CHAPITRE XIV SEDAN
I. ~ L'Empereur le matin de la bnlaille. — Mac-Mahon blessé. — Napoléon lll sur le champ de bataille de Sedan. — Sa rencontre avec le général de Wimptïen. — Il s'expose en vain à la mort. — Sa rentrée dans Sedan sous les obus.
II. — Incurie de l'étal-major. —Belle résistance du 12^ corps. — Mac-Mahon passe le commandement en chef à Ducrot, remplacé bientôt par de Wimpffen. — L'infanterie de marine à Bazeilles. — Les dernières cartouches. — Enveloppement de l'armée française. — Le général Maryueritle blessé à mort. — Charges de la division Margueiitte. — « Les braves gens! » — Tentative de percée à Ga/.al. — La capilulalion inévitable. — Deriiier elïort à Baian. — Le désastre.
III. — L'Empereur à la sous-préfecture. — Son entrevue avec le général Margueritte. — Nu|)oléon III fait hisser le drapeau blanc. — Il annonce paruoe lettre sa reddition au roi Guillaume. — Conférence à Donchery entre Wimpffen, Bismarck et de Mollke. — Entrevue de Napoléon IJI et de Bismarck. — La maison du tisseur. — L'Empereur prisonnier. — Signature de la capitulation. — Guillaume l" au château de Bellevue.— Facéties musicales allemandes. — Départ de l'Empereur. — Le camp de la Misère. — Les ét.ipes vers la captivité. — Arrivée au château de Wilhelmshœhe. — Le portrait de la reine Hortense. — L'incurable plaie.
Durant la soirée qu'il passa au milieu d'elles à la sous-préfecture de Sedan, Napoléon III ne put dissi-
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muler aux personnes de sa suite sa funèbre certitude.
— Nous ne sortirons jamais d'ici, déclara-t-il d'un Ion calme et sans rien perdre de son habituelle impassibilité.
Puis, au moment de se retirer dans sa chambre, il salua ses officiers des mêmes paroles qu'il employait naguère aux Tuileries avec ses familiers:
— A demain, Messieurs.
On l'entendit marcher de long en large, puis se coucher. Mais il ne dormit pas et ceux qui gardaient sa porte perçurent nettement ses plaintes. Il éprouvait d'atroces douleurs dans les reins. Vers cinq heures du matin, il se leva, le visage blême, les yeux creusés, tout l'être rompu (le fatigue. Après une rapide toilette, il fit appeler le capitaine Fiéron, des cent-gardes, qui ne le quitta plus. Il s'habilla, se cira les moustaches et s'apprêtait à sortir quand on lui annonça le capitaine de mobiles Emmanuel d'Harcourt, officier d'ordonnance de Mac-Mahon. Celui-ci lui apprit que le maréchal venait d'être grièvement blessé à l'aine par un éclat d'obus. L'Empereur écouta son récit avec des larmes dans son regard trouble, puis il approuva la remise du commandement au général Ducrot qui n'était pas, d'ailleurs, le plus ancien des commandants de corps d'armée. Mais Mac-Mahon l'avait désigné comme étant plus qu'un autre au courant de ses projets. Il ignorait, et l'Empereur avec lui, que le général de VVimplfen, arrivé de Pai*is l'avant-veille pour prendre le commandement du 5'' corps, était porteur d'une commission de général en chef, dans le cas où la vacance viendrait à se produire.
Depuis six heures et demie du matin, les officiers de la Maison militaire attendaient, la bride au bras, dans la cour de la sous-préfecture pour accompagner le souverain sur le champ de bataille. 11 apparut bientôt, sa tunique boutonnée jusqu'en bas suivant la plus stricte
èEhAl^
ordonnance et correclement sanglé dans son ceinluion 11 se contenta de dire: « A cheval, messieurs » et on remarqua l'expression de souffrance qui se peignait sur son visage quand il enfourcha sa monture.
Après avoir envoyé un de ses officiers d'ordonnance
Officier d'élal-major.
Dessin d'A. de Neuville.
auprès du général Ducrot, il se dirigea escorlé'par les cent-gardes et un peloton de guides, vers la porte qui s'ouvre- sur la route de Bazeilles. Après quelques pas, il rencontra la voiture dans laquelle on transportait Mac-Mahon. Il adr(issa à celui-ci des parolt's émues et réconfortantes. Son chirurgien, le docteur Auger, qui, bien que non monté, avait voulu l'accompagner le plus loin possible, s'empressa d'examiner le blessé et cons-
tala avec joie qu'il n'était pas mortellement atteint. Rassuré par le rapport qu'il lui fit, Napoléon III poursuivit sa route, suivi des yeux par les habitants qui de leurs fenêtres le regardaient silencieusement passer au milieu de ce brillant état-major qui bientôt ne le suivrait plus. Il croisa quelques prisonniers allemands et surtout des blessés français, dont l'un notamment, un grand diable de zouave barbu, lui cria, en tendant vers lui son poignet mutilé:
— J'vas me faire panser et j'y retourne. Au delà des remparts, l'Empereur prit le trot jusqu'aux premières maisons de Balan. Là, des infirmiers transportaient de nouveaux blessés. Arrivé au milieu du village, il piqua, par une ruelle en terrain découvert, du côté de la Moncelle. Un brouillard laiteux et assez dense flottait sur la plaine et estompait les hauteurs environnantes. Napoléon III gagna un talus d'où tirait une des batteries divisionnaires de l'infanterie de marine et s'arrêta près d'elle, non loin de l'endroit où avait été frappé Mac-Mahon. En le reconnaissant, impassible derrière eux, les artilleurs poussèrent de retentissants cris de « Vive l'Empereur ! » Il ne devait plus guère en entendre. Tombant ensuite au milieu d'un des régiments de la division de Vassoigne, il complimenta les soldats sur leur succès de la veille. Le commandant de la division l'aperçut et vint lui donner connaissance de la manœuvre prescrite par le général Ducrot aux troupes du 12^ corps qui devaient résister opiniâtrement, touten battant en retraite dans la direction de Mézières.
11 continua sa route jusqu'à la jonction de ]a route de Bazeilles et du chemin qui monte de l'église de Balan au cimetière. Pendant près d'une heure, à quelques pas des propriétés Esnouf et a Mon Repos », il examina les positions. Parfois il descendait de son alezan Phœbus et s'appuyait contre un arbre sans se plaindre, sa main crispée indiquant seule que la douleur dépassait ses
forces. Vers huit heures, la brume légère, qui montait encore de la Meuse, acheva de se dissiper aux premiers rayons du soleil. Ceux-ci, en dardant vivement sur les képis aux ors éclatants de l'état-major impérial, le désignèrent comme un objectit de choix aux tirs à longue portée de l'ennemi. L'Empereur lui ordonna ainsi qu'à l'escorte d'aller se défiler derrière le mur d'une fabrique près de laquelle se tenait en réserve un bataillon de chasseurs à pied. Volontairement il resta seul exposé au feu, ne gardant auprès de lui que le général Pnjol, le premier écuyer Davillier, le capitaine d'Hendecourt et le docteur Corvisart.
Les obus pleuvent de toutes parts. Chaque seconde apporte une nouvelle menace de mort. Le terrain est labouré et défoncé par les projectiles. « Mais, raconte le général Pajol, l'Empereur restait immobile, comme s'il avaitattenduqu'undecesprojectilesvînt le frapper. » Un autre témoin, l'abbé Lanusse, mort aumônier de Saint-Cyr, confirme cette opinion : « Il s'éloigne de quelques pas du groupe de ses officiers pour être seul. Oui, seul, l'Empereur des Français ! Il n'attendait plus une victoire, il attendait la mort. El la mort ne voulait pas venir ! »
Comme les lignes de l'infanterie de marine qui se battaient héroïquement à Bazeilles commençaient à se retirer, Napoléon III dépêcha le capitaine d'Hendecourt vers Ducrot pour en demander la raison. A peine parti, l'officier d'ordonnance, renversé sur son cheval par un obus, trouvait la mort à quelques mètres de son souverain. « Puis, dit le général Pajol, Sa Majesté se dirigea sur un point culminant où étaient placées les batteries de réserve du commandant de Saint-Aulaire et demeura plus d'une heure dans cette position, au milieu d'une grêle de projectiles ennemis, occupé à suivre le mouvement en échelons par brigade que, conformément aux ordres du général Ducrot, le général Lebrun
commençait à faire exécuter aux divisions de son corps d'armée, dans un combat défensif bien soutenu et habilement conduit. » Napoléon III mit alors pied à terre et, ne voulant être suivi de personne, malgré les objurgations du colonel Verly, des cent-gardes, il. monta jusqu'au cimetière de Balan.
Près de là se trouvait une batterie française. 11 pointa lui-même une mitrailleuse et resta encore près d'une heure exposé au feu terriblede l'ennemi. Puis ilremonta à cheval et s'éloignai alors de Balan, pour gagner quelque autre point duchampde bataille. Ildescendit dansle fond de Givonne et en sortit par le chemin creux qui mène à Givonne. Déjà le général de WimplTen avait réclamé et pris bien mal à propos le commandement en chef que lui conférait en cas de vacance une lettre de service du ministre de la Guerre. Il avait arrêté cette retraite ordonnée par Ducrot qui eût encore pu conjurer le désastre. Gomme il se dirigeait vers le 12" corps pour le ramener en avant, il rencontra l'Empereur dans le chemin creux de Givonne. Celui-ci venait d'apprendre que son armée avait un troisième général en chef. Mais, puisqu'il ne commandait plus, il s'interdit tout propos à ce sujet et exprima seulement au général de Wimpffen sa crainte de voir l'armée tournée et enveloppée.
— Que Votre Majesté ne s'inquièle pas, répondit son interlocuteur, dans deux heures je les aurai jetés dans la Meuse.
Combien l'Empereur est peu disposé à partager ces grossières illusions ! Accablé par l'augure contraire, ne trouvant plus dans son fatalisme la force de se résigner, il continue à chevaucher sans mot dire et va se poster sur les hauteursà gauche du bois de la Garenne. Là encore les projectiles sillonnent le ciel et ébranlent les échos. Un obus vient tomber près du général de Courson, un autre près du capitaine de Trécesson, qui font partie de l'état-major impérial. Leurs chevaux se
cabrent et les deux officiers, en tombant, sont grièvement blessés. L'Empereur est couvert de fumée et de poussière. La mort vole, vole sans cesse autour de lui, mais elle le réserve pour une plus longue agonie. Ce dédain qu'elle montre aujourd'hui au souverain qui s'ofïre comme une proie fera écrire à M. Jeannerod, correspondant du Temps : « L'Empereur a voulu mourir. Le fait est maintenant avéré. La mort a passé près de lui comme près de Ney, sur le plateau du mont Sainl- Jean, quand les boulets qu il appelait s'obstinaient à l'épargner. »
Ouand, vers onze heures et demie, il prit le parti de rentrer dans Sedan, afin d'y conférer avec le maréchal et avec l'intention d'en ressortir ensuite parla porte de Mézières, plus de trente mille soldats débandés remplissaient déjà les rues et l'avalanche de projectiles allait toujours croissant. Les obus tombaient dans les fossés et les rues de la ville comme sur le champ de bataille et y faisaient les mêmes ravages. Le cortège impérial prit la grande rue et I ra versa la place Turenne. Napoléon III aperçut alors le colonel StofTel et s'arrela pour échanger avec lui quelques paroles. Au moment précis où il s'engagea ensuite sur le pont, un obus tiré des hauteurs de la Marfée vint éclater sous les naseaux de son cheval, tuant deux chevaux de l'escorte et blessant le cent-garde Sagot. Il n'avait même pas fermé les yeux et rendit les rênes à son cheval cabré. Puis, se retournant avec le plus grand calme sans même élever la voix, il dit à Stoffel :
— Colonel, vous venez de m'empêcher de mourir. Sur ce regret, car c'en était un, et sans autre incident, il rentra à la sous-préfecture, tandis qu'une brave femme, enthousiasmée par ce sang-froid, criait: « Vive l'Empereur M »