‹ La société du second empireChapitre 5 sur 56 · L EXPOSITION DE · texte numérisé non relu

L EXPOSITION DE

lions de délégations de toutes sortes. Celle des francs* tireurs des Vosges, venue pour offrir une carabine d'honneur au Prince impérial, trouva dans le public et la presse un accueil particulièrement chaleureux. Un chroniqueur écrivait à leur sujet : « Je voudrais que les

A l'Exposition. « Vrai ! les anciens Égyptiens n'étaient pas beaux. Dessin de Daumier.

étudiants de Berlin qui rêvent de la Lorraine et de l'Alsace pussent voir ces échantillons de la population qu'ils veulent conquérir. » Hélas ! quand, trois ans plus tard, il s'agit défaire face à l'Allemagne, il nous aurait fallu autre chose que des combattants aux proportions athlétiques.

Pour la partie militaire de TExposition, l'Empereur avait fait écrire confidentiellement à tous les souverains

pour leur demander d'envoyer à Paris un bataillon de leur armée que l'on pourrait comparer avec ceux des autres nations. Mais la proposition fut déclinée et l'on dut se contenter d'un concours international de musiques militaires. Il n'en vint guère qu'une douzaine qui se mesurèrent au Palais de l'Industrie. Le premier prix fut obtenu par celle de la garde de Paris pour sa parfaite interprétation de la Marche de Lohengrin, conduite par son chef Paulus, une figure bien connue de la populatioii parisienne. Il avait débuté comme mousse et, en i84o, il jouait de la flûte dans la fanfare de la Belle- Poule. Ce premier prix fut d'ailleurs partagé avec la musique du régiment autrichien Duc de Wurtemberg et celle du 2^ grenadiers de la garde prussienne. Ajoutons que toutes les musiques concurrentes reçurent un prix. Après tout, leur empressement à venir distraire notre capitale méritait bien un encouragement.

Le i5 août, la fête de l'Empereur fut célébrée avec un éclat tout particulier. On avait installé des théâtres populaires sur les hauteurs du Tiocadéro. Tout Paris circulait sur celle colline dont l'illumination abondante produisait le plus heureux effet. Un feu d'artifice de première grandeur fut tiré à la barrière de l'Étoile. Innombrables et sloïques dans la bousculade générale, les spectateurs se déclaraient satisfaits. Personne n'a mieux compris Paris que Napoléon III et pourtant Paris a toujours voté contre son gouvernement.

Puis l'automne vint, et, dans les premiers jours de novembre, la grande foire, qui avait tant réjoui le monde entier, ferma ses portes comme à regret. Les derniers lampions de la fête s'éteignirent tristement dans l'air brumeux. Et les pèlerins, accourus de tous les points du globe à cette Mecque du plaisir, durent prendre le parti de rentrer chez eux, ravis de leur voyage, fort allégés d'argent et pas mal fourbus.

I. — L'année des rois. — Georges 1", roi de Grèce. — Le roi et la reine des Belges. — Le prince royal de Prusse, sa femme et son fils. — Le bal de l'ambassade d'Autriche. — Le roi dç Prusse indésirable. — Arrivée du czar. — Sa visite aux Tuileries. — Ses promenades dans Paris. — Sa rencontre avec la princesse Catherine Dolgorouky. — « Vive la Pologne, monsieur ! ». — Guillaume I" et le comte de Bismarck.

H. — Bals aux Tuileries et à l'Hôtel de Ville. — 'La revue de Longchamps. — L'attentat du Bois de Boulogne. — L'Impératrice à l'Elysée. — Arrestation de Bérézow^ski. — Les bottes du prince Poniatowski. — Conséquences funestes de l'attentat contre le czar. — Quelques propos du roi de Prusse. — Les conversations de M. de Bismarck.

m. — Don François d'Assise, roi d'Espagne. — Fête à Versailles en son honneur. — Le sultan Abdul-Azis, grand objet de curiosité. — Charles I*% roi de Wurtemberg. — Ismaïlpacha, vice-roi d'EgypIe. — Le roi et la reine de Portugal. — Charles XV, roi de Suède, et le prince Oscar. — La reine Sophie de Hollande. — Les princes héritiers. — Louis I" et Louis II de Bavière. — L'empereur d'Autriche à Paris.

Pour Paris Tannée 1867 pourrait s'appeler l'année des rois. Jamais, en effet, même sous les règnes les plus triomphants de notre histoire, au temps de Louis XtV ou de Napoléon» on^ne vil tant de souverains et de

princes héritiers quitter leur capitale pour se donner rendez-vous dans la nôtre. La politique ne joua, d'ailleurs, qu'un faible rôle dans ces visites. Les monarques qui nous firent alors l'honneur de venir chez nous obéirent surtout aux mobiles qui y amenaient, chaque jour, tant d'étrangers plus obscurs : le désir de se distraire et la curiosité de voir une exposition dont le monde entier disait merveille. Ces séjours impériaux et royaux achevèrent de prêtera la vie parisienne de celte période déjà si animée et si brillante, un éclat qu'elle n'avait jamais connu et qu'elle n'a jamais retrouvé depuis.

Ce fut vraiment l'apothéose d'une capitale et d'un régime. Le scepticisme de Napoléon III ne se méprit' pas cependant sur le sens qu'il fallait donner à cet empressement de ses bons frères. Peut-êlre même, loin de croire à des hommages rendus spontanément à sa prépondérance apparente en Europe, pressentit-il les intentions hostiles de certains de ses visiteurs, notamment du roi de Prusse et de son ministre Bismarck. Mais l'opinion publique s'y trompa et elle en conçut une confiance et une sécurité dangereuses. Elle crut naïvement que l'unanimité des têtes couronnées à accepter notre invitation signifiait pour l'avenir longue concorde et paix assurée. Bien au contraire, hélas ! ce banquet des roi^ nous fut plutôt néfaste. Le spectacle de notre prospérité et les signes de notre richesse excitèrent chez certains des jalousies, éveillèrent . chez d'autres des convoitises. La vue d'une ville enivrée de plaisir leur donna la conviction exagérée de notre futilité et de notre imprévoyance. Aussi, quand les nuages s'accumulèrent sur la France, pas un de ces chefs d'Etat, gavés de galas, de banquets et de solennités, ne viendra lui tendre une main secourable. Et, malgré les pourparlers entamés et les espoirs plus ou moins fondés, ils l'abandonneront seule à l'expiation des jours trop heureux.

Le premier souverain que Paris acclama, ce fut

Georges P"", roi de Grèce, un jeune homme de vingldeux ans, imberbe et frais, aux alhires de dandy timide, aux cheveux blonds ondulés et séparés par une raie au milieu du front. Avec son type d'homme du

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Le prince royal de Prusse.

D'après une aquarelle d'Eu}?ène Lami.

Nord, ce Danois n'évoquait pas plus la terre des Palikares sur laquelle il régnait que son prédécesseur, l'Allemand Othon P% dont l'abdication lui avait ouvert l'accès du trône. Puis vinrent le roi et la reine des Belges qu'on trouva simples et sympathiques, lui sur- IV 3

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tout, dont on admira la prestance résultant d'une haute taille, d'un grand nez et d'une large barbe en éventail. Des gens portés à la critique insinuèrent cependant qu'avec son épée battant ses longues jambes, il avait l'air d'un fonctionnaire qui met son uniforme sans savoir le porter. Mais le jeune Léopold II trouva un accueil d'autant plus chaleureux auprès du public qu'on lui savait gré d'être de souche française par sa mère et petit-fils de Louis-Philippe.

Ensuite ce fut le tour du prince Frédéric et de la princesse royale de Prusse. Le prince a Fritz », comme on l'appelait dans son pays, inquiétait un peu en raison de la part très importante qu'il avait prise à la victoire de Sadowa, en arrivant au moment critique sur le champ de bataille, après une marche forcée à travers les marécages. La visile empressée de cet homme de guerre aux canons Krupp de l'Exposition fit jaser, mais sans trop de malveillance ni assez de clairvoyance. On loua néanmoins sa belle tête régulière et •mélancolique de Gernjain de pure race aux yeux clairs, à la soyeuse moustache et aux favoris touffus. Et l'on s'iptéressa vivement à sa femme, la princesse Louise- Marie. N'était-elle pas la fille d'une amie, d'une ancienne alliée de la France : la reine Victoria ? Ce couple princier avait amené avec lui son petit garçon âgé de cinq ans. On fit photographier celui-ci à Paris et cette photographie devait être plus tard suivie de bien d'autres qui nous rappellent une figure vingt fois maudite, car le bambin en jupe écossaise qui avait posé devant l'objectif de nos boulevards devait s'appeler l'empereur Guillaume IL

Aussitôt, le tourbillon des grands bals officiels commença. On dansa aux Tuileries, dans les ministères, dans les ambassades. Parmi ces premières fctes de la longue et grandissime réception souveraine, il en est une qui atteignit un éclat véritablement féerique et

dont les louanges furent longtemps répétées par les échos mondains. Ce fut celle que donnèrent, le 29 mai, à l'ambassade d'Autriche, le prince et la princesse de Metternich si connus et aimés de la société parisienne. Ils pouvaient faire bien les choses, car leur gouvernement leur avait ouvert pour la circonstance un crédit de cent mille francs. Avec son langage prime-sautier et peu soucieux dos formes, Mme de Metternich déclare dans ses Souvenirs : « Cette fête, j'ose le dire, a enfoncé toutes celles données par les autres ambassades^ »

Elle avait demandé à Alphand, le célèbre directeur des travaux de la Ville de Paris, de l'aider de sa précieuse collaboration et Alphand lui avait suggéré les plus heureuses trouvailles. En quelques jours, il avait transformé l'hôtel de l'ambassade en palais des Mille et une Nuits et il avait demandé, à la flore de toutes les régions, les plus rares éléments de décoration. Napoléon III ouvrit le bal avec la reine des Belges, pendant que le prince royal de Prusse faisait danser l'Impératrice. L'orchestre de Johannès Strauss entraîna jusqu'au jour en un étincelant tourbillon la fleur de la haute société parisienne et étrangère.

L'empereur de Russie et le roi de Prussse se trouvaient au premier rang des invités des Tuileries. Mais le protocole des cours manque souvent de sincérité et dissimule plus d'un désir secret. Le gouvernement tenait beaucoup à la visite d'Alexandre II, mais, en revanche, il eût voulu que Guillaume I"'" déclinât l'invitation qui lui avait été adressée. On comprend que les conséquences de Sadowa avaient quelque peu refroidi vis-à-vis du vainqueur la sympathie officielle aussi bien que les sentiments populaires. Ce qu'on voulait surtout éviter, c'était que les deux souverains se trouvassent ensemble à Paris. Or ils en avaient précisément combiné le projet à part eux. Lorsqu'on Tap-

prit aux Tuileries, on s'en émut vivement et Napoléon ÏIÏ écrivit au ministre des Affaires étrangères : « Je vois par la dépêche de ce soir que l'empereur de Russie doit venir à Paris avec le roi de Prusse. Il faut tâcher d'éviter que ces deux souverains viennent ensemble. Si on ne peut empêcher complètement le voyage du roi de Prusse, je vous prie de ne pas perdre un instant pour dire à M. de Budberg* qu'autant l'empereur de Russie sera bien reçu s'il vient seul, autant son arrivée avec le roi de Prusse fera mauvais effet... Tâchez de faire de la diplomatie pour atteindre le but que je désire. »

De son côté, l'ambassade de France à Berlin redoutait pour le roi Guillaume un accueil peu aimable de la part des Parisiens et elle chercha aussi à empêcher son départ. Notre chargé d'affaires, M. Lefèvie de Béhaine, écrivait : « Le voyage du roi de Prusse semble téméraire, inconvenant, invraisemblable. Nous nous estimerons heureux si, à force de prévoyance, la police empêche qu'il ne soit hné. •» Mais rien n'y fit. L'oncle et le neveu s'étaient promis de se retrouver à Paris et ils s'y retrouvèrent.

Le czar arriva le premier, le 2 juin, accompagné de ses deux fils, le grand-duc Alexandre, le futur Alexandre HT, et le grand-duc Wladimir. La gêne qui aurait pu se prolonger après la guerre de Crimée avait complètement disparu et, en débarquant à la gare de rb]st aux sons de l'hymne de Levoff que les P^rançais devaient tant entendre plus tard, Alexandre II, vêtu d'un simple complet de voyage, embrassa cordialement Napoléon III, tandis que la foule le saluait d'acclamations enthousiastes. Telle était alors la réputation de nos théâtres d'opérette qu'en passant à Strasbourg, il avait télégraphié afin de retenir aux Variétés une loge

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