Oaron Albert Veeîly, Les Etapes douloureuses
accrurent encore son abattement. Le 5^ corps, prévenu trop tard du mouvement général et particulièrement exposé aux tentatives allemandes, s'était honteusement laissé surprendre à Beaumont par les V*" et XIP corpsennemis. Après un premier moment de confusion, il se reprit, se forma en bataille et disputa énergiquement à l'ennemi la possession du bourg de Beaumont qui ne fut enlevé qu'au prix de pertes énormes. Malgré le feu de vingt-cinq batteries, ses soldats ne reculèrent que lentement. Préoccupé avant lout de faire passer la Meuse à tous ses corps d'armée, Mac-Mahon interdit aux généraux Ducrotet Lebrun de se porter au secours du général de Failly, commandant le 5^ corps. Le général Lebrun ne put qu'envoyer la brigade composée des 5® et b*" cuirassiers pour défendre les abords du pont de Mouzon A l'approche delà 8^ division allemande, le second de ces régiments se retira en traversant la Meuse. Le commandant Haillot, officier d'ordonnance du général de Failly, apporta alors au 5^ cuirassiers l'ordre de charger.
— Mais charger sur quoi ? demanda le colonel de Gontenson, commandant le régiment.
-- Là, répondit le général de Salignac-Fénélon en montrant le plateau du mont de Brune couvert d'infanterie et d'artillerie.
— Vous nous envoyez à la mort. Allons-y 1 accepta crânement l'inlrépide colonel.
Le régiment s'ébranle au galop et arrive en ordre de bataille irréprochable entre Mouzon et le moulin du Ponçay. Accueilli par une pluie de mitraille, il perd son colonel, neuf officiers et un nombre d'hommes considérable. 11 n'évitQ une destruction complète qu'en se repliant sur la Meuse et là, comme les ponts sont coupés et que les cuirassiers ne connaissent pas de gué, ils se mettent à la nage et plusieurs d'entre eux se noient avec leurs chevaux.
Le soir même de la bataille, Mac-Mahon renonçait définitivement à la marche sur Monlmédy et donnait à ses corps d'armée pour point de ralliement commun la place de Sedan. De son côté, l'Empereur, de plus en plus dévoré par l'anxiété à la suite de l'échec de Beaumont, arriva dans cette même journée du3o à Garignan, vers quatre heures et demie. A huit heures il se mit à table au milieu de son état-major. Tout à coup le général Ducrot entra dans la salle à manger pour lui dire que, s'il ne voulait pas être enlevé par l'ennemi pendant la nuit, il lui fallait de suite gagner Sedan.
Sans se départir de son calme. Napoléon III à qui répugnait ce départ précipité, commença par résister aux instances du général. 11 n'y céda qu'en apprenant l'ordre donné par Mac-Mahon aux quatre commandants de corps d'armée d'aller prendre position autour de Sedan. Un officier d'ordonnance [)artit immédiatement à la gare de Garignan pour demander un train spécial. Une demi-heure après, l'Empereur se rendit à pied à la gare, accompagné seulement de trois généraux aides de camp, et prit place dans un vieux Avagon de rebut, le seul qu'on avait réussi à se procurer et dont la lampe n'avait pu être allumée. Le point lumineux de son éternelle cigarette trouait seul l'obscurité du compartiment. Dans le lointain, à gauche, apparaissaient les feux de bivouac des Allemands. Par moment, quelques fusées sillonnaient les ténèbres.
Enfin on stoppa dans la gare provisoire de Sedan composée de bâtiments en bois et située sur la route de Donchery, à quatre cents mètres de la porte de Paris. Napoléon Ilï marcha péniblement au bras d'un de ses aides de camp jusqu'à la sous-préfecture où il coucha. Il y resta toute la matinée du 3i, plus abattu encore que les jours précédents. Jl se promenait à pas lents dans le jardin, les mains derrière le dos, les épaules courbées et paraissant fléchir sous un poids inexoral.le.
La femme du sous-préfet, la baronne Peliet, se sentit émue jusqu'aux larmes devant ce fantôme de souverain qui se laissait entraîner docilement dans le désastre qu'il avait tenté de conjurer. D'après les renseignements qui lui arrivaient de tous côtés, il avait saisi la réalité dans toute son horreur et n'espérait plus rien ni d'une bataille ni d'une retraite sur Mézières. Vers une heure de l'après-midi, il se rendit à la citadelle, accompagné des généraux de la Moskowa, Reille, Castelnau et du commandant Hepp. Du haut du donjon, il assista à la lutte que la division d'infanterie de marine du général de Vassoigne soutenait dans Bazeilles contre le i"*"" corps bavarois qui avait déjà traversé le viaduc do chemin de fer pour attaquer ce village. Ce premier engagement paraissait tourner en noire faveur et l'on pouvait voir nettement que l'ennemi était repoussé.
A son retour, quelques femmes reconnurent cet homme à la lourde démarche qui portait un uniforme de général. Elles crièrent: « Vive l'Empereur! « D'un geste triste et résigné il leur fit signe de se taire. Puis, en rentrant d'un pas lent et douloureux à la sous-préfecture, il se trouva au milieu des troupes du 7^ corps qui traversaient la ville pour se rendre à leurs emplacements. Passant à cheval, le général Douay l'aperçut, alla à lui et lui dit dans un élan de franchise:
— Comment, Sire, vous êtes resté ici? Mais demain il sera trop tard pour en sortir. Nous serons cernés sur trois faces et vous n'aurez d'autre ressource que de passer en Belgique.
L'Empereur lui répondit simplement:
— Je suis décidé à ne pas séparer mon sort de celui de l'armée ^
1. Marquis Philippe de Massa, Souvenirs et impressions. Il fut téraoin de celle scène.