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Marquis Philippe de Massa, Souvenirs et impressions

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il descendit de voiture, il éprouva une minute de douce détente en entendant des cris de « Vive l'Empereur! » suprêmement poussés par de généreuses voix belges et françaises. La manifestation devint même peu à peu si bruyante que le général de Boyen craignit presque de voir la foule délivrer son prisonnier. Celui-ci présida le dîner, mais il ne mangea pas, ne parla pas et se retira au bout d'une demi-heure. Une brave femme, qui lui apporta du thé, le trouva très affaissé et pleurant abondamment, tandis qu'il écrivait à l'Impératrice les lignes suivantes :

« Figure-toi une armée entourant une ville fortifiée et étant elle-même entourée par des forces supérieures. Au bout de quelques heures, nos troupes ont voulu rentrer dans Sedan. Alors la ville s'est trouvée remplie d'une foule compacte et sur cette agglomération de têtes humaines, les obus pleuvaient de tous côtés... Dans cette extrémité, les généraux sont venus me dire que toute résistance était impossible. Plus de munitions plus de vivres. On a tenté de faire une trouée, mais elle n'a pas réussi. Je suis resté quatre heures sur le champ de bataille... La marche d'aujourd'hui au milieu des troupes prussiennes a été un vrai supplice. »

Le lendemain, 4 septembre, jour où son règne allait prendre fin, il partit en voiture à 7 heures du matin, se dirigeant sur Libramont. Il y prit le train. Après avoir passé par Liège, il arriva, le soir, â Verviers où il se trouva presqu'en danger en raison de l'extrême surexcitation assez peu explicable d'une foule impitoyablement hostile. Heureusement que le sang-froid du général Chazal finit par imposer silence aux insultants. Très fatigué et soutirant beaucoup de sa cruelle maladie, l'Empereur demanda néanmoins à s'arrêter dans cette ville pour y passer la nuit. Il apprit dans la soirée la nouvelle de sa déchéance et des, événements qui s'étaient passés, le jour même, à Paris. Elle ne le siirprit point.

Et pas un muscle de son visage ne tressaillit quand il dit d'un voix sourde à ses compagnons de captivité :

— On ne pardonne pas à tant de malheur.

Un train l'amena, dans la journée suivante, à Cassel, dans cette Allemagne qui avait écrasé son armée, détruit sa puissance et amené la chute de sa dynastie. C'est une petite ville calme el morne dont le centre est occupé par un cimetière. Le château de Wilhelrashœhe, qui devait servir à Napoléon III de confortable prison, se trouve à moins d'une heure de distance. On y va par un long faubourg bordé de petites maisons de plaisance et de guinguettes. L'aspect de celte somptueuse demeure, habitée jadis par leroi Jérôme deWestphalie, est solennel et triste, avec ses innombrables fenêtres l'approchées, son portique à colonnes et son immense parc où le captif fera sa promenade journalière et qui, dès novembi'e, se couvrira d'un linceul de neige. Précédé d'une terrasse large et haute, il est dominé par une statue colossale de l'Hercule Farnèse qui se dresse sur le fond vert d'une colline contre laquelle se détache la masse blanche du royal. édifice.

Si, comme le dit le Dante, il n'y a pire misère qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur, quelle peine la vie à Wilhelmshœhe n'apportera-t-elle pas au cœur meurtri de son hôte impérial ! Car il va y retrouver partout des souvenirs de son heureuse enfance. Malgré son tout jeune âge lors du séjour de Napoléon P"" à la cour fastueuse de son frère Jérôme et de la reine Catherine, il en avait gardé fidèle mémoire. Et pendant le triste voyage de la frontière belge à Cassel, il s'était entretenu de ces temps lointains avec le prince Achille Murât.

Le lendemain de son arrivée, il demanda à parcourir le château. Brisé d'âme et de corps après les tortures physiques et morales qu'il venait d'endurer et que les nouvelles de Paris exaspéraient encore, il marchait abattu, courbé, jetant des regards guasi indifférents

sur les salles qui se déroulaient Tune après l'autre devant ses yeux distraits. Soudain, sans que nul eût pensé à le prévenir, il se trouva face à face avec un portrait souriant, resplendissant de jeunesse et de grâce et qu'éclairait en ce moment même un rayon de lumière... Ce portrait, c'était celui de sa mère. Il recula d'un pas, pour ainsi dire frappé en pleine poitrine. Comme ceux qui le suivaient demeuraient immobiles et saisis, il fit de la main un signe pour dire qu'il voulait rester seul. Les aides de camp se retirèrent sous le coup d'une indicible émotion. Ils attendirent ainsi plus d'une demi-heure que l'Empereur les rappelât.

Que se passa t-il pendant ce temps otj, à l'aube de sa captivité, le monarque écrasé par le sort se trouva inopinément devant l'image de la reine Hortense, pour laquelle, chacun le sait, il professait un culte presque idolâtre ? Quelle scène de fiction dramatique vaudra ce face à face de la mère et du fils en une heure d'angoisse et de désespérance ? Ce portrait, ce fut le rayon d'espoir illuminant la prison du vaincu. L'Empereur sortit de cette salle illuminée par l'image de la reine Hortense, le front un instant dénuagé, presque serein, le visage pâle éclairé d'un demi-sourire...

Il va rester jusqu'à la paix dans ce château qui, après avoir affirmé la puissance des siens, ne peut plus représenter pour lui qu'une prison. Puis il traînera encore deux ans en exil une lamentable existence d'homme frappé à mort que remplissent à peu près seuls le déchirement du présent et les torturants regrets du passé. L'image atroce de Sedan ne cessera jamais de le hanter. (( Conneau, disait-il d'une voix à peine intelligible à son médecin, quelques instants avant d'exhaler le dernier soupir, Conneau, vous étiez à. Sedan 1 » La plaie était restée toujours ouverte.

I. — Paris apprend le désastre de Sedan. — L'effervescence populaire. — Dernière séance du Corps législatif. — L'émeute au Pâlais-Bourbon. —Proclamation du gouvernement de la Défense nationale à l'Hôtel de ville. — La foule envahit le jardin des Tuileries. — Opportune intervention de Victorien Sardou. — allégresse scandaleuse. — Destruction de tout ce qui rappelle l'Empire. — La police malmenée. — État d'esprit du populaire. — Une révolution paradoxale.

IL — Les bijoux de l'Impératrice chez la princesse de Metternich. — La dépêche fatale. — Le 3 et le 4 septembre aux Tuileries. — La régente refuse de se démettre. — Les amis de la dernière heure. — On presse l'Impératrice de partir. — Aide que lui apportent dans sa fuite le prince de Metternich et le chevalier Nigra. — Chez M. Besson. — Chez le D' Thomas Evans. — De Paris à Mantes. — Un piteux équipage.

— Incidents de route. — L'auberge de la Rivière-Thibouville. — Un rire effrayant. — En chemin de fer. — A Lisieux.

— Embarquement à Deauville. — La traversée. — La fin d'une destinée.

Le coup d'État du 4 Septembre, qui s'aggrave d'avoir été accompli en présence de l'ennemi, restera pour le moraliste un sujet de sceptiques méditations, car il a été l'œuvre d'hommes dont les sévérités et les invectives n'avaient cessé d'accabler l'acte du 2 Décembre, Peut-être ceux-ci invoqueraient-ils, pour leur défense,

que l'entreprise du Prince-président entraîna l'effusion du sang, tandis que leur prise de possession du pouvoir s'exécuta sans le moindre geste meurtrier. 11 est certain que la journée du 4 Septembre ressemble plus à une comédie qu'à une tragédie. 11 n'entre pas dans le plan de cet ouvrage d'en refaire une fois de plus le récit bien connu. Nous nous contenterons d'esquisser la physionomie de l'ébullition populaire dans Paris et de montrer l'infortunée Impératrice sur le chemin de l'exil. Bien que la défaite de Sedan fût consommée dès le jeudi, i'"' septembre, à neuf heures du soir, il n'en circula pas la plus légère rumeur dans Paris avant unç heure avancée de la soirée du vendredi et ce ne fut même guère que le samedi soir, très tard, que la lugubre vérité commença un peu à se propager dans la population. Les ministres avaient reçu des nouvelles qui ne laissaient plus la moindre place au doute et à l'espérance. L'un d'eux, M, Clément Duvernois, fut chargé de rédiger la proclamation qui annoncerait le désastre aux Parisiens. Toute la nuit, les afficheurs parcoururent la ville pour la coller sur les murs. Puis, le lendemain, 4 septembre, à laube, des marchands de journaux se répandirent par les rues endormies, criant ç<îtte annonce terrifiante : a L'Empereur est prisonnier. >^ Des groupes commencèrent à se former sur le seuil des portes, dans les carrefours, chez les marchands de vin. On s'arracha les journaux qui rapportaient, d'après la presse étrangère, tous les détails du désastre, car la nouvelle, récenle à Paris, était déjà presque vieille hors de France. Une belle journée de dimanche, chaude et ensoleillée, venait de se lever et formait un poignant contraste avec le drame qui emplissait tous les cœurs. Les fidèles qui se rendaient aux premières messes s'arrêtaient devant les grands placards blancs annonçant l'immense malheur et restaient muet§ <ie stupeur, •

Bienlôl les rues se remplirent de monde. Beaucoup d'hommes avaient revêtu l'uniforme de garde national ou s'étaient tout au moins coiffés du képi. La population des faubourgs commença à descendre vers la rue de Rivoli, la place de la Concorde et le Palais-Bourbon. De Belleville, de Montmartre, de Montrouge, de Montparnasse affluaient en grand tumulte les fervents de Blanqui, de Delescluze, de Félix Pyai, avides de déchaîner les premiers la révolution et d'en tirer tout le bénéfice possible. Ils furent, d'ailleurs, trompés dans leur attente par l'empressement avec lequel Jules Favre, Gambelta et leurs amis surent confisquer la situation à leur profit. Sans cette antériorité, la Commune eût probablement éclaté le jour même.

Dès huit heures, une immense rumeur s'éleva et courut à travers l'énorme cité. Hélas ! la tristesse n'y était pas seule à parler. De la foule parlaient des quolibets, des lazzis. Chez l'ouvrier qui avait frondé l'Empire, grandissait l'espoir du désordre prochain, de la rue libre, de la police impuissante, de l'émeute triomphante. La chute du régime apparaissait à beaucoup de ces flâneurs d'apparence paisible comme une très heureuse compensation à la catastrophe de Sedan. Les uns circulaient béatement sous les arcades de la rue de Rivoli ; les autres couraient fiévreusement vers le Palais- Bourbon, où ils prévoyaient qu'il y avait de la besogne. D'autres encore, massés dans les carrefours, attendaient on ne savait quoi, regardaient en l'air en buvant l'air tiède de cette magnifique journée d'été.

Vers dix heures, la place du Carrousel et'celle de la Concorde étaient noires de monde. Un flot d'agitateurs impatients battait déjà les grilles de la Chambre derrière lesquelles Gambetta, perché sur une chaise,les haranguait et les exhortait au calme et à la modération. Le cordon de police et de troupes avait la plus grande peine à les contenir. Desg;ens en blouse blanche débou-

chèrent sur la place Vendôme en criant : « Déchéance ! déchéance ! » Rue Royale, rue de Rivoli, on vit passer d'assez nombreuses troupes de gardes nationaux, quelques-uns seulement en armes. Ce mouvement avait-il donc des chefs ? Des rôles avaient-ils été distribués à l'avance et des ordres précis donnés par des meneurs? Il semble que non. Mais des conseils s'étaient certainement tenus pendant la nuit et, le matin, le journal Le Siècle avait publié l'entrefilet suivant : « Rendez-vous est pris par des milliers de gardes nationaux pour se rendre à deux heures devant le Corps législatif. »

Rien avant cette heure, les tribunes du Palais-Rourbon sont bondées, envahies par les journalistes et les anciens membres révolutionnaires des assemblées parlementaires. Le général de Palikao, ministre de la Guerre, monte à la tribune et propose de remettre le pouvoir suprême aux mains d'un conseil de gouvernement et de défense nationale composé de cinq membres du Corps législatif et dont il prendra lui-même la présidence en exerçant la lieutenance générale de l'Empire. Thiers présente une autre proposition attribuant la nomination de la ^commission executive au Corps législatif exclusivement, sans ingérence aucune et avec toute réserve ultérieure sur la forme même du gouvernement. La gauche ne veut accepter que la motion déjà lue par Jules Favre à la séance qui a eu lieu dans la nuit du 3 au 4 ; la déchéance de l'Empereur et de sa dynastie. La Chambre va procéder à la discussion. Mais déjà des gardes nationaux, des ouvriers, quelques bourgeois même ont réussi à pénétrer dans l'édifice malgré les grilles, malgré la consigne des huissiers débordés et affolés. Rientôt une populace de mauvaise mine noie tous les autres éléments envahisseurs, emplit le palais et des couloirs se rue vers les tribunes. La séance ayant été suspendue, celles-ci se trouvent vides de leurs occupants qui ont été voir ce qui se passe au dehors. Elles

se garnissent soudain d'hommes débraillés, gesticulant et vociférant au dessus de la salle à peu près vide. « C'était une foule misérable de sept ou huit cents coquins » déclarera le général Le Flô, témoin oculaire d'autant moins suspect qu'il sera le lendemain l'un des ministres du nouveau gouvernement.

Quelques députés cherchent à calmer cette cohue de forcenés qui a vite éliminé les modérés et à la ramener à l'ordre. Crémieux s'essaie àquelques exhortations qui se perdent dans le vacarme. Plus impuissant encore, Glais-Bizoin épuise en vain le peu de voix qui lui reste. Seul l'organe tonnant de Gamhetta parvient à se faire entendre et obtient un semblant d'accalmie dans le tumulte. A la faveur de celle-ci, le président de l'assemblée, M. Schneider, proteste de son dévouement à la Chambre, à la France et à la liberté. La délibération reprend avec un espoir passager d'apaisement. Mais des vitres volent en éclats, des portes sont enfoncées et de nouveaux flots d'émeutiers font irruption dans l'hémicycle. M. Schneider déclare la séance levée et non sans peine arrive à sortir. Au moment où il arrive dans le jardin de la présidence, il est insulté, frappé :

— A mort, crie-t-on, l'assassin du Creuzot, l'exploiteur des ouvriers !

Ses amis ont beaucoup de peine à le ramener sain et sauf jusqu'à son hôtel. La salle achève de se remplir de manifestants. Deux jeunes gens montent au bureau du président et se disputent le fauteuil. Les cris de « Déchéance ! déchéance ! » éclatent et redoublent de toutes parts. Gambelta a cessé de prêcher le calme. Passant brusquement à la révolution, il rédige une motion de déchéance qu'acclame- la foule des envahisseurs. Le même cri se répand d'un bout à l'autre de la salle : o Vive la République ! » accompagné de menaces et d'imprécations. Les députés sont presque tous partis. Une seule voix proteste, celle du vieux

marquis de Pire qui, appuyé sur sa canne, tient vaillamment tête à l'ouragan. Enoe moment, Jules Favre réussit à pénétrer dans la salle.

— Ce n'est point ici, s'écrie-t-il, qu'on peut proclamer la République : c'est à l'Hôtel de ville. Suivez-moi, j'y marche à votre tête.

Exaltée, bruyante, instinctive, prête à tout pour obtenir ce qu'elle voulait, la cohue évacua derrière lui le Palais-Bourbon, longea les quais et déboucha à quatre heures sur la place de Grève. Le vieil Hôtel de ville fut envahi de nouveau par la tourbe hurlante qu'il avait déjà vue en 1848. Il assista à la nomination d'un « gouvernement provisoire » qui, par un coup d'audace aussi contraire à la légalité qu'à la logique, se composait uniquement des députés delà Seine.

On s'attendait à une proclamation de la République, mais on dut, ce jour-là, se contenter de la chose sans l'appellation officielle. Sur la proposition de Picard, le vocable adopté fut celui de Gouvernement de la Défense nationale. Avec une témérité et une insolence déconcertantes, celui-ci prenait la place de l'Empire que personne n'avait su défendre.

Tandis que se déroulaient ces événements, les grilles du jardin des Tuileries donnant sur la place de la Concorde étaient restées ouvertes et une immense foule avait pénétré dans ce jardin. L'indiiîérence semblait la note dominante. On regardait sans protestation ni approbation bruyante abattre les aigles dorées qui surmontaient les grilles. Mais bientôt une ruée irrésistible entraîna tout ce peuple en avant et il ne s'arrêta qu'à une faible distance du palais. S'il ne s'aventurait pas au delà, c'est qu'il venait de voir une compagnie de voltigeurs de la garde massée devant la porte principale donnant des jardins privés dans l'intérieur desTuileries. Ces soldats d'élite n'auraient certainement pas manqué à leur consigne qui était de tirer sur la foule si elle avait

voulu envahir la demeure impériale. Mais c'est alors que se produisit un événement singulier et qui a été très diversement interprété.

Un jeune homne dont on n'a pas retenu le nom se mit soudain à haranguer la fouie. Il avait auprès de lui un compagnon plus âgé au masque -fin et allongé que connaissaient bien tous les amateurs de théâtre. Celait Victorien Sardou. Voici ce qu'à l'instigation du dramaturge, l'orateur improvisé fit entendre au fllot humain dont l'approche commençait à devenir menaçante pour le palais :

— Citoyens, les Tuileries appartiennent au peuple, maintenant que l'Empire n'existe plus, en dépit de la garde impériale chargée de garder cette porte. En conséquence, mon ami et moi, nous nous proposons d'aller d<^mander le retrait de la troupe. Mais il faut pour cela que vous nous promettiez de ne pas bouger, car la plus légère tenJLative offensive de votre part pourrait, avant notre retour, amener une collision sanglante et je suis persuadé que vous désirez autant que moi éviter semblable catastrophe.

La foule acclama le harangueur et promit d'attendre. Victorien Sardou et lui se donnèrent tout à fait l'air de parlementaires en attachant leurs mouchoirs blancs aubout de leurs cannes. Après quoi, ils s'engagèrent hardiment dans l'allée centrale. Ce que voulait tout simplement l'auteur de la Famille Benoîton, c'était éviter le pillage et l'iacendie des Tuileries. On le voit s'entre^ tenir paisiblement avec un officier. Puis un général sort du palais, accompagné d'un civil. Le premief est le général Mellinet, le second M. de Lesseps. Les voltigeurs disparaissent aussitôt. Ce que voyant lu foule, qui ne craint plus les coups de fusil, s'avance rapidement jusqu'à quelques pas de la grille du palais. Elle pousse une formidable acclamation, saluant ainsi la chute du pavillon impérial qu'on vient d'ame-

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ner du sommet du toit. Mais le vieux général est monté sur une chaise et parle.

— Messieurs, dit-il, les Tuileries sont désertes, l'Impératrice est partie. Mais il est de mon devoir de garder le palais et je compte sur vous pour me seconder.

Ces paroles bienveillantes vont-elles porter leur fruit ? Le peuple continue à avancer et le moment semble critique. Mais, soudain par la porte principale sort un imposant détachement de gardes mobiles qui s'alignent sur deux rangs. On ouvre alors la grille. Les curieux et les impatients se précipitent... Mais les braves petits mobiles sont là pour empêcher toute incursion intempestive dans l'intérieur du palais et les Parisiens se garderont bien d'engager la bataille avec cette troupe citoyenne qui n'a rien de commun avec les prétoriens de tout à l'heure. Victorien Sardou avait réussi et l'artifice ingénieux qu'il avait employé pour sauver la vieille demeure de nos rois valait plus d'une de ses ficelles d'auteur dramatique. En ce jour de révolution, il n'avait pas joué la plus mauvaise de ses comédies ^

Presque partout ailleurs, une animation bruyante avait gagné Paris et, on ne peut le dire qu'avec honte, il s'y mêlait de la joie. Sur ce point tous les témoignages des contemporains concordent. « Il régnait dans la foule, dit l'un d'eux, une extraordinaire exubérance de contentement. » « L'allégresse, dit un autre, était peinte sur les visages. » « Partout se répandait, ajoute un troisième, une expansive gaîté. » « A voir l'attitude de Paris hier, écrit dans le journal Le Français M. Thureau-Dangin, à le voir accomplir une révolution ou plutôt y assister comme à une fête, le sourire au visage, des chants sur les lèvres, des feuillages aux fusils et aux chapeaux, il semblait^ vraiment qu'il oubliât

l. Un Anglais à Paris, II, ouvrage anonyme.

l'unique, la redoutable question. » Qu'eussent pensé, en etlet de cette allégresse scandaleuse les malheureux vaincus de Sedan, les prisonniers parqués comme un lamentable troupeau dans la presqu'île d'Iges ? Quel

Dans la rue.

Dessin au lavis de Conslanlin Guys

monstrueux soufflet aux morts héroïques de Bazeilles, de Givonne, de Floing et de Balan !

Partout on s'occupait activement de faire disparaître tout ce qui rappelait le régime déchu. Perchés sur des échelles, échangeant des plaisanteries et des lazzis avec le public, ouvriers et gardes nationaux abattaient à coups de marteau, sur les enseignes des fournisseurs officiels les aigles ou les N couronnés. Dans un poste voisin des Tuileries, des voltigeurs de la garde s'étaient mis, sans nulle vergogne, à découdre les galons de

âéé La èoGîièT^ DU second fe»itiifiË

passementerie jaunes qui paraient le devant de leur tunique et caractérisaient leur corps d'élite *. Dans la rue du lo Décenj^re, dont le nom rappelait la triom^ phale élection de Louis Bonaparte à la présidence de la République, on vit un zouave grimper sur une échelle, dévisser la plaque indicatrice de la rue et écrire à la place avec un morceau de charbon : a Rue du 4 septembre », appellation que depuis lors les édiles parisiens ont respectée et consacrée. Sur les boulevards, on acclama la voiture de Thiers qui revenait de la Chambre. Quand arriva, tiède et doucement enveloppante, rheure du crépuscule, les promeneurs s'attardèrent. Les terrasses des cafés regorgeaient de monde. Saluées de cris de a Vive la République ! », des bandes passaient en chantanl la Marseillaise. Des musiciens ambulants la jouaient sur les trottoirs. Les omnibus circulaient comme à l'ordinaire. Beaucoup de gens s'abordaient sans se connaître et trouvaient même moyen de se féliciter. On ne voyait presque point de colères se manifester, si ce n'est contre les sergents de ville et les agents de police dont beaucoup furent houspillés, ce jour-là, ce qui marque bien le caractère de rébellion quasi enfantine, de Fronde narquoise contre l'autorité et l'ordre de cetle révolution d'un jour. A la nuit, on vit dans les cabarets et même dans la rue des soldats danser avec des filles. Les magasins restèrent ouverts plus tard que de coutun^e. Les théâtres firent de belles recettes, « Encore un peu, dit un journal, on eût illuminé- »

M. Pierre de la Gorce explique fort bien cette liesse coupable lorsqu'il écrit : « Pour quelques-uns, la République conquise voilait tout le reste. D'autres se persuadaient, avec une candeur crédule, que la chute de Napolépn ôterait à nos ennemis le prétexte pour

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