 16*^ uhlans). Elle traverse intrépidement les batteries de 6° corps et arrive sur notre infanterie qui la couvre de projectiles. La division de dragons et cuirassiers du général deForton se précipite sur ces cavaliers, les prend en flanc et à revers et les rejette sur Flavigny. La brigade von Bredow perdit seize officiers, IV 29
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trois cent soixaiile-lrois hommes el qualre cent neuf chevaux. La charge qu'elle fournil est restée douloureusement célèbre en Allemagne sous le nom de Todtenritt (chevauchée de la mort).
Débarrassé de la brigade von Bredow, Canrobert voulut poursuivre avec plus de vigueur encore son olïensive qui aurait dû être décisive. Un ordre de Bazaine l'en empêcha, celui-ci s'obstinant à renforcer son aile gauche au lieu de faire avancer sa droite et à inutihser le S'' corps qui commençait à entrer en ligne. De son côté, le X** corps allemand était accouru de Thiaucourt, par une marche forcée de 45 kilomètres, et il débordait la ligne française, lorsque le général de Ladmirault qui avait, de sa propre initiative, pris un chemin latéral pour parvenir sur le plateau, déboucha à l'extrême droite. La division de Gissey trouva devant elle les têtes de colonne de la 19*" division allemande (brigade Wedel). «■ On s'aborde à soixante pas de distance, de chaque côté d'un petit ravin qui coupe en biais le champ de bataille. Nos soldats, après une décharge qui couche à terre la moitié des ennemis, descendent dans le ravin à la suite de la brigade prussienneetengagent avec eux un combat furieux. L'acharnement est tel que personne^ à ce moment, ne serait capable de remettre un peu d'ordre dans cette masse confuse qui s'agite, grouille, tourbillonne, et sur laquelle semble planer une buée sanglante... Enfin les Allemands foudroyés, anéantis, cèdent la place : leurs débris remontent péniblement le revers du ravin et s'enfuient dans un inexprimable désordre. La brigade Wedel, qui comptait 96 olficiers et 4-546 hommes, a perdu 72olï'iciers, 2.542 hommes et 4oo prisonniers.
« Il y avait dans les rangs du 57*^ de ligne un souslieutenant nommé Chabal que ses fonctions d'officierpayeur auraient pu dispenser de prendre part au combat, mais qui n'avait pas voulu se séparer de ses
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camarades. Au plus fort de la mêlée, il aperçut un porte-drapeau prussien, celui du 16^ d'infanterie, qu'une balle avait renversé et qui gisait, tenant fiévreusement son enseigne maculée de poussière et de sang. Gliabal se précipita sur lui et chercha à la lui enlever. Mais l'autre se défendait vigoureusement et peut être que le sous-lieutenant n'en serait pas venu à bout, s'il n'avait eu l'heureuse idée de briser la hampe et de laisser le tronçon aux mains crispées de son adversaire ^ »
Voulant à toul prix arrêter nos progrès, le général de Woigts-Retz, qui commande sur ce point du champ de bataille, lance contre la division de Cissey le i'^'" régiment de dragons de la garde royale prussienne bientôt suivi de la 5^ division de cavalerie et de la r' brigade de la garde (cuirassiers et gardes du corps). Mais voici que s'ébranlent de notre côté la division de cavalerie Legrand, une brigade de la garde (dragons et lanciers) et le 2® chasseurs d'Afrique. Attirés par la poussière du combat, deux régiments de dragons du 3^ corps arrivent à la rescousse. Après une mêlée furieuse de plus de 5. 000 cavaliers, les deux lignes se séparent et regagnent leur point de départ. Mais le terrain devant nous est libre...
Il est sept heures du soir. Une offensive poussée à fond nous assurerait une victoire décisive. Mais, ne recevant pas d'ordres, le général de Ladmirault ne croit pas devoir reprendre son mouvement. La bataille dégénère, à la droite, en une violente canonnade, tandis qu'à la gauche quelques retours offensifs se produisent de part et d'autre sans résultat. A dix heures, le feu cesse sur toute la ligne et les deux armées bivouaquent en face l'une de l'autre, séparées par quelques centaines de mètres. Dans cette bataille de
(1) Lieutenant-colonel Rovsset, Les Combat l ont s de 1870-71.
Rczonville ou Gravelolte, une des plus sanglantes des guerres modernes, les Français avaient eu 17.000 hommes hors de combat et les Allemands prèsde 16.000. Le terrain nous était resté, mais Tennemi avait réussi à arrêter le mouvement sur Verdun.
Si, dès le lendemain 17, l'armée française avait pris Toffensive, les Allemands, dont plusieurs corps d'armée étaient trop éloignés pour participer à TacLion, auraient subi un désastre. Mais, malgré ce qui avait été décidé avec l'Empereur, Bazaine ne voulait })as abandonner Metz, sans doute pour dégager son sort de celui du souverain dont le Irône commençait à paraître chancelant. Il prétexta faussement le manque de munitions pour se replier en arrière à gauche et pour faire occuper à son armée une longue ligne dont la gauche s'appuyait à la Moselle et dont la droite s'étendait jusqu'à Saint-Privat et Raucourt.
Pour attaquer l'armée française dans cette position, les Allemands furent obligés d'exécuter un vaste mouvement tournant, pendant lequel il eût été facile de les prendre en flanc et de couper leurs longues colonnes. Mais' rien de semblable ne fut tenté. Bazaine qui, dans la bataille du 16, avait failli tomber aux mains de la cavalerie ennemie, était assez fortement courbaturé ; il resta toute la journée dans une maison du village de Plappeville et laissa ses lieutenants se tirer d'affaire comme ils l'entendaient. C'est pourquoi aucune vue d'ensemble ne présida à la direction de la malheureuse bataille de Saint-Privat livrée le lendemain, 18 août.
A gauche tout se passa de façon à nous donner le plus grand espoir. Le 2« corps et une partie du S"" repoussèrent opiniâtrement toutes les attaques de la r^ armée allemande. Lorsque Steinmelz voulut, sous les yeux du roi de Prusse et de de Moltke, diriger une attaque générale sur les positions françaises, un feu vif et bien nourri accueillit les colonnes et les batteries
en marche. L'infanterie des divisions Vergé et Bataille sortit des retranchements, pour se précipiter à la baïonnette sur les assaillants. Les VII'' et VHP corps prussiens reculèrent en désordre; le IP, accouru de Pont-à- Mousson où il venait de débarquer, éprouva le même sort. Il s'ensuivit une panique telle que, jusqu'à la nouvelle du succès de la droite, l'état-major allemand crut à une défaite Guillaume P*" rentra à Gravelotte, la mort dans l'âme, et de MoUke lança des ordres pour préparer la retraite et assurer à son armée le passage de la Moselle et les routes de l'arrière.
Au centre, le général commandant le IX« corps allemand engagea prématurément l'action en déployant une longue ligne de batteries sans soutien. L'artillerie de notre 4"" corps répondit avec avantage. Plusieurs pièces furent démontées et restèrent au pouvoir des Français. Sur celte partie du champ de bataille des renforts permirent aux Allemands de réitérer leurs attaques. Plusieurs positions furent prises et reprises après de violents combats. D'une manière générale, l'ennemi fut tenu en échec jusqu'au soir, alors qu'il aurait suffi de Tintervention d'une partie de la garde, pour couper sa ligne en deux.
Hélas ! à notre droite il en va tout autrement, malgré l'héroïsme de Canrobert et de ses troupes. La garde royale prussienne et le corps saxon prononcent leur mouvement tournant. Le. -village de Sainte-Marie-aux- C4hênes, qu'occupe en avant du front le 94® de ligne, est détruit par le feu convergent de quatre-vingt-seize pièces. Quinze bataillons saxons et prussiens s'y précipitent, et, malgré la superbe résistance du colonel de Geslin, finissent par l'enlever. Le prince Frédéric- Charles donne alors au XIP corps (saxon) l'ordre de se porter plus au nord pour envelopper le 6^ corps qui occupait Saint-Privat et le tourner par sa droite, tandis que la garde prussienne l'attaquera de front.
Vers cinq heures et demie (lu soir, le prince Auguste de Wurtemberg lance impétueusement à Tassant de Sainl- Privat ses vieux et fameux régiments de la garde royale si orgueilleux des noms de souverains qu'ils arborent. Sans aide d'artillerie» ils montent pendant près de trois kilomètres en lourdes masses profondes aux rangs serrés. Nos soldats les laissent venir à bonne portée, puis, abaissant leurs chassepots, dirigent sur eux un feu si meurtrier que bientôt des monceaux de cadavres s'entassent devant eux. Les régiments Empereur Alexandre et Reine Elisabeth sont les plus éprouvés et voient tous leurs officiers hors de combat. Au total, 7.900 sous-officiers et soldats et 807 officiers de la garde tombent tués ou blessés. Malgré l'inctintestable bravoure de ces soldats d'élite, Tattaque doit s'arrêter.
Mais Canrobert a compris que c'est à sa position et à son G'' corps que l'étal-major allemand en veut. Ses 18.600 hommes viennent d'en repousser 28.000 et les villages de Saint-Privat et de Sainle-Marie-aux-Ghenes ont déjà bien gagné le nom qu'ils conserveront de « tombeau de la garde prussienne ». Mais le mouvement des Saxons se dessine. Dans un instant on sera tourné et balles et obus pleuvront de tous côtés à la fois sur les défenseurs exténués et de plus en plus décimés. L'intrépide soldat d'Afrique, de Grimée et d'Italie sent que bientôt il ne pourra plus tenir, Des larmes de désespoir lui montent aux yeux, tandi-s que ses poings se crispent dans un accès de rage impuissante. Seul, à pied, afin de ne pas exposer son état-major, la tête nue, ses longs cheveux lui tombant sur le cou, il parcourt les rangs de ses soldats et les exhorte à résister jusqu'à la mort. Il a déjà adressé officier sur officier à Bazaine, le suppliant de lui envoyer des secours, de lui donner la garde que son vaillant chef Bourbaki se consume de tenir éloignée du champ de bataille, inu-
tile et impatiente. Mais le commandant en chef, qui a regagné à trois heures son quartier général, reste sourd aux appels de son lieutenant et se contente de répondre :
— C'est une affaire d'avant-posles qui ne peut se prolonger.
Hélas ! elle se prolonge tellement qu'à sept heures du soir, le malheureux 6" corps en est réduit à se
Le soir de Saint-Privat.
D'après le tableau d'HoIïbaiier.
mainlenir sous d'infernales décha'^ges d'artillerie, sans pouvoir leur répon(h'e. C'est au cimetière de Saint- Privat que l'ennemi trouve la résistance la plus héroïque. Il est défendu par la division Lafont de Villers ou plutôt par les débris du 9® bataillon de chasseurs à pied, des 4% 10° el la*' de ligne qui disputent pied à pied le sol à l'ennemi. Celui-ci fait sacrifice sur sacrffice pour achever sa victoire. Il concentre toutes ses batteries sur Saint-Privat. A la garde prussienne tout entière et au corps saxon vient se joindre la 45'' brigade. La marée des casques à pointe déferle, plus furieuse que jamais. Généraux et colonels ont mis
l'épée à la main et marchent en tête de leurs troupes, car nos soldats, réduits au désespoir, font rage.
Le rapport allemand affirme que tout le monde remplit son devoir, mais la façon dont il décrit cette mêlée suprême fait comprendre que les officiers supérieurs prirent la place des sous-officiers et qu'à cette condition seule les troupes ne se débandèrent point. Ce rapport dit : (( Les soldats allemands se cramponnèrent au sol. » En voyant tomber tant d'ennemis, les nôtres devaient se croire vainqueurs ; mais plus ils en tuaient plus il en venait. Le prince royal de Saxe en personne pressait les régiments qui arrivaient et lançait la 4^'' brigade, puis la 20^ division. Le jour tombait, il fallait en finir. Quand les Allemands furent si nombreux qu'ils crurent n'avoir plus rien à craindre, leurs tambours, leurs clairons et leurs fifres firent entendre la charge, mais cela ne suffit pas à les entraîner : il fallut encore que le général de Craushaar se fît tuer dans les rangs du 101" pour l'enlever. Les défenseurs du cimetière ne laissèrent approcher l'élat-major du général de Pape que lorsqu'ils n'eurent plus de munitions et que la petite église, au pied de laquelle ils luttaient, allait les ensevelir sous ses ruines.
En vain l'intrépide général Péchot, qui défendait le village de Raucourt, essaya-t-il de prolonger la résistance au delà des forces humaines. Suivant l'expression de Canrobert, « comme l'ennemi envoyait des masses de fer et ne venait pas lui-même, que c'étaient les obus qui arrivaient », il jie put tenir. Tourné vers le nord par les Saxons, attaqué de front par la garde royale, criblé de projectiles que lançait concentriquement sur lui une batterie de deux cent dix pièces de canon, le 6« corps n'avait plus qu'à reculer. Canrobert a raconté en termes simples et émouvants, dans la séance du 21 octobre 1873 au Conseil de guerre de J'rianon, comment il dut se résigner à abandonner le terrain :
« Péchol m'avertit que ça ne pouvait plus durer. Nous dûmes alors nous retirer : nous effectuâmes notre retraite par échelon au centre et nous gagnâmes en bon ordre — je souligne le mot — les hauteurs qui se trouvent du côtédu bois de Saulny, où une batterie de mon corps d'armée commença un feu soutenu en s'alimentant de ce qui nous restait, c'est-à-dire quatre ou cinq coups par pièce... Je montais tout doucement en m'arrêtant toutes les dix minutes. J'espérais toujours recevoir des renforts. Enfin, voyant que je ne recevais rien, j'expédiai un officier de mon état-major pour rendre compte au maréchal commandant en chef de l'obligation où j'avais été de battre en retraite et lui demander de vouloir bien me donner des ordres. »
La division de grenadiers de la garde, envoyée par Bourbaki qui prit sur lui de la mettre en route, n'arriva auprès de Saint-Privat qu'à la nuit avec l'artillerie de réserve. Elle ne put protéger la retraite des 4* et 6® corps. Le 2^ et le 3* corps soutinrent jusqu'à la nuit une épouvantable canonnade et ne se replièrent sur Metz que le 19 au malin. La bataille était perdue, lorsqu'il n'avait dépendu que du commandant en chef de remporter une victoire éclatante. La perte des Français s'élevait à 12,275 hommes dont 4-4oo prisonniers ; les Allemands comptaient 20.000 hommes hors de combat. L'armée française était entourée et définitivement rejetée sous les murs de Metz. Par son indolence, son oubli du devoir, sa méconnaissance des règlements militaires, sa duplicité peut-être, Bazaine était arrivé à son but et pouvait maintenant véridiquement alléguer qu'aucun mouvement vers Mac-Mahon ne lui était plus possible. Ce qui n'empêchera pas un des chefs de l'opposition, Jules Favre, de l'appeler encore à ce moment-là « notre glorieux Bazaine ».
Malgré la suprême adjuration de Napoléon III à'Bazaine, les troupes de celui-ci ne constituaient pas à elles seules la dernière armée de la France. Le 17 août, le maréchal de Mac-Mahon reçut au camp de Châlons, pour opérer sous les ordres du généralissime, le commandement des i^r, 5% 7*^ et 12' corps et de deux divisions de cavalerie indépendantes. Nous avons vu que l'Empereur était lui-même arrivé au camp dans la soirée du 16. Il s'y tint plusieurs conseils. Le 18, le chef d'escadron d'état-major Léopold Magnan, envoyé par Bazaine, vint faire connaître au souverain les raisons pour lesquelles son chef, resté maître du terrain à Rezonville, se déterminait à replier son armée sous Metz, au lieu de continuer à marcher sur Verdun et Ghûlons. La concentration générale des troupes au camp n'étant plus réalisable et la IIP armée allemande étant signalée dans la vallée de la Marne, il fut décidé que l'armée de Mac-Mahon seraitportéesur des positions défensives à proximité de Paris et que l'Empereur l'y suivrait. Mais ce plan, qui aurait pu tout sauver, ne reçut pas l'approbation du gouvernement. Celui-ci signalait dans la capitale une effervescence politique qui, à son avis, ne permettait pas à l'Empereur d'y revenir. Un autre plan avait été tracé par le général de PaHkao, président du conseil des nouveaux ministres qui avaient succédé au cabinet Emile OUivier. Il proposait à Mac-Mahon de se porter immédiatement âu-devant du maréchal Bazaine en se dirigeant à marches forcées par Vouziers, Stenay, Montmédy, Longuyon. Ainsi la situation se trouvait inversée : Mac-Mahon devait rejoindre Bazaine, au lieu d'être rejoint par lui.
Cette nouvelle résolution présentait bien des dangers. 11 fallait notamment que l'armée ^de Châlons dérobât
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son mouvemenl à4a IIP armée allemande supérieure en nombre et relalivemenl peu éloignée de son Ilanc droit. L'Empereur ainsi que Mac-Mahon ne manquèrent pas de soulever les objections qui s'imposaient, bien que le premier se résignât au rôle de plus en plus effacé où le réduisait son gouvernement. Espérant que ces objeclions, transmises par l'intermédiaire de M. Rouher, seraient prises en considération au conseil des ministres, Mac- Mahon porta, le 21 août, son armée de Châlons à Reims où elle séjourna le lendemain, pouvant de là ou revenir vers la capitale ou entreprendre la marche hasardeuse qu'on voulait lui imposer. Mais, le 22, arriva une dépeche-de Bazaine annonçant, après la défaite de Saint- Privat, que son intention était de se retirer par les places du Nord En sous-ordre^ discipliné, Mac-Mahon s'inclina devant la décision du généralissime et n'hésita plusàs'acheminerdans la direction qui lui étaitindiquée.
Lié désormais à la fortune de larmée de Châlons, l'Empereur qu'accompagnait toujours le Prince impé- '.ial, en suivit les étapes à Bétheniville, à Rethel, à Tourteron. Lh on apprit qu'une quatrième armée ennemie aux ordres du prince royal de Saxe s'était détachée du blocus de Metz, sous la dénomination d'armée de la Meuse, et qu'il faudrait lui disputer le passage de cette rivière avant de gagner Montmédy. Dans ces conditions, Mac-Mahon conseilla à son souverain d'éloigner son fils pour lui éviter de courir les périls auxquels ils allaient eux mômes s'exposer.
Le 26, au matin, le Prince impérial partit pour Mézières, avec ses officiers d'ordonnance, escorté par un peloton de cent-gardes commandé par le lieutenant Watrin. Son père l'avait confié au capitaine de vaisseau Duperré avec mission de le conduire dans le Nord. Commencé en landau, le voyage se continua en train spécial jusqu'à Avesnes où le petit prince se trouvait encore le 2 septembre. Puis, le 4, après avoir reçu les
dépêches les plus contradictoires, sur un ordre formel de l'Impératrice, on partit pour Maubeuge. Là on apprit le désastre de Sedan et la proclamation du gouvernement de la Défense nationale. Qu'allait devenir, au milieu d'une population hostile et orageuse, ce pauvre enfant si brusquement déchu de sa grandeur? Avec quelle implacable cruauté s'envolait le rêve de gloire qui faisait bondir son cœur le matin où il avait quitté Saint-Cloud ! Malgré tous les eflorts qu'il faisait pour se contraindre, il ne put retenir ses larmes pour prendre congé de son escorte. C'en était fini de cet appareil militaire qu'il aimait tant. Maintenant des vêtements civils remplaçaient sa tenue de sous-lieutenant. 11 embrassa le lieutenant Watrin pour tous les cent-gardes, puis il monta dans un break très simple à côté du capitaine de vaisseau Duperré. La voiture sortit par une porte de derrière et se dirigea vers la frontière belge qu'elle gagna sans accident. L'enfant aux yeux bleus, celui qui avait été « le petit prince » si souvent acclamé par les Parisiens, ne devait jamais plus revoir cette France qui, la veille encore, mettait en lui tant d'espoir. Mais revenons à l'Empereur qui, de son côté, poursuit sa route inéluctable vers la défaite et la déchéance. Tantôt à cheval, tantôt en landau, il va, passif etrésigné, les traits tirés par la souffrance, l'œil plus voilé encore que de coutume, le dos courbé, le front soucieux penché du côté droit, suivant une attitude habituelle, mais s'affaissant très bas sur la poitrine. Ses équipages ont reçu rordr,e de prendre des chemins détournés, quitte à faire de longs circuits, afin de ne pas gêner les mouvements des troupes. Ces fameux équipages que Ludovic Halévy dans L'Invasion et Zola dans La Débâcle montrent sous l'aspect d'attelages de grand luxe conduits par des postillons en élégante livrée, de fourgons chargés de vaisselle plate et d'argenterie, traînant après le souverain un faste de despote asiatique et arrêtant
scandaleusement la marche des colonnes, ces équipages se limitent alors à cinquante-quatre chevaux, dix voitures et quarante-cinq serviteurs ^
Le 27, l'état-major fit halte au Ghesne-Populeux. Déjà les reconnaissances du général Margueritte avaient signalé sur notre droite la présence de nombreux éclaireurs ennemis. La marche de l'armée était donc éventée. Mac-Mahon ne douta plus d'être poursuivi à très bref délai par la IIP armée allemande. N'ayant pu réussir à correspondre avec l'armée de Metz, menacé d'être coupé lui-même de ses communications, il revint, d'accord avec l'Empereur, à leur idée première de rétrograder sur Paris, pendant qu'il en était encore temps. Il dicta même les premiers ordres de mouvement à cet effet, après avoir donné acte au ministre de la Guerre de son projet et des raisons qui le motivaient. Mais dans la nuit arriva une dépêche du général de Palikao l'avertissant qu'au cas où il arrêterait sa marche vers Montmédy, une révolution pourrait éclater à Paris et l'invitant, au nom de ses collègues réunis en conseil, à la poursuivre jusqu'au bout.
— On veut que nous allions nous faire casser la tête, s'écria le maréchal. Allons-y !
Le lendemain, en sortant du Chesne-Populeux, Napoléon III échappa à un attentat qu'il ne connut sans doute jamais. Campé dans un pré, à vingt mètres de la route, un corps de francs-tireurs que commandait le colonel Mocquard, fils de M. Mocquard, secrétaire particulier de l'Empereur, attendait le moment de se mettre en marche. Le souverain passa à cheval, la mine sombre et accablée, tendant son dos voûté à la pluie qui ne cessait de tomber depuis quelques jours. Un lieutenant de francs-tireurs, ancien cent-garde, M. Gé-
1. Marquis de Massa, Souvenirs et Impressions. Écuyer de l'Empereur, le marquis de Massa faisait alors partie de sa suite.
45() L.\ SOClETli DU SECOND eMPIRË
rard, vit soudainentre deux buissons, uiide ses homme?, son fusil posé sur une branche, la crosse à l'épaule, en train d'ajuster l'Empereur qui n'était plus qu'à dix pas. Celui qui s'apprêtait à tirer, ancien zouave de Crimée, ancien zéphyr devenu camelot à Paris, s'était acquis la plus détestable réputation. L'officier saula sur l'arme en joue, la fit dévier, la redressa et demanda à l'homme ce qu'il voulait faire.
— J'allais descendre ce cochon-là qui est la cause do tous nos malheurs, répondit-il d'un ton de parfaite insouciance.
L'escorte passée, le lieutenant Gérard accabla le franc-tireur des plus violents reproches et s'efforça de lui montrer l'horreur de sa conduite. Les terribles événements qui survinrent presque aussitôt empêchèrent l'affaire d'avoir des suites et, du reste, celui qui avait été si près de devenir un assassin, montra le plus grand courage à Sedan où il fut tué ^
Ce même jour du 28, le quartier général s'établit à Stonne. Napoléon III logea dans une maison qui servait à la fois d'auberge et de bureau de tabac. En proie à une souffrance des plus aiguës, il ne se montra pas et ne put prendre que quelques tasses de thé. Le lendemain, retape prit fin à Raucourt et l'Empereur occupa chez le maire un appartement du rez-de-chaussée. 11 passa l'après-midi dans sa chambre, allant de long en large en tourmentant fiévreusement sa moustache. Parfois il s'arrêtait à la fenêtre et, cherchant probablement un peu de fraîcheur, il appuyait son front aux vitres. Des soldats boueux, hâves, la mine démoralisée et l'allure lasse, passaient, passaient sans cesse. Ses yeux vagues les regardaient sans voir, tandis qu'eux se demandaient peut-être quel était cet homme à la mine cadavérique qui machinalement écartait la mousseline