‹ La société du second empireChapitre 4 sur 56 · Pierre Loti, Prime Jeuneiêe · texte numérisé non relu

Pierre Loti, Prime Jeuneiêe

L'EXfOStîiON DÉ 1867 19

tait encore au moment • de la grande sortie, vers six heures et demie. Une cohue dense, piétinante et impatiente encombrait alors tous les débouchés et était d'autant plus longue à se disperser que, pour rejoindre les quartiers du centre, les voitures de place étaient à peu près introuvables. Comme nous l'avons vu depuis, lors de celles qui lui ont succédé, les cochers de fiacre refusaient obstinément d'aller à l'Exposition. En revanche, on admirait les splendides attelages de maîtres qui amenaient au Champ de Mars la partie la plus élégante du public. Les équipages royaux ou princiers devaient entrer par la porte de l'avenue de La Bourdonnaye et les privilégiés qu'ils conduisaient n'avaient point à présenter de ticket à l'entrée. Un jour, la sémillante Hortense Schneider, rétoile des Variétés aux si gais rayons, se présenta à ladite porte dans un magnilique huit ressorts. Elle jeta ce nom fallacieux aux employés ahuris : « Grande-duchesse de Gérolstein ! » Et on la laissa passer.

Le i^'' juillet 1867 fut jour de grande fête au Palais de l'Industrie. On y distribua les récompenses aux lauréats de l'Exposition. Mais, hélas ! jamais solennité ne tomba plus lugubrement. La veille, un télégramme chilTré était arrivé au ministère des Aft'aires étrangères. Il avait été déchifTré immédiatement par le comte de Gonlaut-Bironqui se trouvait seul au cabinet du ministre. L'angoisse et la stupeur s'emparèrent de lui quand il lut ces mots : « L'empereur Maximilien aurait été fusillé le i9Juin. Ce fait aurait été apporté par le commandant du navire VElisabeth actuellement à Vera-Gruz. » La nouvelle était effroyable et arrivait en pleins préparatifs de fête, mais l'Empereur devait en être informé immédiatement. M. de Gontaul-Biron

se rendit d'urgence aux Tuileries et fut mis aussitôt en présence de son souverain qui resta atterré, mais se ressaisit aussitôt pour lui dire :

— Vous et moi, nous sommes seuls à connaître cette nouvelle. Demain a lieu la distribution des récompenses de l'Exposition. Jusqu'à la fin de cette fête, il faut que personne ne sache rien. Donc pas un mot.

L'Impératrice fut aussitôt prévenue par son mari. Quels tristes propos échangèrentles deux époux ! Quels regrets, quels amers reproches contre certains et peutêtre contre eux-mêmes tombèrent de leurs lèvres ! Le lendemain, dès huit heures, la souveraine, tout en noir et fort nerveuse, fit appeler l'une de ses lectrices, Mlle Marion — devenue depuis la comtesse Clary — et, sans lui dévoiler le secret, elle l'emmena à l'église Saint-Roch. Là elle s'agenouilla devant l'autel de la Vierge, auprès d'un pilier, au pied de cet admirable groupe de Michel Anguier qui représente la Nativité. Elle se mit à prier avec une ferveur fiévreuse, la tête dans ses mains, le cœur déchiré, longtemps absorbée dans son anxiété et sa peine.

Pendant ce temps, par un poignant contraste, la fête se préparait. Le sort ironique voulut qu'elle revêtît un éclat extraordinaire et qui la fit ressembler à une cérémonie de couronnement. Le Sultan qui était notre hôte depuis quelques jours, devait y assister. Il arriva, ainsi que Napoléon III et sa suite, par l'avenue des Champs-Elysées, dans deux carrosses de grand gala attelés de huit chevaux conduits à la main par un nombre égal de garçons d'attelage. Ces carrosses étaient ceux de Louis XIV et de Louis XV qu'on était allé chercher au musée de Trianon. Celui de l'Empereur était surmonté d'une galerie finement ciselée et encadré de grandes glaces en cristal de roche. A la gauche de Napoléon III, qui avait devant lui le Prince impérial, l'Impératrice, tout en blanc avec un diadème constellé

l'exposition de 18G7 21

de diamants, répondait aux vivats de la foule par ces gracieuses ondulations de cou qui prêtaient un charme si personnel à sa manière de saluer. Les voitures des princes de la maison impériale étaient traînées par six chevaux. Deux escadrons de lanciers de la garde et dix pelotons de cent-gardes formaient l'escorte. La garde nationale et les corps d'infanterie faisaient la haie sur tout le parcours, des Tuileries à la barrière de l'Étoile.

Le couple impérial pril place sur Testrade préparée au centre du palais, accompagné du Sultan, impassible sous son fez surmonté de l'aigrette blanche, du prince de Galles, du prince Humbert d'Italie, de quelques autres princes et princesses étrangers et des membres de la famille impériale. Au môme moment, l'orchestre, composé de douze cents musiciens, attaqua un hymne admirable de Rossini. Dès les premières mesures, un aide de camp apporta une dépêche à l'Empereur qui lut en s'efforçant de cacher son trouble : « Le capitaine d'une frégate autrichienne a télégraphié de la Nouvelle- Orléans au ministre d'Autriche à Washington que l'empereur Maximilien a été exécuté et que Juarez refuse de livrer son corps. »

Ainsi le doute n'était plus possible. Maîtrisant de son mieux son émotion. Napoléon III écrivit quelques mots sur une feuille de papier et la fit remettre à l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Metternich, qui se trouvait assis avec sa femme, à peu de distance de lui. Sans bruit ils se levèrent et se retirèrent aussitôt, imités quelques instants après par le personnel de l'ambassade et par les officiers autrichiens et hongrois qui s'empressèrent d'aller dépouiller leurs uniformes de gala. Et cette retraite fut si discrète que la grande masse du public ne s'aperçut de rien.

La cérémonie ne s'en déroula pas moins dans l'ordre prescrit. L'Empereur et M. Rouher prononcèrent des

discours. Les différents groupes d'exposants défilèrent, bannière en tête. Los récompenses turent proclamées. L'une d'elles, la plus solennelle de toutes, amena un léger incident. Le jury avait décerné à l'Empereur un grand prix pour ses entreprises de maisons ouvrières et de fermes modèles. Mais qui donc allait remettre ce grand prix à son titulaire? On était fort embarrassé, quand on se souvint à temps que le Prince impérial était président de la Commission. Gomme tel, n'était-il pas désigné pour remettre l'offrande ? Charmant dans son costume de velours noir sur lequel tranchait le grand cordon de la Légion d'honneur, un peu intimidé et rougissant, l'enfant s'avança, tenant la médaille et le diplôme, hésitant entre son père et sa mère. Puis il remit gravement à l'Empereur les objets qu'on lui avait confiés. Son père le remercia d'un bon sourire et le public se mita applaudir de toutes ses forces. La journée s'acheva dans la satisfaction générale, les cantates à la paix et les musiques triomphales.

Cependant L'Indépendance belge, dans son numéro du matin, avait reproduit la dépêche remise, la veille, à l'Empereur. La nouvelle s'était vite répandue à la Bourse, puis sur les boulevards et, avant la fin de la cérémonie, elle était parvenue au Palais de l'Industrie. Ainsi, malgré toutes les précautions prises, on connut et on commenta dans l'assistance le sort de l'infortuné fusillé de Quérétaro. Il en résulta un pénible malaise pour le public et pour la Cour.

Celle-ci garda ledeuil pendant un mois, mais les Parisiens et leurs hôtes oublièrent vite le drame qui venait de se dérouler de l'autre côté de l'Atlantique. Durant tout l'été, le Champ de Mars continua de voir affluer les entrées et assista à des fêtes de nuit féeriques. Aux concours d'orphéons tumultueux et assourdissants succédaient les ascensions en ballon du fameux Nadar annoncées à grand son de trompe, aux ascensions — les récep*-

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