Baron Albert Verly, Les Etapes douloureuses
serait pas signée et, par un raffinement de cruauté, une batterie allemande était venue prendre position devant le château, sous les fenêtres mêmes de l'appartement réservé à l'Empereur, prête à donner le signal de la reprise du feu à l'expiration du délai accordé pour la prolongation de l'armistice.
Mais la minute déchirante est arrivée. Sur une petite table ronde, Wimpffen appose sa tremblante signature à l'acte qui livre 60.000 soldats français. Dès la veille, l'Empereur a envoyé son officier d'ordonnance, le capitaine Pierron, au général Faure, avec l'ordre de faire brûler de suite les drapeaux. Mais combien d'autres trophées vont devenir la proie du vainqueur! Dans le salon du premier étage où il ademandé à rester seul, Napoléon IIÏ ne peut en détacher sa pensée. Brisé parla plus atroce souffrance, étendu sur un canapé, la tête dans ses mains, lamentable fantôme de souverain, ombre navrante de chef, il touche, en cette heure d'effondrement, au comble des calamités humaines. Mais on frappe. La porte s'ouvre... C'est Wimpffen qui vient lui annoncer que tout est fini. Alors il se lève péniblement et, étranglé par un sanglot, sans pouvoir prononcer une parole, il va à lui et l'embrasse. Hélas 1 le moment des reproches même justes est passé : il a fait place à celui de la communion dans la douleur.
Les plénipotentiaires allemands se sont retirés, ainsi que la batterie qui se tenait prête à rouvrir le feu. Il ne reste devant le château de Bellevue qu'une compagnie d'infanterie bavaroise chargée de garder l'Empereur et les personnes de sa suite qui vont l'accompagner dans sa captivité. Mais, maintenant que la capitulation est signée, le roi Guillaume n'a plus rien à redouter de la présence de ce vaincu ni de ses prières. Aussi se décide-t-il à le revoir. Vers midi, les musiques militaires» les commandements et les « Hoch I hoch 1 » exaltés
retentissent aux environs du château de Bellevue, C'est le souverain prussien qui vient rendre visite à son prisonnier, accompagné du prince royal, son flls, le commandant de Tarmée victorieuse, et des deux grands ouvriers de sa fortune, Bismark et de Moltke, le premier, droit sur sa selle, dominant l'autre de sa haute taille,
Officier prisonnier. Croquis d'A. de Neuville.
le second légèrement voûté par l'âge. La compagnie de garde se forme en bataille à l'enlrée du parc, dès qu'est signalée l'escorte de cuirassiers de la garde royale. Guillaume I^'" en passe l'inspection. Puis, il descend de cheval et monte les marches du perron en haut duquel, prévenu de son arrivée, l'attend Napoléon III. Les deux souverains entrent dans une petite pièce du rez-de-chaussée et y restent à causer, pendant près d'un quart d'heure. « Leur conversation n'a pas été connue.
Les deux interlocuteurs en ont toujours gardé le secret. Tout ce que l'on sait, c'est celte phrase du roi de Prusse : « Nous étions tous deux très émus de nous revoir ainsi. Tout ce que j'éprouvais en ce moment après avoir vu, trois ans auparavant. Napoléon au faîte de sa puissance, ne peut s'exprimer ^ » On peut affirmer que, dans celte conférence, le roi témoigna des sentiments élevés qui l'animaient, en ayant pour l'Empereur tous les égards que comportait son malheur, et celui-ci conserva une attitude pleine de dignité. Le roi Guillaume se retira. L'Empereur le reconduisit et échangea quelques mots avec le prince royal. Il était très ému et essuyait des larmes avec son gant en disant:
« — Le roi n'a eu que de bonnes paroles et a témoigné d'une grande bonlé.
« Pour la dernière fois, Napoléon III venait de recevoir en souverain son hôte de la veille, son vainqueur d'aujourd'hui.
(( La nuit tombe, le souverain captif refuse de la lumière dans In chambre à coucher où il s'est retiré. Il reste seul, non dévêtu, sur un grand fauleuil Voltaire, près de la fenêtre. En bas de Bellevue, à droile, à gauche, partout, s'allument les feux de bivouac allemands. Une légère brise apporte aux oreilles du prisonnier les sons des musiques prussiennes, jouant les airs les plus gais d'OlTenbach, ces airs que Paris heureux, insou(îiant et frivole répétait à satiété depuis bientôt quatre ans. Puis c'est Partant pour la Syrie, la romance composée par la douce reine liorlense et devenue l'hymne officiel qui accueillait l'Empereur dans toutes les cérémonies et les revues. Enfin c'est la Marseillaise, l'hymne proscrit sous son règne, mais autorisé lors de la déclaration de guerre, l'hymne qui donne du cœur, fait frissonner les drapeaux et enlève les régi-